par Camille Hamet | 9 novembre 2017

La dame de fer turque

En 1997, les mili­­taires turcs ont contraint, par la pres­­sion de l’opi­­nion publique et des médias, et en faisant défi­­ler des chars dans la petite ville de Sincan, tout près de la capi­­tale Ankara, le Premier ministre Necmet­­tin Erba­­kan à la démis­­sion. C’est une femme qui leur a tenu tête. Meral Akse­­ner,  alors ministre de l’In­­té­­rieur. Un géné­­ral lui a même dit qu’il la ferait empa­­ler « sur une pointe huileuse ». Inter­­ro­­gée sur cet échange en 2013, elle a répondu qu’elle avait « fait ce [qu’elle était] censée faire ».

Et c’est très certai­­ne­­ment ce qu’elle répon­­dra lorsqu’on lui deman­­dera pourquoi elle a défié le président de la Répu­­blique Recep Tayyip Erdo­­gan en 2019, comme elle a défié l’ar­­mée en 1997. Car la candi­­da­­ture de Meral Akse­­ner à l’élec­­tion prési­­den­­tielle de novembre 2019 ne fait plus aucun doute.


Meral Akse­­ner à la rencontre de ses élec­­teurs
Crédits : Yıldız Yazıcıoğlu

« La Turquie et son peuple sont fati­­gués, l’État est usé, l’ordre public s’est délité », a-t-elle martelé le 25 octobre dernier, jour du lance­­ment de son parti poli­­tique, Le Bon Parti. « Nous n’avons pas le choix, il nous faut chan­­ger le climat poli­­tique », a-t-elle ajouté.  Rassem­­blés à Yeni­­ma­­halle, un quar­­tier popu­­laire d’An­­kara, ses parti­­sans scan­­daient : « Meral, Première ministre ! » Et Meral Akse­­ner de répondre : « Non, non. Pas Première ministre ! Prési­­dente ! Les fonda­­teurs de notre parti insistent pour que je devienne prési­­dente. »

Ce ne sera d’ailleurs pas la première fois qu’elle défie Recep Tayyip Erdo­­gan. Au prin­­temps 2017, elle a bruyam­­ment mené campagne pour le « non » au réfé­­ren­­dum sur le renfor­­ce­­ment des pouvoirs de l’ac­­tuel président de la Répu­­blique de Turquie. Et ce malgré les nombreuses diffi­­cul­­tés susci­­tées par le gouver­­ne­­ment. Les parti­­sans de Meral Akse­­ner eurent d’abord beau­­coup de mal à trou­­ver une salle de réunion. Ils finirent par en trou­­ver une dans la ville de Çanak­­kale, préfec­­ture de la province du même nom qui est située sur les rives du détroit des Darda­­nelles. Mais l’élec­­tri­­cité fut coupée, et la réunion se déroula à la lueur des télé­­phones portables.

À Izmit, lieu de nais­­sance de Meral Akse­­ner, ses parti­­sans furent attaqués. À Nigde, leur rassem­­ble­­ment fut inter­­­dit par les auto­­ri­­tés. Il eut tout de même lieu. Et si Recep Tayyip Erdo­­gan obtint fina­­le­­ment le « oui » qu’il souhai­­tait au réfé­­ren­­dum sur le renfor­­ce­­ment de ses pouvoirs, ce fut de justesse. Seuls 51,5 % des Turcs ont approuvé la réforme trans­­for­­mant leur pays en Répu­­blique prési­­den­­tielle après neuf décen­­nies de régime parle­­men­­taire.

La Turquie semblait plus divi­­sée que jamais. « Des choses ont été dites qui ne l’avaient jamais été et ont aggravé la dimen­­sion Kultur­­kampf », souligne l’éco­­no­­miste et poli­­to­­logue turc Ahmet Insel, en faisant réfé­­rence au conflit qui opposa le royaume de Prusse, puis l’Em­­pire alle­­mand, à l’Église catho­­lique romaine, et qui incarne un « combat pour un idéal de société ». Or, Meral Akse­­ner pour­­rait bel et bien réus­­sir à fédé­­rer les oppo­­sants au chef de l’État.

Comme lui, et contrai­­re­­ment au président du Parti répu­­bli­­cain du peuple, Kemal Kiliç­­da­­ro­­glu, elle est capable d’at­­ti­­rer à elle les libé­­raux comme les reli­­gieux et les natio­­na­­listes. Elle-même est une figure incon­­tour­­nable du natio­­na­­lisme turc. Certains la comparent à Asena, la célèbre louve de la mytho­­lo­­gie turque. D’autres la comparent à Marga­­ret That­­cher en l’ap­­pe­­lant « la dame de fer turque ». Pour le maga­­zine d’ac­­tua­­lité poli­­tique améri­­cain Poli­­tico, elle est « la Marine Le Pen turque ». Mais Meral Akse­­ner rejette toute analo­­gie entre sa poli­­tique et celle de l’ex­­trême droite euro­­péenne. Et elle sait montrer un visage plus rassu­­rant aux élec­­teurs de gauche turcs. Peut-elle pour autant l’em­­por­­ter face à l’ina­­mo­­vible Recep Tayyip Erdo­­gan ?

