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par Camille Hamet | 18 décembre 2017

Une usine du futur

D’après le maga­zine d’af­faires améri­cain Fast Company, Amazon est « l’en­tre­prise la plus inno­vante du monde de 2017 ». Pour comprendre pourquoi, « il faut regar­der au-delà de des chiffres de vente (100 milliards de dollars en 2015) et du cours des actions en Bourse (dont la valeur a augmenté de plus de 300 % ces cinq dernières années), et consi­dé­rer les trois initia­tives qui dirigent Amazon aujourd’­hui : Prime, le programme d’af­fi­lia­tion à 99 dollars par an, qui est en pleine expan­sion ; une incur­sion dans le monde physique avec des maga­sins, ce à quoi l’en­tre­prise a long­temps résisté ; et une refonte de la logis­tique incar­née par son nouveau centre de distri­bu­tion, qui est situé à une heure de Seat­tle et où des robots high-tech travaillent aux côtés des travailleurs humains comme comme dans une usine du futur. »

Amazon One, l’un des 40 avions Amazon qui doivent arri­ver dans les deux ans
Crédits : Amazon

Avec Prime, les clients d’Ama­zon disposent d’un service de livrai­son gratuit en une ou deux jour­nées, mais aussi d’un flori­lège de conte­nus – de la vidéo, des jeux, des livres numé­riques et de la musique –, ainsi que d’une solu­tion de stockage pour leurs photos. Il s’agit pour l’en­tre­prise de fidé­li­ser ses clients, mais aussi de les détour­ner de certains de ses concur­rents. Aussi son service de vidéo en ligne, Prime Video, a-t-il été étendu à 200 pays, dont la France, en décembre 2016, pour défier Netflix à l’échelle mondiale.

Toujours en décembre 2016, Amazon ouvrait son premier maga­sin alimen­taire à Seat­tle, où se trouve égale­ment son siège social. Un maga­sin de 170 m2, aux anti­podes des entre­pôts de distri­bu­tion gigan­tesques qui carac­té­risent l’en­tre­prise. Et un maga­sin sans caisses. Donc sans file d’at­tente, ni règle­ment sur place. Pour y accé­der, il faut possé­der un compte Amazon, avoir télé­chargé l’ap­pli­ca­tion Amazon Go, et scan­ner son smart­phone à son arri­vée afin de s’iden­ti­fier. On peut ensuite choi­sir ses produits et les empor­ter libre­ment – des capteurs intel­li­gents permettent à Amazon de détec­ter auto­ma­tique­ment quels produits sont empor­tés ou bien au contraire repo­sés sur l’éta­gère. Seuls les premiers sont ajou­tés au panier virtuel du client de l’en­tre­prise, qui reçoit son ticket de caisse par e-mail peu de temps après.

C’est donc à une heure de route de ce maga­sin du futur que se trouve le centre de distri­bu­tion du futur. Cons­truit à côté d’une base mili­taire dans la ville de DuPont, il se fait remarquer par la valse infi­nie des camions qui y chargent et déchargent des produits. Ces derniers défilent sur un tapis roulant pour être numé­ri­sés et photo­gra­phiés sous tous les angles. Ils sont ensuite triés par des algo­rithmes en fonc­tion de leur genre, de leur taille, ou encore de leur poids. Puis ils sont remorqués, parfois par des véhi­cules auto­nomes. Certains d’entre eux sont si lourds que le centre de distri­bu­tion de DuPont dispose d’un robot capable de soule­ver une voiture. Il opère aux côtés de robots moins impres­sion­nants, mais tout aussi effi­caces : les robots de la start-up Kiva Systems, rache­tée en mai 2012 par Amazon pour 777 millions de dollars. Au total, l’en­tre­prise, qui emploie un demi-million d’êtres humains dans le monde, utili­se­rait aujourd’­hui 75 000 robots dans ses entre­pôts.

