par Brett Popplewell | 30 septembre 2016

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Ses talons de chèques disent encore qu’il est l’em­­ployé n°5, mais en réalité, Mark Zeku­­lin est main­­te­­nant le n°2 de Linton. Expert en légis­­la­­tion, Zeku­­lin soumet toutes les idées de Linton à un temps de réflexion supplé­­men­­taire avant de mettre en œuvre celles qui font le plus de sens. C’est le visage le plus fami­­lier de Tweed : il appa­­raît souvent sur CBC News­­world ou dans The Natio­­nal pour parler de l’en­­tre­­prise. En public, il porte géné­­ra­­le­­ment une paire de jeans et un blazer gris froissé par-dessus un t-shirt Tweed noir.


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Mark Zeku­­lin
Crédits : lawand­­style.ca

Dix ans plus tôt, Zeku­­lin était conseiller du ministre des Finances de l’On­­ta­­rio, Dwight Duncan, avant qu’il ne parte pour l’An­­gle­­terre y étudier le droit. Il était au début de sa tren­­taine quand il a réalisé qu’il détes­­tait être avocat. Il a toujours eu l’es­­prit d’un entre­­pre­­neur, mais il a tenté deux fois de lancer des produits sur le marché sans succès. Quand sa première fille est née, il était de retour au Canada, en pleine crise profes­­sion­­nelle. Il a pris un congé pater­­nité et déjeu­­nait avec le plus de gens possible dans l’es­­poir de retrou­­ver du travail. Il s’est retrouvé quelques temps plus tard à manger des boulettes de viande dans un restau­­rant d’Ot­­tawa en compa­­gnie de Linton, qui avait une idée complè­­te­­ment folle dont il était convaincu qu’elle valait de l’or. À deux, ils allaient prendre d’as­­saut l’in­­dus­­trie lucra­­tive des parc­­mètres d’Ot­­tawa ! Zeku­­lin se char­­ge­­rait de la pape­­rasse pour monter une appli­­ca­­tion smart­­phone permet­­tant aux utili­­sa­­teurs de payer pour une place de parking, et Linton, qui avait fait fortune du temps où Ottawa était encore consi­­dé­­rée comme la « Sili­­con Valley du Nord », ferait ce qu’il savait faire de mieux : trou­­ver quelqu’un d’autre pour la finan­­cer.

Au bout de quelques réunions, ils ont réalisé que l’idée n’était pas si bonne que ça. Puis Linton a parlé à Zeku­­lin de « cette autre petite boîte » qu’il allait lancer avec Rifici. « C’est de la marijuana médi­­cale », a dit Linton. « Petit marché, grosses marges. » Zeku­­lin en a parlé avec sa femme, avocate elle aussi, et a pesé les risques qu’il y avait à deve­­nir four­­nis­­seur de ce qui était tech­­nique­­ment une substance illé­­gale. Au diable sa répu­­ta­­tion. Quelques jours plus tard, il a retrouvé Rifici – qui était encore le CEO à l’époque – dans son petit bureau d’Ot­­tawa, que la société parta­­geait avec une douzaine d’autres star­­tups. Linton, qui était alors président du conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion, n’était jamais au bureau. Il passait la majeure partie de son temps à courir après de poten­­tiels inves­­tis­­seurs, mais les gens ne voulaient pas entendre parler de la société.

Pendant ce temps, Zeku­­lin restait assis derrière son petit bureau à élabo­­rer d’hy­­po­­thé­­tiques stra­­té­­gies marke­­ting. Rifici a monté le dossier de demande de licence et cher­­ché un endroit où culti­­ver les plans. Ils ont lu tous les trois l’in­­té­­gra­­lité des recherches publiées jusque là sur les canna­­bi­­noïdes. La marijuana médi­­cale a fait sa première appa­­ri­­tion dans le paysage légal cana­­dien en 1991, quand un patient de Toronto atteint d’épi­­lep­­sie du nom de Terrence Parker a pour­­suivi le gouver­­ne­­ment en justice. Parker – qui fumait de l’herbe pour contrô­­ler ses crises et avait été arrêté pour posses­­sion un an plus tôt – a soutenu que les Cana­­diens avaient le droit d’ac­­cé­­der à un trai­­te­­ment médi­­cal néces­­saire sans avoir peur d’être arrê­­tés. Il a remporté le procès et les choses n’ont pas tardé à bouger. En 2000, le gouver­­ne­­ment Chré­­tien a accordé un contrat de cinq ans au premier culti­­va­­teur légal du Canada : une entre­­prise basée à Saska­­toon qui faisait pous­­ser de la beuh dans une mine souter­­raine de Flin Flon. Quelques mois plus tard, Santé Canada a créé les Mari­­huana Medi­­cal Access Regu­­la­­tions (MMAR), un système permet­­tant aux patients d’ac­­cé­­der léga­­le­­ment à la marijuana médi­­cale. Canadian flag with marijuana leaf in center Au cours des douze années suivantes, le nombre de patients enre­­gis­­trés au Canada a bondi de 500 à 30 000. Mais le système est parti à vau-l’eau. Des dispen­­saires ont ouvert partout dans le pays et vendaient de l’herbe illé­­gale aux patients, qui trou­­vaient que la « weed du gouver­­ne­­ment » ne valait pas grand-chose. En 2013, Santé Canada a produit de nouvelles direc­­tives : les Mari­­huana for Medi­­cal Purposes Regu­­la­­tions (MMPR). Annu­­lées par le juge d’un tribu­­nal fédé­­ral en février 2016 et rempla­­cées par le gouver­­ne­­ment fin août, elles ont néan­­moins donné nais­­sance au système priva­­tisé au sein duquel Tweed et d’autres produc­­teurs se sont vus accor­­der des licences pour satis­­faire la demande crois­­sante.

