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par Camille Hamet | 24 juin 2018

Barbe rousse

Gal Valle­­rius menait une vie en appa­­rence tranquille dans le petit village breton de Plusquel­­lec. Il habi­­tait une petite maison flanquée d’un drapeau breton, d’un épou­­van­­tail à moineaux et d’une balançoire. Sa Twingo blanche était toujours garée devant. Rien ne distin­­guait ce tren­­te­­naire franco-israé­­lien de ses voisins, si ce n’était le fait que son épouse, Yasmin, d’ori­­gine russe, ne parlait pas le français et qu’il arbo­­rait une barbe rousse de près de trente centi­­mètres de long taillée en pointe.

Gal Valle­­rius
Crédits : Insta­­gram

Mais le 31 août 2017, alors qu’il est juste­­ment en route pour le cham­­pion­­nat du monde de barbes et de mous­­taches à Austin, au Texas, Gal Valle­­rius est arrêté par les agents de la Drugs Enfor­­ce­­ment Admi­­nis­­tra­­tion (DEA) à l’aé­­ro­­port d’At­­lanta. Car Gal Valle­­rius est en réalité un baron de la drogue du « dark web », cette sombre zone du web profond inac­­ces­­sible aux navi­­ga­­teurs tradi­­tion­­nels qui garan­­tit l’ano­­ny­­mat de ses visi­­teurs. Il ne possède pas une, mais trois maisons en Bretagne, et offi­­cie sur un site baptisé Dream Market.

Celui-ci « a été spécia­­le­­ment conçu pour faci­­li­­ter le commerce illé­­gal en assu­­rant l’ano­­ny­­mat de ses admi­­nis­­tra­­teurs, ainsi que des ache­­teurs et des vendeurs », selon la DEA. En janvier 2017, ses agents se rendent sur un forum du site et consultent un fil de discus­­sion nommé « staff offi­­ciel ». Un certain « OxyMons­­ter » y appa­­raît comme modé­­ra­­teur en chef, et il est égale­­ment vendeur sur Dream Market. Il dit pouvoir livrer des produits stupé­­fiants partout en Europe et aux États-Unis. Son profil indique 70 tran­­sac­­tions « certi­­fiées » et une note de 5 étoiles.

En obser­­vant ces tran­­sac­­tions, qui sont réali­­sées en bitcoins, les agents de la DEA se rendent compte qu’OxyMons­­ter redi­­rige la plupart de ses gains vers des comptes appar­­te­­nant à Gal Valle­­rius. Or ce dernier est très actif sur les réseaux sociaux Twit­­ter et Insta­­gram, notam­­ment à propos de sa longue barbe rousse, et les agents remarquent « de nombreuses simi­­la­­ri­­tés dans l’usage des mots et de la ponc­­tua­­tion » entre OxyMons­­ter et Gal Valle­­rius. Ils ont par exemple tous les deux l’ha­­bi­­tude de termi­­ner leurs messages par un double point d’ex­­cla­­ma­­tion.

Une fois Gal Valle­­rius arrêté, son ordi­­na­­teur portable confirme les soupçons des agents de la DEA. Ils y découvrent en effet des iden­­ti­­fiants pour se connec­­ter à Dream Market, une clé de chif­­fre­­ment nommée « OxyMons­­ter » concor­­dant avec celle rendue publique par OxyMons­­ter, « ainsi que l’équi­­valent de 500 000 dollars en bitcoins ». Puis, 50 000 euros en espèces et des stupé­­fiants sont retrou­­vés à son domi­­cile. Mais Gal Valle­­rius, s’il recon­­naît être un utili­­sa­­teur de Dream Market, conti­­nue de nier être OxyMons­­ter.

Jusqu’au jour de sa compa­­ru­­tion, le 12 juin dernier, devant un tribu­­nal fédé­­ral de Miami, où il plaide coupable, sans se dépar­­tir de son sourire. Pour­­suivi pour « conspi­­ra­­tion en vue de distri­­buer des substances contrô­­lées » et « conspi­­ra­­tion en vue de blan­­chi­­ment d’argent », il encourt deux fois vingt ans de réclu­­sion et 1,5 million de dollars d’amende. Mais l’ac­­cu­­sa­­tion et la défense se sont mis d’ac­­cord pour recom­­man­­der que les deux peines de prison soient effec­­tuées en même temps. À condi­­tion que Gal Valle­­rius colla­­bore à des enquêtes sur le marché de la drogue en ligne, y compris « sous couver­­ture ».

