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par Brett Forrest | 12 décembre 2014

Ils s’y sont pris à quatre pour nous emme­ner au commis­sa­riat. À travers les barreaux d’une des fenêtres, nous pouvions admi­rer deux chiens en train de se beso­gner dans la neige sale. L’autre fenêtre donnait sur le poste de comman­de­ment local, un cul de basse-fosse aux relents de pot-de-vin et de vieille côte­lette.

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Une carte du pays

Les poli­ciers du minis­tère de l’In­té­rieur de Trans­nis­trie avaient de vraies gueules de durs, du genre de celles qu’on peut voir à Peli­can Bay, côté déte­nus. Il y a peu, c’était encore la guerre ici, la vraie. Ces types n’al­laient sans doute pas tarder à nous poser des ques­tions à propos des armes. « Nous avons reçu l’ordre de vous emme­ner direc­te­ment à Tiras­pol. » Le poli­cier qui nous a dit ça avait de vilaines bajoues. Il a sorti le flingue qui pendait à sa hanche et a commencé à char­ger son arme. On nous a parqués dans une voiture – « nous », c’est-à-dire le photo­graphe Jonas Bendik­sen et moi-même. Quelques instants plus tard, nous roulions à travers les rues de Dubă­sari, filant le train d’une vieille Lada rouge cabos­sée suppo­sée déga­ger des voies qui s’avé­raient à peu près désertes. Ça n’a pas empê­ché les flics de jouer de la sirène comme dans une série de mafieux russe, noyant nos doutes dans un gémis­se­ment lanci­nant. Ils nous avaient pris à moins d’un kilo­mètre de la fron­tière : ça, c’était acquis. Pour le reste… Dans cet obscur avant-poste commu­niste qu’on appelle la Trans­nis­trie, les faits sont glis­sants, et se montrer évasif relève d’un droit fonda­men­tal.

Une histoire complexe

Bien sûr, certains éléments sont plus diffi­ciles à éluder. Étroite bande de terre aux contours grigno­tés d’en­vi­ron 200 kilo­mètres sur 30, la Trans­nis­trie se situe entre le fleuve Dniestr, sur la bordure orien­tale de la Molda­vie, et l’Ukraine. La région a déclaré son indé­pen­dance vis-à-vis de la Molda­vie en 1990, un an après la chute de l’Union sovié­tique. Depuis, on consi­dère géné­ra­le­ment la Trans­nis­trie comme la nouvelle capi­tale euro­péenne du commerce inter­na­tio­nal des armes. Un analyste m’a décrit la région comme « l’El­do­rado, le Klon­dike du trafic d’armes », au centre d’un système de produc­tion et de livrai­son qui alimente des conflits au Caucase, en Afrique centrale et au Moyen-Orient. Elle est égale­ment une plaque tour­nante pour le blan­chi­ment d’argent et la corrup­tion, ainsi que la fille adul­té­rine d’un des pays les plus pauvres d’Eu­rope, qui venait de réélire un parle­ment à majo­rité commu­niste en mai 2005, un mois avant ma venue. « Les auto­ri­tés de Trans­nis­trie profitent de la situa­tion pour réali­ser un grand nombre d’opé­ra­tions écono­miques rentables, qu’elles ne pour­raient pas se permettre si c’était un État respon­sable », explique Rudolf Perina, ancien ambas­sa­deur des États-Unis en Molda­vie, désor­mais négo­cia­teur spécia­lisé dans les conflits eurasia­tiques au sein du dépar­te­ment d’État améri­cain. « La contre­bande est partout. »

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Siège du gouver­ne­ment
À Tiras­pol, au sud
Crédits : Dylan C. Robert­son

