par Brin-Jonathan Butler | 7 août 2014

Après huit années de frus­­tra­­tion, quatre combats contro­­ver­­sés, et 42 rounds conten­­tieu­­se­­ment rempor­­tés, avec 500 coups portés pour 1 800 tenta­­tives, et après deux heures érein­­tantes d’op­­por­­tu­­ni­­tés passées sous les projec­­teurs, le 8 décembre 2012, Juan Manuel Marquez a fini par asseoir le coup de sa vie contre Manny Pacquiao. Il y parvint à une seconde de la fin du sixième round de leur mythique saga. Pacquiao char­­gea pour porter un dernier coup avant le gong, et à la place, son élan profita au crochet du droit de Marquez, coup de grâce réglé à la perfec­­tion, qui atter­­rit de plein fouet sur la joue de son adver­­saire. À la télé­­vi­­sion, lorsque le coup fut porté, Pacquiao était dos à la caméra. Seule la soudaine secousse de ses cheveux gorgés de sueur à l’ar­­rière de sa tête pouvait témoi­­gner du reten­­tis­­se­­ment de l’im­­pact. Mais le but n’est-il pas, comme pour un typique mouve­­ment de catch, de trom­­per l’œil ? Le coup ayant atterri avec une emphase digne des bandes dessi­­nées, la mani­­fes­­ta­­tion du drame humain qui en découla, à l’ins­­tar de la réalité, devint désaxée et, l’es­­pace d’un instant, suspen­­due. Confus et incré­­dules, nombre des spec­­ta­­teurs qui assis­­taient au combat avec moi dans un bar de New York s’es­­claf­­fèrent, horri­­fiés. Comme Char­­lie Chaplin l’avait à merveille souli­­gné, il y a quelque chose de comique lorsque, de loin, un homme glisse sur une peau de banane ou tombe dans une bouche d’égout. De près, c’est une toute autre affaire. Et puisque Pacquiao s’était renversé la tête la première et restait inerte, presque cloué au plan­­cher, il n’avait plus l’air de pouvoir donner la réplique.

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Between rounds
Thomas Eakins, 1898

Marquez fut la première personne au monde à savoir que la soirée était termi­­née. Quelle que fût la somme débour­­sée pour assis­­ter au combat dans les gradins complets du MGM Grand, ou aussi nombreux fussent les millions de personnes à regar­­der en pay-per-view, il fallait attendre. Le monde avait été témoin du coup, lui l’avait assené. Tandis que l’ar­­bitre se ruait vers l’homme déchu, le temps se figea, comme sur une carte postale, pendant que Marquez obser­­vait Pacquiao de toute sa hauteur, tel un enfant, nerveux et impa­­tient, fixant ses cadeaux de Noël sous le sapin. L’un des plus vieux dictons de la boxe, le premier aver­­tis­­se­­ment auquel chaque aspi­­rant boxeur a droit bien avant d’en­­trer sur le ring, dit que le coup le plus dange­­reux, celui que l’on redoute le plus, est celui que l’on ne voit jamais venir. Si ce cliché est sans doute avéré en début de carrière, c’est plus rare­­ment le cas vers la fin. La raison étant qu’au­­cune des plus grandes légendes de la boxe n’a jamais aban­­donné après avoir reçu ce coup – et l’his­­toire prouve que très peu y échappent. Pacquiao, malgré les 174 millions de dollars qu’il aurait gagné grâce à la boxe et à ses contrats, n’est pas en reste. Pourquoi ? Parce que, bien évidem­­ment, le petit secret pas si bien gardé de la boxe révèle que, sur le plan finan­­cier, la plupart des boxeurs sont condam­­nés à ne jamais arrê­­ter. Leur fortune accu­­mu­­lée à l’in­­té­­rieur et à l’ex­­té­­rieur du ring peut bien être exor­­bi­­tante, non seule­­ment nombre des grands ne s’en sortent jamais, mais très peu parviennent à reprendre le dessus. Le fossé entre eux et leurs origines n’est jamais très large. À quelques excep­­tions près, ils finissent tous par avoir déses­­pé­­ré­­ment besoin d’un jour de paye supplé­­men­­taire. Puis d’un autre. Et encore un autre. La plupart sont forcés de s’ac­­cro­­cher si long­­temps que leurs fins sont consu­­mées par le plus immonde et le plus sinistre des coups. Un coup que tous ont vu venir à des kilo­­mètres. Joe Louis, à 37 ans, n’a jamais été surpris par les coups physiques asse­­nés par Rocky Marciano pour le sortir déses­­pé­­ré­­ment du ring et du sport. Non, le coup qu’il n’avait jamais vu venir, celui qui l’avait mis dans la trajec­­toire du crochet de Marciano, c’était la dette – dans son cas, auprès du gouver­­ne­­ment. Louis devait 500 000 dollars à l’IRS (Inter­­nal Reve­­nue Service) et le seul endroit où il pouvait les empo­­cher, c’était sur le ring. Presque tous les grands furent dans l’obli­­ga­­tion de rester pour rece­­voir leurs raclées finales, celles qui abimèrent dura­­ble­­ment leurs âmes autant que leurs cerveaux. Si « se proté­­ger à tout instant » est la règle la plus élémen­­taire de la boxe, il ne fait aucun doute que le coup le plus dévas­­ta­­teur dans ce sport est celui que l’on voit venir, celui duquel on ne peut échap­­per. Pourquoi tant des plus grands héros de la boxe – Louis, Sugar Ray Robin­­son, Moham­­med Ali, Mike Tyson – ont dû se voir impo­­ser ce coup fatal du destin et attendre d’iné­­vi­­ta­­ble­­ment dégrin­­go­­ler au rang de dernière histoire tragique ? Dans le soi-disant red light district of sports (« la boxe est le quar­­tier sensible du sport »), la seule jungle où, comme l’a souli­­gné Jock Newfield, le biographe de Don King, « les lions ont peur des rats », pourquoi si peu de boxeurs peuvent se reti­­rer indemnes tout en empo­­chant de l’argent ? Le destin de Pacquiao sera-t-il diffé­rent ? Et pourquoi, malgré ses millions, devrait-on l’es­­pé­­rer diffé­rent ? Peut-être que dans la boxe, « histoire tragique » est un titre trop géné­­reux pour un cham­­pion déchu : au final ils ne sont qu’une autre punchline.

