par Brett Forrest | 18 décembre 2014

À l’iso­­le­­ment

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Une tempête se prépare
Manille, capi­­tale des Philip­­pines
Crédits : Roberto Verzo

Nous sommes en 2012 et Manille est humide. Une odeur âcre et sucrée prove­­nant de l’ex­­té­­rieur se fraie un chemin sous la porte de la salle de billard. Un homme en chemise de costume tachée de sueur casse le losange de neuf billes avec fracas. Les billes s’im­­mo­­bi­­lisent, leurs clique­­tis cessent et, dans le coin le plus éloi­­gné de la salle, le meilleur joueur du monde ajuste silen­­cieu­­se­­ment sa queue de billard au-dessus du tapis de feutre vert. Il tire. Et manque. Les quelques spec­­ta­­teurs rassem­­blés autour de la table échangent des regards circons­­pects. Ce n’est pas ce à quoi ils s’at­­ten­­daient. Ils veulent de la magie – un joli tir, une tech­­nique inven­­tive ou une stra­­té­­gie subtile qui expliquent pourquoi Dennis Orcollo est le meilleur.

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Orcollo a 33 ans, et parait banal. Il mesure 1 m 65 et pèse­­rait moins de 70 kg sans ce petit ventre qu’on aperçoit sous sa chemise. Orcollo ne se distingue en rien de la foule de Philip­­pins qui remplissent les salles de billard – aussi carac­­té­­ris­­tiques du pays que les jeep­­neys qui trans­­portent des passa­­gers à travers ses rues noires de monde, pour neuf centimes le tour. Son appa­­rence est idéale pour une partie dont le but n’est pas de rempor­­ter quelques manches, mais d’être sous-estimé – afin de récu­­pé­­rer l’argent qu’un adver­­saire, trop sûr de lui, aura parié sur le match. ulyces-dennisorcollo-02-5Avec les années, Orcollo a gagné telle­­ment d’argent grâce aux paris qu’il est contraint à de longs moments de soli­­tude, comme au Star Billiards Center, où il s’en­­traîne. Plus personne ne le sous-estime ou ne l’af­­fronte pour de l’argent. Pas tant qu’il n’a pas de handi­­cap, du moins. L’ha­­bi­­leté dont Orcollo a fait preuve, qui lui a permis de s’ex­­tir­­per de la pauvreté et d’in­­té­­grer la classe moyenne supé­­rieure, agit de moins en moins aujourd’­­hui. L’iso­­le­­ment est son châti­­ment pour avoir été le roi des matches d’argent aux Philip­­pines, deve­­nues le centre inter­­­na­­tio­­nal du billard. Jouer et parier sur ce jeu passionne le pays tout entier. Même Manny Pacquiao, le cham­­pion de boxe des poids welters, est féru de billard. Orcollo tente quelques autres coups, mais les billes refusent toujours de lui obéir. Il ne rate pas ses tirs parce qu’il aurait perdu son talent, mais pour une raison tout aussi décon­­cer­­tante : il a besoin d’une nouvelle queue. Celle qu’il préfé­­rait a été défor­­mée par le climat humide de Manille : une SouthWest d’une valeur de 2 500 dollars pesant 550 grammes, qu’il a utili­­sée lors de sa victoire des Cham­­pion­­nats du meilleur joueur de l’an­­née 2011, orga­­nisé par la World Pool-Billiard Asso­­cia­­tion (WPA). Il l’a récem­­ment vendue à un tour­­noi dans le Kentu­­cky. À présent, Orcollo est à la recherche d’une queue à laquelle il pour­­rait faire confiance, le lien maté­­riel idéal entre le joueur et la bille sur la table. Dans les dernières manches d’un tour­­noi, lorsque le jeu est serré et que la mise est élevée, quand les coups les plus simples deviennent diffi­­ciles et que la tension est aussi palpable que l’at­­mo­­sphère humide et étouf­­fante de la pièce, s’en remettre à sa canne est la seule chose qui puisse apai­­ser un cœur nerveux. « Si vous n’avez pas la bonne queue », dit Orcollo avec un fort accent anglais, « vous pouvez commettre une erreur ». Et sa recherche d’un nouvel instru­­ment pren­­dra aussi long­­temps que néces­­saire. Malheu­­reu­­se­­ment pour Orcollo, la foi ne fait pas passer le temps plus vite. Dans une semaine, il se rendra aux Émirats arabes unis, où il défen­­dra son titre de cham­­pion du monde de jeu de la 8. Ces tour­­nois repré­­sentent désor­­mais sa seule source de reve­­nus. Il s’écarte de la table et passe le bleu sur le procédé de sa canne. Les spec­­ta­­teurs se pressent davan­­tage. Cette année, Orcollo a gagné deux fois le titre de meilleur athlète philip­­pin, et passe souvent à la télé. Il signe des auto­­graphes, sourit pour les photos. Pour­­tant, un joueur de billard n’est pas censé sourire quand il joue, parti­­cu­­liè­­re­­ment quand il n’ar­­rive pas à trou­­ver de canne.

