par Ben Taub | 25 septembre 2016

Londres | Alep

Un mardi soir du prin­­temps dernier, à Londres, le chirur­­gien David Nott a parti­­cipé à un dîner au Blue­­bird, un restau­­rant huppé de Chel­­sea. La salle était pleine de méde­­cins renom­­més venus assis­­ter au dîner annuel des spécia­­listes du Chel­­sea and West­­mins­­ter Hospi­­tal, un des meilleurs hôpi­­taux de Grande-Bretagne. Alors que les serveurs dépo­­saient les assiettes d’agneau et de risotto, Nott a regardé son télé­­phone portable. Il avait reçu une série de messages. « Salut David, ceci est une consul­­ta­­tion urgente depuis la Syrie. » Il y avait en pièce jointe la photo­­gra­­phie d’un homme qui avait été blessé par balles à la gorge et dans l’es­­to­­mac. L’image lui avait été envoyée par un jeune méde­­cin d’Alep. Il avait retiré plusieurs balles de l’in­­tes­­tin grêle du patient, mais il n’était pas sûr de ce qu’il devait faire pour la gorge. Cela faisait une heure que l’homme mourait à petit feu sur la table d’opé­­ra­­tion pendant que le méde­­cin atten­­dait des instruc­­tions.

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David Nott
Crédits : Leo Hornak

« Désolé, je ne vois vos messages que main­­te­­nant », a tapé Nott en tenant son télé­­phone sous la table. « Comment est-il sur le plan neuro­­lo­­gique ? » Il allait bien : une balle avait percé l’œso­­phage et la trachée, mais elle n’avait pas touché la colonne verté­­brale. Nott a conseillé à l’as­­sis­­tant médi­­cal d’in­­sé­­rer un tube en plas­­tique dans le trou fait par la balle afin de créer une nouvelle source d’air. Il lui fallait ensuite sutu­­rer soli­­de­­ment le tube diges­­tif. Enfin, « afin de conso­­li­­der la répa­­ra­­tion », il devait déta­­cher partiel­­le­­ment un des muscles du cou et l’uti­­li­­ser pour couvrir la bles­­sure. Nott est retourné à son agneau, qui était froid à présent. Il y avait envi­­ron 50 spécia­­listes dans la salle – bien plus qu’il n’y en a dans la partie d’Alep contrô­­lée par l’op­­po­­si­­tion où, en 2013 et 2014, Nott est allé former des étudiants, des habi­­tants et des méde­­cins géné­­ra­­listes pour réali­­ser des opéra­­tions d’ur­­gence qui dépas­­saient de loin leurs compé­­tences.

Depuis, plusieurs d’entre eux ont étés tués et Nott prend régu­­liè­­re­­ment des nouvelles des autres, en parti­­cu­­lier lorsqu’il entend que les avions syriens ou russes viennent de bombar­­der des hôpi­­taux de la région. L’ONG Physi­­cians for Human Rights (« méde­­cins pour les droits de l’homme ») docu­­mente les attaques envers les méde­­cins dans les zones de guerre. D’après elle, au cours des cinq dernières années, le gouver­­ne­­ment syrien a assas­­siné, bombardé et torturé à mort presque 700 membres du corps médi­­cal. (Les acteurs non-étatiques, dont Daech, en ont tué 27.) De récentes infor­­ma­­tions font état de la mort du dernier pédiatre d’Alep, ainsi que du dernier cardio­­logue d’Hama. Une commis­­sion des Nations Unies en a conclu que « les forces gouver­­ne­­men­­tales visaient déli­­bé­­ré­­ment le person­­nel médi­­cal pour prendre l’avan­­tage sur le plan mili­­taire ». Empê­­cher les combat­­tants bles­­sés et les civils de rece­­voir des soins serait devenu « une déci­­sion poli­­tique ». Autre­­fois, des milliers de méde­­cins travaillaient à Alep, qui était une des villes les plus peuplées du pays. Mais la guerre a poussé 95 % d’entre eux à se réfu­­gier dans les pays voisins ou en Europe.

En Syrie, des millions de civils n’ont plus aucun moyen de soigner les mala­­dies chro­­niques. Le minis­­tère de la Santé empêche régu­­liè­­re­­ment les convois des Nations Unies de four­­nir des médi­­ca­­ments et du maté­­riel chirur­­gi­­cal dans les zones assié­­gées. Lors de ses assem­­blées, le Conseil de sécu­­rité de l’ONU « condamne ferme­­ment » ce type de viola­­tions du droit inter­­­na­­tio­­nal huma­­ni­­taire. En pratique, cepen­­dant, quatre de ses cinq membres perma­­nents soutiennent des coali­­tions qui attaquent des hôpi­­taux en Syrie, au Yémen et au Soudan. La situa­­tion en Syrie génère le senti­­ment gran­­dis­­sant au sein du corps médi­­cal d’être pris pour cible dans les zones de conflit. En dépit de ces attaques, les méde­­cins et les ONG inter­­­na­­tio­­nales ont mis en place un réseau élaboré d’hô­­pi­­taux clan­­des­­tins en Syrie. Ils ont installé des camé­­ras dans les unités de soins inten­­sifs, afin que les méde­­cins puissent surveiller les patients depuis l’étran­­ger via Skype et indiquer au person­­nel quel trai­­te­­ment leur admi­­nis­­trer. Dans les zones assié­­gées, les hôpi­­taux ont été orga­­ni­­sés de façon à pouvoir fonc­­tion­­ner grâce à l’éner­­gie four­­nie par le fumier. Dans un effort coura­­geux pour diffu­­ser leurs connais­­sances médi­­cales pendant que le gouver­­ne­­ment travaille à les éradiquer, Nott a pour sa part formé la majo­­rité des chirur­­giens trau­­ma­­to­­logues de la partie d’Alep aux mains de l’op­­po­­si­­tion.

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Crédits : Physi­­cians for Human Rights

Damage control

Quand il était enfant, David Nott fabriquait des centaines de maquettes d’avion, à partir de kits ou de rien. Il les faisait pendre au plafond de sa chambre, à Worces­­ter. Il rêvait de deve­­nir pilote de ligne, et il a obtenu sa licence de pilote alors qu’il était encore au lycée. Mais son père, un chirur­­gien indo-birman qui avait épousé une infir­­mière anglaise, voulait qu’il devienne méde­­cin. « Il s’as­­seyait dans ma chambre et me forçait à étudier », raconte Nott. Je lui ai rendu visite dans sa clinique privée de Londres au mois de mai dernier. Nott est âgé de 59 ans. Il parle douce­­ment, d’un ton calme et profes­­so­­ral.