Requiem pour un poids plume

L’es­­pace d’une minute, le 8 décembre 2012 a failli deve­­nir, dans le monde de la boxe, l’équi­­valent du 22 novembre 1963, jour de l’as­­sas­­si­­nat de Kennedy. Un instant Pacquiao, le boxeur le plus appré­­cié du XXIe siècle, char­­geait, en tête des fiches des scores. Le suivant, il dispa­­rais­­sait sous le poing de Marquez, au moment où le gong annonçait la fin du sixième round. Au départ, de manière saisis­­sante, diffi­­cile de savoir jusqu’où Pacquiao s’écrou­­le­­rait. L’ar­­bitre avait certai­­ne­­ment vu assez de dommages depuis son poste pour s’em­­bê­­ter à comp­­ter. Puis, le premier rang commença à réali­­ser que, peut-être, ils venaient d’as­­sis­­ter à ce qui s’ap­­pa­­ren­­tait à une exécu­­tion publique sur le ring. Pacquiao demeura inerte, possi­­ble­­ment sans vie, jusqu’à ce que ses hommes de coin se préci­­pitent larmoyants sur le ring, suivis d’un méde­­cin. Marquez s’éloi­­gna de son adver­­saire au tapis en trot­­ti­­nant, avant de s’élan­­cer par-dessus le ridoir qui lui faisait face, tandis que la foule de Vegas explosa, hysté­­rique, et de contrac­­ter ses biceps en guise de pied de nez aux débats ayant alimenté les trois précé­­dents combats. Quel que soit le nombre de combats rempor­­tés par Pacquiao au cours de leurs trois précé­­dentes compé­­ti­­tions, Marquez avait désor­­mais, et peut-être bien pour de bon, gagné la guerre. Ce ne serait pas la première fois que la mort s’in­­vi­­te­­rait sur le ring. Elle avait récem­­ment frappé à nouveau, fin octobre, alors que le boxeur Fran­­cisco Leal succom­­bait à une lésion céré­­brale. Une semaine plus tard, le 2 novembre, à Madi­­son Square Garden, Mago­­med Abdu­­sa­­la­­mov fut telle­­ment amoché après 10 rounds qu’un caillot de sang s’était formé dans son cerveau, forçant les méde­­cins à le plon­­ger dans un coma arti­­fi­­ciel. Peu après, le boxeur fut victime d’un AVC. Désor­­mais, il lutte pour sa survie dans sa chambre d’hô­­pi­­tal, assisté par une machine.

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Stag at Shar­­key’s
George Bellows, 1907

Mais aucun boxeur de l’en­­ver­­gure de Pacquiao n’était mort, encore moins au cours d’un combat de l’am­­pleur de celui disputé avec Marquez : un combat diffusé à travers le monde. La première mort sur le ring diffu­­sée à grande échelle remon­­tait à 1962. Benny Paret, battu par Emile Grif­­fith, finit par tomber dans le coma avant de s’éteindre 10 jours plus tard. Les 14 rounds de rude épreuve de Duk Koo Kim contre Ray « Boom Boom » Mancini furent un spec­­tacle encore plus large­­ment suivi. Quatre jours plus tard il succom­­bait à des lésions céré­­brales. Dans la mesure où les jour­­na­­listes alignés près du ring aimaient extra­­­po­­ler « inerte » pour parler de mort dans la plupart de leurs chapeaux, il était probable que le nom de Pacquiao soit le dernier ajouté à la funeste liste de la boxe. « Ouais mais non, il est resté allongé là trop long­­temps à mon goût », me confia Fred­­die Roach cet été-là au Wild Card, sa salle de boxe de Los Angeles. « Il est resté allongé là trop long­­temps pour rester sans bouger. Je me suis dit, “putain, il est mort ?” » Et Roach ne fut certai­­ne­­ment pas le seul à réagir de cette façon. La femme de Pacquiao, Jinkee, hurlait à en mourir depuis le premier rang, à Vegas. « Je veux dire », soupira Roach, « c’était effrayant. Mais, vous voyez, il s’est relevé. Il allait bien. Il me parlait clai­­re­­ment. Vous voyez, il savait ce qui se s’était passé. Mais bon vous savez, c’est la vie. » Le premier appel que je passai après la quatrième rencontre Pacquiao/Marquez fut au réali­­sa­­teur Leon Gast. Il avait été un mentor extrê­­me­­ment géné­­reux et un ami pour moi lorsque je réali­­sais mon premier docu­­men­­taire sur Guillermo Rigon­­deaux, le super cham­­pion poids coq et trans­­fuge cubain qui avait combattu au cours d’un des matchs préli­­mi­­naires de Pacquiao en 2010. Je n’avais jamais vu un entou­­rage semblable à celui qui suivait Pacquiao aupa­­ra­­vant. On disait de lui qu’il avait un pays entier derrière lui, mais à la simple vue de la foule j’étais convaincu qu’une bonne partie de la popu­­la­­tion philip­­pine était aussi dans son sillage (et parmi ses employés). Même dans ces circons­­tances, Gast avait avancé que son entou­­rage repré­­sen­­tait une bien plus grande menace pour le gagne-pain de Pacquiao que n’im­­porte quel adver­­saire sur le ring. Gast avait déjà gagné un Oscar pour When we were kings, un docu­­men­­taire sur Moham­­med Ali dont le point culmi­­nant, The Rumble in the jungle, décri­­vait la victoire d’Ali au Zaïre, celle qui lui avait permis d’en­­trer dans la légende. Depuis des années Gast travaillait sur un autre film aux objec­­tifs simi­­laire, sur la vie de Pacquiao. Bien entendu, son docu­­men­­taire, tout comme la plupart des autres, omet­­tait les réper­­cus­­sions : Ali terré dans le silence et empri­­sonné dans son corps par la mala­­die de Parkin­­son. Par le biais de témoi­­gnages, le film offrait un bilan des consé­quences de la carrière du boxeur sur sa santé, mais aucune image de lui n’était montrée. Gast, à l’ins­­tar du reste du public, n’a pas caché son désir de voir Pacquiao et Floyd Maywea­­ther Jr. s’af­­fron­­ter dans un combat destiné à deve­­nir l’évé­­ne­­ment char­­nière de Pacquiao. Une semaine plus tard, j’in­­ter­­vie­­wais Leon dans sa maison de Wood­­stock, à New York, où à l’heure actuelle il s’oc­­cupe du montage de son docu­­men­­taire sur Pacquiao. Je lui deman­­dai si le combat qui n’au­­rait jamais lieu, ce combat condamné à partir du moment où Marquez envoya Pacquiao au tapis, Pacquiaos versus Maywea­­ther, aurait pu être le Ali versus Fore­­man de notre géné­­ra­­tion. « Encore mieux », me corri­­gea-t-il en opinant du chef, « je suis persuadé que ç’au­­rait été le plus grand combat, le plus impor­­tant depuis Moham­­med Ali contre Joe Frazier à Madi­­son Square Garden. J’y étais en 1971. Je sais comme c’était incroyable. Le combat du siècle ce n’est pas assez pour décrire l’éner­­gie qui se déga­­geait de la salle ce soir-là. Oubliez l’argent déboursé par les gens, Pacquiao et Maywea­­ther avaient le poten­­tiel pour faire de grandes choses. » Main­­te­­nant, nous pleu­­rons l’éven­­tua­­lité de cette rencontre. Floyd n’en a plus besoin et, en plus de ça, je suis convaincu que [l’or­­ga­­ni­­sa­­teur] Bob Arum n’au­­rait jamais auto­­risé le combat, que Pacquiao ait survécu à Marquez ou pas. En ce qui concerne Pacquiao c’est sûr que cela lui serait toujours utile.

