par Camille Hamet | 14 août 2018

Dewayne « Lee » John­­son ne sourit pas à l’en­­tente du verdict qui lui accorde la victoire et 289 millions de dollars de dommages et inté­­rêts. L’homme de 46 ans dont la peau noire est à présent cireuse et couverte de tumé­­fac­­tions doulou­­reuses hoche la tête en silence. Justice a été faite : la Cour suprême de Cali­­for­­nie à San Fran­­cisco vient de recon­­naître, le 11 août 2018, que le cancer en phase termi­­nale dont il est atteint a été causé par l’uti­­li­­sa­­tion du Roun­­dup, l’her­­bi­­cide au glypho­­sate commer­­cia­­lisé par la firme améri­­caine Monsanto depuis 1975.

La compa­­gnie fera appel de la déci­­sion. Selon ses avocats, quarante années de recherche n’ont pas été en mesure de prou­­ver que le Roun­­dup pouvait causer le cancer chez ses utili­­sa­­teurs. Pour­­tant, Lee John­­son n’est que le premier d’une liste de milliers de personnes à clamer devant la justice améri­­caine que le produit star de l’en­­tre­­prise, parmi les plus honnies de la planète, les tue à petit feu, ou les a tués tout court. Le glas a-t-il sonné pour Monsanto ?

Ce n’est pas ce que laisse entendre Bayer, le groupe alle­­mand qui a racheté la compa­­gnie 15 jours avant le début de l’été, et dont il est permis de douter qu’il igno­­rait que le jour de Lee John­­son, et peut-être des milliers d’autres après lui, arri­­ve­­rait tôt ou tard. Mais alors, quel est son plan ?

L’image du diable

« Monsanto est mort. Vive Monsanto ! »

Voilà en somme ce qu’au­­raient pu clamer les très rares suppor­­ters du plus tris­­te­­ment célèbre des produc­­teurs de pesti­­cides et d’en­­grais de la planète à l’an­­nonce, ce jeudi 7 juin, de son rachat par la société chimique et phar­­ma­­ceu­­tique Bayer. Car si le nom même de Monsanto, visi­­ble­­ment trop lourd à porter pour sa nouvelle maison-mère, dispa­­rais­­sait, ses acti­­vi­­tés allaient se pour­­suivre. Et ses produits conti­­nuer de se vendre dans le monde entier. Ou presque : l’her­­bi­­cide Lasso, par exemple, est inter­­­dit en France depuis plus de dix ans.

Crédits : USDA

En cause, son carac­­tère dange­­reux pour la santé des agri­­cul­­teurs, dont le céréa­­lier charen­­tais Paul François a malheu­­reu­­se­­ment fait les frais le 27 avril 2004. Ce jour-là, il véri­­fie une cuve ayant contenu du Lasso et inhale des vapeurs. Pris de malaise, il a tout juste le temps d’ex­­pliquer à sa femme ce qui vient de se produire avant de se retrou­­ver aux urgences, crachant du sang. « Tout ce qui est arrivé après, je ne m’en souviens pas », dira-t-il à l’Agence France-Presse en 2015.

Paul François reprend le travail après cinq semaines d’ar­­rêt, mais souffre de problèmes d’élo­­cu­­tion, d’ab­­sences et de violents maux de tête. À la fin du mois de novembre 2004, il s’ef­­fondre sur le carre­­lage de sa maison. S’en­­suit une longue période d’hos­­pi­­ta­­li­­sa­­tion. « D’exa­­men en examen, de coma en coma, on a fini par trou­­ver une impor­­tante défaillance au niveau céré­­bral. Là, ma famille a commencé à faire son enquête sur le Lasso. »

Et elle a fini par décou­­vrir que le mono­­chlo­­ro­­ben­­zène, un solvant réper­­to­­rié comme haute­­ment toxique et entrant à 50 % dans la compo­­si­­tion de l’her­­bi­­cide, était respon­­sable des maux de Paul François. Les avocats remplacent alors les méde­­cins. D’abord pour faire recon­­naître sa rechute comme mala­­die profes­­sion­­nelle. Puis pour faire payer Monsanto. Ce qui s’avère bien plus diffi­­cile. En effet, la justice a eu beau donner gain de cause à Paul François en 2015, la firme n’a toujours pas versé un seul centime à sa victime.