Deux mois après que les MMPR ont été annon­­cées, en juin 2013, Linton et Rifici ont décou­­vert la choco­­la­­te­­rie aban­­don­­née de 150 000 m², située sur un terrain de 16 hectares faisant face à un commis­­sa­­riat. Ils ont fait l’ac­qui­­si­­tion de l’usine trois jours après Noël pour cinq millions de dollars et ont lancé un proces­­sus coûtant près de 20 millions de dollars pour la trans­­for­­mer en plan­­ta­­tion. « Les premiers jours à l’usine, c’était la merde totale », raconte Zeku­­lin. Il n’y avait pas l’eau courante. Il portait un casque de chan­­tier assis à son bureau pendant que les équipes d’ou­­vriers reti­­raient l’équi­­pe­­ment de la choco­­la­­te­­rie pour le rempla­­cer par l’at­­ti­­rail hydro­­po­­nique et les systèmes de contrôle d’odeur que personne ne savait faire fonc­­tion­­ner. Ils avaient un site inter­­­net, mais pas de canna­­bis et pas d’argent. C’est alors que Linton, un rescapé de la bulle Inter­­net, s’est envolé pour Toronto. Il a pris un ascen­­seur jusqu’au 39e étage d’une tour de Bay Street et a fait des cour­­bettes à un titan de la finance pour le convaincre d’in­­ves­­tir. Tweed était parvenu à mettre la main sur des graines de marijuana grâce aux MMAR, mais il leur en fallait plus.

Le 30 mars 2014, Rifici a pris l’avion pour Kelowna pour récu­­pé­­rer ce qu’il pensait être un produit léga­­le­­ment obtenu. La police, elle, n’était pas de cet avis. Le lende­­main, une équipe d’agents de la GRC ont déboulé sur la piste juste avant que Rifici ne commence à char­­ger les graines à bord d’un avion char­­ter direc­­tion l’On­­ta­­rio. La cargai­­son a été saisie, mais aucune charge n’a été rete­­nue contre eux. Pour­­tant, le coup dur porté à l’équipe leur a un peu gâché la fête quand, quatre jours plus tard, l’en­­tre­­prise est entrée au TSX Venture. Ils avaient huit mois de retard sur leurs prévi­­sions de produc­­tion. Les coûts de construc­­tion à eux seuls plaçaient la société à la lisière de l’in­­sol­­va­­bi­­lité. Sans comp­­ter l’oïdium : les plants étaient en train de mourir. Et plus problé­­ma­­tique encore, les patients trou­­vaient leur herbe dégueu­­lasse.

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L’inau­­gu­­ra­­tion de l’usine de Smiths Falls
Crédits : Face­­book

Vu de l’ex­­té­­rieur, ils parais­­saient confiants. Le 16 juin 2014, à la céré­­mo­­nie d’inau­­gu­­ra­­tion de l’usine, le maire de Smiths Falls a coupé le ruban pour les appa­­reils photo tandis qu’un héli­­co­­ptère a déposé les inves­­tis­­seurs sur la pelouse. Deux mois plus tard, Rifici était viré. Il a depuis intenté un procès à l’en­­tre­­prise, deman­­dant un an de salaire – 230 000 dollars – pour rupture de contrat et licen­­cie­­ment abusif, et 100 000 dollars de plus en dommages et inté­­rêts. Tweed a déposé une demande recon­­ven­­tion­­nelle en affir­­mant que Rifici « deve­­nait de plus en plus obstruc­­tion­­niste », et l’en­­tre­­prise a soutenu que ses parts, le jour de son licen­­cie­­ment, étaient évaluées à 21 millions de dollars. (Rifici a nié avoir mal agi de quelque façon que ce soit.) Un torrent de cadres supé­­rieurs ont passé l’en­­tre­­tien pour prendre sa place. Aucun ne faisant l’af­­faire, Linton, qui était encore le président du conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de Tweed, est devenu CEO par inté­­rim et a nommé Zeku­­lin au poste de président. Linton est désor­­mais CEO tout court et sous sa direc­­tion, l’en­­tre­­prise s’est telle­­ment déve­­lop­­pée que sa capi­­ta­­li­­sa­­tion bour­­sière est à présent plus élevée que celle de ses deux plus grands concur­­rents réunis.

