par Brett Forrest | 25 août 2014

Cela fait main­­te­­nant quatre ans que le FBI a arrêté Anna Chap­­man, l’es­­pionne russe qui se préten­­dait agent immo­­bi­­lier à Manhat­­tan. Son arres­­ta­­tion et celle de neuf autres agents russes a permis de décou­­vrir le plus vaste réseau d’es­­pion­­nage sur le sol améri­­cain depuis la Guerre froide. Les Illé­­gaux, comme ils étaient appe­­lés au sein du Dépar­­te­­ment de la Justice, ont infil­­tré la société améri­­caine en adop­­tant des noms angli­­ci­­sés et en se faisant passer pour de parfaits cols blancs. Même long­­temps après les faits, il reste diffi­­cile de comprendre ce que les espions ont bien pu apprendre ou faire d’im­­por­­tant aux États-Unis lorsqu’ils y séjour­­naient, sur les ordres de Vladi­­mir Poutine. Plus diffi­­cile à comprendre encore : comment ces agents ont-ils pu berner tout le monde en préten­­dant être des Améri­­cains d’ori­­gine alors qu’ils s’ex­­pri­­maient avec un accent si prononcé ?

Les Illé­­gaux

L’in­­ci­dent des Illé­­gaux a eu si peu d’im­­por­­tance que Washing­­ton et le Krem­­lin ont procédé à un rapide échange de prison­­niers sur un tronçon de tarmac de l’aé­­ro­­port de Vienne, et se sont vite repliés dans leur neutra­­lité respec­­tive pour ne plus jamais repar­­ler de ce désa­­gré­­ment.

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Anna Chap­­man dans les pages de Maxim

Mais dans les médias, cet épisode a pris de l’am­­pleur, prin­­ci­­pa­­le­­ment grâce au magné­­tisme d’Anna Chap­­man, 29 ans, que ce scan­­dale a fait passer du statut de parfaite incon­­nue à celui de pseudo-célé­­brité. Sa cheve­­lure d’un rouge profond et ses traits déli­­cats ont enflammé le web. Son ex-mari, un Anglais morose, s’était laissé convaincre d’épou­­ser Anna Kush­­chenko, de son nom de jeune fille, afin qu’elle obtienne la natio­­na­­lité britan­­nique. Il a par la suite laissé filtrer sur inter­­­net une sélec­­tion de photo­­gra­­phies de leur inti­­mité. Une piètre revanche, qui n’a fait qu’ajou­­ter à la popu­­la­­rité de la jeune femme. Chap­­man est rentrée en Russie depuis l’échange de prison­­niers, où elle ne vit pas exac­­te­­ment inco­­gnito. Elle est deve­­nue une vedette natio­­nale, que j’ai réussi à rencon­­trer plusieurs fois et que j’ai pu regar­­der évoluer dans sa nouvelle vie de star russe. Au cours de l’un de nos rendez-vous, un soir de décembre 2010, j’ai rejoint Chap­­man au Soho Rooms, un club mosco­­vite dans lequel il est terri­­ble­­ment diffi­­cile d’en­­trer, le videur mettant un point d’hon­­neur à proté­­ger les femmes s’amu­­sant à l’in­­té­­rieur des malap­­pris. Chap­­man m’a tendu un t-shirt blanc floqué du célèbre portrait de Che Guevara portant un béret. Le visage du Che avait été remplacé par celui de la jeune femme, et tout en bas était écrit « Cha ». C’était un cadeau. Chap­­man savou­­rait sa célé­­brité. Pendant la soirée, elle s’est penchée vers moi pour échap­­per à la musique toni­­truante et m’a demandé si je savais inti­­me­­ment qui j’étais. J’ai acquiescé et lui ai répondu que c’était le cas. « Moi, j’es­­saie encore de le décou­­vrir », a-t-elle dit, clignant de ses yeux verts. En janvier, j’ai fait la connais­­sance d’un ex-petit ami new-yorkais de Chap­­man au Subway Inn, sur East 60th Street. C’était un ancien Marine qui avait accès à un certain nombres de dossiers sensibles, et il était encore sous le coup de la trahi­­son de Chap­­man, s’inquié­­tant des infor­­ma­­tions qu’il avait pu lais­­ser filtrer pour lui plaire. Bill Stani­­ford était immé­­dia­­te­­ment iden­­ti­­fiable à son béret rouge. Le juke­­box diffu­­sait de la musique à un volume élevé. Des lumières rouges et vertes créaient une atmo­­sphère de fêtes de Noël. À la télé­­vi­­sion, un long touch­­down run soule­­vait des cris dans les tribunes. Stani­­ford et moi étions assis l’un en face de l’autre dans un box de vinyle rouge. « J’ai rencon­­tré Anna le lende­­main de son arri­­vée ici », m’a-t-il raconté. « Et on a conti­­nué à se voir jusqu’à ce qu’elle soit démasquée. » Un de ses amis du corps des Marines venait d’être tué en Afgha­­nis­­tan et il accu­­sait le coup. « La mort, il n’y a rien de pire », a-t-il soupiré en prenant une gorgée de rhum Coca. Une jeune femme d’ori­­gine suri­­na­­maise était assise à côté de Stani­­ford. Elle se nommait Diena Ganesh. Il l’avait présen­­tée distrai­­te­­ment comme sa « respon­­sable des rela­­tions publiques ».