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Orcollo prépare son coup
Cham­­pion­­nats du monde de 9-Ball à Doha
Crédits : Vinod Diva­­ka­­ran

La marque de l’or

En 1900, New York comp­­tait mille salles de billard. Quand les Philip­­pines sont deve­­nues un terri­­toire d’outre-mer améri­­cain, en 1898, le pays est devenu l’un des premiers à s’im­­pré­­gner de  culture améri­­caine. Le billard s’est infil­­tré dans la vie locale après la Seconde Guerre mondiale, d’abord à Angeles City, au nord de Manille, où bars et bordels fleu­­ris­­saient aux abords des bases mili­­taires améri­­caines. Les GI’s liqui­­daient leurs dollars dans les rues pous­­sié­­reuses de la ville, où jouer au billard pour de l’argent leur permet­­tait d’échap­­per à un quoti­­dien rythmé par les corvées et le danger. Efren Reyes, ainsi que d’autres habi­­tants du coin ont grandi près des salles de billard des GI’s, y appre­­nant diffé­­rents types de jeu. Jour et nuit, ils travaillaient tactiques, barrages et place­­ments. Ils maîtri­­saient si bien les arcanes complexes du jeu que lorsqu’ils commen­­cèrent à affron­­ter les GI’s, c’en était presque déloyal. Dans les années 1980, le jeu s’était renversé à tel point que lorsque Reyes est allé jouer aux États-Unis, la légende veut qu’il ait ramassé 80 000 dollars en une seule semaine. L’écho de ses victoires s’est propagé jusque dans son pays natal, et Reyes, déjà consi­­déré comme un joueur de billard de haut niveau, est devenu un héros local. À l’époque, les Philip­­pines n’étaient pas vrai­­ment célèbres dans le reste du monde, hormis pour la dicta­­ture de Ferdi­­nand Marcos. C’est dans ce contexte que Dennis Orcollo est né. Son père était pêcheur dans le village de Manga­­goy, au sud du pays, mais un typhon lui a ôté la vie quand le garçon n’avait que 5 ans. Quatre ans plus tard, Orcollo a aban­­donné l’école pour s’oc­­cu­­per des tables de la salle de billard de son grand-père, battant régu­­liè­­re­­ment des adultes pour 20 pesos la partie. C’était un véri­­table tireur qui réus­­sis­­sait sans effort des coups que d’autres manquaient à chaque fois. À l’âge de 15 ans, Orcollo a quitté Manga­­goy pour voir jusqu’où ses talents pour­­raient le mener.

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Orcollo a atterri dans une ville fron­­ta­­lière, appe­­lée Mount Diwal­­wal, connue pour ses mines d’or. Un endroit épou­­van­­table où les hommes se volaient les uns les autres et se tiraient dessus dans la rue pour quelques pépites d’or. De l’or, Orcollo en a trouvé un peu, vendant les quelques éclats tami­­sés dans la rivière en échange d’un peu de temps dans la salle de billard locale. Là-bas, il a entendu l’his­­toire d’Efren Reyes et on lui a conté ses victoires rempor­­tées à l’étran­­ger. Orcollo a quitté Mount Diwal­­wal. Mais avant cela, il s’est acci­­den­­tel­­le­­ment versé de l’or fondu sur la main droite, la ville sinistre lais­­sant à jamais son empreinte sur lui.

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Ruée vers l’or aux Philip­­pines
Mount Diwal­­wal, dans l’est du pays
Crédits : Manuel Domes