Ajou­tez à cela une bonne dose de maté­riel mili­taire hérité de l’époque sovié­tique, et vous obte­nez un joli casse-tête pour les orga­nismes de lutte contre la proli­fé­ra­tion des armes. La Trans­nis­trie abrite l’un des plus grands dépôts de muni­tions du monde : plus de 20 000 tonnes, d’après les chiffres de l’OSCE. La fron­tière avec la Molda­vie est forte­ment mili­ta­ri­sée du côté de la Trans­nis­trie, mais celle avec l’Ukraine est autre­ment poreuse, et le voisin de l’est peine à garder la trace de ses propres vestiges mili­taires sovié­tiques. C’est à peu près tout, pour quiconque ne travaille pas à la CIA ou au FSB. La Trans­nis­trie est une zone grise où règnent soupçon et méfiance, où chaque aspect de la vie est régenté par trois symboles. Numéro un, l’étoile à cinq branches de la Sheriff, un conglo­mé­rat hégé­mo­nique en Trans­nis­trie qui possède les stations-service, les entre­pôts, l’équipe de foot locale et, c’est un fait établi, dirige une véri­table écono­mie paral­lèle fondée sur la contre­bande et la contre­façon. Numéro deux, les impo­sants sour­cils char­bon­neux de l’an­cien président Igor Smir­nov, dont le portrait était affi­ché dans tous les halls d’en­trée durant mon périple. Numéro trois, la faucille et le marteau, au centre de l’em­blème du pays. Visi­ter la Trans­nis­trie – une idée certes saugre­nue –, c’est se trans­por­ter au cœur de quelque rude hiver sovié­tique aux envi­rons de 1965. ulyces-transnistria-02-1La Trans­nis­trie exis­tait alors depuis quatorze ans, et son indé­pen­dance n’a encore été recon­nue par aucun pays dans le monde (à l’ex­cep­tion de l’Ab­kha­zie, de l’Os­sé­tie du Nord et du Haut-Kara­bagh en 2006, eux-mêmes non recon­nus par la commu­nauté inter­na­tio­nale). Une situa­tion diffi­ci­le­ment tenable, deux ans avant que l’Union euro­péenne n’ac­cueille la Rouma­nie voisine dans son club de gent­le­men, en 2007. Des réfé­ren­dums ont été orga­ni­sés au fil des ans mais aucun n’a entamé le régime corrompu du pays, au grand dam de quiconque voudrait limi­ter l’achat de lance-roquettes tombés du camion. Mais la situa­tion régio­nale évolue. L’Ukraine, qui borde la Trans­nis­trie sur son flanc est et dépasse en taille n’im­porte quel pays d’Eu­rope de l’Ouest, avait connu un chan­ge­ment majeur avec la « révo­lu­tion orange » de l’hi­ver 2004. Un an plus tôt, c’est la Géor­gie qui déci­dait de se tour­ner vers l’Ouest à l’is­sue de la « révo­lu­tion des roses ». La sphère d’in­fluence russe dimi­nuait alors à vue d’œil dans la région, si bien que le Krem­lin s’ac­cro­chait à chaque pouce de terrain ex-sovié­tique comme à autant de reliques. À la suite du massacre de Beslan en septembre 2004, le président russe Vladi­mir Poutine a donné une inter­ven­tion télé­vi­sée. Il y érigeait la Trans­nis­trie en symbole de résis­tance contre l’ordre nouveau et le mode de vie imposé aux Russes par les puis­sances exté­rieures et la force désta­bi­li­sa­trice du terro­risme. À l’heure où la majeure partie des fron­tières ouest de l’ex-URSS semblait voler en éclats dans un mouve­ment concerté, le cas de la Trans­nis­trie avait toutes les chances de mettre le feu aux poudres. Tout spécia­le­ment en Molda­vie, où le président commu­niste de l’époque Vladi­mir Voro­nine tenait en horreur la Trans­nis­trie et ses soutiens russes : il avait accusé Moscou d’avoir fomenté son assas­si­nat en prévi­sion des élec­tions légis­la­tives de mars 2005. Mais si le pouvoir en Trans­nis­trie a beau être corrompu, il n’est pas tota­le­ment obtus. « Écri­vez-le en majus­cules : “Nous n’avons jamais vendu d’armes.” » À tout prendre, mieux vaut une demi-vérité qu’un gros mensonge. Il était alors diffi­cile de prendre cette affir­ma­tion fantai­siste du président Igor Smir­nov au sérieux.