Il faut dire que Monsanto est rompu aux batailles juri­­diques. C’est la produc­­tion de l’agent orange, herbi­­cide utilisé par l’ar­­mée améri­­caine pendant la guerre du Viêt Nam et respon­­sable de nombreux cancers, qui lui a valu la première d’entre elles : une class action entre­­prise par des vété­­rans améri­­cains dans les années 1970 qui a abouti à la condam­­na­­tion de Monsanto en 1984.

Douze ans plus tard, la firme était condam­­née par le procu­­reur géné­­ral de l’État de New York à reti­­rer des mentions menson­­gères de l’em­­bal­­lage de l’her­­bi­­cide Roun­­dup. En 2002, des rési­­dents de la ville d’An­­nis­­ton, en Alabama, l’at­­taquaient en justice pour avoir déversé ses déchets de poly­­chlo­­ro­­bi­­phé­­nyles dans la rivière locale. À l’is­­sue de ce procès, elle et sa filiale Solu­­tia ont été condam­­nées à débour­­ser 700 millions de dollars pour indem­­ni­­ser les victimes, décon­­ta­­mi­­ner le site pollué et construire un hôpi­­tal spécia­­lisé.

Mais aucun de leurs diri­­geants n’a été inquiété. Au grand dam de la jour­­na­­liste Marie-Monique Robin, qui a signé le docu­­men­­taire français de réfé­­rence sur Monsanto en 2008, Le Monde selon Monsanto. Traduit dans une quin­­zaine de langues, ce dernier a fini d’as­­seoir la mauvaise répu­­ta­­tion de la firme, alors deve­­nue « la société la plus détes­­tée de la planète ». Comme le recon­­naît aujourd’­­hui le président de la branche française de Bayer, Franck Garnier, « Monsanto avait l’image du diable ». L’image du groupe qui rachète cette société n’est pas relui­­sante non plus.

Le silence des abeilles

« C’est en 1863 que Frie­­drich Bayer, négo­­ciant, et Johann Frie­­drich Weskott, tein­­tu­­rier, s’as­­so­­cient pour offrir au monde de belles couleurs », raconte le site Inter­­net de la branche française. De fait, les deux compères « fondent une manu­­fac­­ture de colo­­rants à Wupper­­tal-Barmen et qui s’ins­­tal­­lera à Lever­­ku­­sen, en Alle­­magne ». Et ils offri­­ront au monde davan­­tage que de belles couleurs. En 1899, leur entre­­prise fait la décou­­verte de l’as­­pi­­rine et la commer­­cia­­lise sous le nom d’As­­pi­­rin. Mais elle expé­­ri­­mente égale­­ment l’hé­­roïne, et décide de la vendre comme un « anti­­tus­­sif bien toléré » et un « somni­­fère » sous le nom d’He­­roin.

Ce médi­­ca­­ment rencontre un grand succès auprès des indi­­vi­­dus atteints de mala­­dies respi­­ra­­toires telles que la tuber­­cu­­lose ou la pneu­­mo­­nie. Et il entraîne bien évidem­­ment une très forte accou­­tu­­mance, comme l’at­­testent des rapports médi­­caux dès 1902, et comme tente de le cacher Bayer pendant plusieurs années. L’in­­ven­­teur d’He­­roin, le chimiste Hein­­rich Dreser, finira lui-même par sombrer dans la toxi­­co­­ma­­nie.