Pendant les deux années qui ont suivi, Orcollo a voyagé, jouant au billard dans des salles peu recom­­man­­dables, épar­­pillées aux quatre coins du pays comme les billes sur le tapis. Il mangeait une fois par jour, une poignée de riz ou un bouillon d’os de poulet récu­­pé­­rés dans les poubelles des cafés. Étendu dans des carcasses de voitures rouillées aban­­don­­nées sur le bord des routes, Orcollo rêvait de Reyes. C’était le genre de person­­nages qu’on ne rencontre qu’en rêve. Dans la pénombre des salles de billard, Orcollo avait entendu murmu­­rer des histoires sur Manille, sur l’argent qu’il y avait à se faire dans un endroit appelé le Sunrise Billiards, et sur la vie qui ne suspen­­dait son cours qu’au moment de casser le jeu pour une nouvelle manche. Orcollo a sauté dans un ferry, sur lequel il a dormi debout pendant plusieurs jours, entassé dans la soute avec un millier d’autres âmes déses­­pé­­rées, comme autant de pois­­sons prison­­niers d’un filet de pêche. Il avait 19 ans lorsqu’il a débarqué à Manille avec trois cents pesos en poche – envi­­ron cinq euros – et s’est dirigé droit sur Sunrise Billiards. Il s’y sentait comme chez lui. Il y était chez lui. Sunrise était ouvert jour et nuit, aussi pouvait-il y dormir sur une chaise, se réveiller et s’en­­traî­­ner sans attendre. Il n’adres­­sait pas la parole aux habi­­tués et faisait tout son possible pour rester éveillé assez long­­temps pour qu’on ne le voie pas se reti­­rer dans un coin et sombrer, la nuit venue. Et puis, un jour, Orcollo a ouvert les yeux et s’est redressé soudai­­ne­­ment sur sa chaise. Efren Reyes se tenait juste devant lui.

Un rêve éveillé

Depuis cet instant, il n’a cessé de le suivre dans les salles de jeu de Manille, tentant de comprendre ce qui le rendait meilleur que ceux qu’il battait avec une régu­­la­­rité machi­­nale. « J’étais un bon tireur, explique Orcollo. Mais je ne savais pas comment contrô­­ler la bille de choc. Je regar­­dais Efren faire, c’était comme aux échecs. » Pendant qu’Or­­collo affi­­nait son jeu, il a commencé à mettre au point ses tech­­niques de trom­­pe­­rie. Il a acheté une chemise iden­­tique à celle des uniformes des étudiants de l’uni­­ver­­sité de Manille, férus de billard, dont les familles pouvaient se permettre de leur donner de l’argent de poche. L’après-midi, il arpen­­tait les salles de jeu des facs. Les élèves pensaient qu’il était un des leurs, le sous-esti­­mant assez pour qu’il puisse leur souti­­rer 500 pesos par jour en rempor­­tant les matchs, de quoi s’of­­frir trois repas quoti­­diens – un luxe inédit pour Orcollo. Le soir, il retour­­nait au Sunrise, à son étude de Reyes, qui allait rempor­­ter en 1999 le Cham­­pion­­nat du monde de billard. ulyces-dennisorcollo-05-1Orcollo appre­­nait comment frap­­per correc­­te­­ment la bille, en tenant la queue au milieu de la table, prête à tirer ; et comment faire tour­­ner la bille blanche après l’im­­pact, en gardant toujours un couloir libre pour le prochain coup. Son jeu s’est déve­­loppé, s’est raffiné. Orcollo n’était plus alors ce gamin des rues de Mount Diwal­­wal, qui tentait des coups diffi­­ciles et finis­­sait par se piéger tout seul. Il deve­­nait un joueur complet. Ses adver­­saires remarquaient son impas­­si­­bi­­lité, et son atti­­tude réso­­lue. S’ils se concen­­traient unique­­ment sur son visage et ne regar­­daient pas les billes sur la table, ils ne pouvaient dire s’il avait réussi ou manqué son coup. La rumeur courait au Sunrise Billiards qu’a­­vec une bonne gestion de ses tech­­niques de jeu, on pour­­rait tirer de l’argent de ce gamin. Bien­­tôt, c’est ce qu’a fait Stan­­ley. Il devien­­dra son promo­­teur et orga­­ni­­sera sa première partie pour de l’argent contre Anto­­nio Lining, un gaucher qui s’était fait un nom sur la scène inter­­­na­­tio­­nale. Orcollo a remporté le match et empo­­ché les 5 000 pesos, déclen­­chant un véri­­table tour­­billon autour de lui. Très vite, Stan­­ley lui a orga­­nisé cinq matchs par jour, ce qui a permis à Orcollo de lais­­ser les étudiants sur la touche. Sa chance l’a accom­­pa­­gné un mois entier, au terme duquel il avait remporté 20 000 pesos, de quoi louer une petite chambre. Pour les promo­­teurs et les mana­­gers qui chapeau­­taient le milieu, il était désor­­mais incon­­tour­­nable. Et en 2003, ce qui n’était qu’un rêve a fini par deve­­nir réalité. Orcollo regar­­dait fixe­­ment de l’autre côté de la table de billard du Sunrise. Sous la faible lumière du plafon­­nier, Efren Reyes passait du bleu sur le procédé de sa queue. À 48 ans, il était toujours en tête de liste. Vingt-cinq points et la victoire était assu­­rée. Une victoire à 2 000 dollars. Reyes jouait avec un handi­­cap, concé­­dant deux manches à Orcollo (ou deux carottes). Orcollo a perdu 25–9. Il était bien loin de la victoire. L’an­­née suivante, Orcollo a joué et perdu si souvent contre Reyes qu’il a fini par recon­­naître qu’il n’avait pas le niveau pour jouer à la même table que celui qui un jour avait hanté ses rêves. « Je ne pensais qu’à Efren, dit-il. Je ne pensais pas au jeu. » Pour­­tant, match après match, les scores se rappro­­chaient et Reyes n’avait plus qu’un handi­­cap minime – une seule carotte – quand ils se sont rencon­­trés en 2005 au Coro­­nado Lanes de Makati City. Un jeu de la 10, 25 points à obte­­nir pour rempor­­ter 2 500 dollars. « Je suis jeune, s’est alors dit Orcollo. L’ex­­pé­­rience est son seul avan­­tage. » Cette pensée le tranquilli­­sait. Pour la première fois de toute sa carrière, l’argent n’avait pas d’im­­por­­tance. Ce qu’il pouvait empo­­cher lui impor­­tait peu. Il n’avait pas à trou­­ver d’en­­droit où dormir ou de quoi manger. Il était là pour jouer, et rien d’autre. Score final : 25–24, pour Orcollo.