Tous K.O. Tous les plus grands : Joe Louis, Sugar Ray Robin­­son, Ali, Tyson. Tous ont fini leur carrière soit fauchés, soit brouillés, soit les deux.

«Vous devez donc conclure le film avec cette quatrième rencontre contre Marquez ? C’est la fin du film ? N’est-ce pas trop pessi­­miste ? — C’est du déjà vu, encore et encore, s’amusa Leon. C’est la boxe. Moham­­med Ali a combattu 14 fois après le Zaïre. Quatorze fois. Et vous savez, c’est exac­­te­­ment pour cette raison que ces mecs se font démo­­lir. Que Dieu nous aide, c’est reparti. — Le paral­­lèle est-il si évident ? Pour vous ce qui arrive à Pacquiao est pareil que ce qu’il est advenu de Moham­­med Ali à la fin ? — La même vieille rengaine. Tous K.O. Tous les plus grands : Joe Louis, Sugar Ray Robin­­son, Ali, Tyson. Tous ont fini leur carrière soit fauchés, soit brouillés, soit les deux. Ali n’avait plus rien après Berbick et Holmes. Pour commen­­cer, pourquoi avoir accepté ces combats ? Plus rien. C’est un crime qu’il ait été auto­­risé à combattre à la base. Une commis­­sion médi­­cale lui a signé une auto­­ri­­sa­­tion dans l’état où il rési­­dait ? Que nenni. Un crime. Et vous savez quoi, il a eu de la chance au final. Cet octroi de licence qui lui a valu des millions ? Ali a eu de la chance. Sans ce deal il était fichu. À l’échelle du pays, notre bilan avec ces mecs est moche. Regar­­dez tous ceux qui boxent encore. Où est-ce qu’ils finissent ? J’es­­père simple­­ment qu’a­­près Marquez, Pacquiao ne se bles­­sera pas sérieu­­se­­ment lors de son prochain combat. Ou celui d’après. Je veux dire, il est plus qu’à une défaite par K.O de deve­­nir un nom de plus, juste un trem­­plin pour le prochain à gravir les marches du succès. Après tout ce qu’il a fait pour ce sport ? Je veux dire, c’est vrai­­ment dégueu. — Peut-il s’ar­­rê­­ter ? insis­­tais-je — Jamais, jamais, jamais, jamais. — Peut-il faire son retour après ce knockout contre Marquez ? — Qui sait ? Vous avez vu ce qui est arrivé à Pacquiao après qu’il s’est fait mettre à terre par Marquez. Fred­­die Roach le croyait mort. Il n’était pas mort, mais ils conti­­nue­­ront jusqu’à le vider de son sang. Reve­­nir après une défaite pareille et combattre contre un jeunot dur à cuire comme [Bran­­don] Rios ? C’est un choix dange­­reux. Pas pour n’im­­porte qui bien sûr, mais pour Manny oui. Mais quoi qu’il en soit il ne peut jamais s’ar­­rê­­ter de combattre. Ils ne peuvent jamais. Trop de factures et de dépenses. Leur train de vie les détruit autant que n’im­­porte quel adver­­saire. Et tous ceux qui ont la main dans la poche de Pacquiao savent qu’il ne peut pas s’échap­­per. Vous savez, pour eux, plus la dette est impor­­tante mieux c’est. Il doit conti­­nuer — Quelles dépenses ? — Je vous le demande, ironisa-t-il, par quoi commen­­cer ? — De ce que j’ai entendu ? Les taxes ? Les campagnes élec­­to­­rales ? Les femmes ? La campagne élec­­to­­rale de Jinkee ? Les paris… — Vous avez oublié l’Église, me coupa Leon dans une plainte. Vous n’ima­­gi­­nez même pas la dîme qui va dans leurs caisses main­­te­­nant qu’il essaye de se reprendre en main. Tout le monde a la main tendue. Manny sait dire non à personne. L’en­­tou­­rage. Les œuvres de charité. Les procès. Les taxes. L’élec­­tion prési­­den­­tielle aux Philip­­pines arrive bien­­tôt, putain. Sérieu­­se­­ment. Toutes ces taxes sur sa propriété de Los Angeles plus tout ce qu’il y a aux Philip­­pines. Il a embau­­ché des gens exprès pour dire non à ceux qui viennent vers lui pour faire l’au­­mône. Pourquoi vous croyez qu’il doit conti­­nuer à emprun­­ter de l’argent à Bob Arum ? Toutes ces énormes reve­­nus avec le pay-per-view et il doit quand même emprun­­ter de l’argent ? La boxe c’est juste un… sport pitoyable. » Et c’était avant le Typhon Haiyan. Combien de mains seront tendues à présent, et comment peut-il refu­­ser d’ap­­por­­ter son aide ? Pacquiao a fait une « décla­­ra­­tion au peuple », annonçant qu’il « enverra de l’aide à ceux qui en ont le plus besoin », et son conseiller Michael Koncz de confir­­mer à l’As­­so­­cia­­ted Press : « Abso­­lu­­ment, il dédie ce combat aux victimes de la catas­­trophe. » Peut-être que si Pacquiao mour­­rait sur le ring ou subis­­sait des dommages perma­­nents, à se battre pour son peuple, il fini­­rait encore plus bankable. Avant cela, son statut de martyr pour­­rait être la justi­­fi­­ca­­tion la plus pratique pour expliquer tous les débris sordides qui enve­­loppent son héri­­tage persis­­tant.

