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par Camille Hamet | 9 juillet 2018

Le 24 février 2018, à Pyeong­chang, les Améri­cains ont remporté la médaille d’or de curling aux Jeux olym­piques face aux Suédois. Tout comme Homer et Marge Simp­son dans l’épi­sode 12 de la saison 21 de la série d’ani­ma­tion télé­vi­sée qui porte leur nom, diffusé huit ans plus tôt, lors des Jeux olym­piques de Vancou­ver. « Féli­ci­ta­tions à l’équipe améri­caine de curling qui vient de rempor­ter la médaille d’or ! » a alors tweeté un de leurs produc­teurs, Al Jean.

« Nos prédic­tions posi­tives elles aussi se réalisent », a-t-il ajouté en réfé­rence à l’élec­tion de Donald Trump le 8 novembre 2016, imagi­née par les auteurs des Simp­son plusieurs années aupa­ra­vant. C’était dans l’épi­sode 17 de la saison 11, et le gouver­ne­ment de Lisa, première femme prési­dente des États-Unis, « héri­tait » de « la crise du budget du Président Trump ». En tout, les auteurs de la série ont juste­ment prédit l’ave­nir plus de vingt fois. Sans boule de cris­tal, ni tarot de Marseille.

Crédits : Fox

Trou­blantes prédic­tions

Outre l’élec­tion de Donald Trump et la victoire des Améri­cains à l’épreuve de curling des Jeux olym­piques, les auteurs des Simp­son ont notam­ment prévu le résul­tat du cham­pion­nat de la Natio­nal Foot­ball League trois années de suite. Cela commence avec l’épi­sode « L’en­fer du jeu », le 23 janvier 1992. Lisa y révèle un don pour les paris spor­tifs, qu’Ho­mer exploite joyeu­se­ment. Père et fille se rapprochent mais, la saison touchant à sa fin, Lisa réalise qu’Ho­mer s’in­té­resse plus à l’argent qu’elle lui fait gagner qu’au temps qu’il passe avec elle.

Elle lui annonce alors qu’elle conti­nuera de l’ai­mer unique­ment si les Redskins de Washing­ton remportent la finale face aux Buffalo Bills. Washing­ton gagne, tout est bien qui finit bien. Et trois jours après la diffu­sion de l’épi­sode, le 26 janvier 1992, Washing­ton bat effec­ti­ve­ment Buffalo. Puis, en 1993 et en 1994, « L’en­fer du jeu » est réécrit de manière à incor­po­rer le nouveau duel de la finale la Natio­nal Foot­ball League, à savoir les Buffalo Bills contre les Cowboys de Dallas. À chaque fois, Lisa mise sur Dallas. Et à chaque fois, Dallas gagne. Dans la série, comme dans la réalité.

Mais les prémo­ni­tions des auteurs des Simp­son ne concernent pas seule­ment le sport et la poli­tique. Il y a dans l’épi­sode « Homer contre New York », diffusé le 21 septembre 1997, une brochure promet­tant New York à 9 dollars par jour et montrant les tours jumelles du World Trade Center. Placés côte à côte, ce prix et cette double silhouette forment la date améri­caine des atten­tats du 11 septembre 2001 : 9/11. Depuis, « Homer contre New York » a été tempo­rai­re­ment retiré du circuit de distri­bu­tion de la série et partiel­le­ment censuré.

Crédits : Fox

Dans l’épi­sode « La Dernière inven­tion d’Ho­mer », diffusé le 20 septembre 1998, le père de famille accro à la télé­vi­sion et aux beignets décide de lâcher son travail à la Centrale pour marcher sur les pas de Thomas Edison. Il va voir le Profes­seur Frink et travaille à diverses inven­tions sur un tableau noir recou­vert d’une équa­tion à la craie blanche. Or, cette équa­tion est incroya­ble­ment simi­laire à l’équa­tion qui a permis au Centre euro­péen de recherche nucléaire de calcu­ler la masse du boson de Higgs le 4 juillet 2012.