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Le vieux maître
Cham­­pion­­nats du monde de 9-Ball à Doha
Crédits : Vinod Diva­­ka­­ran

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Perry Mariano gémit. Il s’as­­soit sur un tabou­­ret du Hermes Sports Bar, sa petite salle de trois tables de billard à Quezon City, près de Manille. Mariano est le mana­­ger d’Or­­collo, et il observe son poulain frap­­per les billes sur la table, testant une nouvelle queue. Orcollo regarde l’ins­­tru­­ment qu’il tient entre ses mains, puis revient à Mariano. « J’en sais rien, boss. » Mariano ferme les yeux. Il soupire bruyam­­ment, en train de se faire masser. L’Hermes Sports Bar est un lieu réservé aux profes­­sion­­nels. Il n’ y a pas de matchs amicaux aux Philip­­pines. Des bidon­­villes aux salles de billard obscures en passant par les univer­­si­­tés, jusqu’aux salons qui accueillent les joueurs inter­­­na­­tio­­naux, l’argent est toujours en ligne de mire. Il alimente toute une écono­­mie : orga­­ni­­sa­­teurs, arbitres, gamins qui aident – tout le monde touche un pour­­cen­­tage des matchs qui ont lieu, d’un dollar à plusieurs dizaines de milliers, et cela peut durer des jours. Les hommes qui chapeautent le milieu sont les bailleurs de fonds qui injectent la mise de départ. Les joueurs prennent envi­­ron 30 % des gains, ne risquant rien hormis leur répu­­ta­­tion, qui leur sert de monnaie d’échange. L’argent l’em­­porte, ici comme partout. Il fait des joueurs les pions de leurs promo­­teurs, des objets ballot­­tés de table en table, de club en club, dans la pers­­pec­­tive d’un tour­­noi, dont les Philip­­pins parlent comme si leur vie était en jeu. Le billard philip­­pin ne s’est jamais aussi bien porté que lorsque Manny Pacquiao y parti­­ci­­pait. Nés à un mois d’écart, Pacquiao et Orcollo parta­­geaient cette rage qui a fait de l’un un grand boxeur, de l’autre un grand joueur de billard. Comme la plupart des Philip­­pins, Pacquiao a grandi en jouant à une version alter­­na­­tive du billard, sur une petite table rota­­tive, en utili­­sant des disques en plas­­tique. Il regar­­dait les tour­­nois inter­­­na­­tio­­naux en direct à la télé­­vi­­sion. Le cham­­pion de boxe a fini par y prendre goût, et à sentir le besoin d’al­­ler s’y frot­­ter.

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Manille la nuit
La capi­­tale vue d’avion
Crédits : Florian Kreit­­mair