« C’est un endroit où les gens viennent quand ils veulent pouvoir parler sans être enten­­dus. » – Bill Stani­­ford

J’ai appris plus tard qu’elle était encore étudiante. Ganesh regar­­dait nerveu­­se­­ment autour d’elle dans le bar. « Étrange clien­­tèle », a-t-elle commenté. Stani­­ford s’est expliqué : « C’est un endroit où les gens viennent quand ils veulent pouvoir parler sans être enten­­dus. » Il a regardé par-dessus son épaule avant de se pencher en avant, pour détailler ses rapports avec Anna Chap­­man dans la discré­­tion. Stani­­ford était le PDG d’une société du nom de Proper­­tyS­­hark quand Chap­­man est entrée dans son bureau, en janvier 2010. À New York, elle était à la tête d’un site inter­­­net de listing d’agents immo­­bi­­liers, Proper­­tyFin­­der. Elle et lui n’ont fina­­le­­ment jamais fait affaires ensemble, mais ils se sont enga­­gés dans une rela­­tion plus intime. Il l’a emme­­née à Las Vegas. Ils ont passé du temps dans son appar­­te­­ment de l’Up­­per East Side et chez elle, dans le centre-ville, où elle avait accro­­ché aux murs des portraits d’Au­­drey Hepburn, de Mari­­lyn Monroe et de Franck Sina­­tra. Ils allaient en boîte et au restau­­rant, vivant leur histoire au grand jour, sans se soucier de rien. Le FBI avait tout vu. Le Bureau prétend avoir commencé à surveiller Chap­­man dès l’ins­­tant où elle est arri­­vée aux États-Unis, et en parti­­cu­­lier les contacts hebdo­­ma­­daires qu’elle établis­­sait avec le second secré­­taire de la délé­­ga­­tion russe aux Nations-Unies. D’après les docu­­ments du FBI, Chap­­man se rendait dans divers endroits de Manhat­­tan – Star­­bucks, Barnes & Noble – d’où elle connec­­tait son ordi­­na­­teur portable en Wi-Fi à celui du repré­­sen­­tant aux Nations-Unies, qui se trou­­vait dans un van garé à proxi­­mité. Robert Baum, l’avo­­cat new-yorkais de Chap­­man, a confirmé ces infor­­ma­­tions. Le 26 juin 2010, un agent infil­­tré du FBI se faisant passer pour un Russe a contacté Chap­­man par télé­­phone et lui a donné rendez-vous dans un café du centre-ville. L’agent, qui se faisait appe­­ler Roman, a enre­­gis­­tré leur conver­­sa­­tion. Il a remis à Chap­­man un faux passe­­port améri­­cain et lui a demandé de le livrer à un autre membre des Illé­­gaux. Au moment de remettre le passe­­port, elle devait dire : « Pardon­­nez-moi, mais ne nous sommes-nous pas déjà rencon­­trés, l’été dernier, en Cali­­for­­nie ? » La réponse atten­­due était : « Non, je pense que c’était dans les Hamp­­tons. » « Êtes-vous prête à passer cette épreuve ? » a demandé Roman à Chap­­man. « Évidem­­ment ! », a-t-elle répondu avec le même déta­­che­­ment qui lui avait fait accep­­ter le passe­­port et peut-être même sa mission aux États-Unis. Les faux docu­­ments en main, Chap­­man a quitté le café et s’est rendue à Brook­­lyn, où elle a acheté un télé­­phone au nom d’Irine Kutsov. Elle a jeté le contrat dans une poubelle sans la moindre précau­­tion, où il a été récu­­péré par le FBI. Chap­­man a alors appelé son père, qui était en poste au minis­­tère russe des Affaires Étran­­gères et qui, visi­­ble­­ment, lui a expliqué comment gérer la curieuse situa­­tion dans laquelle elle se retrou­­vait.

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Chap­­man défile en espionne
Crédits : Luba Sheme

Le jour suivant, Chap­­man s’est rendue dans un commis­­sa­­riat de Manhat­­tan et a remis le passe­­port à la police. Les agents du FBI n’ont pas tardé à arri­­ver et les arres­­ta­­tions des Illé­­gaux ont commencé. En quelques jours, trois repré­­sen­­tants diffé­­rents du gouver­­ne­­ment russe ont rendu visite à Chap­­man au centre de déten­­tion Metro­­po­­li­­tan et lui ont ordonné d’ac­­cep­­ter la propo­­si­­tion que la justice améri­­caine lui avait faite. Quand Bill Stani­­ford a lu le détail des arres­­ta­­tions effec­­tuées par le FBI, il a paniqué. Il ne s’inquié­­tait pas unique­­ment de sa rela­­tion avec Chap­­man. Un autre membre des Illé­­gaux, Lydia Guryeva, alias Cynthia Murphy, était sa comp­­table depuis 2000, l’an­­née où il avait quitté les Marines. Au moment de son arres­­ta­­tion, Guryeva entre­­te­­nait une rela­­tion avec Alan Patri­­cof, qui a co-dirigé la campagne prési­­den­­tielle d’Hillary Clin­­ton en 2008. Guryeva vivait à Mont­­clair dans le New Jersey, avec son mari Vladi­­mir Guryeva (alias Richard Murphy), un Illé­­gal lui aussi. Inter­­rogé sur leur vie, un voisin a lancé cette phrase : « Ils ne pouvaient pas être des espions, elle arran­­geait si bien ses horten­­sias. » Stani­­ford a pris un deuxième verre, dans lequel se reflé­­taient les couleurs du bar. « Il est évident que j’étais une cible », a-t-il dit. « À mon avis, ils pensaient que j’al­­lais finir à la CIA. » Dans les Marines, Stani­­ford était linguiste cryp­­to­­graphe, spécia­­lisé dans la Colom­­bie, le Pérou, le Guate­­mala et Cuba. Son cousin, Gifford Miller, dont il se dit proche, était le porte-parole du Conseil de la ville de New York et l’un des candi­­dats à la mairie lors des élec­­tions de 2010. En quoi Stani­­ford pouvait-il inté­­res­­ser les services secrets russes ? Quand le FBI l’a fait venir pour l’in­­ter­­ro­­ger, les agents qui ont mené l’in­­ter­­ro­­ga­­toire ne connais­­saient pas le niveau de sécu­­rité auquel il avait accès, et il n’avait pas prévu de le leur commu­­niquer. Au cours de leur conver­­sa­­tion, Stani­­ford a fait de vagues allu­­sions et insi­­nua­­tions. « Anna n’au­­rait rien pu obte­­nir de moi car je n’avais rien qui aurait pu l’in­­té­­res­­ser », a-t-il déclaré. « Et vous savez que je mens. » Si l’on se fie à ce qu’il a été dit sur le dossier des Illé­­gaux, il semble­­rait que malgré leurs efforts, malgré les nombreuses années que beau­­coup d’entre eux ont passées aux États-Unis, les espions n’ont jamais rapporté quoi que ce soit d’utile à Moscou. L’opé­­ra­­tion est consi­­dé­­rée comme un vaste gâchis de moyens, une relique des mani­­gances de la Guerre froide. Cepen­­dant, un rapport de contre-espion­­nage de la NSA obtenu et publié par Bill Gertz dans le Washing­­ton Times semble indiquer le contraire. L’enquête concerne l’as­­ser­­tion selon laquelle les services secrets russes (le SVR) auraient utilisé le réseau des Illé­­gaux pour appor­­ter un soutien à une ou plusieurs autres taupes russes censées infil­­trer Fort Meade dans le Mary­­land, le quar­­tier géné­­ral de la NSA. Le bailleur de fonds des Illé­­gaux, Chris­­to­­pher Metsos (un faux nom, puisque l’agent du SVR avait volé l’iden­­tité d’un Cana­­dien décédé), s’est échappé des filets du FBI le 27 juin 2010. Deux jours plus tard, la police l’a arrêté à Chypre avec un mandat d’In­­ter­­pol, alors qu’il embarquait sur un vol à desti­­na­­tion de Buda­­pest. Une cour de justice chypriote a très rapi­­de­­ment prononcé une libé­­ra­­tion sous caution, provoquant la colère des Améri­­cains qui suspec­­taient une inter­­­ven­­tion russe. Les géants du gaz et du pétrole russes Lukoil et Gazprom ont lour­­de­­ment investi à Chypre, et pas moins de 15 milliards de dollars arrivent chaque mois de Russie dans les banques de ce para­­dis fiscal insu­­laire. Le président chypriote, Dimi­­tris Chris­­to­­fias, seul diri­­geant commu­­niste de l’Union Euro­­péenne, qui a fait son docto­­rat en Union Sovié­­tique en 1974, s’est offusqué des accu­­sa­­tions de mani­­pu­­la­­tion russe lancées par les États-Unis. Peu après avoir payé sa caution à la justice, Metsos a disparu de sa chambre d’hô­­tel à Chypre, lais­­sant derrière lui des tongs et un arrière goût de Guerre froide.