Amazon Go, les futurs maga­sins Amazon
Crédits : Amazon

Celui de DuPont pour­rait d’ailleurs être détrôné dans le futu­risme. Amazon, qui a déjà effec­tué des livrai­sons par drone, a en effet déposé un brevet pour un système d’en­tre­pôts volants. Le docu­ment en ques­tion propose de stocker les produits dans des diri­geables, à une alti­tude de 13 000 mètres, et de dépla­cer ces derniers en fonc­tion de l’offre et de la demande. Ils pour­raient par exemple se rappro­cher de la Terre afin de servir de panneaux publi­ci­taires et de permettre aux drones une livrai­son plus rapide. Des navettes volantes entre les diri­geables et les drones sont égale­ment envi­sa­gées, pour pouvoir couvrir un terri­toire plus vaste.

Les Amabots

Le temps où Amazon, qui a été créée par Jeff Bezos en juillet 1994, n’était qu’un site de commerce en ligne spécia­lisé dans la vente de livres semble bien loin. En l’es­pace d’une ving­taine d’an­nées, et malgré des débuts diffi­ciles, Amazon est devenu un géant des nouvelles tech­no­lo­gies au même titre que Google, Face­book, IBM ou encore Micro­soft. Ces cinq entre­prises ont d’ailleurs annoncé, le 28 septembre 2016, leur parte­na­riat « pour l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle au béné­fice des citoyens et de la société ».

Celui-ci prend la forme d’une orga­ni­sa­tion à but non lucra­tif qui « mènera des recherches, recom­man­dera de bonnes pratiques, et publiera les résul­tats de ces recherches sous une licence ouverte ». « Comme Apple, l’en­tre­prise connaît un tel succès qu’elle doit réin­ves­tir une partie de ses scan­da­leux profits et se réin­ven­ter conti­nuel­le­ment », analyse aujourd’­hui le maga­zine écono­mique améri­cain Forbes. « Les ventes d’Ama­zon au deuxième trimestre 2017 ont augmenté de 25 % à 38 milliards de dollars. Cela fait suite à la hausse de 23 % du premier trimestre à 35,7 milliards de dollars et au quatrième trimestre de l’an dernier à 43,7 milliards de dollars. Oui, les consom­ma­teurs achètent beau­coup de choses en ligne. » En parti­cu­lier lors du Black Friday, jour­née de promo­tions spéciales qui cette année a eu lieu le 24 novembre. Le cours en Bourse d’Ama­zon a alors bondi de 29,84 %, et la fortune person­nelle de Jeff Bezos, qui détient plus de 10 % du capi­tal de l’en­tre­prise, a dépassé la barre symbo­lique des 100 milliards de dollars.

Jeff Bezos, PDG d’Ama­zon
Crédits : Fifo Capi­tal

Le patron d’Ama­zon est ainsi devenu l’homme le plus riche du monde. Mais il serait égale­ment « le pire patron du monde ». C’est du moins le titre peu flat­teur que lui a octroyé la Confé­dé­ra­tion syndi­cale inter­na­tio­nale (CSI) en mai 2014. « Dans les centres de distri­bu­tion d’Ama­zon, les travailleurs doivent porter des termi­naux numé­riques afin de surveiller leur moindre mouve­ment », affir­mait alors le secré­taire géné­ral de la CSI, Sharan Burrow. « Il n’y a aucun accord quant aux pauses et au rythme de travail. Il y règne une atmo­sphère de vexa­tions et les harcè­le­ments sont courants. Les sala­riés sont répri­man­dés s’ils parlent entre eux ou même s’ils s’ar­rêtent pour reprendre leur souffle. »

Des accu­sa­tions renfor­cées l’an­née suivante par la publi­ca­tion d’un article dans le New York Times. D’an­ciens employés, ainsi que des sources anonymes, y parlent d’Ama­zon comme d’une entre­prise où les uns sont exploi­tés jusqu’à l’épui­se­ment quand les autres sont renvoyés sans ména­ge­ment. « Presque tous mes collègues ont un jour pleuré à leur bureau », raconte Bo Olson. « Il y a telle­ment de turno­ver que l’on commence à consi­dé­rer les autres comme des choses inter­chan­geables », précise Amy Michaels. « On sait que demain, il y a un risque que les personnes autour de soi soient parties ou aient été virées. » Ceux qui résistent le mieux à la pres­sion sont surnom­més « les Amabots » – « les robots d’Ama­zon ».