En 1978, il a commencé à étudier la méde­­cine à l’uni­­ver­­sité de Manches­­ter, où il s’est émer­­veillé de l’ana­­to­­mie humaine. « Le corps humain est la machine la plus exal­­tante de toutes », dit-il. « Elle fonc­­tionne de la même manière qu’un avion ou un héli­­co­­ptère. Nous avons un moteur auquel il faut du carbu­­rant. » En 1993, peu avant Noël, Nott travaillait comme chirur­­gien au Charing Cross Hospi­­tal de Londres quand il a vu un repor­­tage sur Sarajevo à la télé­­vi­­sion. Depuis 20 mois, la ville était assié­­gée par l’armée de la Répu­­blique serbe de Bosnie et le repor­­tage montrait un hôpi­­tal de campagne qui manquait de person­­nel. Le lende­­main, Nott s’est porté volon­­taire auprès de Méde­­cins sans fron­­tières et le soir de Noël, il s’est envolé pour une mission de trois mois à Sarajevo. Là-bas, il a travaillé dans une struc­­ture médi­­cale qui avait été telle­­ment abîmée par les bombar­­de­­ments et les tirs de snipers que les gens l’ap­­pe­­laient l’Hô­­pi­­tal Gruyère. Après ce voyage, Nott a régu­­liè­­re­­ment pris de longs congés sans solde pour travailler béné­­vo­­le­­ment au service de diffé­­rentes agences d’aide huma­­ni­­taire dans des contrées frap­­pées par la guerre ou des catas­­trophes natu­­relles. Il a opéré des milliers de patients dans plus de 20 pays, dont l’Af­­gha­­nis­­tan, la Sierra Leone, le Népal et Haïti, avec un équi­­pe­­ment souvent rudi­­men­­taire et des ressources en médi­­ca­­ments ou en poches de sang insuf­­fi­­santes. Ces condi­­tions de travail l’ont forcé à apprendre un éven­­tail de tech­­niques chirur­­gi­­cales qui, à Londres, auraient toute dû être pratiquées par un spécia­­liste diffé­rent.

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Un hôpi­­tal de MSF à Rutshuru
Crédits : Leonora Baumann/MSF

En 2008, le jour où Nott est arrivé dans un hôpi­­tal de MSF à Rutshuru, en Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo, il s’est retrouvé face à un orphe­­lin de 16 ans dont le bras avait été mal amputé. Le moignon était infecté et les muscles gangre­­neux. Sans une ampu­­ta­­tion de tout le membre supé­­rieur – une procé­­dure complexe au cours de laquelle l’épaule entière est reti­­rée, utili­­sée géné­­ra­­le­­ment en dernier recours pour éviter la propa­­ga­­tion d’un cancer – le garçon mour­­rait. Nott n’avait jamais pratiqué ce genre d’opé­­ra­­tion. Il a envoyé un texto à Meirion Thomas, le chirur­­gien en chef du Royal Mars­­den Hospi­­tal de Londres. Quelques minutes plus tard, Thomas a répondu : « Commence par la clavi­­cule. Retire le tiers moyen. » Il a ensuite envoyé neuf autres étapes et terminé par un « Facile ! ». Le garçon a survécu et s’est bien remis. À l’époque, les méde­­cins mili­­taires en Irak et en Afgha­­nis­­tan adop­­taient une approche trans­­for­­ma­­trice face aux bles­­sures les plus graves sur le champ de bataille. Les chirur­­giens trai­­taient les bles­­sures abdo­­mi­­nales par balles ou par éclats d’obus poten­­tiel­­le­­ment mortelles en ouvrant l’ab­­do­­men pour cher­­cher les organes et artères abîmés, les répa­­rer et recoudre le tout. Cela pouvait prendre des heures et les patients mouraient souvent sur la table d’opé­­ra­­tion car la tempé­­ra­­ture de leur corps chutait. Les chirur­­giens mili­­taires améri­­cains et anglais ont commencé à pratiquer une chirur­­gie de damage control, une doctrine de soin qui n’avait jamais été appliquée aux zones de combat. Le prati­­cien fait le strict mini­­mum pour faire cesser le saigne­­ment et préve­­nir la septi­­cé­­mie avant d’en­­voyer le patient vers une unité de soins inten­­sifs pour qu’il y soit réchauffé, trans­­fusé et réanimé. Le patient ne revient sur la table d’opé­­ra­­tion que lorsque son corps est assez stable pour suppor­­ter des heures de scal­­pel.

Des réseaux médi­­caux clan­­des­­tins sont appa­­rus dans toute la Syrie.

« Je voulais faire partie de cette révo­­lu­­tion chirur­­gi­­cale », raconte Nott. « Le seul moyen, c’était d’être sur le terrain, face aux patients. Ça ne s’ap­­prend pas dans un livre. » Il s’est porté volon­­taire comme chirur­­gien de la Royal Air Force et a bien­­tôt été déployé à Bassora, en Irak, puis au camp Bastion, en Afgha­­nis­­tan. Il se souvient que là-bas, en 2010, « nous avons eu 1 017 cas de bles­­sures sévères en six semaines. Des gens qui avaient perdu un bras ou une jambe. Qui avaient reçu des balles dans la tête, dans la poitrine, ou qui étaient bles­­sés sur tout le corps avec des effets de souffle. » Deux ans plus tard, la reine Eliza­­beth II lui a décerné le titre d’Of­­fi­­cier de l’ordre de l’Em­­pire britan­­nique pour son travail en zones de guerre.

Dr. White

Dans les premières semaines de mars 2011, au début de l’in­­sur­­rec­­tion syrienne, les forces de sécu­­rité du président Bashar el-Assad ont arrêté et torturé des enfants qui avaient dessiné des slogans anti-régime sur un mur de la ville de Dara’a, dans le sud du pays. Des dizaines de milliers de mani­­fes­­tants sont descen­­dus dans les rues et le 22 mars, les forces d’As­­sad ont fondu sur l’hô­­pi­­tal de la ville, chassé la majeure partie du person­­nel médi­­cal et posté des tireurs d’élite sur le toit. Tôt le lende­­main matin, les snipers ont tiré sur les mani­­fes­­tants. Un cardio­­logue du nom d’Ali al-Maha­­meed a été tué par deux balles, dans la tête et dans la poitrine, alors qu’il tentait de secou­­rir des bles­­sés. Des milliers de personnes ont assisté à ses funé­­railles plus tard ce jour-là, et elles aussi sont deve­­nues les cibles de tirs à balles réelles.

D’après une commis­­sion de l’ONU, les snipers sont restés posi­­tion­­nés sur le toit durant les deux années suivantes, « tirant sur les malades et les bles­­sés qui tentaient d’ap­­pro­­cher l’hô­­pi­­tal ». Tandis que les mani­­fes­­ta­­tions se répan­­daient comme une traî­­née de poudre dans tout le pays, les hôpi­­taux gouver­­ne­­men­­taux sont deve­­nus des exten­­sions des services de rensei­­gne­­ment de l’État, où les mani­­fes­­tants qui tentaient de se faire soigner étaient pris pour cible. « Certains méde­­cins parve­­naient à trai­­ter les cas les plus simples et les aidaient à s’en­­fuir sans être vus ou décla­­rés », raconte un docteur dans les témoi­­gnages recueillis par Méde­­cins sans fron­­tières, « mais si le patient néces­­si­­tait une admis­­sion, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de l’hô­­pi­­tal devait en être infor­­mée et les rensei­­gne­­ments étaient mis au courant. » Le person­­nel médi­­cal pro-régime pratiquait régu­­liè­­re­­ment des ampu­­ta­­tions pour des bles­­sures mineures, pour punir les oppo­­sants. Beau­­coup de mani­­fes­­tants bles­­sés étaient enle­­vés par des agents de sécu­­rité ou de rensei­­gne­­ment, parfois alors qu’ils étaient sous anes­­thé­­sie. D’autres n’at­­tei­­gnaient même pas l’hô­­pi­­tal : des agents de sécu­­rité prenaient le volant des ambu­­lances et les emme­­naient direc­­te­­ment dans les bureaux des rensei­­gne­­ments, où ils étaient inter­­­ro­­gés et souvent tortu­­rés et tués. MSF concluait son rapport en affir­­mant que pour les Syriens oppo­­sés au régime, les hôpi­­taux publics étaient deve­­nus « une arme de persé­­cu­­tion ».