Quand le Parti libé­­ral cana­­dien est arrivé au pouvoir en 2015 et a annoncé qu’ils comp­­taient léga­­li­­ser l’usage récréa­­tif de la marijuana, Canopy Growth possé­­dait deux marques bien distinctes : Bedro­­can, la marque la plus répu­­tée du marché de la marijuana médi­­cale, dont Linton espère que les produits seront un jour aussi iden­­ti­­fiables que le Doli­­prane en phar­­ma­­cie ; et Tweed, qui a rebrandé les noms de rue de ses varié­­tés les plus popu­­laires. UK Cheese, Super Lemon Haze et AK-47 ont été rempla­­cés par trois appel­­la­­tions plus raffi­­nées : Balmo­­ral, Hound­s­tooth et Herring­­bone. Elles ont été rejointes par des inven­­tions de Tweed comme une variété d’herbe CBD modé­­ré­­ment psychoac­­tive appe­­lée « Watson », comme le compère de Sher­­lock Holmes, et une weed beau­­coup plus forte bapti­­sée « Living­s­tone », en hommage à l’ex­­plo­­ra­­teur qui s’est aven­­turé dans les profon­­deurs de l’Afrique et n’en est jamais revenu. Tout ceci faisait partie d’une stra­­té­­gie visant à doter Tweed d’une gamme d’herbes qui pour­­raient se mesu­­rer aux alcools les plus fins dans les rayons des maga­­sins.

Leafs by Snoop > Hugo Boss

Zeku­­lin déballe son déjeu­­ner – un bagel œuf et bacon – et coupe la confé­­rence télé­­pho­­nique qu’il écoute depuis plus d’une heure dans son bureau au 34e étage du First Cana­­dian Place, à Toronto. Il est 15 heures et il est épuisé. Il s’agis­­sait d’un groupe d’hommes d’af­­faires alle­­mands. Selon les termes du parte­­na­­riat duquel ils sont en train de discu­­ter, Tweed inves­­ti­­rait de l’argent et de l’ex­­per­­tise dans une future plan­­ta­­tion en Alle­­magne, et si la loi le permet, ils réali­­se­­ront le premier export légal de canna­­bis séché depuis le Canada. Zeku­­lin a fait le trajet jusqu’à Toronto depuis Ottawa pour pres­­ser le nouveau direc­­teur créa­­tif de Tweed, Martin Stra­­zo­­vec. Avec son style de rockeur barbu, Stra­­zo­­vec a vingt ans d’ex­­pé­­rience dans le milieu de la pub et il a passé les cinq dernières années à travailler sur des programmes de fidé­­lité client. ulyces-canopygrowth-03Tweed est dotée d’une esthé­­tique à la fois bran­­chée et élégante, que Zeku­­lin veut voir se reflé­­ter partout – jusque sur les embal­­lages en papier marron qui contiennent l’as­­sor­­ti­­ment de cupcakes d’Amanda vendu avec les huiles de canna­­bis, sur la boutique en ligne. (Amanda est à la tête des équipes médi­­cales de la société et son visage est affi­­ché sur le packa­­ging.) Tous les jours de la semaine, des conte­­neurs remplis de 750 commandes sont ache­­mi­­nés sur un des quatre docks de char­­ge­­ment qui s’étendent derrière des clôtures de barbe­­lés, sur Hershey Drive. Tweed a engagé un expert en effi­­ca­­cité indus­­trielle diplômé de Harvard. Ce dernier passe ses jour­­nées à mettre en appli­­ca­­tion la « méthode Toyota », qui implique de ratio­­na­­li­­ser la produc­­tion en prévi­­sion de l’af­­flux massif de nouveaux clients (ceux du futur marché récréa­­tif).

Mais il est impor­­tant que Tweed soit vue comme une marque popu­­laire autant qu’un produit de qualité, et c’est là que Stra­­zo­­vec entre en jeu. Zeku­­lin exprime simple­­ment la vision de l’en­­tre­­prise : « Nous sommes merveilleu­­se­­ment prêts pour les un an et demi qui viennent. Mais nous avons besoin que l’ex­­pé­­rience soit parfaite dès main­­te­­nant, et dès le packa­­ging. Nous voulons que l’ex­­pé­­rience du consom­­ma­­teur commence dès l’ou­­ver­­ture du paquet de Tweed. » Stra­­zo­­vec renché­­rit. « C’est ce que fait Apple avec ses produits. Ça commence dès l’em­­bal­­lage. » Zeku­­lin acquiesce. « Mini­­ma­­liste, mais mémo­­rable », dit-il. Puis il passe à sa vision pour la boutique en ligne. « Nous voulons que le site fasse le même effet que Holt Renfrew » – une chaîne de grands maga­­sins cana­­diens – « Vous connais­­sez la marque. Vous l’ai­­mez. Vous y allez pour la marque, mais aussi pour ache­­ter Hugo Boss. » Si Tweed est l’équi­­valent de Holt Renfrew, alors Leafs by Snoop est son Hugo Boss. C’est l’équipe de Snoop qui les a contac­­tés. Ils cher­­chaient des parte­­naires cana­­diens à qui céder les droits de vente de Leafs by Snoop, la marque du rappeur spécia­­li­­sée dans l’herbe forte en THC. Ils ont d’abord échangé des mails, puis des coups de télé­­phone, avant de visi­­ter l’usine et la Ferme. Et bien qu’il ne soit pas la seule célé­­brité à essayer de capi­­ta­­li­­ser sur son image d’ama­­teur de canna­­bis – Woody Harrel­­son, Willie Nelson et les enfants de Bob Marley sont tous inves­­tis dans le busi­­ness de la marijuana –, Snoop était le premier. Son produit n’était au départ dispo­­nible que dans le Colo­­rado, mais il voulait se déve­­lop­­per. Son équipe a tourné les yeux vers le nord et aperçu les types de la choco­­la­­te­­rie. C’est Zeku­­lin qui gère le dossier Snoop. C’est lui qui va récu­­pé­­rer les membres de l’en­­tou­­rage du rappeur à l’aé­­ro­­port dans la Subaru de sa femme et qui les conduit de l’usine à la Ferme, et jusqu’à Toronto. Il a passé des mois à négo­­cier un contrat dans lequel Tweed paiera Snoop en parts et en cash en l’échange du droit exclu­­sif de vendre certaines des varié­­tés les plus fortes de Tweed sous la marque de Snoop, sur sa boutique en ligne.