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Igor Smir­nov
Président de 1991 à 2011
Crédits : Игорь Смирнов-Охтин

« Vous avez dit que vous visi­tiez des usines, m’avait dit Smir­nov. Avez-vous vu beau­coup d’armes là-bas ? » Nous avions beau­coup entendu parler des lance-grenades fabriqués dans les acié­ries de Rybnitsa et des mitrailleuses de l’usine de moteurs Elek­tro­mash, à Tiras­pol. « La ques­tion n’est pas de savoir s’ils produisent et vendent des armes », selon William Hill, qui dirige la mission de l’OSCE en Molda­vie. « D’évi­dence, ils le font. » Oui mais voilà, nous suivions la visite offi­cielle. À Rybnitsa, nous avons vu des élec­trodes plon­ger dans un four d’acier bouillon­nant aux reflets oran­gés, dans un fracas terrible. À Elec­tro­mash, des ouvriers suaient à l’ombre de bande­roles écar­lates ornées de messages en majus­cules, du genre : « OUVRIER SPÉCIALISÉ ! SOIS FIER DE TON MÉTIER ! » « Cette histoire n’est qu’un argu­ment poli­tique qui vise à soumettre ce terri­toire par la force, a pour­suivi le président de Trans­nis­trie. Et je ne pense pas que cela fonc­tion­nera. » Une minia­ture du World Trade Center, haute d’une dizaine de centi­mètres, ornait le coin de son bureau. La dési­gnant, Smir­nov a égrené les mots-clés du seul argu­ment poli­tique ayant encore cours de nos jours. « Je pense que les new-yorkais me compren­dront. Quand on a enduré une guerre fratri­cide aussi tragique, on comprend mieux la valeur de la paix. » Un silence s’est installé tandis que Smir­nov s’adon­nait au tour de passe-passe préféré des poli­ti­ciens : vous me parlez d’armes, je vous parle de liberté et de rappro­che­ment. L’his­toire n’est jamais simple. Avec le feu vert du Krem­lin, la Trans­nis­trie fit séces­sion de la Molda­vie, laquelle quitta l’URSS en retour. Des éclats de voix, on passa alors au conflit armé. L’ar­mée russe gagna la guerre de 1992 pour le compte de la Trans­nis­trie, et le bras d’hon­neur de Moscou eut l’ef­fet escompté : saigner à blanc la Molda­vie, dont la moitié des indus­tries se situait de l’autre côté du Dniestr.

Soviet suprême

Mais parlons un peu des femmes. Si la Trans­nis­trie partage la répu­ta­tion nauséa­bonde de la Molda­vie d’être parmi les premiers four­nis­seurs euro­péens d’es­claves sexuelles, il reste encore beau­coup de femmes à Tiras­pol, la capi­tale de la région. On découvre vite que beau­coup d’entre elles habitent avec leurs « grand-mères », et que celles-ci sont « très strictes » sur leurs fréquen­ta­tions. J’ai rencon­tré une fille dans un tripot du nom de Sherry – ses guir­landes, son cham­pagne demi-sec et ses loubards aux coupes impro­bables. Elle s’est présen­tée comme étant esthé­ti­cienne et a farfouillé dans son sac à main à la recherche de son gloss, entre l’eye-liner et le pisto­let de fabri­ca­tion alle­mande. Ce flingue, elle l’a déjà utilisé une fois, quand trois types ont essayé de l’em­barquer devant le Sherry. Elle a visé la tête et, la ville a beau être petite, elle n’a plus jamais entendu parler d’eux par la suite.

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Capi­tale de la Trans­nis­trie
Une relique de l’Union sovié­tique
Crédits : Desmond Kava­nagh