En réponse, des méde­­cins ont établi des unités médi­­cales secrètes pour soigner les personnes bles­­sées pendant la répres­­sion. Un chirur­­gien de l’hô­­pi­­tal de l’uni­­ver­­sité d’Alep se faisait appe­­ler Dr. White. Avec trois de ses collègues, il a trouvé et équipé des refuges où des opéra­­tions chirur­­gi­­cales d’ur­­gence pouvaient être effec­­tuées. Dr. White donnait aussi des confé­­rences à la faculté de méde­­cine de l’uni­­ver­­sité – il suspec­­tait sept de ses meilleurs élèves de parti­­ci­­per au soulè­­ve­­ment nais­­sant. Un autre méde­­cin du nom de Noor les a recru­­tés pour se joindre à la mission. En arabe, noor signi­­fie « lumière ». Le groupe a décidé de s’ap­­pe­­ler Light of Life, « lumière de la vie ».

epa04355181 A general view of a street of destroyed buildings 15 August 2014 in the town of al-Mleiha, ten kilometres south east of Damascus during a government organised tour for journalists. Syrian troops recaptured the town a day earlier from armed groups after five months of heavy fighting. According to a statement issued by the General Command of the Army and Armed Forces, army troops restored security and stability to al-Mleiha and the surrounding farms in the Eastern Ghouta area, adding that this was achieved following a series of decisive special operations in which the army eliminated large numbers of terrorists who were holed up in the town. EPA/YOUSSEF BADAWI
Une rue détruite d’Alep
Crédits : Yous­­sef Badawi

Le soir venu, Noor et Dr. White donnaient des leçons aux étudiants en méde­­cine par Skype, en ayant pris soin de cacher leurs visages et de modi­­fier leurs voix. L’objec­­tif était de leur ensei­­gner les bases de la méde­­cine d’ur­­gence, en insis­­tant sur les moyens d’ar­­rê­­ter des hémor­­ra­­gies lors de bles­­sures par balle. Pendant les mani­­fes­­ta­­tions, les étudiants atten­­daient dans des voitures et des camion­­nettes pour trans­­por­­ter les mani­­fes­­tants bles­­sés vers les refuges, avant de dispa­­raître. « Ils devaient avoir quitté la maison avant mon arri­­vée », m’ex­­plique Dr. White lors d’un appel Skype depuis Alep. « Ils ne devaient pas connaître mon iden­­tité. » Des réseaux médi­­caux clan­­des­­tins de ce genre sont appa­­rus dans toute la Syrie. Hélas, les refuges ne dispo­­saient pas de beau­­coup plus que des gazes, du coton et du sérum. « Lorsqu’on rece­­vait des bles­­sés graves qui néces­­si­­taient une hospi­­ta­­li­­sa­­tion », a confié un méde­­cin à MSF, « nous avions deux options : les lais­­ser mourir ou les envoyer à l’hô­­pi­­tal sans savoir ce qui allait leur arri­­ver. »

Pendant la première année de l’in­­sur­­rec­­tion, l’ONG Physi­­cians for Human Rights a recensé 56 cas dans lesquels des membres du person­­nel médi­­cal avaient été pris pour cible par des snipers du gouver­­ne­­ment, tortu­­rés à mort en prison, abat­­tus puis brûlés vifs alors qu’ils condui­­saient des ambu­­lances ou assas­­si­­nés par des agents de sécu­­rité à des check­­points, dans leurs cliniques ou chez eux. Plusieurs d’entre eux ont été tués alors qu’ils trai­­taient des patients. En juillet 2012, le régime a édicté une nouvelle loi anti­­ter­­ro­­riste crimi­­na­­li­­sant le fait de ne pas rappor­­ter les acti­­vi­­tés anti­­gou­­ver­­ne­­men­­tales. D’après la commis­­sion des Nations Unies, cela a « crimi­­na­­lisé l’as­­sis­­tance médi­­cale appor­­tée aux membres de l’op­­po­­si­­tion ». Cet été-là, Noor, le fonda­­teur de Light of Life, a été kidnappé par des agents de sécu­­rité dans sa clinique et assas­­siné. Trois des étudiants de Dr. White ont égale­­ment été enle­­vés. Leurs cadavres ont été retrou­­vés carbo­­ni­­sés la semaine suivante. « À partir de ce jour-là, j’ai à nouveau changé de nom », dit-il. « Je suis devenu Abdul Aziz » – le nom qu’il utilise aujourd’­­hui.

Alpha

En juin 2012, MSF a discrè­­te­­ment ouvert son premier hôpi­­tal de campagne syrien à Atmeh, un village tenu par les rebelles près de la fron­­tière turque. Cela faisait un an que l’ONG deman­­dait au régime d’As­­sad la permis­­sion d’opé­­rer dans le pays, sans succès. L’hô­­pi­­tal, nom de code Alpha, a été monté en six jours dans une villa forti­­fiée offerte par un méde­­cin local. En septembre 2012, David Nott est arrivé à Alpha avec d’autres membres de MSF venus du monde entier. Pour faire de la place aux patients, les méde­­cins dormaient à même le sol, d’où ils enten­­daient souvent des explo­­sions et pouvaient voir les avions de chasse traver­­ser le ciel. Après chaque attaque, des taxis et des pickups récu­­pé­­raient les bles­­sés et fonçaient vers la villa.

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Natha­­lie Robert
Crédits : Sophie-Jane Madden/MSF

Natha­­lie Robert, docteure de MSF venue du Pays de Galles, a pris la tête des urgences. « Il arri­­vait souvent de nombreux patients en même temps », dit-elle. Elle se tenait à la porte et faisait le tri entre les bles­­sés les moins graves qu’elle envoyait vers des lits dans le patio ombragé, et les cas les plus sérieux qu’elle diri­­geait vers l’in­­té­­rieur. Pendant qu’elle commençait à trai­­ter les patients, le person­­nel syrien gérait la foule qui s’amas­­sait devant l’en­­trée, renvoyant chez eux les proches qui tentaient d’en­­trer. Des moments tendus et boule­­ver­­sants pour Roberts. « Parfois, ils arri­­vaient avec des cadavres et tout ce qu’on pouvait leur dire, c’est qu’il n’y avait plus rien à faire. » La salle à manger servait de salle d’at­­tente pour les bles­­sés les plus graves, que Roberts clas­­sait Rouge ou Jaune sur les formu­­laires de triage. Les patients Rouge devaient aller en salle d’opé­­ra­­tion – instal­­lée dans la cuisine – dans l’heure qui suivait. Les patients Jaune pouvaient survivre jusqu’à quatre heures sans chirur­­gie. Les bles­­sés tenant debout étaient clas­­sés Vert. Comparé à d’autres struc­­tures du pays, l’hô­­pi­­tal de MSF était bien équipé : les placards de la cuisine étaient pleins de maté­­riel chirur­­gi­­cal. Pour­­tant, Nott explique que « lorsqu’un cas Rouge se présente, le chirur­­gien doit se deman­­der s’il a les ressources suffi­­santes pour l’opé­­rer. Si ce n’est pas le cas, le patient finit en Black Zone. » Cela signi­­fie qu’il mourra quoi qu’on fasse et qu’il est inutile de gâcher du maté­­riel pour le sauver. Tout centre trau­­ma­­to­­lo­­gique néces­­site de grandes quan­­ti­­tés de sang frais. Un être humain en contient 6 à 7 litres, et « si vous en perdez 3, votre cœur et votre cerveau ne reçoivent plus assez d’oxy­­gène », explique Nott. « C’est pourquoi vous vous écrou­­lez et tombez dans les coma. » À Atmeh, quand les struc­­tures médi­­cales tombent en panne de sang, une mosquée locale diffuse un appel au don et les habi­­tants font la queue dehors. Ailleurs en Syrie, les méde­­cins donnent leur propre sang pendant que le patient est sur la table d’opé­­ra­­tion.