Je lui disais qu’à Moscou, Chap­­man m’avait confié n’avoir été amou­­reuse qu’une seule fois pendant son séjour aux États-Unis.

Stani­­ford s’est rendu compte qu’il était allé plus loin que des conver­­sa­­tions banales et, même au Subway Inn, il conti­­nuait à regar­­der par-dessus son épaule. Il a soudain eu l’air de vouloir dire quelque chose de crucial. « Ils pour­­raient me tuer », a-t-il lâché. « Ils pour­­raient nous tuer tous les deux. » Diffi­­cile de savoir s’il était honnête. J’ai tenté de l’ama­­douer en abor­­dant la discus­­sion sous un autre angle. Je lui ai dit qu’à Moscou, Chap­­man m’avait confié n’avoir été amou­­reuse qu’une seule fois pendant son séjour aux États-Unis. À ces mots, la compagne de Stani­­ford est inter­­­ve­­nue. « Elle l’a proba­­ble­­ment utilisé », a-t-elle affirmé, de l’in­­trigue plein les yeux. « Ensuite elle est tombée amou­­reuse, mais ce n’était pas prévu. » Stani­­ford lui a jeté un regard dédai­­gneux. La soirée touchait à sa fin. J’ai sorti Stani­­ford du bar, qui titu­­bait à présent sur Lexing­­ton Avenue. En s’ap­­puyant sur des palettes d’écha­­fau­­dage, il a agrippé la manche de ma veste et m’a attiré vers lui. « Si tu me grilles, mec, je te tue », a-t-il menacé. « Et je suis très bon quand il s’agit de tuer les gens. »

New York – Moscou

Quand elle est arri­­vée sur le sol améri­­cain en 2010, Chap­­man a emmé­­nagé dans un appar­­te­­ment au 52e étage, situé à un pâté de maison au sud de la bourse de New York. Elle préten­­dait diri­­ger une société d’im­­mo­­bi­­lier en ligne pesant deux millions de dollars. Pour­­tant, ses acti­­vi­­tés améri­­caines se résu­­maient prin­­ci­­pa­­le­­ment à rencon­­trer des hommes, à poster des photos touris­­tiques sur son compte Face­­book et à compo­­ser les rapports inutiles qu’elle four­­nis­­sait toutes les semaines aux offi­­ciels russes, assise dans des librai­­ries et des cafés comme tout new-yorkais qui cherche à tuer le temps. Après l’ar­­res­­ta­­tion de Chap­­man, à peine six mois après le début de sa mission, sa vie fastueuse à New York a pris fin ; cela n’aura été qu’une impos­­ture, une couver­­ture tout juste assez convain­­cante pour faire illu­­sion. Le tribu­­nal de district a alors véri­­fié ses finances, l’a jugée inca­­pable de se payer un avocat et lui en a four­­nis un commis d’of­­fice. C’est à ce moment-là que les choses ont mal tourné et sont deve­­nues carré­­ment étranges. Chap­­man se lamen­­tait dans sa tenue orange au centre de déten­­tion Brook­­lyn’s Metro­­po­­li­­tan quand l’idée de la célé­­brité, comme elle me l’a raconté, « lui est passée par la tête ». Son avocat à New York, Baum, lui livrait les jour­­naux, dont le New York Post, qui a publié sept fois sa photo en une pendant ses onze jours d’em­­pri­­son­­ne­­ment durant l’été 2010. Elle a commencé à comprendre que sa vie allait prendre un nouveau tour­­nant. « Je me souviens de ce moment », m’a-t-elle raconté, « et c’est un souve­­nir qui m’est très cher. »

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Anna Chap­­man en Russie
Crédits : Andrey Ruda­­kov