Quant au logi­ciel interne de l’en­tre­prise qui permet à quiconque de commen­ter le travail de ses collègues, il a été baptisé Anytime Feed­back Tool et il serait au cœur de nombreux jeux d’in­trigues. « Certains employés s’ar­rangent pour dénon­cer le travail d’une même personne en même temps », explique en effet l’ar­ticle du New York Times, qui a été vive­ment critiqué par Jeff Bezos. « Cette enquête ne décrit pas l’Ama­zon que je connais ou les gens avec qui je travaille tous les jours », a-t-il assuré dans une note interne à l’en­tre­prise. « Je suis persuadé que n’im­porte qui travaille­rait dans ces condi­tions devien­drait fou. Pour ma part, je quit­te­rais une telle entre­prise. » Jeff Bezos a été défendu par certains de ses employés, tels que Nick Ciubo­ta­riu, qui a publié un long post sur le site Medium. « Je n’ai jamais été critiqué pour avoir une vie sociale en dehors d’Ama­zon », écrit-il par exemple. « Nous ne sommes pas les seuls à vouloir embau­cher des gens talen­tueux, il serait stupide de créer un envi­ron­ne­ment qui les encou­ra­ge­rait à partir. » Le patron d’Ama­zon a égale­ment été défendu par certaines person­na­li­tés améri­caines, telles que l’en­tre­pre­neur Dick Costolo, qui a dénoncé un article « sans contexte ». Ou encore l’in­ves­tis­seur Josh Elman, qui a regretté que « cet article critique une culture inno­vante et gagnante ». Jeff Bezos devrait néan­moins avoir de la peine à convaincre le reste du monde.

En Écosse, les sala­riés d’Ama­zon sont si mal payés que certains d’entre eux en ont été réduits à dormir dans des tentes à proxi­mité de leur lieu de travail. En France, l’en­tre­prise a notam­ment été accu­sée de dissi­mu­ler des acci­dents du travail subis par des ouvriers. Et très récem­ment, la direc­tion de l’en­tre­pôt de Lauwin-Planque a lancé un « jeu » inci­tant ses sala­riés à rele­ver les manque­ments aux règles de sécu­rité de leurs respon­sables pour cumu­ler les « bons points » et gagner des cadeaux. Selon la Confé­dé­ra­tion géné­rale du travail, le premier prix est un drone.

Crédits : Reuters / Robert Galbraith

Amazon Foods

Depuis qu’A­ma­zon a fait l’ac­qui­si­tion de l’en­tre­prise de distri­bu­tion de produits alimen­taires biolo­giques Whole Foods Market pour 13,7 milliards de dollars, certains se sont demandé à quoi pour­rait bien ressem­bler un « Amazon Foods ». L’agence de design Argo­de­sign a tenté de leur répondre en publiant une série de nouveaux concepts sur son site Inter­net. Et de les rassu­rer : « Alors que nous assis­tions à cette nouvelle fusion de marques, nous avons observé que la réac­tion du public a été néga­tive. Peut-être parce que nous sommes origi­naires d’Aus­tin, et que nous avons vu Whole Foods réécrire l’his­toire de l’épi­ce­rie au cours des dernières décen­nies, nous voyons les choses diffé­rem­ment. Nous voyons une oppor­tu­nité : les produits qu’ils créent ensemble pour­raient susci­ter un chan­ge­ment posi­tif dans la façon dont nous mangeons et nous vivons. »