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Après un bombar­­de­­ment
Crédits : MSF

Un jour, une demi douzaine de personnes sont arri­­vées à Alpha en camion. Certaines étaient mortes, d’autres grave­­ment bles­­sées. Robert était effa­­rée. D’ha­­bi­­tude, ce type de groupes n’ar­­ri­­vaient qu’a­­près des bombar­­de­­ments aériens et elle n’avait pas entendu d’avion ce jour-là. D’après Nott, un des bles­­sés était un rebelle qui, en fabriquant des grenades chez lui, avait acci­­den­­tel­­le­­ment fait explo­­ser sa femme et son enfant. Dans la salle d’opé­­ra­­tion, les méde­­cins ont découpé son panta­­lon et pris une photo de la scène, qu’il me montre. « Si vous regar­­dez ici », dit-il en poin­­tant du doigt la poche béante du panta­­lon, « vous pouvez voir l’autre grenade. » Les méde­­cins l’ont trou­­vée quand elle est tombée par terre dans un clique­­tis terri­­fiant. En salle d’opé­­ra­­tion, Nott portait souvent une camera GoPro qu’il utili­­sait pour faire des vidéos de forma­­tion chirur­­gi­­cale. Cela faisait dix ans qu’il formait des méde­­cins en zone de guerre, et après six semaines passées en Syrie, il est rentré à Londres avec des milliers d’images d’hor­­ribles bles­­sures prises à Alpha. Nombre des victimes étaient des hommes âgés, des femmes et des enfants, dont un petit garçon ayant ramassé une mine qui lui avait explosé dans les mains, et une fillette de neuf ans touchée par des éclats d’obus, dont les intes­­tins sortaient du corps.

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Alors que les rebelles gagnaient du terrain, Roberts a suivi la ligne de front en s’en­­fonçant sur le terri­­toire syrien, visi­­tant des struc­­tures médi­­cales secrètes et évaluant leurs besoins. Les combat­­tants de l’op­­po­­si­­tion contrô­­laient une part signi­­fi­­ca­­tive du nord de la Syrie, dont la partie est d’Alep et plusieurs villages la reliant à la fron­­tière turque. Roberts a aidé à monter des hôpi­­taux dans une grotte à Idleb et dans une cave à Al Bab, ainsi qu’une banque du sang et un programme de vacci­­na­­tion à Alep. Cepen­­dant, dit-elle, « on ne trou­­vait pas de méde­­cins quali­­fiés », en parti­­cu­­lier dans les zones rurales. Fin 2012, un grand nombre d’ex­­pa­­triés syriens avaient créé des œuvres de charité médi­­cales. Bien qu’ils envoyaient de l’aide et des ambu­­lances depuis la Turquie, ils coor­­don­­naient rare­­ment leurs efforts. « C’était très chao­­tique », dit Roberts. « On arri­­vait dans une phar­­ma­­cie pour donner des anti­­bio­­tiques et on décou­­vrait qu’ils avaient déjà de grandes quan­­ti­­tés du même médi­­ca­­ment. Puis on se rendait dans un autre hôpi­­tal pour réali­­ser qu’ils n’avaient reçu quasi­­ment aucune aide, car son direc­­teur n’avait jamais travaillé avec des ONG aupa­­ra­­vant. » À ce stade, les struc­­tures qui rece­­vaient de l’aide étaient « celles qui criaient le plus fort ».

Quand le soleil se couchait et que les tirs se calmaient, Nott donnait son cours de chirur­­gie en zone diffi­­cile.

Pour gérer la logis­­tique, Aziz, de Light of Life, a formé le Conseil médi­­cal de la ville d’Alep. Dans la partie de la ville contrô­­lée par l’op­­po­­si­­tion, il y avait huit struc­­tures médi­­cales prin­­ci­­pales, une ving­­taine de méde­­cins et une poignée de chirur­­giens. Le person­­nel utili­­sait des talkies-walkies pour coor­­don­­ner la répar­­ti­­tion des patients. Pour ne pas être repé­­rés, les méde­­cins ont mis en place des noms de code pour chaque hôpi­­tal, de M1 à M8. La plupart du person­­nel avait peu, voire pas de forma­­tion médi­­cale. Les méde­­cins ont fini par ouvrir d’autres centres médi­­caux et leur ont donné des noms au hasard, comme M20 et M30, pour brouiller les pistes quant au nombre réel de cibles. D’après Aziz, le meilleur empla­­ce­­ment pour une struc­­ture médi­­cale est une rue étroite et proté­­gée par de hauts immeubles, afin qu’a­­près un bombar­­de­­ment aérien les avions et les héli­­co­­ptères aient du mal à traquer les dépla­­ce­­ments des civils bles­­sés. Les ambu­­lan­­ciers étaient régu­­liè­­re­­ment la cible des snipers et des héli­­co­­ptères. Beau­­coup d’entre eux ont donc retiré le gyro­­phare et les logos médi­­caux de leur ambu­­lance avant de la macu­­ler de boue. La nuit, ils condui­­saient tous phares éteints.

Fin 2012, les forces du gouver­­ne­­ment syrien avaient attaqué des postes médi­­caux au moins 88 fois, dans huit provinces de Syrie. Près de Damas, ils ont bombardé et incen­­dié une clinique et trois hôpi­­taux, tuant tous les patients et le person­­nel dans l’un d’entre eux. À Homs, ils ont bombardé un hôpi­­tal de campagne 20 fois en deux jours. À Alep, des avions mili­­taires ont tiré des roquettes sur un hôpi­­tal pour enfants, le forçant à fermer. Les forces terrestres ont passé quatre jours à bombar­­der un hôpi­­tal psychia­­trique. M1 a été bombardé deux fois, M2 une fois et M4, qui a été attaqué au moins quatre fois, a fini par s’écrou­­ler en un tas de ciment et de métal tordu, tuant au passage plusieurs patients et membres du person­­nel.

M1

Début 2013, Nott a donné une confé­­rence à la Royal Society of Medi­­cine au sujet du travail de MSF en Syrie. Après son inter­­­ven­­tion, il s’est assis avec Mounir Hakimi, un méde­­cin vice-président d’une ONG du nom de Syria Relief, basée à Manches­­ter. Nott et Hakimi s’étaient rencon­­trés une fois aupa­­ra­­vant, à l’hô­­pi­­tal Alpha d’At­­meh. Quand le méde­­cin syrien qui avait mis sa villa à dispo­­si­­tion a été blessé par des éclats d’obus, Nott l’a opéré dans sa propre cuisine et Hakimi est venu le cher­­cher. Mais comme il n’était pas un patient, Nott n’a pas voulu le lais­­ser entrer en salle d’opé­­ra­­tion et ils se sont dispu­­tés. Ce jour-là, à la confé­­rence, Nott a réalisé « que c’était un type sympa ». Hakimi, qui était devenu ami avec Aziz, a suggéré à Nott de se rendre à Alep avec Syria Relief.