La marche de la justice

D’après une enquête d’opi­­nion publiée par l’Ins­­ti­­tut Gezici le 1er novembre dernier, en cas d’élec­­tion anti­­ci­­pée, Meral Akse­­ner recueille­­rait 38 % des suffrages au premier tour tandis que Recep Tayyip Erdo­­gan en recueille­­rait 47,8 %. Mais elle n’au­­rait aucun mal à capter les votes de  Kemal Kiliç­­da­­ro­­glu au second tour, et détrô­­ne­­rait le « reis » avec 52,9 % des voix. Elle s’at­­ta­­che­­rait alors à répa­­rer la rela­­tion de la Turquie avec ses alliés occi­­den­­taux : les États-Unis, « un pays ami », l’OTAN, un « para­­pluie de défense », et l’Union euro­­péenne. Elle canton­­ne­­rait de nouveau l’is­­lam à la sphère privée : « L’État n’a pas à être reli­­gieux, il doit se conten­­ter d’être juste envers ses citoyens ». Et rendrait son indé­­pen­­dance à l’ins­­ti­­tu­­tion judi­­ciaire car, dit-elle, « les verdicts poli­­tiques des tribu­­naux sont plus dange­­reux que les balles de nos enne­­mis ». Autre­­ment dit, Meral Akse­­ner défe­­rait l’œuvre de Recep Tayyip Erdo­­gan, qui n’a pas hésité à se rappro­­cher de Vladi­­mir Poutine au détri­­ment de ses rela­­tions avec les Occi­­den­­taux, ni à placer l’is­­lam au centre d’une société large­­ment sécu­­la­­ri­­sée par le fonda­­teur de la Répu­­blique turque,  Mustafa Kemal Atatürk. Au cours des quatorze années qu’il a passé à la tête du pays, d’abord en tant que Premier ministre, puis en tant que président de la Répu­­blique, Recep Tayyip Erdo­­gan a égale­­ment réussi à tarir presque toutes les sources d’op­­po­­si­­tion, en margi­­na­­li­­sant les autres diri­­geants de son parti, le Parti de la justice et du déve­­lop­­pe­­ment, en faisant empri­­son­­ner ses adver­­saires, et en censu­­rant les organes de presse les plus critiques. Cette poli­­tique de répres­­sion s’est durcie à la suite de la tenta­­tive de coup d’État du 15 juillet 2016. Envi­­ron 50 000 personnes ont été arrê­­tées, et plus de 100 000 limo­­gées ou suspen­­dues de leurs fonc­­tions. En juin dernier, un tribu­­nal a condamné un député du Parti répu­­bli­­cain du peuple, Enis Berbe­­ro­­glu, à 25 ans de prison pour avoir fourni au jour­­nal d’op­­po­­si­­tion Cumhur­­riyet des infor­­ma­­tions confi­­den­­tielles. Kemal Kiliç­­da­­ro­­glu a alors orga­­nisé une « marche de la justice » en guise de repré­­sailles, reliant Ankara à Istan­­bul avec des milliers de sympa­­thi­­sants. Une initia­­tive compa­­rée par ses parti­­sans à la célèbre « marche du sel » entre­­prise en mars 1930 par Mohan­­das Karam­­chand Gandhi contre le pouvoir britan­­nique en Inde.

Kemal Kılıç­­da­­roğlu
Crédits : Ziya Koseo­­glu

« Nous avons marché pour la justice, nous avons marché pour le droit des oppri­­més, nous avons marché pour les dépu­­tés empri­­son­­nés, nous avons marché pour les jour­­na­­listes incar­­cé­­rés, nous avons marché pour les univer­­si­­taires limo­­gés », a dit Kemal Kiliç­­da­­ro­­glu à la foule rassem­­blée sur une espla­­nade à son arri­­vée à Istan­­bul, répé­­tant à plusieurs reprises qu’elle avait « écrit une légende ». Mais d’après le poli­­to­­logue franco-turc Ali Kazan­­ci­­gil, « Kemal Kiliç­­da­­ro­­glu manque de charisme »« C’est dommage pour l’op­­po­­si­­tion car il est d’ori­­gine kurde et de confes­­sion alévi, une branche libé­­rale de l’is­­lam », ajoute-t-il. « Cela aurait pu faire de lui une figure extra­­or­­di­­naire de la vie poli­­tique, mais il n’ar­­rive toujours pas à guider son parti. Il faudrait qu’il travaille avec la société civile pour créer une oppo­­si­­tion démo­­cra­­tique digne de ce nom, en prenant notam­­ment la défense du parti kurde, qui est persé­­cuté. » Meral Akse­­ner, elle, peut à ce sujet paraître pour le moins ambi­­guë. Car si elle s’est montrée parti­­cu­­liè­­re­­ment dure avec les sépa­­ra­­tistes kurdes, elle prône main­­te­­nant « le rassem­­ble­­ment » et « le dialogue ». Meral Akse­­ner peut par ailleurs paraître ambi­­guë au sujet des réfu­­giés syriens, qui sont envi­­ron trois millions en Turquie. Car si elle a déclaré qu’elle les auto­­ri­­se­­rait à rester dans le pays, elle a égale­­ment exprimé des « inquié­­tudes » à propos de leur présence. Et si Le Bon Parti est inscrit comme un parti de centre droit, Meral Akse­­ner conti­­nue de faire dans ses meetings le signe de rallie­­ment des Loups Gris, section offi­­cieuse de la jeunesse du parti d’ex­­trême droite auquel elle a appar­­tenu de 2001 à 2016, le Parti d’ac­­tion natio­­na­­liste.