Pacquiao a ouvert une salle de billard au Pan Paci­­fic Manila, l’hô­­tel le plus chic de la ville, et a commencé à appor­­ter son soutien finan­­cier à certains joueurs il y a une dizaine d’an­­nées. Inévi­­ta­­ble­­ment, le meilleur boxeur des Philip­­pines voulait miser sur le meilleur joueur de billard du pays. En 2010, tandis que Pacquiao regar­­dait Orcollo écra­­ser ses adver­­saires, il a réalisé que le mieux à faire serait de parier sur lui-même. Pour les promo­­teurs de la ville, l’en­­vie de parier sur Pacquiao, l’homme le plus célèbre du pays, a surpassé toutes inquié­­tudes liées à l’ad­­ver­­saire sur la table, c’était un match face à Orcollo. L’enjeu finan­­cier était tel – des matchs à plus de 60 000 dollars se tenant souvent au Asia Poker Sports Club, un des salons huppés de Pacquiao – que son affron­­te­­ment avec Orcollo est devenu le plus impor­­tant de la ville. « J’ai gagné beau­­coup d’argent avec Manny », affirme Orcollo. Il y a envi­­ron trois ans, Pacquiao a fermé sa salle de billard du Pan Paci­­fic Manila. Il a annoncé à des amis qu’il se tour­­nait vers Dieu. Certains ont dit qu’il voulait se rache­­ter une conduite pour faire de la poli­­tique, peut-être même pour se présen­­ter aux élec­­tions prési­­den­­tielles des Philip­­pines. D’autres arguaient que Pacquiao avait perdu un sacré paquet de fric – 11 millions de dollars – au casino de Singa­­pour, et qu’il avait alors éprouvé le besoin de faire une pause. Reste que Pacquiao et son argent avaient quitté le monde du billard de Manille et que l’ac­­ti­­vité s’en est ressen­­tie.

En milieu hostile

Sans argent, le billard perd consi­­dé­­ra­­ble­­ment de son inté­­rêt aux yeux des Philip­­pins. Perry Mariano le sait bien. Il avait un jour été le proprié­­taire d’une ving­­taine de boîtes de nuit à Manille – en même temps, assu­­rant le lien entre les salles de billard et les bars de strip-tease. Les flics font mine de ne rien savoir de ce qui se trame en ville la nuit et Mariano brouille la fron­­tière entre ce qui est légal et ce qui ne l’est pas. Il y a une douzaine d’an­­nées, il s’oc­­cu­­pait du jeune Dennis Orcollo. Il l’a main­­tenu à flot, en le payant 350 dollars par mois en échange de 40 % de ses gains à chaque tour­­noi – la rela­­tion stan­­dard impo­­sée par un mana­­ger.

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Alias Bandido

Plus tard, Mariano a contacté ses amis du FBI à l’am­­bas­­sade améri­­caine de Manille, assu­­rant l’ob­­ten­­tion d’un visa à Orcollo (après qu’il ait essuyé deux refus). Cela lui a permis de parti­­ci­­per à des tour­­nois lucra­­tifs aux États-Unis. Le succès peut faire de vous une cible à Manille. Mais même si Orcollo a subi quelques menaces, les gens inté­­graient bien qu’il valait mieux ne pas avoir affaire à Mariano. Lorsque Mariano demande à ses invi­­tés s’ils veulent aller dans un strip-club, un agent des rensei­­gne­­ments  de la police de Manille en civil les rejoint à l’Hermes Sports Bar pour assu­­rer leur escorte. Là où il y a de l’ac­­ti­­vité, la violence ne tarde pas à s’in­­vi­­ter, et le billard philip­­pin ne fait pas excep­­tion à la règle. Il y a de cela quelques années, le jeune prodige Boy Bicol, un joueur ambi­­dextre au poten­­tiel immense, s’est fait tirer dessus, tout comme son mana­­ger. Les gens disent qu’ils n’avaient pas payé un pari perdu. En 2009, un créa­­teur de queues de billard, Edwin Reyes (aucun lien avec Efren), a ouvert la porte de sa maison de Quezon City pour récep­­tion­­ner un colis : il a été abattu. Les gens racontent qu’il diffu­­sait trop d’his­­toires à propos de person­­nages mysté­­rieux qui tiraient dans l’ombre les ficelles de grands joueurs. Orcollo est donc sérieux lorsqu’il dit qu’il est très recon­­nais­­sant à Perry Mariano, ou utang na loob en taga­­log, sa langue natale. Cela signi­­fie qu’il ne peut rien refu­­ser à Mariano. Sans lui, Orcollo pour­­rait être aussi mort que Boy Bicol. Ou encore en train de regar­­der les plus grands depuis le fond de la salle.