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Les urgences médi­­cales sont légion en Syrie
Crédits : Syria Relief

Cette année-là au mois d’août, Nott a orga­­nisé à Londres une forma­­tion de cinq jours à la chirur­­gie, à laquelle ont assisté 35 méde­­cins exerçant dans des « zones diffi­­ciles » partout dans le monde. Hakimi était là, ainsi qu’Am­­mar Darwish, un autre méde­­cin syrien vivant en Angle­­terre. Le mois suivant, Nott, Hakimi et Darwish sont partis pour Alep. Devant l’en­­trée de M1, il y avait une grande tente de décon­­ta­­mi­­na­­tion où des douches avaient été instal­­lées pour que les victimes d’at­­taques chimiques puissent se rincer. Quelques semaines plus tôt, les forces du gouver­­ne­­ment syrien avaient tiré des roquettes au gaz sarin sur des quar­­tiers densé­­ment peuplés de Damas, tuant près de 1 400 personnes. Les gouver­­ne­­ments occi­­den­­taux ont brandi la menace de repré­­sailles mais ont vite fait marche arrière.

Depuis lors, le gouver­­ne­­ment utili­­sait régu­­liè­­re­­ment le chlore comme arme. Sur les routes condui­­sant à l’hô­­pi­­tal, des panneaux accro­­chés aux lampa­­daires énumé­­raient des conseils de survie aux attaques chimiques. Aziz a conduit Nott à Alep et l’a présenté au person­­nel médi­­cal de M1, où il a passé les cinq semaines qui ont suivi. Les urgences de M1 étaient diri­­gées par des étudiants en méde­­cine. « Avant l’ar­­ri­­vée de David, personne ne savait comment ouvrir la poitrine d’un patient », raconte Abu Waseem, un jeune méde­­cin spécia­­lisé dans la chirur­­gie plas­­tique et recons­­truc­­tive. Lors du deuxième jour de Nott à Alep, un garçon de 16 ans a été amené en salle d’opé­­ra­­tion en état d’ar­­rêt cardiaque. Pendant qu’un méde­­cin syrien lui faisait un massage cardiaque, un autre lui a ouvert l’ab­­do­­men à la recherche d’une hémor­­ra­­gie interne. Ses intes­­tins étaient intacts. Nott est venu obser­­ver l’opé­­ra­­tion et a réalisé que le cœur du garçon avait été percé par un éclat d’obus. Abu Waseem et les autres se sont rassem­­blés autour de la table pour regar­­der Nott travailler. Le chirur­­gien a saisi un scal­­pel et incisé entre deux côtes. Il a ensuite inséré un écar­­teur de Fino­­chietto – une mani­­velle en inox qui, à l’époque de la chirur­­gie lapa­­ro­s­co­­pique, est compa­­rable à un instru­­ment médié­­val – pour avoir accès au cœur, dont le ventri­­cule droit était troué. Il a demandé à l’un des Syriens de passer ses mains à l’in­­té­­rieur et de masser le cœur à mains nues. Peu après, il a recom­­mencé à fonc­­tion­­ner, éjec­­tant du sang dans les airs à chaque contrac­­tion. Nott a recousu le cœur qui battait à nouveau et le garçon a survécu. ulyces-shadowdoctors-04 « Il y avait beau­­coup de choses que nous ne savions pas gérer », dit Aziz. « Si j’avais un patient souf­­frant d’une bles­­sure thora­­cique, je ne savais pas comment le trai­­ter car je n’étais pas chirur­­gien thora­­cique. Si j’avais un patient avec des bles­­sures vascu­­laires, je l’en­­voyais vers un autre hôpi­­tal, où il y avait un chirur­­gien vascu­­laire. » Il ajoute que « la plupart des bles­­sés au cœur sont mort ». Le soir, quand le soleil se couchait et que les tirs se calmaient, Nott donnait son cours de chirur­­gie en zone diffi­­cile (Darwish tradui­­sait en arabe). Il montrait les centaines de photos et de vidéos de chirur­­gie qu’il avait faites lors d’autres guerres ou de catas­­trophes natu­­relles, dont plusieurs exemples de ses propres erreurs qui se sont révé­­lées fatales. Il a égale­­ment distri­­bué les copies numé­­riques de plusieurs centaines de manuels de méde­­cine.

À Londres, il avait retiré les reliures grâce à un coupe papier indus­­triel et scanné chaque page. Nott a ensei­­gné aux méde­­cins à dépla­­cer des pans de muscles et de peau pour recou­­vrir des os à nu et des plaies ouvertes. Un jour, il a vu un homme dont la main avait été entiè­­re­­ment écor­­chée. Au lieu de l’am­­pu­­ter, il a cousu la main à un pan de muscle de l’aine de l’homme, qui s’est lente­­ment refermé autour des os de la main. Au bout de trois semaines, Abu Waseem a coupé la peau qui faisait la connexion, offrant un grand lambeau de chair à une main qui autre­­ment aurait pourri. En chirur­­gie vascu­­laire, le système circu­­la­­toire peut être traité comme une série de tubes inter­­­chan­­geables. Quand des vais­­seaux sanguins vitaux étaient irré­­mé­­dia­­ble­­ment abîmés, Nott décou­­pait des veines super­­­fi­­cielles dans des tissus sains et les utili­­sait pour rempla­­cer des artères. Il faisait la même chose avec les nerfs bles­­sés. Il a aussi ensei­­gné aux méde­­cins les prin­­cipes de la chirur­­gie de damage control, dont il avait appris les bases en Irak et en Afgha­­nis­­tan. Cette tech­­nique ne deman­­dant que peu de gestes chirur­­gi­­caux dans un premier temps, elle permet­­tait aux méde­­cins syriens de trai­­ter davan­­tage de patients après les attaques meur­­trières. « Ça a révo­­lu­­tionné notre travail », me dit Aziz. « Un grand nombre de patients ont survécu grâce à ces méthodes. » Certains chirur­­giens des centres M2 et M10 venaient le soir à M1 pour assis­­ter aux confé­­rences de Nott. À la fin de chaque cours, les Syriens discu­­taient des cas auxquels ils avaient dû faire face dans la jour­­née – « qui avait survécu, qui était mort, pourquoi ils avaient survécu, pourquoi ils étaient morts », se souvient Nott. « Après ça, on rece­­vait d’autres patients car les missiles air-sol conti­­nuaient de tomber après la tombée de la nuit. Je conti­­nuais d’opé­­rer jusqu’à minuit. C’était comme ça tous les jours. »

Les bombes barils

Le centre M1 se trouve dans le quar­­tier de Bustan al-Qasr, à quelques centaines de mètres seule­­ment de la ligne de sépa­­ra­­tion entre la partie de la ville tenue par les rebelles et celle tenue par le régime. (La route a depuis été fermée.) Chaque jour, des milliers d’ha­­bi­­tants la fran­­chis­­saient pour ache­­ter de la nour­­ri­­ture, rendre visite à des proches ou passer des examens scolaires. Des combat­­tants rebelles corrom­­pus extorquaient de l’argent aux plus déses­­pé­­rés qui voulaient traver­­ser et les snipers du régime utili­­saient cette route pour s’en­­traî­­ner sur des cibles réelles. Les passants qui osaient porter secours aux victimes étaient souvent abat­­tus eux aussi.