Ici, la fin n’est jamais très loin. Le chat de l’es­thé­ti­cienne venait de mourir. La fausse nour­ri­ture pour animaux tue les chats domes­tiques en moins de deux jours. Dans l’im­pos­si­bi­lité d’uti­li­ser les tampons doua­niers de la Molda­vie, la Trans­nis­trie s’est consti­tuée en véri­table para­dis de la contre­façon. Les biens entrent et sortent de la région pour être refour­gués aux naïfs. Tout est faux : le Coca, les Snickers, le sham­poing, le parfum. La bière sent le savon et les ciga­rettes ont un goût de gravier. Les gens que j’ai rencon­trés n’étaient pas du genre à s’at­ta­cher, réti­cents à donner leur confiance et n’en atten­dant pas en retour. Le bliz­zard s’est levé derrière les fenêtres du Sherry. Les rares lampa­daires peinaient à éclai­rer au-delà des flocons, qui tour­billon­naient au-dessus des voitures garées dans le quar­tier. On n’y voyait pas à plus de 50 mètres dans les rues baignées d’une lueur jaune pâle. La statue de Lénine, en centre-ville, semblait plis­ser des yeux devant ce rude hiver qui ne cessait de reve­nir. Lorsque la météo fait des siennes, la Trans­nis­trie est encore plus isolée et encla­vée, elle dispa­raît des radars. Les humeurs deviennent massa­crantes, et les mauvaises idées commencent à germer. Le train pour Odessa était annulé, les routes vers la Molda­vie bloquées. Les gens sont froids, moroses et soupçon­neux. Dans le Far West non plus, on n’était pas très chaleu­reux. ulyces-transnistria-05Une silhouette titu­bante passe devant une voiture, qui fait une embar­dée pour l’évi­ter. Le suicide peut sembler une bonne idée, jusqu’à ce qu’on ait jeté un œil aux stèles tordues et chan­ce­lantes du cime­tière. Même partir pour un monde meilleur paraît alors dépri­mant. Va pour la vie, donc, et pour une musique assez bruyante pour couvrir tout le reste, il faut aller faire un tour au Red Heat. La foule est dense : une quaran­taine de personnes se pressent dans ce bar au charme de café­té­ria, où Lénine et Marx vous contemplent au-dessus des bouteilles. Les coups de coude et les coups de tête rappellent le temps où, quand les Sovié­tiques se rendaient à une soirée dansante, ils avaient du mal à se fondre dans l’am­biance. Car oui, ici, c’est toujours l’Union sovié­tique : la nour­ri­ture est exécrable et personne ne sait danser. Et cette cité grise ressemble fina­le­ment à des centaines d’autres, qui peuplent les restes fumants de l’an­cien empire sovié­tique. Dans les discus­sions quoti­diennes, on parle de sa pension, de qui a eu de l’eau chaude cette semaine. Réponse : personne. Ce qui diffé­ren­cie cet endroit de villes pauvres comme Omsk ou Tomsk, où l’on subsiste comme on peut, c’est qu’il s’ac­croche à une époque révo­lue, dont il semble évident qu’elle ne revien­dra pas. Les amou­reux du roller vous diront que parfois, il vaut mieux aban­don­ner et courir norma­le­ment. À conduire à travers ces paysages – de longues éten­dues de terre inter­rom­pues par les vallées macabres des villes envi­ron­nantes –, on a l’im­pres­sion qu’ab­so­lu­ment n’im­porte quoi peut arri­ver. Et personne n’en saura rien. Tout cela sous le flot­te­ment lanci­nant du drapeau de la Répu­blique socia­liste sovié­tique moldave : vert et rouge, orné dans un coin de la faucille et du marteau.

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Monu­ments natio­naux
Centre de Tiras­pol
Crédits : Dylan C. Robert­son

En face du siège du gouver­ne­ment, un tank portant l’ins­crip­tion « pour la mère patrie » est devenu un monu­ment à la gloire de la Grande Guerre patrio­tique (nom de la Seconde Guerre mondiale dans les pays ex-sovié­tiques, ndt) et du conflit de 1992. Mais de quelle patrie parle-t-on ? La Trans­nis­trie, la Russie, l’URSS ? « Nous ne sommes pas nostal­giques de l’Union sovié­tique », affirme Vladi­mir Bodnar, président du comité de sécu­rité et de défense au Soviet suprême de Trans­nis­trie. « Simple­ment, nous ne connais­sons rien d’autre. » Dans chaque bureau du gouver­ne­ment de Trans­nis­trie, les télé­vi­sions diffusent une seule et même chaîne : MTV. C’est sur fond de grosses basses et de boucles élec­tro que se tiennent de très sérieuses discus­sions sur l’ave­nir du pays.

La menace perma­nente

La chaleur commençait à agir sur Evgueni Chevt­chouk – qui a succédé à la prési­dence du pays en 2011 –, et il citait du Charles Bukowski : « Il n’y a rien que des mauvais ou des très mauvais gouver­ne­ments. » La tempé­ra­ture du bania avait dépassé les 110 degrés et l’homme à la manœuvre venait juste de verser de l’eau sur les cailloux brûlants, instau­rant une sorte de terreur humide. Chapeaux en feutre de rigueur, sans quoi les cheveux grillent.