Pacman, l’argent ou la gloire

Pacquiao est le quatrième enfant d’une famille de six. Né le 17 décembre 1978 à Kiba­­wae, dans la province de Bukid­­non, au Phili­­pinnes, il fugua en étant jeune le jour où il réalisa que leur exis­­tence était deve­­nue si misé­­rable que leur père avait fini par véri­­ta­­ble­­ment manger le chien de la famille. Il vécut dans la rue, dormant souvent dans une boîte en carton, et vendant des donuts à cinq centimes pièce pour survivre. À l’âge de 14 ans il migra vers Manille, et conti­­nua sa lutte contre la pauvreté en se tour­­nant vers la boxe. Sa carrière amateur était solide : 60 victoires pour 4 défaites. Après la mort d’un ami proche, un cama­­rade boxeur, Pacquiao, alors âgé de 16 ans, encore sous la barre des 1m50 et trop léger de quelques kilos pour espé­­rer concou­­rir en tant que profes­­sion­­nel, est quand même devenu pro. Pour atteindre ses 47,7 kilos de poids mouche, Pacquiao confia plus tard avoir caché des poids dans ses poches lors de la pesée. Une dizaine d’an­­nées plus tard il débarquait enfin en Amérique. Le 15 novembre 2003, il mit K.O Marco Anto­­nio Barrera, plus tard nommé au Hall of Fame, au 11e round, annonçant l’une des décen­­nies les plus mythiques de l’his­­toire de la boxe. Au cours des 20 combats qui suivirent, Pacquiao accu­­mula 10 titres de cham­­pion du monde et devint le premier homme à jamais rempor­­ter huit caté­­go­­ries, de poids mouche jusqu’à poids moyen junior. Il envoya au tapis à deux reprises la légende Mexi­­caine Erik Morales, compensa une égalité contre Marquez après deux victoires, renvoya Oscar De La Hoya sur son tabou­­ret, pulvé­­risa Ricky Hatton en deux rounds, grimpa encore plus l’échelle de poids jusqu’à soumettre Miguel Cotto, envoya Anto­­nia Marga­­rito à l’hô­­pi­­tal avec une arcade sour­­ci­­lière frac­­tu­­rée, puis se débar­­rassa encore une fois de Shane Mosley et de Marquez. Sa remarquable série se termina en été 2012, avec une défaite haute­­ment contro­­ver­­sée contre Timo­­thy Brad­­ley. Malgré près de 200 millions de gains au cours de sa brillante carrière, Pacquiao a toujours perdu beau­­coup d’argent. Dans Pacman, une biogra­­phie parue en 2010 et écrite par Gary Andrew Poole, l’écri­­vain raconte comment l’argent des contrats de Pacquiao était divisé : après une part de 20 % pour son mana­­ger, son entraî­­neur Fred­­die Roach empo­­chait 10 %, tandis que son prépa­­ra­­teur physique Alex Ariza avait lui aussi droit à quelques points de plus. À comp­­ter aussi les dépenses de camp d’en­­trai­­ne­­ment, les impôts aux États-Unis et aux Philip­­pines, et les récla­­ma­­tions de son inta­­ris­­sable entou­­rage, qui ne s’ar­­rê­­tait de gran­­dir. D’après un article de Greg Bishop, paru en 2009 dans le New York Times, « l’équipe de Pacquiao a perfec­­tionné l’art du dysfonc­­tion­­ne­­ment. Son entou­­rage est composé d’en­­traî­­neurs, d’as­­sis­­tants des entraî­­neurs, de conseillers, d’as­­sis­­tants des conseillers, de cuisi­­niers, de plon­­geurs, de laveurs de voiture, de publi­­cistes, d’hommes à tout faire et d’agents de sécu­­rité ». À chaque combat, Pacquiao dépen­­sait égale­­ment des centaines de milliers de dollars pour faire amener son entou­­rage à Las Vegas, ache­­ter les billets d’avion, couvrir les frais d’hô­­tel et four­­nir de l’argent de poche. Dans son article du Times, Michael Koncz iden­­ti­­fia le talon d’Achille de Pacquiao : « Si quelque chose doit mener Pacquiao à sa perte, ce sera sa bonté et sa géné­­ro­­sité. J’ai peur que, à un moment donné, tout cela le dépasse. » En plus de sa géné­­ro­­sité, Pacquiao aurait dila­­pidé des millions dans les jeux d’argent. Et c’est sans comp­­ter son parc auto­­mo­­bile et son riche patri­­moine immo­­bi­­lier, incluant maisons et appar­­te­­ments, et un désir si intense de donner son argent aux pauvres qu’il lui a fallu embau­­cher des gens dont la seule respon­­sa­­bi­­lité est de l’ex­­cu­­ser et de l’em­­pê­­cher de verser de l’argent dans toutes les mains tendues vers lui.