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Le conflit dure depuis cinq ans main­­te­­nant
Crédits : MSF

« Tous les jours, nous rece­­vions entre 12 et 15 bles­­sés par des tirs de snipers », raconte David Nott. Les enfants étaient nombreux parmi les victimes et les patients qui arri­­vaient du point de passage souf­­fraient de bles­­sures étran­­ge­­ment simi­­laires. « C’était très bizarre », dit Nott. « On savait que si on rece­­vait un patient avec une balle dans le bras droit au début de la jour­­née, il fallait s’at­­tendre à voir arri­­ver six ou sept autres cas iden­­tiques. Et si quelqu’un s’était fait tirer une balle dans l’ab­­do­­men, il en arri­­vait six ou sept autres avec une balle dans l’ab­­do­­men. » Nott suspec­­tait les snipers de viser des parties du corps en parti­­cu­­lier, dans le cadre d’un jeu sadique. Il a demandé son avis à Aziz, qui était d’avis que les tireurs d’élite faisaient des paris sur les cibles qu’ils pouvaient toucher, et à quel endroit. « On écou­­tait parfois les talkies-walkies du régime, et eux écou­­taient les nôtres », dit-il. « Un jour, on a entendu un homme dire : “Je te parie un paquet de ciga­­ret­­tes…” » Les méde­­cins pensent que même les femmes enceintes étaient prises pour cible. « Voici une femme enceinte sur le point d’ac­­cou­­cher », commente Nott en faisant défi­­ler une série de photos abomi­­nables sur son ordi­­na­­teur portable, à Londres. « Elle était enceinte de 40 semaines et était sur le point d’ac­­cou­­cher par voie basse quand on lui a tiré dans l’uté­­rus. » Un méde­­cin syrien a filmé Nott en train effec­­tuer une césa­­rienne d’ur­­gence. Seule la mère a survécu. Une radio du fœtus a montré une balle logée dans son sque­­lette. Nott vivait sous la menace constante d’un enlè­­ve­­ment. Daech avait récem­­ment kidnappé 16 jour­­na­­listes et travailleurs huma­­ni­­taires étran­­gers, et le gouver­­ne­­ment syrien avait capturé un autre méde­­cin anglais à Alep – un chirur­­gien ortho­­pé­­dique du nom d’Ab­­bas Khan mort plus tard dans une cellule de prison à Damas. Les méde­­cins huma­­ni­­taires traitent les patients sans se soucier du camp qu’ils soutiennent.

Un jour, Nott était en train de sutu­­rer l’ar­­tère qui reliait le cœur et les poumons d’un homme. « Les portes de la salle d’opé­­ra­­tion se sont ouvertes en grand et une demi-douzaine de combat­­tants de l’EI sont entrés », dit-il. Ils se sont plan­­tés devant la porte, les Kala­ch­­ni­­kov levées. Le chef, un Tchét­­chène, s’est appro­­ché de la table. Le patient faisait partie de ses troupes. Abu Abdul­­lah, un jeune chirur­­gien syrien, s’est avancé et a dit à l’homme en anglais que s’il déran­­geait le chirur­­gien chef, son ami allait mourir. Nott trem­­blait de peur. « J’es­­sayais telle­­ment de me concen­­trer sur mes mains que je tenais à peine debout », dit-il. Un vacarme prove­­nant du dehors a attiré les gardes, mais le chef est resté jusqu’à la fin de l’opé­­ra­­tion. Un mois après que Nott a quitté M1, le même groupe de combat­­tants est revenu et a emmené un patient qui avait été blessé aux deux jambes. Ils l’ont traîné en bas des marches, déposé au milieu de la rue et exécuté. En janvier 2014, l’EI a kidnappé 13 méde­­cins dans un hôpi­­tal de campagne de MSF du nord de la Syrie. Huit d’entre eux étaient syriens et ils ont rapi­­de­­ment été relâ­­chés, mais les cinq étran­­gers ont été rete­­nus en otage jusqu’à la fin du mois de mai. MSF a fermé ses struc­­tures dans les zones contrô­­lées par l’État isla­­mique et évacué son person­­nel étran­­ger du pays.

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Nott est retourné au centre M1 en septembre 2014. Tous les hôpi­­taux situés dans la moitié de la ville contrô­­lée par l’op­­po­­si­­tion avaient été attaqués. À M10, des morceaux de toiture, de verre et de ciment recou­­vraient des lits brisés dans un ancien dortoir, tandis qu’un reste de sac de sérum pendait près de prises élec­­triques. Le person­­nel médi­­cal des deux établis­­se­­ments avait entassé le maté­­riel et les patients dans les caves, et empilé des sacs de sable à l’en­­trée. Les étages supé­­rieurs étaient déserts et ne servaient plus que de bouclier contre les bombar­­de­­ments.

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David Nott en Syrie
Crédits : Chan­­nel Four

Pendant près d’un an, les héli­­co­­ptères du gouver­­ne­­ment syrien avaient largué des barils bour­­rés d’éclats de métal et de TNT sur des marchés, des immeubles, des écoles et des hôpi­­taux. Des aile­­rons soudés guidaient les barils afin qu’ils atter­­rissent sur des fusée percu­­tantes fixées au dispo­­si­­tif. Les méthodes de ciblage étaient telle­­ment rudi­­men­­taires et systé­­ma­­tiques qu’à Alep, beau­­coup d’ha­­bi­­tants ont préféré démé­­na­­ger pour se rappro­­cher de la ligne de front, quitte à risquer les tirs de snipers et les bombar­­de­­ments, car les héli­­co­­ptères ne larguent pas de barils près des troupes gouver­­ne­­men­­tales. Quand une grosse bombe explose, elle détruit les corps par vagues consé­­cu­­tives. La première est l’onde de choc, qui diffuse des parti­­cules dans l’air à une vitesse super­­­so­­nique. Elle peut infli­­ger des dommages internes aux organes, car comme l’ex­­plique Nott, « les tissus en contact avec l’air se mettent à saigner, donc vos poumons commencent à saigner de l’in­­té­­rieur. Vous ne pouvez plus respi­­rer. Et vous n’en­­ten­­dez plus rien car vos tympans ont explosé. » Une frac­­tion de seconde plus tard, inter­­­vient le souffle de l’ex­­plo­­sion, une pres­­sion néga­­tive qui cata­­pulte les gens dans les airs et les fait s’écra­­ser contre les murs ou les objets qui les entourent. « Le souffle est si fort que si vous vous trou­­vez au mauvais endroit, il peut vous arra­­cher la jambe », dit Nott. Il montre une photo d’un homme sur une table d’opé­­ra­­tion dont la jambe gauche n’est plus que de la bouillie calci­­née et dont il ne reste quasi­­ment rien en-dessous du genou. « Cela peut vous déchique­­ter la jambe. C’est pour ça que les gens ont des bles­­sures si horribles. C’est le souffle de l’ex­­plo­­sion qui fait ça, suivis des bles­­sures par frag­­men­­ta­­tion », à cause des éclats de métal qui pénètrent la chair et les os, et du front de flamme qui brûle les gens à mort. Juste après une attaque à la bombe baril, dit Nott, « lorsqu’on descen­­dait les marches vers la salle des urgences, on n’en­­ten­­dait que des hurle­­ments ». Les bombes barils ont fait explo­­ser des immeubles entiers, emplis­­sant l’air de pous­­sière de béton. Beau­­coup de ceux qui survivent à l’ex­­plo­­sion initiale meurent quelques minutes plus tard de suffo­­ca­­tion.

