Une procureure italienne mise sur la rébellion et la coopération des femmes de la 'Ndrangheta pour venir bout de cette organisation criminelle tentaculaire.

par Camille Hamet | 25 janvier 2018

Au début du XVe sicle, trois cheva­­liers espa­­gnols, Osso, Mastrosso et Carca­­gnosso, sont condam­­nés à trente ans d’em­­pri­­son­­ne­­ment sur l’île de Favi­­gnana pour avoir vengé dans le sang l’hon­­neur de leur sœur violée. Une longue période de ressen­­ti­­ment et de réflexion durant laquelle ils jurent de ne plus jamais être humi­­liés de la sorte, avant de reprendre le large chacun de leur côté. Osso met le cap sur la Sicile toute proche et fonde la Casa nostra ; Mastrosso accoste Naples et fonde la Camorra ; Carca­­gnosso se rend en Calabre et fonde la ‘Ndran­­gheta.

Le sigle de la ‘Ndran­­gheta

Voilà du moins ce que dit la légende. Dans la réalité, les mafias italiennes sont des orga­­ni­­sa­­tions bien plus récentes, et leurs origines bien moins roma­­nesques. La forma­­tion de la ‘Ndran­­gheta, qui s’est impo­­sée comme la plus redou­­table de ces orga­­ni­­sa­­tions ces dernières années, remonte la fin du XIXe sicle. Des bandes d’an­­ciens déte­­nus connus sous le nom de picciotti ont alors pris le contrôle de l’éco­­no­­mie cala­­braise force de vols, d’in­­ti­­mi­­da­­tions, d’ex­­pro­­pria­­tions et d’ex­­tor­­sions. Puis ils ont commencé s’ache­­ter les faveurs de poli­­ciers et des fonc­­tion­­naires. Pour fina­­le­­ment infil­­trer l’état, tout en truquant des élec­­tions et en détour­­nant des fonds. Tous ceux qui osaient se dres­­ser sur leur chemin taient battus, voire tus.

Aujourd’­­hui, la mafia cala­­braise règne sur le marché de la drogue euro­­péen, notam­­ment celui de la cocaïne. Mais elle fait des affaires dans bien d’autres domaines : restau­­ra­­tion, chan­­tiers de construc­­tion, gestion des déchets, des égouts et de la voirie… Les gains des acti­­vi­­tés illi­­cites, telles que les enlè­­ve­­ments d’in­­dus­­triels et d’en­­fants de bonnes familles des années 1960 et 1970, ont t scru­­pu­­leu­­se­­ment réin­­ves­­tis. Selon l’ins­­ti­­tut Demos­­ko­­pika, en 2013, le chiffre d’af­­faires de la ‘Ndran­­gheta a dépassé 50 milliards d’eu­­ros – soit près de 2,5% du PIB italien.

Et la violence est toujours d’ac­­tua­­lité. La ‘Ndran­­gheta est une orga­­ni­­sa­­tion parti­­cu­­liè­­re­­ment cruelle envers ses membres fémi­­nins. Souvent mariées de force par leurs pères, elles sont ensuite couram­­ment battues par leurs époux, et privées de liberté. « Les femmes ne peuvent pas sortir de leur village sans être accom­­pagnes par un homme ni parler des incon­­nus », raconte par exemple la réali­­sa­­trice Anne Véron. « Un coup de pisto­­let dans la tête tiré par leur frère et un trou creusé dans le sol sont la puni­­tion des femmes adul­­tères de la famille », peut-on lire dans son livre Des femmes dans la mafia. Car « dans la culture mafieuse, la famille est capi­­tale et un homme dont la femme, la sœur ou la belle-sœur a été infi­­dèle est consi­­déré comme un faible. »

Les femmes ont néan­­moins un rôle substan­­tiel dans la ‘Ndran­­gheta. Ce sont elles qui sont char­­gées d’éle­­ver les enfants dans le respect de l’omerta et la haine de l’étran­­ger. « Ce sont les femmes qui trans­­mettent la culture du clan », insiste Anne Véron. Mais ce n’est pas tout. Certaines femmes jouent les messa­­gères entre les fugi­­tifs et les prison­­niers. D’autres tiennent les comptes. D’autres encore blan­­chissent de l’argent. Elles ont donc accès à des infor­­ma­­tions des plus précieuses pour la justice italienne. Cela n’a pas échappé à la procu­­reure Ales­­san­­dra Cerreti, qui mise sur la rébel­­lion des femmes de la ‘Ndran­­gheta pour en venir à bout.