The Know Out, George Bellows, 1907
The Knock Out
George Bellows, 1907

Je m’en­­vo­­lai vers Hous­­ton pour m’en­­tre­­te­­nir avec George Fore­­man, une des rares réus­­sites de la boxe. Quel était le secret de George Fore­­man ? Après le succès de son barbe­­cue éponyme (le Times avait informé en 1999 que le George Fore­­man Grill lui avait déjà rapporté plus de 150 millions de dollars) et un second règne en tant que cham­­pion poids lourds, Forman vaudrait aujourd’­­hui presque un quart de milliards de dollars. Et pour­­tant, avant le début de l’in­­ter­­view, le fils de George, George V, me demanda avec une bien­­veillante circons­­pec­­tion de bien vouloir éviter les ques­­tions déli­­cates concer­­nant les dates ou les noms. « Sa tête va bien, me rassura George V avec un sourire, papa se fait un peu vieux c’est tout. » Le père de George V s’ap­­pro­­cha alors avec une majes­­tueuse noncha­­lance dans le salon, dans son costume gris et ses Crocs. Son sourire de publi­­cité rayon­­nait de cour­­toi­­sie, jusqu’à ce qu’il soit éclipsé par de soudains tracas : « — Je vous en prie, juste une chose, me faites pas trop remon­­ter dans mes souve­­nirs. Je n’aime pas qu’on me rappelle que mes meilleurs combats se sont passés il y a 40 ans. — Pourquoi êtes-vous l’un des seuls à avoir eu une fin heureuse dans ce sport ? lui deman­­dais-je. — La boxe est le premier sport dans l’es­­prit d’un homme, dit-il en souriant, être cham­­pion comp­­tait plus que tout à mes yeux. Pendant un instant vous êtes debout. Vous êtes célèbre. Vous êtes riche. Puis vous perdez. Vous perdez un combat de boxe et c’est la chute. Vous tombez dans un trou et il n’y a pas grand-chose pour vous aider à sortir de ce trou. Puis vous frôlez cette pensée : “J’en ai plus rien à faire de la vie.” Je sais ce qu’est le succès et ce qu’est la défaite, et mon succès aura été de courte durée. Certains d’entre nous avaient des tas de richesses, mais ça ne veut pas dire qu’on a trouvé un semblant de bonheur. Il y a une certaine soli­­tude à être un cham­­pion poids lourds. — Je sais que vous avez eu un passé diffi­­cile. — Quel boxeur n’en a pas eu ? répon­­dit-il en rica­­nant. » George avait raison. C’était un sport de pauvres. La boxe n’avait pas de classe moyenne. C’est soit être million­­naire ou jongler entre les emplois. Quelle que soit la somme pour laquelle un boxeur accepte de combattre, aucun contrat spor­­tif ne suinte autant d’argent plus vite que dans la boxe. Don King avait pour habi­­tude de deman­­der à la plupart de ses boxeurs de signer de faux contrats. Et ils signaient leur arrêt de mort. Ces mêmes boxeurs accep­­te­­raient allè­­gre­­ment l’offre de King de 10 000 dollars en cash dans l’im­­mé­­diat plutôt que des millions dans une semaine. La plupart des boxeurs doivent conti­­nuer jusqu’à ce qu’ils soient dépouillés. Alors, lorsqu’ils n’ont plus rien, aucun endroit où aller, ils retournent simple­­ment d’où ils viennent : de nulle part. Ce n’est pas par hasard que Donald Trump donne son nom à n’im­­porte quoi. En réalité, son obses­­sion trahit son inquié­­tude à propos du désert de son héri­­tage. Qui d’autre nomme­­rait quelque chose en son honneur ? Que ressen­­tir dans une telle société ? Qu’a accom­­pli Trump exac­­te­­ment qui puisse lui permettre d’ins­­pi­­rer les géné­­ra­­tions futures à asso­­cier son nom à quoi que ce soit ? C’est parce qu’au-delà de sa valeur finan­­cière, Trump n’ins­­pire rien d’autre.

La meilleure façon de rempor­­ter un combat est de se deman­­der : « Qui est-ce que je préfé­­re­­rais être ? »