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Snoop et son t-shirt Tweed
Crédits : Tweed

Le contrat a été signé à la mi-février 2016. Tandis que Linton faisait visi­­ter le complexe de Bedro­­can au membre du Parti libé­­ral Bill Blair (ancien chef de la police de Toronto et inter­­­lo­­cu­­teur-clé du gouver­­ne­­ment au sujet de la léga­­li­­sa­­tion), Zeku­­lin avait rendez-vous avec Snoop dans un parc gelé pour un séance photo. Tweed a pu annon­­cer leur parte­­na­­riat dans la presse à grand renfort de photos. Zeku­­lin ne se serait jamais attendu à ce qu’elle soit diffu­­sée sur le panneau publi­­ci­­taire Thom­­son Reuters, sur Times Square, mais elle y est restée affi­­chée un jour entier. Il n’a pas fallu long­­temps pour que l’en­­tre­­prise sente le contre­­coup chez les méde­­cins, qui n’ont pas aimé l’idée de pres­­crire du canna­­bis venant d’une société dont l’am­­bas­­sa­­deur est Snoop Dogg. « Nous avons sans aucun doute perdu des clients avec ce contrat », recon­­naît Zeku­­lin. « Mais on le refe­­rait sans hési­­ter. »

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C’est le jour de la récolte à Smiths Falls, et Zeku­­lin, vêtu d’une blouse blanche, fait visi­­ter l’en­­droit à Andrew Murie, le CEO de MADD Canada, l’an­­tenne cana­­dienne de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion améri­­caine à but non lucra­­tif Mothers Against Drunk Driving. Tweed a accepté de faire une dona­­tion d’un montant tenu secret à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de Murie pour une campagne de préven­­tion sur les possibles dangers de la fumette au volant. Mais l’argent n’ira pas plus loin. « Nous sommes très préoc­­cu­­pés par ce manque d’in­­for­­ma­­tions », dit Murie. « Personne ne sait nous dire combien de temps il faut attendre après avoir fumé pour reprendre le volant. » « Nous essayons de régler ce problème », répond Zeku­­lin. « La dernière chose que nous souhai­­tons, c’est que quelqu’un ait un acci­dent de voiture à cause du canna­­bis légal. » Dans l’usine, Zeku­­lin montre des cuves gigan­­tesques qui abri­­taient aupa­­ra­­vant du sirop de maïs. À présent, elles contiennent de l’eau qui attend que des éléments nutri­­tifs vitaux pour les plants y soient versés, puis mélan­­gés à l’aide d’an­­cien batteurs à sucre indus­­triels aban­­don­­nés par Hershey’s. Un flot constant de bota­­nistes et d’hor­­ti­­cul­­teurs armés de presse-papiers et d’ou­­tils ther­­mo­­mé­­triques passent devant les deux hommes.

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Crédits : Tweed

« Ça ressemble un peu à une éclo­­se­­rie extra­­­ter­­restre, ici », dit Zeku­­lin alors qu’il s’avance vers la porte vitrée de la « salle des mères ». Murie observe d’ici la tren­­taine de types diffé­­rents de « plants mères », aux branches épaisses, posés sur des tables d’acier dans des pots remplis de coques de noix de coco broyées. Dans un souci de conser­­ver l’unité du produit, Zeku­­lin explique que Tweed ne fait plus rien pous­­ser à partir de graines, préfé­­rant couper des branches des plants mères et les trans­­fé­­rer dans ce qu’ils appellent la « salle des clones ». Là-bas, chaque plant est affu­­blé d’une étiquette médi­­cale qui indique son origine. Après avoir passé deux semaines à gran­­dir sous des lampes fluo­­res­­centes allu­­mées 24 heures sur 24, les plants sont trans­­fé­­rés dans la « salle végé­­ta­­tive ». Puis viennent les « salles de florai­­son » où, derrière une porte d’air pres­­su­­risé, ils fleu­­rissent pendant huit semaines en étant expo­­sés à des cycles de 12 heures d’in­­tense lumière et de 12 heures d’obs­­cu­­rité totale. Entrer dans n’im­­porte laquelle des salles de florai­­son demande de chan­­ger de blouse pour enfi­­ler une tenue qui ressemble à une combi­­nai­­son anti­­ra­­dia­­tion. Chacune des salles abrite 500 plants.