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« Pourquoi Dennis joue-t-il ? » demande Ahmed Ibra­­him Saif. « C’est contre notre reli­­gion. » Vêtu de sa dish­­da­­sha blanche de bédouin, Ibra­­him s’as­­soit sur une estrade, au dessus de l’es­­pace dédié à la Coupe du monde de 8-ball à Fujaï­­rah, aux Émirats arabes unis. Fujaï­­rah ne possède pas les 900 milliards de dollars de fonds d’Abu Dhabi, ni le record du plus haut gratte-ciel de Dubaï. Mais, en 2012, la ville pouvait se targuer d’avoir eu l’hon­­neur d’ac­­cueillir ce cham­­pion­­nat depuis huit ans. Ibra­­him, un offi­­cier du dépar­­te­­ment de l’avia­­tion civile de Fujaï­­rah, avait un jour visité un salon de billard de Daytona Beach. Il a été si emballé qu’il a ouvert le premier du genre à Fujaï­­rah. Ibra­­him est un passionné du jeu, mais il pour­­rait ne jamais comprendre que pour les Philip­­pins comme Orcollo, les paris du monde du billard sont presque sacrés. Les malen­­ten­­dus inter­­­cul­­tu­­rels sont la base du réseau mondial de billard. Un concen­­tré d’in­­tro­­ver­­tis, d’ir­­ré­­vé­­rents, de gentils garçons et de visages mysté­­rieux venus des cinq conti­­nents. Ne béné­­fi­­ciant ni de spon­­sors fiables, ni de diffu­­sion consé­quente aux États-Unis et en Europe, le billard profes­­sion­­nel est devenu telle­­ment margi­­na­­lisé que les joueurs courent après 10 000 dollars à travers le monde, calcu­­lant souvent avec soin combien ils vont devoir avan­­cer afin de couvrir leurs frais de voyage pour parti­­ci­­per à tel ou tel tour­­noi. Cette vie margi­­nale forme d’étranges regrou­­pe­­ments. À Fujaï­­rah, il y a des joueurs japo­­nais, qui restent à l’écart et ne parlent pas un mot d’an­­glais. Les quatre membres de l’équipe polo­­naise portent des vestes rouges, comme s’ils étaient aux Jeux Olym­­piques. Max Eberle, un des meilleurs joueurs améri­­cains, est venu ici aux frais de son spon­­sor, Scor­­pex, un inci­­né­­ra­­teur de déchets. L’ab­­sence de Reyes à Fujaï­­rah se fait remarquer. Aujourd’­­hui âgé de 57 ans, il voyage de moins en moins chaque année.

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Les buil­­dings de Fujaï­­rah
Émirats arabes unis
Crédits : Aravind Siva­­raj

Ted Lerner, un Améri­­cain discret travaillant comme conseiller de presse de l’As­­so­­cia­­tion mondiale de billard, déam­­bule dans l’hô­­tel Al Diar Siji. Il pointe du doigt un homme asia­­tique habillé en noir au fond de la salle. « C’est Fu Jianbo, chuchote Lerner, tout excité. Un Chinois. Un joueur incroyable. Vous savez quelles acti­­vi­­tés favo­­rites il affiche sur son profil ? Les jeux d’argent. Et le tabac. » Lerner, la main en enton­­noir sur sa bouche, crie à travers le salon. « Hé ! Fu Jianbo ! Comment ça va, mec ? » Jianbo lève les yeux, surpris. Il parle anglais ? « Pas du tout », répond Lerner. Tout autour du Tennis & Coun­­try Club de Fujaï­­rah, là où a lieu l’évé­­ne­­ment, se dressent des montagnes escar­­pées, rappe­­lant les décors rudi­­men­­taires utili­­sés pour les paysages extra-terrestres dans la série Star Trek. Fujaï­­rah n’est pour­­tant pas l’en­­droit le plus étrange du réseau. En 2011, des joueurs se sont rendus à Ordos, une ville de Mongo­­lie-Inté­­rieure riche en ressources char­­bon­­nières, construite pour assu­­rer une crois­­sance qui n’a jamais eu lieu. Pouvant accueillir un million de personnes, Ordos abrite une popu­­la­­tion d’un cinquan­­tième de ce nombre et possède, quelque part entre ses rues et ses barres d’im­­meubles fantômes, un établis­­se­­ment dédié au billard inter­­­na­­tio­­nal. L’am­­biance y est telle­­ment lugubre que les joueurs sont prêts à aller n’im­­porte où ailleurs dès lors que quelqu’un est prêt à allon­­ger la somme néces­­saire (à Fujaï­­rah, le meilleur touche 20 000 dollars, contre 2 000 dollars pour les 32 autres joueurs). La victoire d’Or­­collo au tour­­noi de 2011 repré­­sen­­tait presque un tiers de ses gains de l’an­­née. Pour­­tant, Mariano ne lui a pas fait de cadeau. Orcollo n’a droit qu’à une chambre dans un hôtel bon marché près de Baskin-Robbins, où il roupille dans un dortoir avec une poignée d’autres joueurs. Quand il ouvre la porte de sa chambre, on aperçoit du linge sale un peu partout, de la vais­­selle et des casse­­roles empi­­lées dans l’évier. « Regarde, dit-il en montrant une poêle. Une cuisine, on peut se faire à manger ! » Même le meilleur joueur de la compé­­ti­­tion mondiale doit surveiller ses dépenses. Après qu’Or­­collo ait battu Reyes en 2005, les deux hommes ont conti­­nué à jouer ensemble de nombreuses fois, il arri­­vait même qu’au­­cun des deux n’ait l’avan­­tage sur l’autre. Orcollo a égale­­ment commencé à jouer contre d’autres très bons joueurs philip­­pins, et à les battre. Il les a tous vain­­cus – Reyes, Fran­­cisco Busta­­mante, Ronnie Alcano –, encore et encore. Il maîtri­­sait le jeu avec tant de faci­­lité que les meilleurs joueurs du pays ont fini par renon­­cer, et par, tout simple­­ment, refu­­ser de rejouer contre lui. Ou plus exac­­te­­ment, ils ne pouvaient plus comp­­ter sur leurs spon­­sors et leurs promo­­teurs pour risquer leur argent. Mariano a payé des jour­­na­­listes philip­­pins pour écrire qu’Or­­collo était devenu « le Roi du money-game ». « Ce sont des jour­­na­­listes, dit Mariano. Comment pensez-vous que je les ai payés ? En volaille. »