C’est la même chose pour les boxeurs. La valeur de leur héri­­tage n’est pas simple­­ment déter­­mi­­née par ce qu’ils ont ; on se souvient des grands pour ce qu’ils ont donné de leur personne. C’est la majeure diffé­­rence entre Pacquiao et Maywea­­ther. Il aura beau surpas­­ser Pacquiao finan­­ciè­­re­­ment, Maywea­­ther ne pourra jamais ache­­ter le fait que, dans l’his­­toire, aucun autre cham­­pion n’aura été aussi enthou­­siaste à l’idée d’un combat. Maywea­­ther lais­­sera derrière lui l’image d’un des plus formi­­dables boxeurs de l’his­­toire, mais avant d’avoir mis les pieds sur le ring. Et aucun des échecs bien docu­­men­­tés de Pacquiao ne pourra éclip­­ser le fait qu’il ait risqué et, fina­­le­­ment, aban­­donné sa vie entre les cordes. Comme l’a un jour dit Max Kell­­man, présen­­ta­­teur sur HBO, la meilleure façon de rempor­­ter un combat est de se deman­­der : « Qui est-ce que je préfé­­re­­rais être ? » À cette heure, Pacquiao et Maywea­­ther auraient déjà dû s’af­­fron­­ter à trois reprises, des combats aussi célèbres que ceux oppo­­sant Frazier et Ali ou Sugar Ray Leonard et Marvin Hagler. Pour les fans de sport en géné­­ral, depuis la retraite de Tyson, aucun combat de boxe n’a été plus attendu que Pacquiao contre Maywea­­ther. Pour les amateurs de boxe, par bien des aspects, leurs carrières respec­­tives s’ap­­pa­­rentent aux deux facettes oppo­­sées de Tyson. Le style impi­­toyable de Pacquiao rappelle plus que tout le Tyson pré-prison, et le génie promo­­tion­­nel de Maywea­­ther n’a rien à envier au Tyson post-prison. Est-ce encore possible ? Les deux pour­­raient-ils encore s’af­­fron­­ter ? Et, plus impor­­tant, devraient-ils s’af­­fron­­ter ? La dernière victoire de Maywea­­ther contre son Némé­­sis est telle que, pour le moment, ce n’est pas une néces­­sité pour lui. Sa carrière a l’air d’avan­­cer tranquille­­ment, lui permet­­tant d’em­­po­­cher des gains d’un demi-million de dollars avant que son contrat avec Show­­time n’ar­­rive à son terme. Il devrait néan­­moins garder à l’es­­prit que Tyson a vite fait de flam­­ber bien plus d’argent que lui n’en a gagné. L’ave­­nir de Pacquiao, en revanche, reste plus incer­­tain. Son présent quant à lui se résume à d’in­­nom­­brables factures à payer. Le prochain combat de Pacquiao contre Bran­­don Rios, prévu pour le 24 novembre de la même année, juste avant son 35e anni­­ver­­saire, allait offrir d’in­­té­­res­­sants paral­­lèles avec les cham­­pions du passé. Joe Louis avait 37 ans lorsqu’il affronta Rocky Marciano. Ali avait quelques années de moins lorsqu’il se mesura à George Fore­­man, et un an de plus face à Leon Spike. Tyson avait lui aussi un an de plus lorsqu’il affronta Lennox Lewis. Roy Jones Jr. avait le même âge que lui lorsque sa carrière prit un triste nouveau tour­­nant, après sa défaite reten­­tis­­sante au second round à son deuxième match contre Anto­­nia Carver. « Tu as des excuses pour ce soir Roy ? » avait si bien répondu Tarver à l’ar­­bitre, lorsque ce dernier s’enquit de ses ques­­tions avant le combat. Six minutes plus tard, un Roy sonné se voyait poin­­ter une lampe dans les yeux par un méde­­cin pour déter­­mi­­ner si oui ou non il fallait l’en­­voyer à l’hô­­pi­­tal. Il s’agit là des paral­­lèles entre Pacquiao et les fantômes des légendes de la boxe sur le ring. Mais les simi­­la­­ri­­tés sont infi­­ni­­ment plus corro­­sives en ce qui concerne l’ex­­té­­rieur du ring. Louis, toujours enlisé dans la dette à cause des impôts, passa la fin de sa vie habillé d’un chapeau de cowboy fiché à l’ar­­rière de sa tête, à travailler comme hôte à l’ac­­cueil du Caesar’s Palace. Sonny Liston décéda dans les envi­­rons, seul, une semaine de jour­­naux et de lait tourné empi­­lée devant sa porte. Loin d’ho­­no­­rer son surnom de « Louis­­ville Lip » (la lèvre de Louis­­ville), Ali termina sa carrière à peine capable de bredouiller le moindre mot. À Phila­­del­­phie, Joe Frazier passa ses derniers jours à dormir à l’ar­­rière du bureau de son gymnase. Une fois sa carrière termi­­née, Leon Spinks s’oc­­cupa à nettoyer les toilettes du YMCA. Iran Bark­­ley finit à la rue, dormant dans un métro new-yorkais. Tandis qu’un Roy Jones Jr. vieillis­­sant et appa­­rem­­ment ruiné voya­­geait à travers le globe, combat­­tant pour le peu d’argent que son nom pouvait bien lui offrir, Arturo Gatti fut retrouvé mort, pendu à la sangle du sac à main de sa femme. Tyson, après être fina­­le­­ment parvenu à sauver quelques vestiges de solva­­bi­­lité et de bonheur domes­­tique, pour la première fois depuis avoir déclaré faillite en flam­­bant plus de 300 millions au cours de sa carrière, confia récem­­ment avoir fait une rechute. Evan­­der Holy­­field, avec une maison saisie et un véri­­table village d’en­­fants issus de multiples mères auquel subve­­nir, lutte contre la cinquan­­taine. Plus récem­­ment, Tommy Morri­­son succomba au sida à l’âge de 44 ans, la mala­­die dont il s’était perver­­se­­ment efforcé d’af­­fir­­mer ne pas être atteint.

Que reste-t-il à l’homme ?

Dix minutes après ma première rencontre avec Fred­­die Roach à Holly­­wood, en mars 2010, il mentionna avec tout le natu­­rel du monde que Pacquiao était ruiné. Tout écri­­vain spécia­­liste de la boxe finit par apprendre rapi­­de­­ment que Roach adore glis­­ser des cita­­tions juteuses, souvent suivies d’un rire idiot et d’un « mais surtout ne fais pas le con et n’écris pas ça ». Je n’étais même pas là pour enquê­­ter ou poser des ques­­tions sur Pacquiao. Mais cette cita­­tion ? C’était Pacquiao quand tout ce que Floyd Maywea­­ther pouvait faire pour expliquer ses exploits était d’ac­­cu­­ser une prise de stéroïdes. Je pensais, espé­­rais même, avoir mal entendu. Étant donné l’éten­­due des dégâts que la boxe avait infli­­gée à la santé de Roach (il avait déjà vécu plusieurs années avec le syndrome de Parkin­­son à ce moment), il n’est pas toujours facile de discer­­ner sa voix fluette par-dessus le vacarme de la salle. Je me disais que, peut-être, il faisait réfé­­rence à une ancienne bles­­sure de Pacquiao – sa main était « ruinée », ou ses côtes – mais à en juger par l’ex­­pres­­sion affli­­gée de Roach, je savais que j’avais bien entendu. Le proba­­ble­­ment plus grand boxeur de cette ère, toujours au sommet de sa forme, était fauché.

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Both Members of This Club
George Bellows, 1909