Crédits : Insta­­gram

Dream Market

Le marché de la drogue en ligne est une Hydre de Lerne des temps modernes. « La ferme­­ture quasi-simul­­ta­­née d’Al­­phaBay et d’Hansa en juillet 2017 a certai­­ne­­ment jeté quelques doutes chez le consom­­ma­­teur, du moins pendant quelques temps », recon­­naît Nico­­las Chris­­tin, profes­­seur de sciences de l’in­­for­­ma­­tique à l’uni­­ver­­sité Carne­­gie Mellon et spécia­­liste du dark web. « Mais, comme d’ha­­bi­­tude, des marchés qui étaient à l’époque “secon­­daires”, comme Dream Market ou, plus récem­­ment, Wall Street Market, entre autres, ont récu­­péré les clients des marchés qui avaient fermé. »

« Ces places de marchés four­­nissent prin­­ci­­pa­­le­­ment un endroit pour effec­­tuer des tran­­sac­­tions illi­­cites, étant donné leur rela­­tif anony­­mat. La plus grande partie des tran­­sac­­tions concernent des drogues récréa­­tives – canna­­bis, cocaïne et ecstasy repré­­sentent en géné­­ral du deux tiers au trois quart du chiffre d’af­­faires total – même si l’on trouve un peu de tout – des médi­­ca­­ments, des opia­­cés, parfois des armes, (encore que les ventes de ces dernières soient modestes) et pas mal de biens numé­­riques. »

Selon The Global Drug Survey, orga­­nisme basé à Londres qui analyse la consom­­ma­­tion de drogues à l’échelle plané­­taire à l’aide de sondages, de plus en plus de gens achètent des stupé­­fiants sur ces sites. Et ils sont géné­­ra­­le­­ment plus satis­­faits de la qualité de leur drogue lorsqu’elle est comman­­dée en ligne. Le marché noir virtuel donnant accès à un plus large éven­­tail de drogues que le marché noir tradi­­tion­­nel, ils sont par ailleurs plus prompts à effec­­tuer des achats multiples et à expé­­ri­­men­­ter de nouvelles substances.

Et comme le souligne David Décary-Hétu, cher­­cheur en crimi­­no­­lo­­gie de l’uni­­ver­­sité de Montréal qui a analysé les acti­­vi­­tés de 200 reven­­deurs sur le dark web pendant près de trois ans, « les reven­­deurs indiquent souvent le pays d’où ils proviennent pour encou­­ra­­ger leurs conci­­toyens à faire affaire avec eux ». Or nombre d’entre eux proviennent de France. L’Hexa­­gone a d’ailleurs ses propres plate­­formes de vente de stupé­­fiants en ligne.

Les plate­­formes illé­­gales françaises sans liens offi­­ciels entre­­tien­­draient des liens offi­­cieux.

Une de ces plate­­formes a été créée et animée pendant plusieurs mois par cinq hommes âgés de 23 à 59 ans, avant d’être déman­­te­­lée par la Direc­­tion natio­­nale du rensei­­gne­­ment et des enquêtes doua­­nières (DNRED) en mars 2017. « La plate­­forme vendait de tout – canna­­bis, cocaïne, héroïne ou MDMA – et envoyait un livreur, qui dépo­­sait la marchan­­dise à domi­­cile », confiait alors « une source proche de l’enquête » au Pari­­sien. Les ache­­teurs payaient en bitcoins et le chiffre d’af­­faires de la plate­­forme s’éle­­vait à plus de 500 000 euros.

Son prin­­ci­­pal admi­­nis­­tra­­teur était « un membre d’une famille de trafiquants bien connue à Trappes ». Il avait « des conver­­sa­­tions à conno­­ta­­tion isla­­miste » et utili­­sait un pseu­­do­­nyme proche de ceux utili­­sés dans les réseaux djiha­­distes. Lors de son arres­­ta­­tion, la police a décou­­vert chez lui deux kilos de résine de canna­­bis, de la MDMA, deux fusils à pompe, une Winches­­ter et un revol­­ver .357 Magnum. Il a tout de suite reconnu que la drogue lui appar­­te­­nait.