Après avoir complè­­te­­ment fleuri, ils sont taillés en pièces et leurs branches sont envoyées dans une salle de découpe, ou des cueilleurs aguer­­ris coupent les têtes en écou­­tant la radio. Après séchage et trai­­te­­ment, la weed est scel­­lée dans des sauts hermé­­tiques d’une valeur de 9 000 dollars chacun, qui sont ache­­mi­­nés dans un grand coffre-fort d’une capa­­cité d’in­­ven­­taire de 150 millions de dollars. « On en a trois comme ça à présent », dit Zeku­­lin. « Celui-ci plus un autre à Scar­­bo­­rough et un tout nouveau à la Ferme de Niagara. » (Le coffre-fort de Niagara a été construit pour que l’en­­tre­­prise ne soit plus obli­­gée de trans­­por­­ter les plants de la Ferme à l’usine, évitant ainsi les ennuis juri­­diques.) La dernière étape de la visite est la « salle d’ex­­trac­­tion », où des tech­­ni­­ciens de labo­­ra­­toire s’af­­fairent autour de machines qui ressemblent à des mélan­­geurs de pein­­ture. En réalité, ils conver­­tissent la résine extraite des plants en une substance sombre à la croi­­sée du goudron et de la mélasse. Zeku­­lin dit de cette huile qui ressemble à du pétrole qu’elle est compa­­rable à de l’al­­cool de contre­­bande, car elle contient 80 % de THC. Mais il ajoute que Tweed a des moyens de diluer sa concen­­tra­­tion en accord avec les limites fixées par Santé Canada, avant d’ex­­pé­­dier les bouteilles de 100 ml aux clients pour 110 dollars pièce. « Ce truc, c’est le futur », dit Zeku­­lin. « On n’ar­­rive déjà pas à produire assez d’huile pour satis­­faire la demande. »

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Les salles de florai­­son
Crédits : lift.co

Gran­­dir

Je revois Linton un mardi matin, après le long week-end de la fête de la Reine. Il se tient sous un esca­­lier de la mairie de Toronto, entouré par une équipe d’em­­ployés de Navi­­ga­­tor en costume. Il a engagé la société de RP à 600 dollars de l’heure avant tout pour faire du lobbying en son nom auprès des membres du Parle­­ment. Mais pour l’heure, ils l’aident à orga­­ni­­ser une confé­­rence de presse. L’évé­­ne­­ment est une réponse calcu­­lée à la déci­­sion prise par la ville de Toronto d’en­­voyer des lettres aux 78 dispen­­saires de marijuana illé­­gaux de la ville, leur indiquant qu’ils avaient 72 heures pour fermer boutique. Alors que les came­­ra­­mans et les repor­­ters braquent sur lui leurs objec­­tifs, Linton déclare qu’il veut que tout le monde sache que Canopy possède le seul fabri­­cant légal à Toronto (Bedro­­can) et que sa compa­­gnie offre une livrai­­son le jour même à tous les patients qui auront déjà passé commande en ligne aupa­­ra­­vant. Une publi­­cité effi­­cace au timing parfait. Après que les jour­­na­­listes se sont disper­­sés, Linton se rend à son prochain rendez-vous. Suivi de sa valise roulante, il dispa­­raît à l’in­­té­­rieur du King Edward Hotel, où il doit s’adres­­ser à une assem­­blée de magnats de la finance bien établis ou en deve­­nir. Les inves­­tis­­seurs attendent avec impa­­tience le moment de lui serrer la main et de lui donner leurs cartes. Il n’est pas le seul CEO d’une entre­­prise produc­­trice agréée dans la salle, mais il est celui qui foca­­lise le plus l’at­­ten­­tion. Parmi ses concur­­rents, il y a Denis Arse­­nault, le CEO d’une société du Nouveau-Bruns­­wick appe­­lée Orga­­niG­­ram. « J’aime bien Linton, et Zeku­­lin encore plus », dit-il. « Alors n’at­­ten­­dez pas de moi que je dise quoi que ce soit de néga­­tif sur mes concur­­rents… Mais ils étaient défi­­ci­­taires de quatre millions de dollars au dernier trimestre. Nous sommes peut-être plus petits, mais nous avons un cash­­flow posi­­tif. Dans le busi­­ness, on dit souvent qu’il faut s’as­­su­­rer que votre maison soit construite en dur avant de s’aven­­tu­­rer dans des contrées loin­­taines. Faut-il vrai­­ment qu’on soit présents sur les sept conti­­nents, qu’on inves­­tisse dans la recherche et qu’on étudie quelles crèmes on peut produire à partir de notre produit ? Ça fait son effet dans les commu­­niqués de presse, mais c’est la recette de l’échec. »