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Evgueni Chevt­chouk
Président depuis 2011

Chevt­chouk nous livrait la ligne offi­cielle du parti, mais d’une façon assez inat­ten­due. La plupart des appa­rat­chiks de Trans­nis­trie – oui, appa­rat­chiks : leur Parle­ment s’ap­pelle le Soviet suprême – sont atteints de « tres­saillite » aiguë. Mention­nez la Molda­vie : tres­saille­ment. Les armes : double tres­saille­ment. Les États-Unis : super double tres­saille­ment. Mais Chevt­chouk, à l’époque vice-président du Soviet suprême et benja­min du groupe du haut de ses 36 ans, était immu­nisé à la raideur pous­sié­reuse et à la suspi­cion mêlée de terreur qui conta­minent le système sovié­tique. « Mon grand-père était un homme pieux, me racon­tait Chevt­chouk. Il m’a dit une fois : “Jenia, crois-moi, un jour la fron­tière avec la Rouma­nie passera de nouveau par le Dniestr.” » La Rouma­nie n’au­rait pas grand inté­rêt à absor­ber une écono­mie qui pour­rait peut-être, un jour, riva­li­ser de vigueur avec celle de l’Al­ba­nie. Mais cette anec­dote trahis­sait surtout le fait que Chevt­chouk commençait à reprendre ses esprits et à suppor­ter la chaleur. C’est ce type de mytho­lo­gie offi­cielle – le concept de menace perma­nente – qui perpé­tue le conflit. « Ce qui permet à la séces­sion de rester viable, c’est avant tout le fait qu’elle soit écono­mique­ment rentable », analyse quant à lui Rudolf Perina. Les offi­ciels de Tiras­pol écartent cette idée d’un revers de la main, pour se conten­ter de fron­ce­ments de sour­cils. Certaines poli­tiques four­nissent, pour ainsi dire, des muni­tions au discours des gouver­nants de la Trans­nis­trie. C’est le cas des restric­tions de visas qui avaient été récem­ment impo­sées à dix-sept repré­sen­tants du gouver­ne­ment par les États-Unis et l’Union euro­péenne. Voya­ger est fonda­men­tal dans cette région du monde où, pendant long­temps, les seules excur­sions auto­ri­sées par l’État impliquaient une maigre pitance et un fouet renforcé de fil de fer répon­dant au doux nom de knout. C’était désor­mais le monde exté­rieur qui main­te­nait les Trans­nis­triens à domi­cile, et contri­buait à les enfer­mer dans le rôle des « méchants ». La confi­gu­ra­tion est diffé­rente au plan local, où Chevt­chouk pouvait au moins voya­ger avec un mini­mum de style. Comme il figu­rait en septième posi­tion dans la lignée du pouvoir, son véhi­cule portait le matri­cule 007. Alors que Smir­nov et ses asso­ciés auraient pu servir de modèle pour le SPECTRE, l’or­ga­ni­sa­tion secrète oppo­sée à James Bond, la voiture de Chevt­chouk susci­tait un concert de louanges et de trai­te­ments spéciaux. Sa berline glis­sait le long des courbes sensuelles du pays devant des soldats au garde-à-vous, dans le dernier endroit au monde où il suffi­sait de rouler en Volga pour pouvoir griller les feux rouges. Bien­ve­nue dans le monde des sanc­tions inter­na­tio­nales : plus on est haut dans l’échelle sociale, plus il importe de renfor­cer son pres­tige local. « Le système, c’est une seule personne aux commandes, m’ex­pliquait Alexandre Semie­nouk, membre du Soviet suprême. Igor Smir­nov. » Il suffi­sait d’ima­gi­ner Smir­nov comme le PDG de la Trans­nis­trie pour que les rela­tions entre le président, son fils Vladi­mir – direc­teur du service des Douanes – et la Sheriff s’éclairent. Elles formaient un jeu du type : relier les points et encais­ser les chèques. La Sheriff était « inti­me­ment connec­tée à Smir­nov et sa famille, m’ex­pliquait alors l’an­cien ambas­sa­deur améri­cain en Molda­vie Rudolf Perina. C’est un petit fief écono­mique. » ulyces-transnistria-08Il n’y a pas que des acco­lades à prendre, au-delà des fron­tières de la Trans­nis­trie. C’est pourquoi la classe diri­geante locale préfé­rait se tour­ner vers l’in­té­rieur du pays, où elle pouvait prendre du bon temps avec des cigares cubains et du vieux cognac, tout en évitant les trouble-fête de l’étran­ger. « L’ad­mi­nis­tra­tion actuelle est complè­te­ment corrom­pue, affir­mait Semie­nouk. Pas seule­ment Smir­nov. Beau­coup de gens ne peuvent aller nulle part. » Parmi les édiles aux options limi­tées, le plus remarquable était sans doute le ministre de la Sécu­rité natio­nale. Le Major-géné­ral Vladi­mir Antiou­feïev figu­rait en effet sur la liste des personnes recher­chées par Inter­pol, pour son rôle supposé dans l’at­taque sovié­tique de 1991 contre le minis­tère de l’In­té­rieur letton. « Je dis toujours qu’il y a deux partis en Trans­nis­trie, résu­mait Vassili Chova, alors ministre moldave de la Réin­té­gra­tion. Il y a un parti qui cherche des solu­tions, et l’autre qui souhaite que le conflit perdure. » Voilà pourquoi la Sheriff a construit un immense stade moderne pour son équipe de foot­ball en péri­phé­rie de la ville. Ou pourquoi le Spirit Museum Hotel existe, ce complexe qui comprend une struc­ture de cinq étages en forme de bouteille géante. Le bâti­ment abrite la vaste collec­tion de spiri­tueux de son proprié­taire, Grigori Korzoun. « — Les gens du Guin­ness World Records sont venus me voir, se vantait Korzoun. J’ai le record. — Le record du nombre de bouteilles de picole ? avais-je répliqué. — Non, non. Le record du plus grand bâti­ment en forme de bouteille. »