Virgil Hill, ancien cham­­pion poids lourds-légers et poids-lourds de la WBA, entra dans la salle. Proche de la cinquan­­taine, il avait toujours l’air en forme. Roach affirma alors que Virgil s’en­­traî­­nait pour son propre come­­back. « Il est fauché lui aussi ? » deman­­dais-je. Pour quelle autre raison voudrait-il conti­­nuer à combattre ? Roach haussa les épaules. Je soutins son regard pendant une seconde, avant qu’il ne soit inter­­­rompu par une famille, une parmi le flot constant de fans qui inon­­dait la salle, en quête d’un auto­­graphe et d’une photo. À l’époque, la renom­­mée de Pacquiao, et celle de Roach par exten­­sion, était telle­­ment prodi­­gieuse que Roach lui-même déve­­lop­­pait son émis­­sion de télé­­réa­­lité pour HBO. La foule atten­­dait pendant des heures dans le parking, satis­­faite rien que d’aper­­ce­­voir la Mercedes noire lustrée de Pacquiao se frayer un chemin vers la sortie. Un service entier de sécu­­rité était déployé pour l’ai­­der à navi­­guer devant les fans du Wild Card pour ses sessions d’en­­trai­­ne­­ment. Il était rare de ne pas voir de célé­­bri­­tés ou d’équipes de télé­­vi­­sion près du gymnase, à l’af­­fût d’un peu d’ac­­tion. Pratique­­ment chaque profil et histoire rédigé à propos de Pacquiao saluait sa diffé­­rence, ce qu’il avait, et ce qu’il pouvait encore accom­­plir. Il pouvait être plus qu’un cham­­pion. Il était déjà plus. Il était une icône pour un pays entier, un acteur, un joueur de basket, un chan­­teur, un poli­­ti­­cien élu à la fonc­­tion publique par un raz-de-marée élec­­to­­ral. Deve­­nir président des Philip­­pines n’était pas impos­­sible. Pour­­tant peu étaient ceux qui en mention­­naient le prix, ce qui lui manquait, ou ce qu’il perdait. Les gens ne voulaient pas voir ces histoires asso­­ciés à un heureux conte comme celui de Pacquiao, celui d’un homme parti de rien qui a fait fortune. Ces dernières années, les boxeurs de Roach avaient enchaîné un nombre stupé­­fiant de victoires, amenant Roach lui-même à deve­­nir, comme l’avait annoncé l’at­­ta­­ché de presse de son mémoire, « le blanc le plus célèbres des Philip­­pines ». Les cham­­pions du monde faisaient la queue pour s’en­­traî­­ner avec lui, chan­­ter ses louanges, et embarquer dans le train du profit. Et même si Roach adorait l’ac­­tion et l’at­­ten­­tion, les gens appré­­ciaient l’ex­­tra­or­­di­­naire humi­­lité et géné­­ro­­sité dont il faisait preuve avec sa bonne chance. J’avais l’in­­tui­­tion que cette géné­­reuse carac­­té­­ris­­tique de Roach trahis­­sait chez lui un trait de person­­na­­lité peu commun, d’au­­tant plus dans le monde de la boxe : Roach était le premier à avouer à ses boxeurs qu’il igno­­rait combien de temps les choses pour­­raient bien durer. Ce qui était sûr, c’était qu’en atten­­dant ils s’amu­­saient. Malgré tout, je me deman­­dais si les choses chan­­ge­­raient une fois que Pacquiao aurait abusé du spec­­tacle. « Il est vrai­­ment fauché ? » deman­­dais-je à nouveau. Lorsqu’il réalisa que quelques personnes avaient entendu la confi­­dence qu’il m’avait faite, Roach baissa d’un ton. « Aucun doute. Ces chèques sont répar­­tis pour des tas de raisons et il conti­­nue à vivre comme si chaque centime lui appar­­te­­nait malgré ça et les taxes. » J’es­­sayai de trai­­ter les préten­­dus gains de Pacquiao compa­­rés aux sommes qu’il aurait dû obte­­nir. Au cours des deux dernières années il avait démoli De La Hoya, Ricky Hatton et Miguel Cotto. Tous repré­­sen­­taient des payes à huit chiffres et promet­­taient des payes encore plus impor­­tantes lors de son prochain combat. La boxe n’avait pas vu ça depuis l’apo­­gée du règne de la terreur de Tyson. Quelques temps après, selon les chiffres enre­­gis­­trés par Pacquiao en tant que membre de la Chambre des repré­­sen­­tants des Philip­­pines, il valait 1,35 milliards de pesos philip­­pins (soit envi­­ron 31 millions de dollars). Moins de 20 % de ce qu’il avait gagné en 2009. Où avait disparu le reste de l’argent ? Entre-temps, profi­­tant de son statut de boxeur le plus appré­­cié et le plus grand du monde depuis Moham­­med Ali, il aurait gagné selon Forbes au moins 50 millions de plus. Et quel en est le prix ? Combien lui reste-t-il ? Avance rapide sur la vie actuelle de Pacquiao. Des défaites consé­­cu­­tives. Un camp d’en­­traî­­ne­­ment de plus pour se prépa­­rer à affron­­ter un autre adver­­saire, plus jeune et dange­­reux, et avec une pers­­pec­­tive encore plus menaçante et inex­­pri­­mée planant au-dessus de lui : ça pour­­rait être la fin. Même s’il n’est pas cuit, ses beaux jours sont sans doute derrière lui, son poten­­tiel de revenu pratique­­ment forcé de chuter dras­­tique­­ment. Et que lui reste-t-il de toute façon ? Un frag­­ment ? Ou fait-il juste partie d’un système pyra­­mi­­dal ? Aussi ahuris­­sant puisse être le CV cultivé par Pacquiao – sans doute assez pour égaler Maywea­­ther aux yeux de beau­­coup de gens – il en a payé bien plus sérieu­­se­­ment le prix, et les dettes ne sont pas encore assu­­rées de ne pas s’ac­­cu­­mu­­ler. « — Est-ce un sport de soli­­taire ? Je ques­­tion­­nai Fred­­die Roach quelques mois plus tôt. — Ouais, répon­­dit-il en me foudroyant du regard. — C’est le commun de tous les boxeurs de se retrou­­ver seul ? — C’est plutôt ça. Oui. Vous savez, tant que vous gagnez vous avez du soutien, mais une fois que c’est terminé ? Tout le monde se casse. Le truc, c’est que ma mère a été très honnête avec moi. Quand ça va bien les choses sont forcées de retom­­ber. C’était la réalité. Ça m’a frappé. C’était la réalité. — Si les choses allaient vrai­­ment mal avec Bran­­don Rios, êtes-vous prêt à dire à Pacquiao que vous voulez le voir prendre sa retraite ? » Roach baissa la tête, le regard perdu à travers sa salle, fixant sur le mur les photos de ses boxeurs, les miroirs de l’autre côté du ring, et les sacs suspen­­dus près de son bureau. « Dans ce sport, on prend sa retraite quand on est prêt », dit-il en haus­­sant les épaules, portant d’une main trem­­blante une tasse de café jusqu’à ses lèvres. Après que sa propre carrière a pris fin, alors qu’il ne gagnait pas plus de 7 500 dollars pour un combat, il se recon­­ver­­tit en commis et en démar­­cheur avant de faire son retour dans le monde de la boxe en tant qu’en­­traî­­neur.