Le signe des Loups Gris
Crédits : Yıldız Yazıcıoğlu

La louve grise

Cette fille d’im­­mi­­grés grecs musul­­mans née en 1956 a milité au sein des Loups Gris dès l’uni­­ver­­sité. Ces derniers ont été impliqués dans plusieurs actions violentes dans les années 1970 et 1980. Un de leurs membresMehmet Ali Agca, a même tenté d’as­­sas­­si­­ner le pape Jean-Paul II sur la place Saint-Pierre à Rome, le 13 mai 1981. Au cours des années 1990, ils ont entre­­tenu des liens étroits avec la mafia turque, connue pour son enga­­ge­­ment poli­­tique en faveur de la guérilla sépa­­ra­­tiste  tchét­­chène. En 2004, à l’oc­­ca­­sion de la sortie du film Ararat, dont le sujet prin­­ci­­pal est le géno­­cide armé­­nien, ils ont fait pres­­sion pour en empê­­cher la diffu­­sion dans les salles de cinéma turques. Et ils sont aujourd’­­hui accu­­sés de terro­­risme et d’in­­fil­­tra­­tion dans la poli­­tique euro­­péenne Une fois diplô­­mée, en 1979,  Meral Akse­­ner est deve­­nue profes­­seure d’his­­toire. Elle a ensei­­gné à l’uni­­ver­­sité tech­­nique de Yildiz, à l’uni­­ver­­sité de Kocaeli et à l’uni­­ver­­sité de Marmara. Sa carrière poli­­tique ne démarre qu’en 1995. Meral Akse­­ner est alors élue dépu­­tée de la province d’Is­­tan­­bul pour un parti de centre droit, le Parti de la juste voie. Deux ans plus tard seule­­ment, elle est nommée ministre de l’In­­té­­rieur, mais n’y reste que huit mois.

« Le parti pro-kurde pour­­rait accep­­ter la propo­­si­­tion de “dialogue” du Bon Parti. »

Au Parti d’ac­­tion natio­­na­­liste, Meral Akse­­ner parti­­cipe à la refonte voulue par le président Devlet Bahceli, qui veut donner une image plus profes­­sion­­nelle à l’élec­­to­­rat. Et elle est de nouveau élue au Parle­­ment, où elle effec­­tue deux mandats et devient vice-prési­­dente de l’As­­sem­­blée, et où ses collègues se souviennent encore de ses nombreuses blagues. Mais Meral Akse­­ner juge Devlet Bahceli trop complai­­sant à l’égard de Recep Tayyip Erdo­­gan, et tente de l’évin­­cer. Elle convoque un congrès du parti dans un hôtel d’An­­kara. La police boucle le bâti­­ment. Une foule d’hommes se préci­­pitent contre les barri­­cades. Meral Akse­­ner grimpe sur le toit d’un bus et exhorte les tribu­­naux à prendre des mesures. « Vous devez immé­­dia­­te­­ment corri­­ger cette erreur, ce chaos et cette illé­­ga­­lité », lance-t-elle. Meral Akse­­ner est fina­­le­­ment exclue du Parti de l’ac­­tion natio­­na­­liste. 70 % des mili­­tants sont partis avec elle. Mais passée la fureur de Devlet Bahceli, elle a dû faire face à celle de Recep Tayyip Erdo­­gan. Les médias ratta­­chés à la cause du gouver­­ne­­ment se sont répan­­dus en allé­­ga­­tions sur sa vie person­­nelle et elle a reçu des menaces de mort. Inter­­rogé à ce sujet par le TIME en juillet dernier, un haut respon­­sable du Parti démo­­cra­­tique des peuples ne s’en est pas étonné : « Toute personne dont le nom est mentionné comme candi­­dat possible à la prési­­den­­tielle, tous ces voyous et ces trolls et ces médias, ils vont faire des campagnes pour les disqua­­li­­fier. » Ce parti pro-kurde, déca­­pité depuis que son président Sela­­hat­­tin Demir­­tas, accusé de « terro­­risme », est en prison, pour­­rait accep­­ter la propo­­si­­tion de « dialogue » du Bon Parti. Et encore augmen­­ter les chances de Meral Akse­­ner de rempor­­ter l’élec­­tion prési­­den­­tielle en 2019.

En campagne
Crédits : Yıldız Yazıcıoğlu

Couver­­ture : Meral Akse­­ner. (Adem Altan/AFP)


 

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