Mais les plate­­formes de commerce illé­­gales françaises sont parfois gérées par des person­­nages bien plus atypiques que lui.

Anou­­chka

Elle aussi déman­­te­­lée, le 12 juin dernier, par la DNRED, la plate­­forme Black Hand ne propo­­sait pas seule­­ment de la drogue. Elle four­­nis­­sait égale­­ment des armes, des faux papiers et des données bancaires volées. Selon les premiers éléments de l’enquête, plus de 3 000 personnes y étaient inscrites. Les tran­­sac­­tions s’ef­­fec­­tuaient en diverses monnaies virtuelles et les marchan­­dises étaient livrées par la poste.

Pour remon­­ter jusqu’à son prin­­ci­­pal admi­­nis­­tra­­teur, qui utili­­sait le plus souvent le pseu­­do­­nyme « Anou­­chka », les agents de la DNRED n’ont eu qu’à tirer sur le fil tressé par les erreurs et les négli­­gences de ses utili­­sa­­teurs, qui se croyaient sans doute à l’abri des regards indis­­crets. Mais cela leur a pris une année entière. Et ils ont fina­­le­­ment arrêté une femme âgée de 28 ans, incon­­nue des services de police, sans emploi et mère de deux enfants, à Arman­­tières, dans la région de Lille.

« Une femme active à ce niveau-là, c’est assez origi­­nal », concède le respon­­sable de l’opé­­ra­­tion à l’Agence France-Presse. Et contrai­­re­­ment à OxyMons­­ter, qui a travaillé pour une société spécia­­li­­sée dans les hautes tech­­no­­lo­­gies et affirme maîtri­­ser 17 langages infor­­ma­­tiques, Anou­­chka n’a pas « un profil d’in­­gé­­nieur infor­­ma­­ti­­cien geek », même si elle n’en est pas à sa première expé­­rience sur le dark Web. Elle n’a d’ailleurs pas créé Black Hand, mais simple­­ment hérité de sa gestion.

Anou­­chka devait régu­­liè­­re­­ment présen­­ter des excuses aux utili­­sa­­teurs de la plate­­forme pour un problème tech­­nique et le faisait tout aussi régu­­liè­­re­­ment sur le forum French Deep Web, son seul rival poten­­tiel. Ses messages étaient ponc­­tués de « mdr », de smileys et de « peace ». Elle n’hé­­si­­tait pour­­tant pas à se montrer vindi­­ca­­tive avec les inter­­­nautes qui osaient critiquer Black Hand, les trai­­tant de « pauvres cons » et les invi­­tant à « migrer » vers une autre plate­­forme. « Sa nous fera des vacances », écri­­vait-elle.

Grâce à Black Hand, Anou­­chka pouvait s’as­­su­­rer un complé­­ment de revenu régu­­lier de quelques centaines d’eu­­ros par mois à plusieurs dizaines de milliers par an. Elle touchait une commis­­sion de 3 à 5 % sur les tran­­sac­­tions passant par Black Hand au titre de tiers de confiance. Deux modé­­ra­­teurs étaient char­­gés de faire la chasse aux mauvais vendeurs pour elle. Ils ont eux aussi été inter­­­pel­­lés et mis en examen pour « asso­­cia­­tion de malfai­­teurs en vue de la prépa­­ra­­tion de crimes et délits punis de cinq à dix ans d’em­­pri­­son­­ne­­ment ».

La police a saisi du maté­­riel infor­­ma­­tique, plusieurs docu­­ments d’iden­­tité falsi­­fiés, 4 000 euros en espèces et l’équi­­valent de 25 000 euros en monnaies virtuelles. Mais elle a surtout pu accé­­der au contenu du serveur de Black Hand et procé­­der à la saisie massive des données qu’il conte­­nait. Celles-ci pour­­raient donner lieu à d’in­­nom­­brables enquêtes ulté­­rieures dans la mesure où les admi­­nis­­tra­­teurs des plate­­formes de commerce illé­­gales françaises sans liens offi­­ciels entre­­tien­­draient en réalité des liens offi­­cieux.

Reste à savoir qui est le prochain sur la liste de la DNRED.


Couver­­ture : Le dark­­web français. (Gaspar Noé/Getty/Ulyces)


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