Quelques minutes plus tard, je retrouve Linton assis sous un chan­­de­­lier de cris­­tal, à l’in­­té­­rieur d’une superbe salle de bal. Il sourit et opine du chef tandis qu’un des plus brillants avocats en inves­­tis­­se­­ment du pays l’in­­vite sur scène en annonçant la venue du « parfait CEO pour instal­­ler Canopy dans cette nouvelle indus­­trie et diri­­ger ce qui devien­­dra la marque de canna­­bis la plus diver­­si­­fiée du Canada, et bien­­tôt du monde ». Starting Sept. 22nd, 2015 Canopy Growth Corporation will trade on the TSX Venture Exchange as CGC (CNW Group/Canopy Growth Corporation) Linton grimpe d’un bond sur la scène et commence par la base : il faut une licence et au moins 10 millions de dollars avant de pouvoir se mesu­­rer à une frac­­tion de ce qu’il a accom­­pli. Il fait défi­­ler les slides et se retrouve soudain devant une carte du monde sur laquelle on peut voir le logo de son entre­­prise à côté de la Jamaïque, de l’Uru­­guay, du Brésil, de l’Aus­­tra­­lie, de l’Afrique du Sud et de l’Al­­le­­magne – des pays dans lesquels il a commencé à négo­­cier des parte­­na­­riats et, dans certains cas, à explo­­rer la possi­­bi­­lité d’ins­­tal­­ler des plan­­ta­­tions. Son temps de parole touchant à sa fin, Linton termine en racon­­tant la fois où Blair est venu visi­­ter la plan­­ta­­tion de Bedro­­can : il est entré sans défon­­cer la porte. L’as­­sis­­tance éclate de rire et Linton quitte la scène pendant que Blair – qui était jadis le chef de la défunte « brigade de la mora­­lité » de la ville, avant d’être choisi par Trudeau pour conduire la réforme sur la léga­­li­­sa­­tion – prend sa place sur le podium. Le dealer légal de drogue dans son complet bleu ciel, après avoir révélé son plan impé­­ria­­liste, cède le micro à un flic en retraite qui était en première ligne de la guerre contre la drogue. Blair explique briè­­ve­­ment pourquoi il ne croit plus à l’in­­ter­­dic­­tion d’une drogue que 20 % des Cana­­diens ont admis en 2015 avoir consommé l’an­­née passée. Il dit qu’une fois qu’un modèle légal aura émergé et que l’usage récréa­­tif de la marijuana sera conve­­na­­ble­­ment régle­­menté, on assis­­tera à une baisse signi­­fi­­ca­­tive de la consom­­ma­­tion chez les jeunes, ainsi qu’à une réduc­­tion massive de la violence liée à la drogue. Il ajoute que la marijuana était la prin­­ci­­pale source de béné­­fices pour le crime orga­­nisé durant toute sa carrière. Ironie du sort, ce n’est que main­­te­­nant qu’il peut réel­­le­­ment faire quelque chose pour l’em­­pê­­cher.

Puis Blair décrit un futur dans lequel les marchés de la marijuana médi­­cale et récréa­­tive exis­­te­­ront indé­­pen­­dam­­ment l’un de l’autre. Il dit ensuite aux inves­­tis­­seurs ce qu’ils savent déjà : des milliards de dollars vont bien­­tôt chan­­ger de mains, jaillis­­sant des cendres d’une indus­­trie crimi­­nelle. Et bien qu’il soit clair sur le fait qu’il y aura de la place pour tout le monde à la table, il insiste sur le fait qu’il se fiche des marques. Tout ce qu’il veut, c’est mettre les crimi­­nels sur la touche et empê­­cher que les gamins ne fument des joints. « N’al­­lez pas croire qu’on fait la promo­­tion de l’usage de la marijuana », dit-il. « Je pense à titre person­­nel que la marijuana n’est pas une substance bénigne. Beau­­coup d’études scien­­ti­­fiques affirment que le cerveau en déve­­lop­­pe­­ment d’un adoles­cent ou d’un enfant encourt des risques à cause d’elle, et il y a sans aucun doute un âge en-dessous duquel il doit être inter­­­dit d’en consom­­mer. Nous allons devoir sérieu­­se­­ment éduquer les gens. »

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Le jour suivant le retour de Linton chez lui à Ottawa, des agents de police se sont répan­­dus dans tout Toronto et ont pris d’as­­saut 43 dispen­­saires de marijuana. 90 personnes ont été arrê­­tées et 186 accu­­sa­­tions de trafic agravé. Ils ont saisi du canna­­bis, de la résine, du haschisch, des pilules, du choco­­lat, des cookies, des bonbons, des e-ciga­­rettes, des bois­­sons, de l’huile et des pâtes à tarti­­ner. Ils ont mis le tout dans des sacs poubelle et disposé une partie de leur prise sur le sol et sur des tables dans les quar­­tiers géné­­raux de la police. Ils ont ensuite donné une confé­­rence de presse pour rappe­­ler aux citoyens cana­­diens que pour l’heure, les lois contre le trafic de marijuana étaient toujours en vigueur.