Le premier concept de la série d’Ar­go­de­sign repose sur la présence d’un frigi­daire intel­li­gent et partagé dans votre habi­ta­tion. Ce frigi­daire s’ouvre à la fois de l’ex­té­rieur et de l’in­té­rieur. La porte exté­rieure lui permet de rece­voir les produits qu’A­ma­zon pense que vous dési­rez tandis que la porte inté­rieure vous permet de vous en servir. Vous ne payez que ce que vous consom­mez, et les produits que vous négli­gez sont redis­tri­bués à vos voisins. Mais avez-vous réel­le­ment envie de lais­ser Amazon choi­sir ce qu’il y a dans votre frigi­daire et de le rensei­gner avec autant de préci­sion sur vos habi­tudes alimen­taires ?

Amazon ne dévoile aucune statis­tique sur sa part d’éner­gie renou­ve­lable.

Le deuxième concept de la série mise sur le déve­lop­pe­ment du véhi­cule auto­nome. De moins en moins de gens possé­de­raient de voitures, et donc de plus en plus de gens auraient de la place dans leur garage. Amazon leur loue­rait donc une instal­la­tion hydro­po­nique afin de le trans­for­mer en pota­ger. Ils garde­raient une partie des récoltes, et le reste serait vendu. Le troi­sième concept vous permet d’ache­ter des plats cuisi­nés par vos voisins sans prendre le risque de vous intoxiquer en utili­sant un scan­ner capable de repé­rer aller­gènes et patho­gènes. Quant au quatrième concept, il permet à Amazon de savoir ce que, parmi ses produits, vous avez aimé – ou pas.

Il s’agit tout bonne­ment d’une poubelle scin­dée en deux. Une section suggère à l’en­tre­prise de vous livrer de nouveau le produit consommé, l’autre le lui décon­seille. « Avec ces nouveaux concepts, nous rappro­chons le système de produc­tion du consom­ma­teur », assure Argo­de­sign. « Nous chan­geons la façon dont les aliments sont distri­bués et stockés de façon à ce qu’ils restent frais, soient plus variés et moins coûteux pour les familles. Nous chan­geons la façon dont les gens achètent et consomment de la nour­ri­ture en leur permet­tant d’ache­ter au moment de l’uti­li­sa­tion, ce qui réduit le gaspillage alimen­taire et réduit l’im­pact envi­ron­ne­men­tal. » Mais la réduc­tion du gaspillage alimen­taire et de l’im­pact envi­ron­ne­men­tal est-il vrai­ment au cœur des préoc­cu­pa­tions d’Ama­zon ? Il est permis d’en douter, car si Amazon est connue pour adhé­rer à l’ac­cord de Paris sur le climat, elle ne semble pas prête à montrer l’exemple dans la lutte contre le réchauf­fe­ment et la pollu­tion.

D’après le dernier rapport de Green­peace USA, elle est bien au contraire à la traîne des autres entre­prises de la tech­no­lo­gie améri­caines – pour­tant loin d’être des modèles de vertu. L’ONG spécia­li­sée dans la protec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment lui reproche notam­ment un grave retard en matière de traça­bi­lité, de design et de trans­pa­rence. Amazon ne dévoile aucune statis­tique sur le recy­clage de ses produits ou sa part d’éner­gie renou­ve­lable. Quant à sa chaîne de produc­tion, elle consomme énor­mé­ment d’élec­tri­cité. Comme le souligne un membre de Green­peace USA, Gary Cook, « les entre­prises de la tech voudraient être à la pointe de l’in­no­va­tion, mais leurs chaînes de produc­tion sont encore bloquées à la révo­lu­tion indus­trielle ». Diffi­cile, dans ces condi­tions, d’ima­gi­ner qu’elles nous préparent un avenir radieux.

Le siège futu­riste d’Ama­zon à Seat­tle
Crédits : Amazon

Couver­ture : Amazon du futur. (Justin Metz)


 

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