Bayer déve­­loppe en outre des tech­­niques de produc­­tion en masse du gaz moutarde, qui sera utilisé à grande échelle pendant la Première Guerre mondiale, les conflits colo­­niaux et la guerre Iran-Irak. Puis, en 1925, la société intègre le conglo­­mé­­rat d’en­­tre­­prises chimiques alle­­mandes IG Farben, qui produira le Zyklon B utilisé dans les camps de la mort nazis, et qui aura recours à des milliers de travailleurs forcés.

Crédits : AG

Bayer ne retrouve son indé­­pen­­dance qu’en 1951, dans le cadre de la déna­­zi­­fi­­ca­­tion de l’Al­­le­­magne, et « prend un nouveau départ » selon les termes du site Inter­­net de sa branche française. Mais à la fin des années 1970, elle est accu­­sée d’avoir sciem­­ment écoulé des produits sanguins conta­­mi­­nés par le VIH. Puis, dans les années 1980, un de ses produits est mis en cause dans le scan­­dale espa­­gnol dit de l’huile frela­­tée.

Bien plus récem­­ment, en 2012, Marion Larat porte plainte contre Bayer pour « atteinte invo­­lon­­taire à l’in­­té­­grité de la personne ». Deve­­nue lour­­de­­ment handi­­ca­­pée à la suite d’un acci­dent vascu­­laire céré­­bral (AVC) qu’elle impute à la prise de la pilule de troi­­sième géné­­ra­­tion Méliane, elle est rejointe dans cette bataille judi­­ciaire par 130 autres jeunes femmes atteintes de diffé­­rentes patho­­lo­­gies cardio-vascu­­laires.

L’af­­faire est clas­­sée en 2017 par le parquet de Paris, l’enquête ne permet­­tant pas selon lui « d’éta­­blir avec certi­­tude l’exis­­tence d’un lien de causa­­lité entre la prise du contra­­cep­­tif et les patho­­lo­­gies présen­­tées par les plai­­gnantes ». Mais en février dernier, une chambre civile du tribu­­nal de grande instance de Bordeaux recon­­naît que l’AVC de Marion Larat a bel et bien était causé par ce contra­­cep­­tif.

L’Union euro­­péenne a auto­­risé la créa­­tion d’un véri­­table “Face­­book de l’agri­­cul­­ture”.

Et aujourd’­­hui, certains des pesti­­cides de Bayer sont accu­­sés d’être des produits tueurs d’abeilles. Des apicul­­teurs ont mani­­festé leur inquié­­tude à Paris ce 7 juin, et la loi prévoit d’in­­ter­­dire les produits en ques­­tion à partir du 1er septembre prochain. « Mais ce qu’il faudrait », estime le président du grou­­pe­­ment de défense sani­­taire apicole de Charente-Mari­­time, Maurice Douteau, « c’est que toute auto­­ri­­sa­­tion de mise sur le marché soit faite avec des molé­­cules dont aucune étude ne soit passée sous silence. »

Le Face­­book de l’agri­­cul­­ture

Comme le souligne le délé­­gué de l’as­­so­­cia­­tion Justice Pesti­­cides, Arnaud Apote­­ker, le passé de Monsanto et de Bayer laisse craindre le pire pour l’ave­­nir. « Leur fusion signi­­fie en outre qu’il y a de moins en moins d’en­­tre­­prises à l’ori­­gine de notre chaîne de produc­­tion alimen­­taire, et qu’elles sont de plus en plus grosses. Cela leur donne un pouvoir de chan­­tage phéno­­mé­­nale vis-à-vis des gouver­­ne­­ments et autres insti­­tu­­tions. »