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Jodie et Marc Emery
Crédits : DR

Marc Emery, auto-proclamé « Prince de l’Herbe », et sa femme, Jodie, sont descen­­dus dans les rues de la ville avec des méga­­phones pour protes­­ter contre ce qu’ils consi­­dé­­raient comme un retour aux vieilles poli­­tiques de prohi­­bi­­tion. Emery a passé près de cinq ans dans une prison du Missis­­sippi pour avoir enfreint une loi fédé­­rale améri­­caine, après avoir envoyé par la poste des graines de canna­­bis de Colom­­bie-Britan­­nique aux États-Unis. Ce jour-là, il s’est montré moins tumul­­tueux que sa femme : elle a fait irrup­­tion à la confé­­rence de presse et a hous­­pillé le chef de la police avant d’in­­sul­­ter les produc­­teurs agréés. « Ce n’est qu’une histoire de béné­­fices et d’en­­tre­­prises cotées en bourse, ce sont eux qui ont envoyé la police arrê­­ter ces gens pour proté­­ger leurs inté­­rêts finan­­ciers », a-t-elle dit. « C’est mons­­trueux et dégueu­­lasse ! » Linton et Zeku­­lin n’ont pas tardé à s’at­­ti­­rer la colère des foules, dans la rue et sur les réseaux sociaux. On les accu­­sait d’avoir vendu leurs concur­­rents à la police, de former les agents à distin­­guer la marijuana légale de celle de contre­­bande et d’es­­sayer de faire tomber tout le monde pour s’ac­­ca­­pa­­rer le marché. Le fait que le plus gros action­­naire de Tweed ait été autre­­fois le CFO du parti libé­­ral n’a pas aidé à sauver leur répu­­ta­­tion. Pas plus que le fait que Zeku­­lin ait travaillé jadis pour le ministre des Finances de l’On­­ta­­rio. Ni le fait que Linton ait présenté un peu plus tôt l’an­­cien chef de la police de Toronto à une poignée d’in­­ves­­tis­­seurs de Bay Street, pour faire fortune grâce à une plante à laquelle les Emery et les autres veulent avoir libre accès. Pour ceux-là, Canopy n’est qu’un rouleau compres­­seur écono­­mique de plus. Linton et Zeku­­lin ont passé la majeure partie de la jour­­née à la télé­­vi­­sion ou au télé­­phone avec les jour­­naux, à essayer de démon­­ter les « théo­­ries du complot » de leurs détrac­­teurs et d’amoin­­drir l’en­­ver­­gure et le pouvoir de leur entre­­prise. Zeku­­lin a dormi à l’hô­­tel à Toronto cette nuit-là.

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Le lende­­main matin, il a l’air d’un homme qui a passé la nuit à lire dans le noir toutes les horreurs qu’on a dit sur lui sur Twit­­ter. Il jette son blazer froissé à l’ar­­rière de sa voiture de loca­­tion avant d’op­­ter pour la retraite : il met le cap sur Barrie, dans l’On­­ta­­rio, pour une céré­­mo­­nie d’inau­­gu­­ra­­tion de la dernière créa­­tion de Tweed, Tweed Main Street – une boutique élégante qui ressemble à un dispen­­saire haut de gamme, bien qu’ils y vendent du café, des t-shirts et des mugs. La boutique est coin­­cée entre une agence de prêt et un cinéma. Présenté comme un centre d’ac­­cueil pouvant aider les patients à trou­­ver des docteurs compré­­hen­­sifs, dispo­­sés à leur signer des pres­­crip­­tions pour de la marijuana médi­­cale, c’est un moyen de popu­­la­­ri­­ser l’image et le nom de Tweed au sein de la commu­­nauté. Il existe déjà trois boutiques Tweed Main Street dans l’On­­ta­­rio et d’autres sont boutiques prévues dans tout le pays.

Tweed Main Street locations offer resources and services to existing and prospective medical marijuana patients. Conceptual imagery. (CNW Group/Canopy Growth Corporation)
Crédits : Tweed

Une fois le ruban coupé, Zeku­­lin mange une part de gâteau et se tient sur le trot­­toir où il salue les futurs patients. Certains arrivent à la boutique en skate, des sodas au THC illé­­gaux à la main. Il retourne à la voiture et allume l’air condi­­tionné. C’est un vendredi après-midi et il fait chaud. Pendant que Linton est occupé quelque part à tenter de rache­­ter un petit produc­­teur pour le mettre hors-jeu, Zeku­­lin fait route vers le nord. Il secoue la tête en repen­­sant à leur première rencontre autour d’une assiette de boulettes de viande. Il était si enthou­­siaste quand Linton lui a demandé s’il voulait se lancer avec lui dans le busi­­ness des parc­­mètres ! « Merde alors », dit Zeku­­lin. « C’était il y a même pas trois ans. » « Ça n’a pas été facile de se lancer dans cette affaire. Mon père n’était pas chaud. Quand je parle de mon boulot, ma grand-mère sourit et fait oui de la tête, mais jamais elle ne vien­­drait voir sur place. C’est comme ça. » Il quitte l’au­­to­­route et passe sur un pont. Quelques instants plus tard, nous faisons halte sur le bord d’une route de gravier, à contem­­pler un terrain de 30 000 m² niché entre une forêt et un champ. L’en­­droit semble idéal pour y construire une autre serre. L’en­­tre­­prise est encore jeune, mais il est plus que temps qu’elle gran­­disse.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Big Smoke », paru dans The Walrus. Couver­­ture : Visite de l’usine de Tweed. (Tweed)