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Ils l’ap­pe­laient l’étouf­feur de loups. Un berger du Caucase de 70 kg, qui nous arri­vait à la taille et tirait sur sa laisse en bloquant la route. « Qu’est-ce que vous faites là ? » a demandé un type avec un blou­son des forces de sécu­rité de la Sheriff. Il avait un fusil à pompe, et il lui manquait à peu près une dent sur deux. Nous venions de nous arrê­ter près d’un entre­pôt non signalé de la Sheriff, à proxi­mité de l’Ukraine. De là, nous avions suivi la route jusqu’à la fron­tière. Notre objec­tif, que nous avions gardé pour nous, consis­tait à épier une opéra­tion de contre­bande, au cas où nous aurions la chance d’en repé­rer des traces. Au bout d’un kilo­mètre et demi, la route couverte de glace menait à un poste-fron­tière qui se résu­mait à une simple barrière et deux gardes conge­lés. Il ne devait pas être trop diffi­cile d’as­sis­ter accroupi au passage d’un convoi de contre­bande, en échange d’un chauf­fage d’ap­point.

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Un super­mar­ché Sheriff en construc­tion
Centre-ville de Tighina
Crédits

Le deuxième éner­gu­mène, au visage crevassé et couvert de fines cica­trices, nous a ordonné d’en­trer dans l’en­tre­pôt. « Nous ne voulons pas que nos clients puissent être iden­ti­fiés. » Un garde en treillis luttait pour conser­ver l’étouf­feur de loups dans son giron, et le molosse commençait à claquer des dents dans le vide. Rien de tout cela ne nous mettait parti­cu­liè­re­ment à l’aise. Pas plus que notre connais­sance d’une tech­nique d’in­ter­ro­ga­tion locale surnom­mée le Coli­sée, qui se pratique à l’aide de vingt soldats et d’au­tant de crosses de fusil. La Sheriff… Un nom presque trop parfait, évoquant les shérifs de western aux étoiles de laiton, ceux qui régen­taient la loi, les filles, la table de roulette, et tout ce qui pouvait les aider à se sentir les patrons. « Nous asso­cions le nom de Sheriff à l’ordre et à la sécu­rité », expliquait Niko­laï Lizou­nov, le direc­teur de TCB, le réseau de télé­vi­sion de la Sheriff. « Ainsi qu’aux films dans lesquels Bruce Willis sauve le monde. » Ce monde-là aurait bien eu besoin d’être sauvé. Mais il y avait visi­ble­ment eu pénu­rie de stars de cinéma végé­ta­riennes. En Union sovié­tique, le salut ne pouvait venir que de soi. Soit vous étiez malin, soit vous ne mangiez pas. Il n’y avait pas d’autres alter­na­tives.