Perdre pour gagner

Son nouveau visa en poche, Orcollo a fait ses bagages pour dispu­­ter des tour­­nois en Amérique. Il a commencé par jouer mal. Pour un match ou de l’argent est en jeu, en 25 points ou en 100, il commence en géné­­ral assez tiède­­ment : il rate quelques coups et laisse son adver­­saire prendre son envol, le regarde prendre confiance. C’est là qu’Or­­collo passe aux choses sérieuses. Il aime la jouer fourbe. ulyces-dennisorcollo-10Pendant les tour­­nois, les matchs sont bien plus courts et sa stra­­té­­gie n’a pas le temps de payer. Aussi, il a dû modi­­fier son approche, se disci­­pli­­ner, analy­­ser les pires situa­­tions et main­­te­­nir sa concen­­tra­­tion tout au long du match. « Il fallait trou­­ver une solu­­tion », se rappelle-t-il. Bien­­tôt, il allait gagner des titres à Reno, Louis­­ville ou Sacra­­mento. Son nom pèse si lourd partout dans le monde du billard que les joueurs qui le connaissent bien ont du mal à le consi­­dé­­rer comme l’un des leurs. « Je ne pense jamais à lui comme à Dennis mais comme à “Dennis Orcollo” », avoue Eberle. Aux tour­­nois, ce simple nom lui suffit géné­­ra­­le­­ment à éviter défaite et match nul. Mais Nasser Al Mujai­­bel, un Koweï­­tien presque inconnu, a donné du fil à retordre à Orcollo lors du match du premier tour à Fujaï­­rah. Un match en 7 points. Égalité à 4 contre 4. Orcollo utilise une queue philip­­pine, et au vu des quelques coups qu’il vient de rater, il est clair qu’il ne croit pas en elle. Mais il rassemble ses esprits et marque les trois ultimes points. 7–4 pour lui. La victoire d’Or­­collo satis­­fait ses hôtes arabes, qui connaissent bien la dynas­­tie. Dans le palace de Son Altesse Hamad bin Moham­­med Al Sharqi, le président de l’As­­so­­cia­­tion mondiale du billard, Ian Ander­­son, réca­­pi­­tule les événe­­ments récents du tour­­noi. Cheikh Hamad règne sur Fujaï­­rah depuis 1974 et écoute Ander­­son avec une patience polie, qu’il a déve­­lop­­pée en rece­­vant d’in­­nom­­brables péti­­tion­­naires au cours de l’an­­née. Il parle peu, mais fredonne d’une voix grave qui fait vibrer la pièce, un bruit qui apaise les divers suppliants et domes­­tiques. « Dennis Orcollo est revenu cette année », annonce Ander­­son. Cheikh Hamad fait vibrer ses cordes vocales. « Dennis. Hmm… » Plus tard ce soir-là, au club de l’Hô­­tel Al Diar Siji, la réac­­tion susci­­tée par le nom d’Or­­collo est plus vibrante que jamais. « Je voudrais vous présen­­ter… » crie Ted Lerner dans le micro, accom­­pa­­gné d’un roule­­ment de tambours, « … le cham­­pion du monde en titre : Dennis Orcollo ! » Les visages assom­­bris par la pénombre de la boite de nuit s’éclairent soudain, le public se lève d’un seul et applau­­dit à tout rompre. Orcollo salue la foule, mais le sourire sur son visage s’éva­­nouit rapi­­de­­ment. La vie était sûre­­ment plus simple pour lui quand les gens le sous-esti­­maient. Le jour suivant, au cours du deuxième match du tour­­noi, Orcollo arrive au club pour rencon­­trer son adver­­saire, Karol Skowerski, qui retire la veste rouge de son équipe polo­­naise et se dégour­­dit les jambes. Le match est à neuf points, et à l’ou­­ver­­ture, Orcollo éjecte la bille blanche de la table. Quatre-vingt dix minutes plus tard, Skowerski avait gagné 9–3. S’en­­gouf­­frant dans la brèche, les médias ont diffusé la nouvelle dans Fujaï­­rah : Orcollo était hors compé­­ti­­tion ! Après le match, Orcollo ne semble pas s’inquié­­ter telle­­ment du résul­­tat. Il explique que sa queue ne tombait jamais comme il fallait. Alors que le dernier match du tour­­noi a lieu quelques jours plus tard, il se pose devant une table de billard de l’autre côté de la pièce. Il est déjà en train de tester une nouvelle queue. Celle-ci vient de Dubaï. Il envoie valser puis­­sam­­ment les billes autour de la table – c’est ce qu’il veut que les gens voient.