LES SECRETS DU BUSINESS DU CONCENTRÉ DE CANNABIS

ulyces-dabartists-couv02 sager Nous nous trou­­vons dans les envi­­rons de Bars­­tow, aux confins du désert sous une pluie battante. Une valise Peli­­can usée gît aux pieds de mon passa­­ger, James « Skywal­­ker » John­­son. Elle est jaune, couverte d’au­­to­­col­­lants, et faite d’un poly­­pro­­py­­lène résis­­tant aux produits chimiques. Dans l’ar­­mée et sur les champs de bataille, les boîtes sécu­­ri­­sées de ce genre permettent de ranger des lunettes de visée pour fusil ou des compo­­sants élec­­tro­­niques haut de gamme. Il se met soudain à la tritu­­rer.

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Un extrait de canna­­bis concen­­tré
Crédits : DR

Skywal­­ker a 32 ans. Il est doté d’un palais parti­­cu­­liè­­re­­ment bien déve­­loppé et d’un télé­­phone mobile jetable, et a quelques kilos en trop. Sa respi­­ra­­tion sifflante donne l’im­­pres­­sion qu’il a de l’asthme. Après avoir quitté avec joie un stage auprès d’un séna­­teur répu­­bli­­cain et réalisé que la poli­­tique poli­­ti­­cienne n’était pas son truc, il a été barman, cuisi­­nier, déve­­lop­­peur et culti­­va­­teur de canna­­bis. Depuis, il s’est auto-proclamé « ambas­­sa­­deur d’un style de vie cali­­for­­nien inspiré par la culture de l’huile de canna­­bis ». En tant que tel, il achète et revend des têtes et des restes de beuh, de l’huile de canna­­bis et autres gour­­man­­dises planantes, ainsi que des t-shirts et des chapeaux. Il aime­­rait bien m’en dire plus, mais ses acti­­vi­­tés sont pour la plupart illé­­gales, bien que ses produits ne le soient pas. Son nom, et celui de bien d’autres person­­nages et entre­­prises cités dans ce repor­­tage sont inven­­tés.

Nous sommes en décembre, et cet après-midi-là, le temps est orageux. Nous roulons en direc­­tion de Las Vegas, pour assis­­ter à la finale de la quatrième édition de la Secret Cup, après un an d’épreuves régio­­nales qui auront permis de rassem­­bler les meilleurs fabri­­cants d’huile de canna­­bis arti­­sa­­nale des États-Unis. Les festi­­vi­­tés sont censées se dérou­­ler dans un manoir loué pour l’oc­­ca­­sion, en dehors du Las Vegas Strip. Skywal­­ker a mis le prix fort pour pouvoir séjour­­ner dans une chambre d’hôtes proche de la piscine. Il vient là pour revoir ses amis, la crème des vendeurs et des fabri­­cants (ou extrac­­teurs) d’huile de canna­­bis – une commu­­nauté qui s’est consi­­dé­­ra­­ble­­ment agran­­die en cinq ans –, mais aussi pour présen­­ter ses produits, se faire de nouveaux contacts et tester des échan­­tillons ; et notam­­ment ce qui se fait de mieux, des beuhs « dévas­­ta­­trices ». Ce sont des nerds, mais ils sont cool. Volon­­tai­­re­­ment débraillés, plus à l’aise seuls ou en petit comité, ces Hein­­sen­­berg de l’huile de canna­­bis sont des auto­­di­­dactes. Ils se font appe­­ler les « Wookies » car ils sont pour la plupart féroces et mignons à la fois, comme les créa­­tures de la sagaStar Wars. Ils ont le plus souvent la ving­­taine ou la tren­­taine, et ils ont un sérieux penchant pour les barbes, les fripe­­ries, les penden­­tifs en verre souf­­flé, les sweats à capuche tâchés, et les casquettes de base­­ball à bord plat ornées de pin’s de collec­­tion. Plus connus sous leurs pseu­­dos hauts en couleur – Big D, Brutal Bee, Task Rok, Witso­­fire, les Medi Brothers, Hector de Smells­­li­­keOG –, les Wookies consacrent leur vie à la fabri­­ca­­tion des meilleures huiles de canna­­bis qui soient ; c’est-à-dire une forme de canna­­bis concen­­tré qu’on extrait des feuilles et des têtes de la plante grâce à une série de procé­­dés chimiques, le plus banal d’entre eux néces­­si­­tant de simples bouteilles de gaz butane très vola­­tile en guise de solvant chimique.

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