Toujours aussi grise

Viktor Gouchan, lui, mangeait. Il avait été poli­cier au début des années 1990 et avait décidé de chan­ger d’orien­ta­tion profes­sion­nelle. « Le pays que nous avons servi n’existe plus », commen­tait celui qui est encore aujourd’­hui président de la Sheriff. C’était quelques jours plus tôt, dans son bureau, à une distance confor­table de l’en­tre­pôt. Le siège de la société abrite une classe diffé­rente de malfrats : mieux habillés, dans le style mafieux italien. Gouchan, avec ses habits à la Johnny Cash et son barreau de chaise au bec, ressem­blait à un mélange de shérif et de flam­beur de casino. Quant à son bureau, entre les rideaux de lupa­nar et les murs couverts d’oi­seaux morts, on aurait dit Rio Bravo revi­sité par une bande de taxi­der­mistes.

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Au nord du pays
La ville vue depuis le parc mémo­rial de la Grande Guerre patrio­tique
Crédits : Guttorm Flatabø

D’après un vieux proverbe sovié­tique, rejoindre la mafia coûte un rouble, la quit­ter en coûte deux. En effet, vu depuis le fauteuil de Gouchan, se ranger des voitures est une pers­pec­tive absurde. Dans un État dont l’exis­tence n’est pas recon­nue offi­ciel­le­ment par le plus grand nombre, la survie passe par le bureau de la prési­dence et les petites routes de campagne qui débouchent en Ukraine. « Faites venir n’im­porte quel homme d’af­faires français ou améri­cain ici et il se pendra au bout de six mois, assène Gouchan. Le timbre doua­nier de Trans­nis­trie n’est pas reconnu à l’in­ter­na­tio­nal. Rien n’est auto­risé. Nous devons agir – il marque une pause, le temps de choi­sir ses mots – dans un entre-deux. » Mais dans cet entre-deux, il est tout à fait possible de se ména­ger un espace. Et quand le fils du président dirige le bureau des douanes, tout laisse suppo­ser que cet espace n’est pas si étroit. Gouchan souriait avec affec­ta­tion, tandis que le doux clique­tis d’une horloge à balan­cier passait la pièce au crible. « Je suis un homme comme les autres. Mais si un homme d’af­faires prétend ne pas être inté­ressé par la poli­tique, c’est qu’il n’est pas honnête. C’est comme un pois­son qui dirait : “Je me fiche d’avoir de l’eau ou pas.” »

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Nous sommes arri­vés en vue de Cobasna aux premières lueurs du jour. Un soldat mal réveillé en tenue de camou­flage est sorti de son baraque­ment pour nous ouvrir le passage. Pas de ques­tion. Nous avons conti­nué notre route. Pendant des décen­nies, Cobasna, dans le nord de la Trans­nis­trie, avait servi de dépôt d’ap­pro­vi­sion­ne­ment pour les forces sovié­tiques station­nées dans la région de la mer Noire. Quand ces brigades ont disparu, au début des années 1990, la ville a servi à entre­po­ser des armes et des muni­tions, et le stock a augmenté au fil du temps. D’après un expert haut placé, ces muni­tions n’ont plus guère d’uti­lité pour l’ar­mée russe, qui a large­ment moder­nisé son équi­pe­ment dans les années 1980. Mais pour des armées qui utilisent encore du vieux maté­riel sovié­tique, notam­ment en Afrique et au Moyen-Orient, l’ac­cès à ces dépôts vaut son pesant de dollars.