Ales­­san­­dra Cerreti
Crédits : All3Me­­dia

La procu­­reure

Ales­­san­­dra Cerreti a grandi en Sicile, l’ombre de la Cosa nostra. Peu de temps après sa nais­­sance, Messine le 29 avril 1968, le réali­­sa­­teur Fran­­cis Ford Coppola débarque dans la ville voisine de Savoca pour tour­­ner des scènes du Parrain, qui rendra mythique la mafia sici­­lienne. Mais Ales­­san­­dra Cerreti a toujours détesté le voile de glamour que le cinéma a jeté sur les mafias italiennes, elle n’a jamais été dupe. À l’école primaire, lorsque son ensei­­gnant lui a demandé de lui rendre une rédac­­tion sur ce qu’elle voulait faire plus tard, elle a écrit qu’elle voulait deve­­nir procu­­reure pour mettre les mafieux derrière les barreaux. Et c’est exac­­te­­ment ce qu’elle fait aujourd’­­hui. Aux dépends de sa vie person­­nelle, car la lutte contre le crime orga­­nisé exige autant de sacri­­fices qu’elle fait courir de dangers.

Ales­­san­­dra Cerreti est fami­­lière de la soli­­tude, du travail acharné, des voitures blin­­dées et des portes en acier. Elle est entre dans la magis­­tra­­ture en 1997. De 1999 2009, elle siège à Milan, où elle se mesure à la mafia de son enfance, l’éva­­sion fiscale et au terro­­risme isla­­mique. Puis, en janvier 2010, elle est trans­­fère, sa demande, Reggio de Calabre. Elle découvre une terre enso­­leillée où les montagnes laissent place aux forts de cèdres et de chênes, aux vignes, aux pâtu­­rages et aux champs de citron­­niers. Certains de ses habi­­tants parlent encore le greca­­nico, dialecte grec trans­­mis aux Cala­­brais au XIe sicle. Mais si les jour­­naux ont rebap­­tisé la région Grèce de l’Ita­­lie, c’est cause de son taux de chômage, qui figure parmi les plus hauts d’Eu­­rope. « C’est une région très isolée, plus isolée encore que la Sicile », renché­­rit Anne Véron.

En étudiant les mœurs et coutumes de sa nouvelle enne­­mie, la ‘Ndran­­gheta, Ales­­san­­dra Cerreti se convainc rapi­­de­­ment qu’elle peut persua­­der des femmes de trahir leurs familles et de coopé­­rer avec la justice. Selon la procu­­reure, la ‘Ndran­­gheta « a su conju­­guer ses rites et tradi­­tions avec la moder­­nité, mais elle ne peut pas empê­­cher ses femmes de regar­­der la télé­­vi­­sion ou de se connec­­ter Inter­­net », et les rebelles, bien que rares, peuvent créer « un effet d’ému­­la­­tion ». Ces dernières veulent « chan­­ger le destin de leurs enfants », c’est-à-dire « rompre avec la prédes­­ti­­na­­tion de la ‘Ndran­­gheta où les garçons sont prépa­­rés pour deve­­nir des tueurs, mani­­pu­­lant des couteaux ds 12 ou 13 ans, et où les filles sont élevées comme un patri­­moine du clan mafieux. »

Comme le souligne Ales­­san­­dra Cerreti, « il est diffi­­cile d’ar­­rê­­ter une mère qui agit pour le bien de ses enfants. » C’est « un trans­­fuge parti­­cu­­liè­­re­­ment dange­­reux pour la ‘Ndran­­gheta ». Qui risque de le payer de sa propre vie, la procu­­reure ne le sait que trop bien. En effet, lorsqu’elle arrive Reggio de Calabre, une certaine Lea Garo­­falo vient de dispa­­raître en lais­­sant sa fille derrière elle, et tous les regards sont tour­­nés vers son époux, le mafieux Carlo Cosco. Lui vient de sortir de la prison où elle l’a envoyé en colla­­bo­­rant avec la justice, et si ses hommes l’ont pour­­sui­­vie de son cour­­roux pendant des années, il a dit vouloir se récon­­ci­­lier avec elle et elle est vrai­­sem­­bla­­ble­­ment tombée dans un piège. Une tragé­­die qui explique certai­­ne­­ment pourquoi les collgues d’Ales­­san­­dra Cerreti doutent d’abord de pouvoir faire parler ne serait-ce qu’une seule femme de la‘N­­dran­­gheta. Ils ont tort.