Après son escale en Autriche, Chap­­man est retour­­née en Russie enve­­lop­­pée d’une aura de mystère, refu­­sant de confir­­mer ou de nier les nombreuses rumeurs qui proli­­fé­­raient à son sujet depuis son arres­­ta­­tion. Son père faisait-il du trafic d’armes en Afrique ? Était-elle proche du Prince William ? Était-elle un tireur d’élite confirmé ? Chap­­man se quali­­fiait elle-même d’en­­tre­­pre­­neure, et c’est effec­­ti­­ve­­ment ce qu’elle est deve­­nue en Russie après avoir échoué à New York. Dans ce chan­­ge­­ment de vie, elle a su tirer parti de ses appuis proches du pouvoirs. Au moment où je l’ai rencon­­trée pour la première fois, elle était rentrée en Russie depuis quelques mois et avait fait bon usage de son temps. Quand elle et les autres espions ont rencon­­tré Vladi­­mir Poutine en juillet 2010, peu après leur retour, l’an­­cien cadre moyen du KGB les a accueilli au son de chants patrio­­tiques : « D’où vient notre mère patrie ? Du serment que tu lui as prêté dans ton jeune cœur », disaient-ils. Une personne ayant fait affaires avec Chap­­man m’a raconté qu’elle avait plus tard passé du temps avec les autres Illé­­gaux dans la villa de Poutine sur la Mer Noire, mais qu’elle est la seule à avoir été invi­­tée à faire un tour dans son sous-marin person­­nel, sous la surface du lac Baïkal. Le grand chef en aurait pincé pour Chap­­man. « Anna est la copine de Poutine », m’a confié son asso­­cié. Contrai­­re­­ment à ce qu’on pour­­rait croire, les Russes se moquent globa­­le­­ment d’avoir perdu la Guerre froide. Ils aiment les voitures étran­­gères et voya­­ger sur le vieux conti­nent. Ils adorent Louis Vuit­­ton. Ils n’éprouvent aucune nostal­­gie pour le temps où il fallait laver ses chaus­­settes dans l’évier. Envie d’en­­ta­­mer une conver­­sa­­tion sans fin ? Deman­­dez à un Russe de vous parler des années 1990, la période pendant laquelle les États-Unis ont fait entrer le bloc de l’Est dans l’OTAN, vendu la Russie par des réformes crapu­­leuses du marché et de la poli­­tique, bombardé Belgra­­de… des événe­­ments que la plupart des Améri­­cains sont malheu­­reu­­se­­ment bien inca­­pables de comprendre. Quand Eltsin s’est sabordé, c’est à Poutine qu’est reve­­nue la tâche de venger ce fier pays. Que faire alors des Illé­­gaux, de leur échec média­­tisé de l’autre côté de l’océan, un tel fiasco qu’il pour­­rait ternir la puis­­sance du pays ? Il exis­­tait à ce problème une solu­­tion simple, comme me l’a expliqué un expert russe en sécu­­rité, Andrei Solda­­tov. Il a récem­­ment publié un livre, La Nouvelle noblesse, une enquête sur les liens indé­­fec­­tibles entre le Krem­­lin, le monde des affaires russe et les anciens du KGB (dont aucun, il faut le noter, n’a été arrêté après la chute du régime commu­­niste). « Ici, personne ne pense que l’opé­­ra­­tion des Illé­­gaux est un échec », m’a raconté Solda­­tov autour d’un café, à Moscou. « C’est une victoire. Parce que cela prouve qu’on peut encore se mesu­­rer à l’Amé­­rique. Nous sommes une grande puis­­sance. Nous pouvons faire tout ce que nous voulons. » Mais pour que cette théo­­rie tienne la route, il fallait faire de l’his­­toire d’Anna Chap­­man une success story, même après les faits. « Il fallait montrer aux Améri­­cains que Anna Chap­­man était une héroïne », a affirmé Solda­­tov. « Je peux rencon­­trer qui je veux. Même les PDG des plus grosses entre­­prises, si je le décide. » m’a-t-elle dit un soir alors que nous marchions dans une rue de Moscou après dîner. « Je n’ai qu’à les appe­­ler et ils sont ravis de me rece­­voir. »

Les oppor­­tu­­ni­­tés sont aussi venues du pays où elle a été incar­­cé­­rée. L’ac­­trice Jessica Alba souhai­­tait ache­­ter les droits de son histoire pour l’adap­­ter au cinéma.

Jusque-là, malgré cette assu­­rance appa­­rente, elle s’est tenue à l’écart des grosses affaires, préfé­­rant capi­­ta­­li­­ser sur sa « marque person­­nelle ». Elle déve­­loppe une série de dessins animés de science-fiction dont l’hé­­roïne est une fille aux cheveux rouges du nom d’Anna. Elle a sorti une appli­­ca­­tion de poker pour télé­­phones mobiles et évoque parfois son idée de ligne de parfum bapti­­sée Anna. Elle dit aussi vouloir trou­­ver une plume, pour l’ai­­der à écrire un livre sur le busi­­ness. Le tout en gérant les centaines de demandes d’amis qu’elle reçoit chaque jour sur Face­­book. Les oppor­­tu­­ni­­tés sont aussi venues du pays où elle a été incar­­cé­­rée. L’ac­­trice Jessica Alba souhai­­tait ache­­ter les droits de son histoire pour l’adap­­ter au cinéma. William Morris Endea­­vor, l’agence de talents basée à Los Angeles, a contacté Baum, l’avo­­cat de Chap­­man, pendant plusieurs mois, pour pouvoir repré­­sen­­ter sa cliente. Vivid Enter­­tain­­ment lui a proposé d’ap­­pa­­raître dans un film porno­­gra­­phique. Et évidem­­ment, d’après ce que m’a dit un contact dans la presse maga­­zine, Play­­boy l’a appe­­lée de Chicago en lui offrant plusieurs dizaines de milliers de dollars pour réali­­ser une séance photos. Mais ces contrats et ces offres se sont vola­­ti­­li­­sées quand les avocats ont pris connais­­sance du plai­­doyer de marchan­­dage de Chap­­man, qui lui inter­­­dit de tirer des béné­­fices de son histoire. Tech­­nique­­ment, l’ac­­cord l’em­­pêche de profi­­ter de cette histoire en Russie égale­­ment, mais c’est un contrat presque impos­­sible à faire appliquer là-bas ; ce qui n’est pas le cas au États-Unis. Expul­­sée du pays avec rien de plus que les vête­­ments qu’elle avait sur le dos, Chap­­man aurait eu bien besoin de l’argent que lui auraient rapporté ces contrats. Mais cela n’a plus d’im­­por­­tance. Elle se promène aujourd’­­hui dans Moscou au volant d’une Porsche Cayenne noire.