Tous les jours, des patients arri­­vaient telle­­ment muti­­lés et couverts de débris qu’ « on ne savait pas s’ils étaient de face ou de dos, morts ou vivants », dit-il. « Chaque fois qu’on touchait quelqu’un, la pous­­sière nous assaillait et descen­­dait dans nos poumons. On tous­­sait et crachait tout en essayant de déter­­mi­­ner si le patient était en vie. » Le sol carrelé de la salle d’ur­­gence souter­­raine de M1 était glis­­sant, couvert de sang et d’autres fluides. Des hommes arri­­vaient en hurlant avec des enfants déca­­pi­­tés dans les bras, comme s’il était encore possible de faire quelque chose pour les sauver. Le person­­nel de l’hô­­pi­­tal enrou­­lait les corps dans des draps blancs et empi­­lait des jambes déta­­chées qui portaient encore chaus­­settes et chaus­­sures. syria-burning-building Quand des bombes barils tombent sur les maisons, elles envoient souvent d’un coup des familles entières à l’hô­­pi­­tal. Un jour, cinq enfants d’une même famille sont arri­­vés au centre. Dans l’im­­pos­­si­­bi­­lité de trai­­ter le moindre d’entre eux, Nott a filmé la scène. Il voulait avoir une preuve « de l’hor­­reur ». Un bébé sans pieds a laissé échap­­per un cri avant de mourir. Un de ses grands frères était étendu en silence à côté, ses intes­­tins sortis de son abdo­­men. Dans l’autre pièce, un tout petit garçon avec le visage en sang hurlait le nom de son frère mourant. Deux infir­­miers ont porté le quatrième frère, qui avait envi­­ron 3 ans. Il n’avait plus de pelvis et son visage et sa poitrine étaient gris de pous­­sière de ciment. Il a ouvert les yeux et observé la pièce, clignant des yeux sans émettre le moindre son. Il y avait des tâches banches et humides sur son visage, que Nott a essuyées douce­­ment. Quand sa sœur a été amenée dans la salle, il a appris qu’un bloc de béton lui était tombé sur la tête et que les tâches blanches étaient des morceaux de son cerveau. Le garçon était en train de mourir. Il n’y avait rien à faire, il avait perdu trop de sang et ses poumons étaient remplis de parti­­cules de ciment. David Nott lui a tenu la main pendant ses quatre minutes d’ago­­nie. « Tout ce que vous pouvez faire, c’est les rassu­­rer », me dit-il. Sachant que M1 avait épuisé ses réserves de morphines, en quoi cela pouvait-il consis­­ter ? Nott éclate en sanglots et dit : « Tout ce que vous pouvez espé­­rer, c’est qu’ils meurent vite. »

Abu Waseem

Nott conti­­nue de conseiller le person­­nel médi­­cal de M1 à distance.

Quelques semaines après que David Nott a quitté Alep, il a été invité à déjeu­­ner à Buckin­­gham Palace. On lui a servi du canard sauvage et du porto vieux. Janet Oldroyd Hulme, une des plus éminentes culti­­va­­trices anglaises de rhubarbe, était assise à sa gauche et la Reine était à sa droite. Quand la Reine s’est tour­­née vers lui, il a expliqué qu’il venait de rentrer de Syrie. « Comment était-ce ? » a-t-elle demandé. « J’ai essayé de rester léger, j’ai dit que c’était abso­­lu­­ment affreux », dit-il. La Reine a demandé des détails, mais il n’a pas pu se résoudre à parler et sa lèvre infé­­rieure est restée trem­­blante. À ce moment-là, « elle a appelé ses Corgi », dit-il. Pendant les vingt minutes qui ont suivi, Nott et la reine ont câliné les chiens et leur ont donné des biscuits sous la table. Vers la fin du repas, il raconte que la Reine lui a fait remarquer : « C’est bien mieux que de parler, n’est-ce pas ? » Depuis le dernier voyage de Nott à Alep, les forces du gouver­­ne­­ment syrien ont largué des bombes barils sur les trois hôpi­­taux trau­­ma­­to­­lo­­giques de la ville. Lors de plusieurs raids aériens, ils ont tué plusieurs amis de Nott, dont un anes­­thé­­siste et un ambu­­lan­­cier. Physi­­cians for Human Rights a cata­­lo­­gué 365 attaques avérées contre les struc­­tures médi­­cales syriennes, dont plus de 90 % perpé­­trées par les forces syriennes et russes. La plupart des raids étaient des « doubles frappes » : envi­­ron 20 minutes après le premier largage de bombe, un héli­­co­­ptère ou un avion revient sur le site et abat les secou­­ristes.

Durant la première semaine de juin, les avions syriens et russes ont mené plus de 600 frappes aériennes sur la partie d’Alep contrô­­lée par l’op­­po­­si­­tion, et Assad a juré de reprendre « chaque centi­­mètre carré » du pays. Le lende­­main, des avions de chasse pro-Assad ont bombardé trois struc­­tures médi­­cales, dont un centre pour nouveaux-nés, en l’es­­pace de trois heures. M2, M3, M4, M6, M7 et M9 ont été détruits. Aziz raconte que dans la partie est d’Alep, il ne reste que cinq chirur­­giens, deux ou trois chirur­­giens ortho­­pé­­diques, un obsté­­tri­­cien et un anes­­thé­­siste. « Je suis un méde­­cin géné­­ra­­liste qui travaille comme chirur­­gien thora­­cique, chirur­­gien cardiaque, chirur­­gien vascu­­laire et qui fait parfois des scan­­ners ou des radios »,  dit-il. « C’est la même chose pour les autres. Untel est infir­­mier ? Il est devenu tech­­ni­­cien de soins inten­­sifs. Celui-ci travaille dans l’hô­­pi­­tal ? Il est devenu tech­­ni­­cien de salle d’opé­­ra­­tion, parce qu’il a appris la stéri­­li­­sa­­tion et la gestion de l’équi­­pe­­ment chirur­­gi­­cal. » « Si vous allez à Alep et que vous parlez aux méde­­cins de n’im­­porte quel hôpi­­tal, ils vous diront que depuis que David Nott est venu ici, il y a eu un vrai bond en avant dans la pratique de la méde­­cine », dit Ammar Darwish. « Il conti­­nue de sauver des vies là-bas, juste parce qu’il a ensei­­gné à ces méde­­cins comment bien faire leur travail. »

hôpital improvisé Makeshift hospital in Idlib governorate destroyed by armed forces end of MarchDespite the lack of authorization to work in Syria, MSF managed to enter Idlib Governorate during 7 days at the end of march 2012. The information obtained by MSF in Idlib is consistent with what it witnessed in Homs tree months before. Wounded people, medical workers and health care facilities remain targeted and threatened in parts of Syria, preventing people from receiving life-saving emergency medical care,
Un hôpi­­tal impro­­visé bombardé à Idleb
Crédits : MSF