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Viktor Goushan
Fonda­teur et proprié­taire de Sheriff

Quelques entre­pôts s’en­tas­saient sur la gauche de la route. De l’autre côté, sur la colline, une voie ferrée chemi­nait vers l’Ukraine. Les dépôts de Cobasna s’étendent sur plusieurs kilo­mètres carrés en sous-sol. D’après les esti­ma­tions de l’OSCE, une explo­sion du complexe disper­se­rait des roquettes et des éclats d’obus dans un rayon de 20 kilo­mètres. Comme souvent en Trans­nis­trie, les dépôts ne sont même pas censés exis­ter. D’après les termes d’ac­cords signés il y a de cela des années, les Russes auraient dû reti­rer les muni­tions entre­po­sées. Mais les respon­sables ont beau­coup traîné des pieds, notam­ment du côté du gouver­ne­ment trans­nis­trien. « Ces muni­tions sont un moyen de pres­sion, que nous pouvons utili­ser contre la Russie, la Molda­vie et l’Union euro­péenne – quiconque menace notre indé­pen­dance », m’avait confié Bodnar, du Soviet suprême. « C’est notre seul levier. » Deux gamins sont sortis du second poste de garde en trébu­chant. L’un des deux, un poli­cier qui ne devait pas avoir plus de 18 ans, a pris nos papiers avant de s’éclip­ser. L’autre garde portait un uniforme de l’ar­mée de Trans­nis­trie : un manteau vert olive serré à la taille par une bande­lette en cuir. Il avait l’air de cher­cher quelque chose à faire. Le poli­cier nous a rendu nos papiers et nous a demandé de faire demi-tour, ce que nous avons fait, pile en direc­tion de la Molda­vie. Quand Igor Smir­nov nous avait tendu sa carte de visite, il avait précisé : « Au cas où vous auriez le moindre problème à la fron­tière. » Nous n’avons même pas atteint la fron­tière. Des hommes de main nous ont mis le grap­pin dessus, et c’est ainsi que nous nous sommes retrou­vés sur la route de Tiras­pol, à suivre la Lada rouge. Pendant le trajet, nous avons appelé Oleg Goudimo, un homme de la sécu­rité qui avait un faible pour Dzerjinski, qui nous a dit qu’il s’agis­sait d’une erreur. « Nous allons ordon­ner votre libé­ra­tion dans les cinq minutes. » Une demi-heure plus tard, nous pouvions aper­ce­voir la silhouette rouillée de l’usine Elek­tro­mash émer­ger du nuage noir de Tiras­pol. On nous atten­dait au minis­tère de l’In­té­rieur : un petit homme paré d’un air de perpé­tuelle suspi­cion, une fonc­tion­naire qui psal­mo­diait le code pénal à voix basse et un offi­cier soli­de­ment bâti, qui aimait crier et se tenir beau­coup trop près des gens.

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L’im­passe
Contrôle sur les routes de Trans­nis­trie
Crédits : Siim Männik

Ils nous ont épin­glés pour une brou­tille. « Si vous avez enre­gis­tré votre départ pour demain, pourquoi partir aujourd’­hui ? » Avant de nous mater à coup de sagesse ancienne : « Nous avons un proverbe en russe : “Fais confiance, mais véri­fie.” » Ils ont inspecté nos inten­tions comme une petite sœur trop curieuse : « Si vous ne vouliez rien écrire de néga­tif sur Cobasna, pourquoi y êtes-vous allés ? » En ces lieux, il n’est d’im­passe qui ne s’em­prunte jusqu’au bout. Le temps a passé. Mais quand ils nous ont tendu des aveux écrits, nous avons décidé qu’il était temps d’en finir. « Nous ne signe­rons rien. Nous avons appelé l’am­bas­sade des États-Unis en Molda­vie sur le chemin. À l’heure qu’il est, les rouages de la diplo­ma­tie sont en train de jouer contre vous. » Ils étaient scan­da­li­sés. Au temps de l’Union sovié­tique, quand vous refu­siez de coopé­rer, la seule alter­na­tive était de vous fusiller. « À présent, nous allons nous lever et partir. Allez-vous nous arrê­ter ? » Ils se sont regar­dés, ils nous ont regar­dés, jusqu’à que le type baraqué laisse tomber un : « Niet. » Nous avons pris nos papiers et nous sommes sortis. Dehors, la rue était aussi grise que la veille.


Traduit de l’an­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­ticle « Commu­nist Gonzo », paru dans Vanity Fair. Couver­ture : À la fron­tière moldave, par Dieter Zirnig. Créa­tion graphique par Ulyces.

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