Porsche Cayenne

Chap­­man, qui est née loin de la capi­­tale, à Volgo­­grad, n’a pas passé beau­­coup de temps à Moscou et connais­­sait mal la ville. Il en allait de même pour son chauf­­feur, un garçon provin­­cial perpé­­tuel­­le­­ment en retard, perdu et inso­lent, mais pour qui Chap­­man avait une affec­­tion parti­­cu­­lière. Quand on vit à Moscou, on s’aperçoit bien vite que tout le monde s’in­­té­­resse à tout le monde. Le pouvoir a décidé que le CV de Chap­­man manquait un peu de réfé­­rences locales : en octobre 2010, elle a donc obtenu un poste dans une insti­­tu­­tion finan­­cière, la Fund Service Bank, qui est en quelques sortes le bras finan­­cier de l’Agence Spatiale Russe. La banque a une répu­­ta­­tion douteuse en ville. Il y a quelques années, elle a été impliquée dans un scan­­dale de détour­­ne­­ment de fonds avec la société des chemins de fer russe, Russian Rail­­ways. Des poli­­ciers en cagoule avaient pris d’as­­saut les bureaux. La Porsche colle bien au rôle orne­­men­­tal que tient Chap­­man au sein de la banque.

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Souve­­nir de New York

« Les types de la banque m’ont dit que je pouvais avoir autant d’argent que je le souhai­­tais », a-t-elle rapporté à un ami. « Je leur demande et je l’ob­­tiens le lende­­main. » Pour­­tant, d’après la banque, elle mérite large­­ment cette récom­­pense. Elle ne fait rien de moins que proté­­ger la planète de l’an­­ni­­hi­­la­­tion : « Chap­­man s’at­­taque à des sujets divers, comme proté­­ger la planète des asté­­roïdes, des pluies de météo­­rites et d’autres dangers qui menacent la civi­­li­­sa­­tion et le Cosmos. » Forte de ces lettres de créance célestes, Chap­­man a obtenu ce qu’il fallait pour accé­­der aux clefs du pouvoir. On l’a vue à Baïko­­nour, le Cap Cana­­ve­­ral russe, bénir une équipe de cosmo­­nautes s’ap­­prê­­tant à traver­­ser la couver­­ture nuageuse kazakh. Elle a rencon­­tré le président Dmitry Medve­­dev pour discu­­ter de Skol­­kovo, la réponse russe à la Sili­­con valley. Peu après notre première conver­­sa­­tion, j’ai compris pourquoi Chap­­man était trop occu­­pée pour répondre à mes appels. J’étais simple­­ment heureux de garder contact avec elle, et régu­­liè­­re­­ment, je rece­­vais des SMS prove­­nant de numé­­ros incon­­nus, que je savais être envoyés sur ordre de Chap­­man pour me convoquer en divers endroits de la ville, où elle venait alors me rejoindre. Un après-midi, répon­­dant à l’une de ces convo­­ca­­tions, j’ai pris un taxi en direc­­tion du quar­­tier mosco­­vite de Kitai-gorod. En cher­­chant l’adresse, je suis passé devant un mélange post-indus­­triel de salons de tatouage, d’usines sovié­­tiques désaf­­fec­­tées, d’écoles de danses exotiques et de murs recou­­verts de graf­­fi­­tis. À l’étage d’un des immeubles, je suis entré dans ce que je suppo­­sais être un atelier, à la vue des machines à coudre et de l’in­­dif­­fé­­rence géné­­rale qui y régnait. J’ai écarté un rideau et j’ai trouvé Chap­­man en train d’es­­sayer un manteau rouge. « Je ressemble à un tsar ! » s’est-elle excla­­mée, en m’em­­bras­­sant sur la joue, avant de se mettre à vire­­vol­­ter devant l’équipe qui tour­­nait une vidéo pour son site inter­­­net, sur lequel on trouve des photos d’elle, des nouvelles de ses œuvres de charité et de toutes les autres acti­­vi­­tés liées à la « Chap­­ma­­nia ». Kirill Murzin, un desi­­gner, feuille­­tait son carnet de croquis et montrait les manteaux mili­­taires, les chemises et les jupes qu’il avait prévu de fabriquer et de vendre sous la marque Chap­­man, provi­­soi­­re­­ment bapti­­sée AC. Murzin m’a raconté qu’ils s’étaient rencon­­trés en jouant aux cartes. « Je suis un véri­­table artiste du poker », s’est-il vanté. « Mais Anna est une joueuse redou­­table. Avec elle, votre première erreur peut aussi être la dernière. » Murzin avait l’air sincère. La plupart des autres personnes que j’ai rencon­­trées autour de Chap­­man semblaient être là par curio­­sité ou par oppor­­tu­­nisme. Chap­­man m’a retrouvé devant un établi à dessin au centre de la pièce, sur lequel plusieurs femmes s’ac­­ti­­vaient avec des ciseaux. J’ai passé mes doigts sur une robe qu’il fallait encore assem­­bler et j’ai demandé à Chap­­man de quelle matière elle était faite. Elle a touché le tissu et m’a répondu d’une mine décou­­ra­­gée : « Je ne sais pas. » Quand j’ai quitté les lieux, Chap­­man était assise dans sa Porsche et lançait à l’équipe de tour­­nage des : « Bien­­ve­­nue ! Voici ma marque ! »

Chaque fois que j’ai abordé la ques­­tion de ses acti­­vi­­tés d’es­­pion­­nage, de son arres­­ta­­tion, ou de ses contacts avec des personnes impor­­tantes du Krem­­lin, le visage de Chap­­man s’est tendu.

Chaque fois que j’ai abordé la ques­­tion de ses acti­­vi­­tés d’es­­pion­­nage, de son arres­­ta­­tion ou de ses contacts avec des personnes impor­­tantes du Krem­­lin, le visage de Chap­­man s’est fermé. Elle m’a accusé plusieurs fois d’être un agent du FBI. Dès qu’elle commençait à douter de moi, elle cessait d’être légère sans être pour autant suspi­­cieuse. Elle avait simple­­ment peur et avait du mal à le cacher, me chucho­­tant comment des gens puis­­sants lui avaient conseillé de se taire sur ces sujets. Mais qu’a­­vait-elle vrai­­ment fait aux États-Unis ? Qu’a­­vait-elle appris qu’il pour­­rait être dange­­reux de racon­­ter ? Personne ne le savait, visi­­ble­­ment. Rien n’a jamais filtré, rien n’a jamais été suggéré avec une once de sérieux. Après notre rencontre à l’ate­­lier de confec­­tion, Chap­­man a décidé d’an­­nu­­ler notre rendez-vous suivant et a disparu de ma vie pendant un bon moment.