Lea Garo­­falo
Crédits

Giusep­­pina et Concetta

La ville de Rosarno se trouve 40 kilo­­mètres au nord de Reggio de Calabre. Dans les années 1980, elle se divise encore entre deux clans rivaux de la ‘Ndran­­gheta, les Pesce et les Bellocco. Giusep­­pina Pesce, comme son nom l’in­­dique, appar­­tient au premier, tandis que Maria Concetta Cacciola appar­­tient au second. Mais les deux petites filles se lient d’ami­­tié, et leurs destins se ressemblent. Adoles­­centes, elles épousent des mafieux qui les battent régu­­li­­re­­ment, Rocco Palaia et Salva­­tore Figliuzzi, et donnent nais­­sance trois enfants. Lorsque leurs maris finissent par être empri­­son­­nés, elles sont confi­­nées dans leurs foyers par des familles jalouses de leur « honneur ». Giusep­­pina, cepen­­dant, trouve le moyen d’échap­­per l’en­­nui des tâches domes­­tiques en s’in­­ves­­tis­­sant dans les acti­­vi­­tés de son clan.

Giusep­­pina Pesce

Àson tour, elle joue les messa­­gères. Blan­­chit de l’argent. Et goûte aux joies des mafieux. « J’ai vécu dans cette famille et j’ai respiré cet air de supé­­rio­­rité, de pouvoir et de privi­­lèges », dira-t-elle. « Cet air » se tarit lorsque Giusep­­pina tombe amou­­reuse d’un homme appelé Dome­­nico Costan­­tino, et s’at­­tire les soupçons de son cousin. Ses jours semblent désor­­mais comp­­tés. Mais, le 28 avril 2010, elle est arrê­­tée dans le cadre d’une vaste opéra­­tion de police, et incar­­cé­­rée. Inca­­pable d’ima­­gi­­ner la vie sans ses enfants, Giusep­­pina suffoque. Elle fait deux tenta­­tives de suicide. Puis demande parler un magis­­trat. Le 14 octobre 2010, elle s’as­­soit en face d’Ales­­san­­dra Cerreti et commence parler.

Au fil du temps, un lien se tisse entre les deux femmes. Et les infor­­ma­­tions s’ac­­cu­­mulent. « Giusy nous a d’abord dessiné l’or­­ga­­ni­­gramme du clan, avec le rôle de chacun de ses membres », se souvient la procu­­reure dans le livre d’Anne Véron. « Elle a ensuite recons­­truit toutes les acti­­vi­­tés crimi­­nelles et nous a indiqué un par un tous leurs biens, tous ceux que le clan utili­­sait pour blan­­chir l’argent sale.

Maria Concetta Cacciola

En change de ces infor­­ma­­tions, la jeune femme sort de prison – sous protec­­tion poli­­cière. Elle et ses enfants sont mis en sécu­­rité « quelque part au sud de Rome ». Mais son témoi­­gnage n’a pas de valeur si elle ne le signe pas avant le 11 avril 2011. La veille de cette date fati­­dique, elle refuse caté­­go­­rique­­ment de le faire, en larmes. Puis elle rédige une lettre affir­­mant qu’elle a acca­­blé son clan parce qu’elle était « grave­­ment malade. »

Pendant ce temps, Rosarno, la situa­­tion de son amie Concetta se dégrade. Elle a entamé une liai­­son avec un homme sur Face­­book et sa famille, aver­­tie par des lettres anonymes, ne lui laisse pas un instant de répit. Jusqu’au mercredi 11 mai 2011. Ce jour-là, Concetta se rend seule au poste de police et demande parler un offi­­cier en privé. Peu de temps après, elle quitte son foyer au beau milieu de la nuit pour être à son tour place sous protec­­tion poli­­cière et colla­­bo­­rer avec la justice. Sur le tableau de bord de la voiture fami­­liale, elle laisse ces quelques mots lourds de sens : « Je vais chez mon amie Giusy ». Mais Giusy n’y est plus pour long­­temps. En effet, le 10 juin 2011, elle quitte sa cachette en compa­­gnie de sa fille aînée.