Nott conti­­nue de conseiller le person­­nel médi­­cal de M1 à distance. Cette année, lui et sa femme, Elly, une ancienne cher­­cheuse sur le Moyen-Orient à l’Inter­­na­­tio­­nal Insti­­tute for Stra­­te­­gic Studies, ont créé une fonda­­tion pour orga­­ni­­ser des forma­­tion chirur­­gi­­cales pour les méde­­cins en zone de guerre. En avril, lui et Darwish se sont rendus dans le sud de la Turquie pour la première session, qui s’est tenue à l’uni­­ver­­sité de Gazian­­tep. 32 Syriens y ont assisté, venus des provinces d’Alep, d’Id­­leb, d’Homs et de Lata­­kia. Un des meilleurs étudiants de Nott est Abu Waseem. Quand la guerre a commencé, il était interne en quatrième année de chirur­­gie plas­­tique et recons­­truc­­trice dans un hôpi­­tal gouver­­ne­­men­­tal. « Il a sacri­­fié son futur » pour conti­­nuer de trai­­ter des patients en Syrie, dit Aziz. « Il n’a aucun moyen d’ob­­te­­nir son diplôme, aucun moyen d’ef­­fec­­tuer ses 5e et 6e années et de deve­­nir spécia­­liste. » Alors que d’autres méde­­cins d’Alep prennent régu­­liè­­re­­ment des pauses pour rendre visite à leur famille réfu­­giée en Turquie, Abu Waseem reste à M1 car il n’a pas de passe­­port. David Nott demande souvent à Abu Waseem s’il tient le coup. Il y a peu de temps, il lui a répondu : « Merci mon ami, je vais bien. Mais je suis si triste. » Il a ensuite envoyé deux photo­­gra­­phies d’une jeune enfant avec des bles­­sures atroces. « Regarde cette petite fille. C’est une des victimes d’un bombar­­de­­ment russe d’aujourd’­­hui. Elle a perdu tout un bras et son visage. » « C’est terrible », a répondu Nott. « Est-ce qu’elle va survivre ? » « Malheu­­reu­­se­­ment, oui. »


Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « The Shadow Doctors », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Détail d’une photo­­gra­­phie d’Alep après un bombar­­de­­ment. (Manu Brabo)


CES 600 000 DOCUMENTS PROUVENT QU’ASSAD A INSTAURÉ UNE TORTURE D’ÉTAT

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Depuis 2011, les services de rensei­­gne­­ment syriens enlèvent et torturent de nombreux indi­­vi­­dus. Des enquê­­teurs risquent tout pour rassem­­bler les preuves de ces exac­­tions.

I. CIJA

L’enquê­­teur a fait le voyage une bonne centaine de fois, dans la même camion­­nette cabos­­sée et toujours à vide. Il parcourt une soixan­­taine de kilo­­mètres jusqu’à la fron­­tière turco-syrienne en passant par onze barrages rebelles, si bien que les soldats le consi­­dèrent presque comme un gars du coin, lui, cet avocat que les malheurs de la guerre poussent à faire la navette sur cette section de route. Il leur apporte parfois des frian­­dises ou de l’eau, et il veille toujours à les remer­­cier de proté­­ger les civils comme lui. En cet après-midi d’été, il trans­­porte plus de 100 000 docu­­ments offi­­ciels du gouver­­ne­­ment syrien, retrou­­vés cachés au fond de puits, dans des caves ou des maisons aban­­don­­nées. Il prend la route au coucher du soleil. Pour les combat­­tants des barrages, il est presque invi­­sible. Trois véhi­­cules de recon­­nais­­sance sont partis devant et l’un d’eux confirme par radio ce que l’enquê­­teur s’at­­ten­­dait à entendre : il n’y a plus d’autre barrage en vue. Comme d’ha­­bi­­tude, la fron­­tière est fermée mais les soldats du pays voisin lui font signe de passer. Il fait route jusqu’à l’am­­bas­­sade d’un pays occi­­den­­tal où il dépose son char­­ge­­ment pour qu’il soit envoyé avec les plus grandes précau­­tions de sécu­­rité à Chris Engels, un avocat améri­­cain.

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Chris Engels
Crédits : Ben Taub

Engels s’at­­tend à ce que les docu­­ments contiennent des preuves qui lient de hauts respon­­sables syriens à des atro­­ci­­tés de masse. Après une décen­­nie passée à former des prati­­ciens inter­­­na­­tio­­naux de la justice pénale dans les Balkans, en Afgha­­nis­­tan et au Cambodge, Engels est aujourd’­­hui à la tête de l’unité char­­gée des crimes du régime syrien au sein de la Commis­­sion pour la justice inter­­­na­­tio­­nale et la respon­­sa­­bi­­lité (CIJA), un orga­­nisme d’enquête indé­­pen­­dant fondé en 2012, un an après le début de la guerre en Syrie. Ces quatre dernières années, les employés de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion ont fait sortir illé­­ga­­le­­ment de Syrie plus de 600 000 docu­­ments offi­­ciels, dont une bonne part proviennent d’ins­­tal­­la­­tions top-secrètes des services de rensei­­gne­­ment syriens. Les docu­­ments sont ensuite trans­­fé­­rés au siège du groupe, situé dans un immeuble discret en Europe de l’Ouest, parfois sous protec­­tion diplo­­ma­­tique.

Chaque page est scan­­née, on lui assigne un code barre et un numéro, puis elle est entre­­po­­sée au sous-sol. Un déshu­­mi­­di­­fi­­ca­­teur ronronne en perma­­nence dans la salle des preuves. À l’ex­­té­­rieur, une petite boîte contient de la mort-aux-rats. À l’étage, dans une pièce sécu­­ri­­sée par une porte métal­­lique, les murs sont recou­­verts de cartes détaillées de villages syriens et les rôles de plusieurs suspects au sein du gouver­­ne­­ment syrien sont décrits sur un tableau blanc. La nuit, des dizaines de clas­­seurs remplis de décla­­ra­­tions de témoins et de docu­­ments traduits sont enfer­­més dans un coffre-fort inin­­flam­­mable. Engels (41 ans, chauve et athlé­­tique) super­­­vise l’opé­­ra­­tion avec une discré­­tion et une préci­­sion de tous les instants –ana­­lystes et traduc­­teurs sont sous son auto­­rité directe. Le travail de la commis­­sion a récem­­ment accou­­ché d’un dossier juri­­dique de 400 pages qui relie la torture et l’as­­sas­­si­­nat de dizaines de milliers de Syriens à un ensemble de direc­­tives approu­­vées par le président Bachar el-Assad, coor­­don­­nées par ses agences de rensei­­gne­­ment et de sécu­­rité inté­­rieure et mises en place par des fonc­­tion­­naires du régime qui livrent des rapports sur leurs acti­­vi­­tés à leurs supé­­rieurs à Damas. Le dossier relate des événe­­ments qui prennent place quoti­­dien­­ne­­ment en Syrie, à travers les yeux d’As­­sad, de ses colla­­bo­­ra­­teurs et de leurs victimes. Il apporte les preuves d’actes de torture approu­­vés par l’État, d’une éten­­due et d’une cruauté presque inima­­gi­­nables. Ces exac­­tions ont été signa­­lées maintes fois dans le passé par des Syriens qui y ont survécu, mais ils n’avaient jamais pu être ratta­­chés à des ordres signés jusqu’ici.

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