Colo­­nel Cher­­ka­­shin

Il y a un an, j’ai retrouvé Viktor Cher­­ka­­shin pour déjeu­­ner, près de l’uni­­ver­­sité publique de Moscou. Lorsqu’il était chef du bureau du KGB à New York dans les années 1980, le colo­­nel Cher­­ka­­shin avait recruté Aldrich Ames et Robert Hans­­sen, les deux agents doubles améri­­cains les plus nuisibles de la Guerre froide. J’ai fait la connais­­sance Cher­­ka­­shin il y a quelques années et j’ai toujours appré­­cié sa compa­­gnie. Il a grandi dans l’at­­mo­­sphère d’es­­pion­­nage de la Guerre froide, à une époque où les lignes de frac­­ture étaient claires et confé­­raient aux agents un sens aigu du dévoue­­ment et de l’al­­lé­­geance. Quand on s’adresse à lui, il donne des réponses directes, contrai­­re­­ment aux agents secrets, espions et wannabes actuels, dépour­­vus de cause et jamais sûrs de bien savoir pour qui ou pour quoi ils combattent : le pays et sa popu­­la­­tion ou les oligarques et les poli­­ti­­ciens dont ils semblent être au service. Solda­­tov a affirmé que Chap­­man, comme beau­­coup d’autres dans la société russe, n’avait eu qu’à utili­­ser les contacts de son père (un ancien du KGB) pour se payer une vie de rêve oisive à Manhat­­tan. Rien de plus. Cher­­ka­­shin, lui, pense que Chap­­man était partie au départ pour une mission longue et sérieuse. Il m’a d’ailleurs conseillé de ne pas me lais­­ser berner par son atti­­tude en public.

Un expert en sécu­­rité consi­­dé­­rait Chap­­man comme un impos­­teur, alors qu’un maître de l’es­­pion­­nage bien réel admi­­rait sa tech­­nique.

« J’aime son appa­­rence », m’a-t-il dit. « Personne ne la soupçonne. Cela signi­­fie que c’est une vraie profes­­sion­­nelle. Elle est très intel­­li­­gente. C’est quelqu’un de sérieux. » J’étais surpris. Un expert en sécu­­rité consi­­dé­­rait Chap­­man comme un impos­­teur, alors qu’un maître de l’es­­pion­­nage bien réel admi­­rait sa tech­­nique. Cher­­ka­­shin m’a ensuite demandé d’or­­ga­­ni­­ser un rendez-vous pour qu’il rencontre Chap­­man – ce que je n’ai pas fait, la prudence prévaut en Russie. Debout sur le trot­­toir, après le déjeu­­ner, j’ai senti que Cher­­ka­­shin essayait de m’es­­croquer, sur un ton de conver­­sa­­tion habi­­le­­ment travaillé grâce à des années d’ex­­pé­­rience et d’une façon très amicale. J’avais eu le même senti­­ment au prin­­temps de l’an­­née précé­­dente, quand j’avais inter­­­viewé via Skype des agents qui travaillaient depuis Kiev sur le cas des Illé­­gaux. Ils m’avaient glissé être irri­­tés par la façon dont les médias ont fait passer l’af­­faire pour une simple curio­­sité. À part cela, ils n’ont rien dit de très inté­­res­­sant. Ils ont plusieurs fois affirmé qu’ils n’es­­sayaient pas de m’ex­­torquer d’in­­for­­ma­­tions sur Chap­­man ou sur les services russes. Leurs réponses étaient vagues, et ils ont systé­­ma­­tique­­ment fini par me poser de nouvelles ques­­tions. Je ne saurai jamais pour quelle raison, mais un mois plus tard, Chap­­man a refait surface et m’a proposé un rendez-vous.

La fin d’un rêve

« Est-ce que je vous ai déçu ? » m’a-t-elle demandé en débarquant dans un restau­­rant grill près de son bureau. Nous avons pris une table et elle a tout de suite consulté son iPad. « La presse parle encore de moi », a-t-elle dit, feignant de s’in­­di­­gner d’ap­­pa­­raître à nouveau dans les médias – en l’oc­­cur­­rence dans les pages du New York Post après le lance­­ment de son appli­­ca­­tion de poker. Elle parlait vite, passant d’un sujet à l’autre. Elle me racon­­tait ce qu’elle avait fait derniè­­re­­ment, comment elle avait inau­­guré une boutique de montres dans le centre-ville. Elle mention­­nait l’homme riche qu’elle avait rencon­­tré. Elle me disait aussi à quel point elle trou­­vait sa vie exci­­tante. « J’ai déve­­loppé une méthode de déve­­lop­­pe­­ment person­­nel pour le succès, en trois étapes », a-t-elle repris. « Vous voulez que je vous en parle ? »