Lea Garo­­falo

Fort heureu­­se­­ment, Giusep­­pina se rend aussi­­tôt la police, et elle est de nouveau incar­­cé­­rée. Concetta, en revanche, n’aura pas le temps de faire marche arrire lorsqu’elle déci­­dera de renon­­cer la protec­­tion de la police parce qu’elle souffre trop d’être sépa­­rée de ses enfants. Le 20 août 2011, son corps sans vie est décou­­vert sur le carre­­lage de sa salle de bain, une bouteille d’acide vide à ses côtés. Sa famille prétend qu’il s’agit d’un suicide et fait parve­­nir un enre­­gis­­tre­­ment aux magis­­trats. On y entend Concetta décla­­rer qu’elle leur a menti : « J’avais des problèmes avec ma famille et j’ai voulu me venger d’eux. » Mais Giusep­­pina ne se laisse pas impres­­sion­­ner. Deux jours après la mort de son amie, elle rédige une nouvelle lettre.

« Je pense que vous connais­­sez déjà mon histoire, mais ici je voudrais reprendre depuis le début », écrit-elle. « Après 6 mois d’em­­pri­­son­­ne­­ment, le 14 octobre 2010, j’ai exprimé mon désir de pour­­suivre sur cette voie [Ales­­san­­dra Cerreti], pous­­sée par mon amour de mère et mon désir de mener une vie meilleure, loin de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment dans lequel je suis née et j’ai vécu… J’es­­père qu’il est encore temps », pour­­suit-elle. « Votre Honneur, je voudrais vous dire que je ne suis pas folle, comme ils l’ont dit. Je n’ai jamais menti. J’ai seule­­ment eu un moment de confu­­sion. » Tout au long du procès qui s’ouvre en mai 2012 et se termine en mars 2017, Giusep­­pina accable son clan. Son oncle est condamné à 28 ans d’em­­pri­­son­­ne­­ment, son père à 20 ans, son mari à 19 ans, sa mère à 13 ans, sa grand-mère à un an et 8 mois.

Ales­­san­­dra Ceretti fait saisir des biens d’un montant de 260 millions d’eu­­ros. Elle et Giusep­­pina Pesce deviennent de véri­­tables icônes de la lutte contre la mafia en Italie. MaisMa­­ria Concetta Cacciola n’est pas oubliée. Ni LeaGa­­ro­­falo. En 2014, l’oc­­ca­­sion de la jour­­née inter­­­na­­tio­­nale des droits des femmes, leurs visages s’af­­fichent en une du jour­­nal cala­­brais Il Quoti­­diano della Cala­­bria. Cette anne-l, Carlo Cosco est enfin jugé pour l’as­­sas­­si­­nat de sa femme, et condamné à la prison à vie. L’an­­née suivante, le rali­­sa­­teur Marco Tullio Gior­­dana tire un film de l’his­­toire de Lea Garo­­falo. Selon lui, « l’exemple de Lea est inté­­res­­sant au-delà du contexte mafieux et de l’Ita­­lie. Derrire son cas, il y a la dnon­­cia­­tion des violences faites aux femmes.Ces violences sont la raction primi­­tive de certains hommes qui prouvent le senti­­ment de perdre quelque chose qu’ils possdent, et non qu’ils aiment. »

Giusep­­pina Pesce est la preuve vivante qu’il existe une alter­­na­­tive pour les femmes de la mafia.

« C’est le Mal que j’ai vu » , dit Giusep­­pina Pesce dans son témoi­­gnage. « Le Mal dans le sens où cette chaîne ne se brise pas– cette volonté de conti­­nuer commettre des crimes. C’est pour cette raison que les femmes vont toujours tomber sur des prison­­niers et que nous sommes main­­te­­nant nous-mêmes des prison­­nières. » Elle et ses enfants vivent toujours sous le régime de protec­­tion des témoins. Pour Anne Véron, « elle est la preuve vivante qu’il existe une alter­­na­­tive pour les femmes de la mafia, qu’elles peuvent casser ce système de la violence. Mais toutes les femmes de la mafia ne le souhaitent pas, toutes les femmes de la mafia ne sont pas des victimes », précise la réali­­sa­­trice. « Certaines femmes de la mafia aiment le pouvoir et la violence tout autant que les hommes de la mafia, voire davan­­tage. Il est arrivé que des mafieux acceptent de colla­­bo­­rer avec la justice et que leurs épouses refusent de faire de même. »


Couver­­ture : La Pieuvre s’tend sur les ctes cala­­braises. (DR/Ulyces)


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