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Le soleil se couche sur Manille
Cité de Pasig
Crédits

À Manille, sa vie n’est que routine. Son fils et sa fille jouent dans le salon de son appar­­te­­ment soigné, un T3 situé à Quezon City. Le repas est terminé. Sa femme est dans la cuisine, où elle donne des ordres à deux domes­­tiques tandis qu’elles font la vais­­selle. Voilà à quoi ressemble l’exis­­tence d’Or­­collo, bien loin des ruelles de Mount Diwal­­wal. Orcollo s’as­­soit seul à la table à manger. Ses yeux parcourent les nombreux trophées qui ornent les étagères au dessus de la télé. Il porte une nouvelle montre, sur laquelle est inscrit « Joueur de l’an­­née WPA ». Juste avant de s’en­­vo­­ler pour les Émirats arabes unis, les jour­­na­­listes spor­­tifs philip­­pins de l’As­­so­­cia­­tion l’ont inté­­gré dans la liste de leurs athlètes de l’an­­née, pour la deuxième fois d’af­­fi­­lée. Mais en 2012, il a perdu son titre et est descendu jusqu’à la sixième place du nouveau clas­­se­­ment WPA. On en parle partout dans Manille. Ils disent qu’Or­­collo patine. Quand son télé­­phone sonne, il sait qu’ils ont recom­­mencé à le sous-esti­­mer. Il s’ins­­crit à quelques matchs pour de petites sommes d’argent, 5 000 pesos, à peine 80 euros. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est un début. Il gagne, empoche l’argent en utili­­sant une queue, puis une autre. Un soir de mars, Orcollo se retrouve au Hermes Sports Bar, ache­­vant la dernière manche d’un autre petit match. Perry Mariano l’ob­­serve depuis son tabou­­ret. Il se fait toujours masser. La dernière bille tombe. Orcollo se prépare à rentrer chez lui, dévis­­sant sa canne. Pour­­tant, il ne s’en va pas. Il ne s’en va pas, car l’homme de la table d’à côté lui demande de rester. Une autre partie. Un autre pari. Une main saisit le cube de craie bleue, le lève vers une queue ados­­sée au mur à côté d’un visage recon­­nais­­sable entre mille : le match contre Efren Reyes commence. 5 000 pesos à gagner, ce n’est pas si allé­­chant, mais les deux hommes s’af­­frontent davan­­tage par fierté, pour écrire la légende que pour une chose aussi éphé­­mère que l’argent. L’at­­mo­­sphère du Hermes Sports Bar change subi­­te­­ment. Les parties s’in­­ter­­rompent aux tables voisines. Les paris se multi­­plient dans la salle. Ce que Reyes ne sait pas, ce que ne savent pas les parieurs, ce que personne ne sait à part Orcollo, c’est que la queue qu’il est en train de revis­­ser est celle en laquelle il peut croire. C’est une Ted Harris, une améri­­caine. Un emprunt d’Or­­collo à un collec­­tion­­neur sino-philip­­pin de Manille. D’après Orcollo, elle a « un bon son, une bonne frappe, un bon contrôle ». Pour la première fois depuis long­­temps, Orcollo a le contrôle. Il lève les yeux vers Mariano. Tous deux savent ce que le Roi du money-game philip­­pin doit faire pour rempor­­ter le match. Il doit perdre. La partie peut commen­­cer. Orcollo saisit son arme. La cica­­trice sur sa main droite blan­­chit, rappe­­lant la morsure de l’or fondu. Le meilleur joueur du monde ajuste silen­­cieu­­se­­ment sa queue au-dessus du tapis de feutre vert. Il tire. Et ne rate pas.


Traduit de l’an­­glais par Barbara Pele­­rin d’après l’ar­­ticle « Running The Tables », paru dans ESPN The Maga­­zine. Couver­­ture : Tempête en approche, Manille, par Benson Kua. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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