Et ce au détri­­ment de l’agri­­cul­­ture biolo­­gique, d’après le président de la société de trai­­te­­ment de semences biolo­­giques Nagri­­tech, Evge­­niy Koza­­renko. « Une fois réunies, [Monsanto et Bayer] influen­­ce­­ront l’opi­­nion des agri­­cul­­teurs et les marchés du monde entier à une échelle jamais vue aupa­­ra­­vant », préve­­nait-il en mai dernier. « Nous ne dispo­­sons pas d’un budget suffi­­sant pour faire la publi­­cité de nos ferti­­li­­sants, pesti­­cides et herbi­­cides biolo­­giques. Les autres fabri­­cants de produits biolo­­giques seront eux aussi inca­­pables d’af­­fron­­ter la concur­­rence. »

Crédits : Les Amis de la Terre

Ses craintes semblent d’au­­tant plus justi­­fiées que l’agri­­cul­­ture se trouve à l’aube d’une révo­­lu­­tion numé­­rique, et qu’en auto­­ri­­sant le rachat de Monsanto par Bayer, l’Union euro­­péenne a auto­­risé la créa­­tion d’un véri­­table « Face­­book de l’agri­­cul­­ture ». C’est du moins ce qu’af­­firment Les Amis de la Terre Europe et plusieurs autres orga­­ni­­sa­­tions non-gouver­­ne­­men­­tales dans une lettre ouverte adres­­sée à la commis­­saire euro­­péenne à la concur­­rence Margrethe Vesta­­ger.

« Bayer-Monsanto sera en mesure de combi­­ner ses entre­­prises de données avec ses graines, ses carac­­té­­ris­­tiques et ses produits chimiques pour créer une nouvelle plate­­forme sans précé­dent », écrivent-elles. « Ce sera un moyen de tirer parti de la vente d’un produit avec un autre, en inté­­grant l’en­­semble de ses acti­­vi­­tés et en dres­­sant ainsi des obstacles à l’in­­no­­va­­tion ou à la pertur­­ba­­tion des concur­­rents. »

Le président de Monsanto, Hugh Grant, a lui-même laissé entendre que les données jouaient un rôle impor­­tant dans son désir de fusion avec Bayer en 2016. Il a souhaité inves­­tir dans l’éco­­no­­mie numé­­rique dès 2013 et dépensé près d’un milliard de dollars pour acqué­­rir une société d’ana­­lyse de données qui met des infor­­ma­­tions et des prévi­­sions météo­­ro­­lo­­giques à dispo­­si­­tion des agri­­cul­­teurs, la Climate Corpo­­ra­­tion.

La fusion de Monsanto et Bayer implique par ailleurs que le premier fabri­­cant de pesti­­cides mondial est désor­­mais alle­­mand. Ce qui, selon Arnaud Apote­­ker, signi­­fie que l’ave­­nir que préparent Bayer et Monsanto est plus parti­­cu­­liè­­re­­ment préoc­­cu­­pant pour les consom­­ma­­teurs euro­­péens. « Car il y a fort à parier que les élus euro­­péens se montre­­ront plus conci­­liants avec une entre­­prise alle­­mande qu’a­­vec une entre­­prise améri­­caine et qu’ils assou­­pli­­ront leurs régle­­men­­ta­­tions, qu’ils auto­­ri­­se­­ront l’uti­­li­­sa­­tion de produits chimiques aupa­­ra­­vant inter­­­dits en Europe. »

Arnaud Apote­­ker se dit égale­­ment inquiet du sort réservé aux « milliers » de plaintes dépo­­sées contre Monsanto qui sont encore en cours d’exa­­men. « La dispa­­ri­­tion du nom de Monsanto signi­­fie-t-elle que Bayer veut étouf­­fer ces plaintes ? Est-ce qu’elles vont finir à la poubelle au prétexte que Monsanto “n’existe plus” ? » Les avocats qu’il a pu consul­­ter – « de manière infor­­melle » – sur le sujet estiment qu’elles devraient simple­­ment être trans­­fé­­rées d’une société à l’autre. « Mais ils ne se sont pas montrés caté­­go­­riques… »


Couver­­ture : Scott Good­­will/Ulyces.


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