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Mother Russia

Je lui ai répondu que j’ai­­me­­rais beau­­coup. « Il faut être actif. Il faut être posi­­tif. Et il faut appor­­ter de la valeur ajou­­tée. Cela m’est venu comme cela. Parfois, j’ai des révé­­la­­tions. Je me suis réveillée un matin et je savais. Ces trois éléments me corres­­pondent telle­­ment. Je suis active, posi­­tive, et j’ap­­porte de la valeur ajou­­tée. » À partir de ce moment-là, notre rela­­tion a retrouvé sa dyna­­mique, plus amicale et joyeuse que jamais. Une semaine après le rendez-vous au restau­­rant, j’ai accom­­pa­­gné Chap­­man à une avant-première. Eliza­­veta Boyars­­kaya, une actrice russe, l’avait invi­­tée à venir voir son nouveau film, Ne Skazhu. Le titre, que l’on peut traduire par « Je ne vous le dirai pas », allait bien à l’es­­pionne qui était arri­­vée au cinéma en retard car son chauf­­feur s’était perdu, évitant ainsi les papa­­razzi sur l’ave­­nue Nasta­­sinsky. Mais aussi­­tôt après que la nouvelle de son arri­­vée s’est répan­­due, les photo­­graphes se sont rués dans la salle, alors que le film était en train de commen­­cer. Les flashs des appa­­reils photos crépi­­taient et illu­­mi­­naient l’au­­di­­to­­rium d’une lumière aveu­­glante. « Oh mon dieu », s’est excla­­mée Chap­­man, n’ayant nulle part où se cacher. Plusieurs hommes ont proféré des menaces à travers la salle et les photo­­graphes ont battu en retraite. Chap­­man ne pouvait pas être aussi surprise qu’elle le préten­­dait. Elle venait de faire la couver­­ture de l’édi­­tion russe de Maxim. Elle y appa­­rais­­sait en sous-vête­­ments, tenant un pisto­­let Beretta dans une main gantée de dentelle. D’après l’un des anciens asso­­ciés de Chap­­man, Maxim l’avait payée 25.000 dollars pour poser sur les sept pages de photo­­gra­­phies sugges­­tives du numéro. Chap­­man m’a confié avoir rédigé elle-même les textes de l’en­­cart de ques­­tions qui accom­­pa­­gnait la série. En voici une : « Quelle actrice jouera son rôle dans le film sur sa vie qui sortira immanqua­­ble­­ment ? » « Vous me flat­­tez… mais si c’est ce qui doit arri­­ver, eh bien allons-y ! Ce n’est que le début », est la réponse qu’elle avait donnée à la ques­­tion qu’elle avait inven­­tée. C’était ce dont le pouvoir verti­­cal du gouver­­ne­­ment avait peur depuis le début : que l’in­­té­­rêt suscité par Chap­­man ne finisse par la déva­­lo­­ri­­ser. Après la publi­­ca­­tion du maga­­zine, le Krem­­lin a donc décidé de renfor­­cer sa main­­mise sur elle. Chap­­man s’est vue rapi­­de­­ment nommée chef des Molo­­daya Gvar­­diya (la Jeune Garde), la section jeunesse du parti de Vladi­­mir Poutine, Russie Unie. Ce groupe avait été entre autres accusé d’in­­ti­­mi­­da­­tion sur les jour­­na­­listes dont les articles s’écar­­te­­raient de la ligne offi­­cielle. Il est lié par exemple au passage à tabac en novembre 2010 d’Oleg Kashin, un jour­­na­­liste du Kommer­­sant, un quoti­­dien russe respecté. Lier publique­­ment Chap­­man au parti poli­­tique offi­­ciel faisait d’elle une personne de premier plan et contri­­buait à soute­­nir la thèse selon laquelle le gouver­­ne­­ment prenait son ancienne espionne au sérieux. À sa sortie du coma, Kashin avait dû se remettre d’une mâchoire brisée, d’un crâne frac­­turé, d’une jambe cassée et de l’am­­pu­­ta­­tion d’un doigt. C’est dans ce contexte que Chap­­man, nouveau membre du conseil public du Molo­­daya Gvar­­diya, s’est adres­­sée au groupe réuni en congrès à Moscou : « Je voudrais que nous appre­­nions à être plus posi­­tifs », a-t-elle scandé à la foule. « Il y aurait moins de néga­­ti­­vité dans notre société si nous souriions tous un peu plus. Soyons heureux ! » La posi­­ti­­vité était une de ses quali­­tés. Et elle avait alors de bonnes raisons de sourire. Malgré les efforts de ses puis­­sants employeurs, Chap­­man a lancé sa propre émis­­sion de télé­­vi­­sion. « Secrets du monde, avec Anna Chap­­man » serait à l’an­­tenne toutes les semaines sur la chaîne russe REN-TV. Sorte de version russe du film Elvira, maîtresse des ténèbres, Chap­­man y parle du mystères des vampires, des chats noirs ou de l’apo­­ca­­lypse. Jusque-là, il n’a pas été ques­­tion d’as­­té­­roïdes.

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À la télé­­vi­­sion
Crédits : Face­­book

Son image en Russie touchant à son apogée, Chap­­man, en héros natio­­nal, a alors commencé à envi­­sa­­ger son entrée en poli­­tique et convoi­­tait un siège à la Duma depuis Volgo­­grad. Elle était deve­­nue un sujet de conver­­sa­­tion incon­­tour­­nable, même quand la discus­­sion n’avait à l’ori­­gine abso­­lu­­ment rien à voir avec elle. Un matin de l’au­­tomne 2010, un jet Tupe­­lov s’est envolé vers la Pologne avec à son bord le ministre russe des Affaires étran­­gères, Sergei Lavrov, et sa délé­­ga­­tion. Pendant le voyage, les assis­­tants diplo­­ma­­tiques et les jour­­na­­listes se sont faits passer un exem­­plaire du Maxim qui avait publié les photos de Chap­­man. Un peu plus tard, l’une de mes sources m’a raconté cette histoire à propos du vol : un jour­­na­­liste s’est assis près de Lavrov, un proche allié de Poutine, et ils ont discuté de l’agenda du ministre pour les jours à venir. Mais la conver­­sa­­tion a très vite glissé vers les Illé­­gaux, Chap­­man et la médaille que le président russe Dmitry Medve­­dev lui avait récem­­ment remise. « Quelle genre de médaille était-ce ? », a demandé le jour­­na­­liste. « Celle de la bravoure ? Du courage ? » Le ministre a haussé les épaules. « J’ai feuilleté le maga­­zine », a répondu Lavrov, « et je n’ai vu aucune médaille sur son cul. »

~

Chap­­man et moi nous étions retrou­­vés à l’aé­­ro­­port Domo­­de­­dovo de Moscou. Quelques mois plus tard, un homme ferait sauter cinq kilos de TNT près du café où nous étions assis, se tuant lui et trente-cinq autres personnes. Nous étions en route pour Voro­­nezh, une ville comp­­tant près d’un million d’ha­­bi­­tants dans le sud-ouest de la Russie, non loin de la fron­­tière avec l’Ukraine. Chap­­man s’in­­té­­res­­sait à l’achat d’une troupe de cirque instal­­lée tempo­­rai­­re­­ment dans cette ville. Chipo­­tant sur nos plateaux repas sans inté­­rêt, l’es­­pionne et moi vivions dans la même illu­­sion qui prévaut dans la capi­­tale dans ces moments d’ac­­cal­­mie entre les atten­­tats, l’illu­­sion que l’homme sur l’écran de télé­­vi­­sion de la café­­té­­ria a apporté à la Russie un semblant de stabi­­lité. Poutine est là, appa­­rais­­sant et dispa­­rais­­sant au gré des passages de la serveuse. Domo­­de­­dovo rappe­­lait à Chap­­man des souve­­nirs désta­­bi­­li­­sants. C’est ici qu’elle avait atterri après son expul­­sion des États-Unis. Mais ce jour-là, elle se réjouis­­sait de regar­­der Poutine inspec­­ter du maté­­riel mili­­taire devant les camé­­ras.