Ce qu’il savait demeura un mystère. La signi­­fi­­ca­­tion de cette phrase, comme dans la boxe en géné­­ral, restait en suspens.

« — On ne prend pas sa retraite quand quelqu’un nous le demande. Quand Eddie Futch m’avait demandé de démis­­sion­­ner, j’avais répondu : “Et pourquoi le vieux me demande ça ? C’est lui qui doit démis­­sion­­ner.” Je m’étais énervé. Et, vous voyez, je m’en suis pris à mon mentor, mon idole, le meilleur gars que j’ai jamais rencon­­tré dans ma vie. Mais le fait est que je me sentais frus­­tré. J’avais mis tout ce que j’avais dans ce sport. Je ne savais rien faire d’autre. La boxe, j’avais tout mis dedans, et j’en avais rien retiré. Et voilà qu’à 27 ans, il me deman­­dait de prendre ma retraite. Et moi de pleu­­rer dans son bureau en pensant : “Qu’est-ce que je vais bien pouvoir foutre de ma vie ?” J’ai fait cinq combats après ça. Tout seul. J’en ai perdu quatre sur les cinq… alors il avait raison. — Vous avez vu venir ce jour ? lui deman­­dais-je. Lorsqu’un boxeur de l’en­­ver­­gure de Pacquiao entre dans votre gymnase pour la première fois et vous demande de l’en­­traî­­ner. Vous pensez à ce qu’ils vont deve­­nir ? — J’étais un entraî­­neur telle­­ment en veine à l’époque. J’avais aucune défaite, je devais avoir quelque chose comme 26 victoires et une défaite. » Je réflé­­chis un instant. « — Et main­­te­­nant vos trois grands boxeurs, Amir Khan, Julio Caesar Chavez Jr. et Pacquiao ont tous essuyé des défaites écra­­santes. Khan et Chavez Jr. sont partis après les leurs. Que se passera-t-il après Pacquiao ? — Sur 10 personnes j’ai demandé à huit de se reti­­rer en milieu de carrière. Ou peut-être pas au milieu, mais pendant leur carrière. Je n’ai pas envie que quelqu’un finisse comme moi, avec une mala­­die à laquelle je dois être confronté tous les jours de ma vie. Un seul boxeur m’a écouté. Tous les autres m’ont soit dit “d’al­­ler me faire foutre”ou “je trou­­ve­­rai un autre entraî­­neur pour conti­­nuer”. Moi je répon­­dais “oui, fais donc ça”. Si je crois qu’ils devraient s’ar­­rê­­ter, je refuse de les entraî­­ner. — Dur d’ima­­gi­­ner cette salle sans que Pacquiao fasse partie du décor. — Main­­te­­nant, ils disent : “J’ai lu ça dans Ring Maga­­zine, qui est in et qui est out”. Et moi je suis out, avoua Roach. Quelques titres perdus, vos meilleurs gars se font un peu vieux ou avancent un peu trop dans leur carrière, ou sont en déca­­dence, et vous vous essayez de recons­­truire ceux qui arrivent, bien sûr. Mais je fais toujours de mon mieux. Ils disent que je suis out main­­te­­nant mais je fais du mieux que je peux pour déve­­lop­­per tout le poten­­tiel de mes boxeurs. C’est comme ça que ça marche, vous voyez. C’est la vie. » « Le temps est un vandale », a écrit un jour Jimmy Cannon. Joe Louis était son héros, et il était là lorsque son héros prit sa retraite, battu par Rocky Marciano. Louis était le héros d’Ali et, en 1980, le héros d’Ali débarqua au Caesar’s Palace, poussé dans son fauteuil roulant, pour voir l’an­­cien spar­­ring-part­­ner d’Ali, Larry Holmes, le tabas­­ser jusqu’à ce que son entraî­­neur, dans un élan de misé­­ri­­corde, n’ar­­rête le massacre. Huit années plus tard, en 1988, alors que Tyson combat­­tait un Holmes usé par l’âge, Ali, le héros d’en­­fance de Tyson, était là pour lui souf­­fler à l’oreille : « Bats-le pour moi. » Et il le battait, l’en­­voyant au tapis en quatre rounds. Dix-sept ans après, le 11 juin 2005, deux ans suivant sa décla­­ra­­tion de faillite, Tyson, alors âgé de 39 ans, affron­­tait Kevin McBride, compa­­gnon encore inconnu. Au septième round, il se retira sur son tabou­­ret et du monde de la boxe. Et les événe­­ments s’en­­chaînent ainsi. Le 24 novembre, le jour de son combat contre Rios, Pacquiao, ce légen­­daire cham­­pion déchu de notre ère, devait lui aussi faire face à son destin. « On sait quand c’est la fin », écri­­vit Canon à propos de Louis. « On le sait en premier. On comprend mieux que quiconque ce qui nous arrive. C’est toi qui prends les coups. Tu partages tout le reste avec la foule mais pas les coups. On n’a pas de complice pour endu­­rer la douleur. » Après la signa­­ture d’un contrat avec Nike, pour une inex­­pli­­cable déci­­sion marke­­ting, Pacquiao se bala­­dait souvent en camp d’en­­traî­­ne­­ment avec un t-shirt indiquant : « Manny knows. » Ce qu’il savait demeura un mystère. La signi­­fi­­ca­­tion de cette phrase, comme dans la boxe en géné­­ral, restait en suspens. Je doute même que, à l’heure qu’il est, les millions de fans de Pacquiao à travers le monde aient envie savoir, aussi impé­­rieuse soit la ques­­tion, ce qu’il en est de sa carrière et de sa profes­­sion. La ques­­tion est en elle-même plutôt évidente, et c’est avec récur­­rence que les plus grands boxeurs doivent y répondre, sur et en dehors du ring : Que lui reste-t-il ?


Traduit de l’an­­glais par Mehdi Chau­­vot d’après l’ar­­ticle « Requiem for a Welter­­weight », paru dans SB Nation. Couver­­ture : Club Night, 1907, par George Bellows.

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