La troupe de cirque s’ap­­pe­­lait Kraka­­tuk, Casse-noisette en français. Chap­­man voulait la trans­­for­­mer en une sorte de Cirque du Soleil.

Je lui ai alors demandé : « Comment va votre ami ? C’est un type bien ? » « C’est un type fantas­­tique ! » s’est-elle excla­­mée. Elle était en train de manger. Entre deux bouchées, elle a décidé de conclure sur un ton plus patrio­­tique : « Et c’est un grand leader. » « Comment cela ? », lui ai-je demandé. « De toutes les façons possibles. » Sur l’écran de télé­­vi­­sion, Poutine entrait dans le cock­­pit d’un jet de combat. Je lui ai demandé : « Il chante bien ? » Chap­­man est deve­­nue amère. « Je ne veux pas en parler », a-t-elle tran­­ché. La troupe de cirque s’ap­­pe­­lait Kraka­­tuk, « Casse-noisette » en français. Chap­­man voulait la trans­­for­­mer en une sorte de Cirque du Soleil, qui en mettrait ensuite plein la vue aux pays dont elle était doré­­na­­vant exclue. L’avion ressem­­blait typique­­ment à ceux qui étaient suscep­­tibles de s’écra­­ser : exigu, moisi et usé. Chap­­man était occu­­pée à ranger son manteau dans le compar­­ti­­ment à bagages lorsqu’un homme assis derrière nous et qui ressem­­blait à un repré­­sen­­tant de commerce, a tenté une approche : « Vous me plai­­sez », lui a-t-il dit. Chap­­man a pouffé de rire. Elle savait comment gérer ces situa­­tions désor­­mais. Une fois en vol, elle m’a donné un coup de coude pour me montrer le maga­­zine de bord qu’elle tenait dans les mains. Elle poin­­tait du doigt une annonce pour un club de strip-tease du nom de Casa­­nova. « Ils ont de belles filles », a-t-elle remarqué. « J’aime bien celle-là. » Elle dési­­gnait une petite brune accrou­­pie. « Elle a de belles fesses. » Chap­­man a refermé le maga­­zine et m’a regardé, le visage grave. « Qu’est-ce que tu préfères ? Les fesses ou les seins ? » Lais­­sant derrière nous l’ex­­ci­­ta­­tion de Moscou, nous volions vers le sud, l’une des pires régions russes. Voro­­nezh est une des innom­­brables villes sombres que compte la Russie, et mis à part le cirque, la vie n’y est pas très joyeuse. Toutes les villes de Russie ont leur cirque. Ici, au cirque de Voro­­nezh, les acro­­bates s’en­­traî­­naient en sous-vête­­ments au moment où Chap­­man a fait son entrée. Les artistes se compli­­men­­taient et s’en­­cou­­ra­­geaient mutuel­­le­­ment, leurs voix réson­­nant dans cet espace vide et ovale, dont la gran­­deur et la décré­­pi­­tude rappe­­lait les arènes de gladia­­teurs. Il ne leur a pas fallu long­­temps pour convaincre Chap­­man de glis­­ser ses mains dans un système de câbles et de poulies qui l’ont élevée dans les airs. Elle s’est balan­­cée et a tour­­noyé à dix mètres du sol avant de crier en riant : « Je veux descendre ! » Ce soir-là, après le dîner, nous avons pressé le pas dans le froid, passant devant des gens qui s’étrei­­gnaient pour trou­­ver un peu de chaleur sous un arrêt de bus, des rangées d’af­­fiches, et des boutiques vendant de vieux remèdes. L’en­­droit était désert. J’ai inter­­­rogé Chap­­man sur le fait que la plupart des pays occi­­den­­taux ne la lais­­se­­raient plus entrer sur leur terri­­toire, signi­­fiant qu’elle serait proba­­ble­­ment confi­­née à l’ex-URSS pour le restant de sa vie. « Ces entraves à ma liberté sont doulou­­reuses », a-t-elle soupiré. « Surtout pour quelqu’un comme moi. J’ai une grande soif de liberté. »

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Qui est-elle vrai­­ment ?
Crédits : Face­­book

Chap­­man avait écrit sur sa page Face­­book : « Tu peux deve­­nir tout ce dont tu peux rêver. » Le mensonge de la vie moderne en Russie prétend que le succès est facile à atteindre. On peut être une femme d’af­­faires sans faire de béné­­fices, une espionne sans rappor­­ter de rensei­­gne­­ments de valeur, ou l’amie de Poutine sans aucune raison parti­­cu­­lière. Elle a raison. Ce rêve est bien là, dans la banque­­route de cette société fondée sur les hydro­­car­­bures, rongée par la nostal­­gie et appuyée sur un système poli­­tique à parti unique, où le travail honnête est réservé aux idiots. J’ai été de ce côté-là du miroir, et c’est une grande fête amusante. Mais après quelques temps, cela érode l’âme. Mon télé­­phone a sonné le lende­­main matin, me réveillant dans ma suite. Chap­­man et moi avions prévu d’al­­ler revoir le cirque l’après-midi même. Ensuite, nous devions prendre un vol retour pour Moscou. C’est elle qui appe­­lait. Sa voix était suave et me réchauf­­fait l’oreille. J’ai roulé sur le côté, confor­­ta­­ble­­ment installé pour écou­­ter le secret qu’elle voulait parta­­ger. « Bonjour mon lapin », a-t-elle dit. « J’ai fait un rêve affreux. »


Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The big Russian life of Anna Chap­­man, ex-spy », paru dans Capi­­tal New York. Couver­­ture : Sin City, de Robert Rodri­­guez (2005).

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