Dans l’épi­sode « Homer fait son cinéma », diffusé le 8 novembre 1998, le réali­sa­teur Ron Howard propose une histoire d’ « instruc­teur de robots tueurs qui remonte dans le temps pour une raison quel­conque » imagi­née par le père de famille à un produc­teur de Twen­tieth Century Fox et une pancarte présente cette société comme « une divi­sion de Walt Disney ». Ce qui est vrai depuis le 15 décembre 2017 et le rachat de 21st Century Fox par Walt Disney pour la somme de 52,4 milliards de dollars, payables en actions.

Toutes ces prédic­tions ont fait écha­fau­der un grand nombre de théo­ries aux inter­nautes, certains allant jusqu’à mention­ner l’exis­tence d’un complot impliquant le créa­teur des Simp­son, Matt Groe­ning. Comme ce dernier le fait écrire à Bart dans le géné­rique de l’épi­sode diffusé le 13 novembre 2016, en réac­tion à la victoire de Donald Trump, « avoir raison, ça craint ». Mais comment se fait-il qu’il ait si souvent raison ?

La loi des très grands nombres

Pour répondre à cette ques­tion, le philo­sophe John Donald­son, auteur d’un cours consa­cré aux Simp­son à l’uni­ver­sité de Glas­gow, commence par rappe­ler qu’ « il y a beau­coup de coïn­ci­dences impro­bables dans la vie ». Al Jean lui-même ne voit pas d’autres expli­ca­tions à l’évo­ca­tion des atten­tats du 11 septembre 2001 dans « Homer contre New York ». Et Les Simp­son ne sont pas les seuls à avoir pres­senti le drame avant qu’il ne se produise.

L’épi­sode pilote d’une série télé­vi­sée déri­vée d’X-Files : Aux fron­tières du réel, The Lone Gunmen : Au cœur du complot, a mis en scène, le 4 mars 2001, des membres du gouver­ne­ment orga­ni­sant un détour­ne­ment d’avion afin de le faire s’abattre contre une des tours du World Trade Center. Et ainsi alimenté, comme Matt Groe­ning, à son corps défen­dant, les théo­ries du complot qui ont suivi les atten­tats. Dans cet épisode, néan­moins, les pilotes de l’avion reprennent le contrôle de l’ap­pa­reil, juste à temps pour éviter la colli­sion.

Par ailleurs, la possi­bi­lité de voir un jour le milliar­daire Donald Trump élu président des États-Unis a été mention­née dans au moins deux autres opus de la pop culture améri­caine. Dans le film Retour vers le futur 2, sorti en salles le 22 novembre 1989, avec la prise de pouvoir de Biff Tannen, qui est habillé de manière à ressem­bler à Donald Trump, et dans le clip de la chan­son « Sleep Now in the Fire » de Rage Against the Machine, tourné à Wall Street dix ans plus tard, avec la présence d’un homme tenant une pancarte « Donald Trump For President 2000 ».

Les auteurs de la série ne doivent pas leur talent d’oracle aux seules coïn­ci­dences.

Coïn­ci­dences entre fiction et réel sont d’au­tant plus probables quand il s’agit des Simp­son que cette série d’ani­ma­tion, lancée le 17 décembre 1989 et actuel­le­ment toujours en produc­tion, est la plus longue de l’his­toire de la télé­vi­sion améri­caine. C’est du moins ce qu’im­plique la « loi des très grands nombres », expo­sée par les mathé­ma­ti­ciens Frede­rick Mostel­ler et Persi Diaco­nis dans leur étude « Methods for Studying Coin­ci­dences » : plus un échan­tillon est grand, plus des coïn­ci­dences ont des chances de se produire.

« Les Simp­son comporte un taux incroya­ble­ment élevé de blagues par minute », souligne le philo­sophe William Irwin, auteur du livre The Simp­son and Philo­so­phy. « Beau­coup de ces blagues vont au-delà de ce qui est réel, et c’est une très bonne façon de se prépa­rer à des choses qui pour­raient s’avé­rer réelles à l’ave­nir », ajoute-t-il. Mais de son aveu même, les auteurs de la série ne doivent pas leur talent d’oracle aux seules coïn­ci­dences. Ils le doivent égale­ment à leur intel­li­gence.

« En tant que dessin animé, Les Simp­son est une “série d’au­teurs”. Les auteurs gouvernent, pas les acteurs. Beau­coup d’au­teurs sont impliqués dans l’éla­bo­ra­tion de chaque épisode, et ils ont tendance à être très intel­li­gents, certains d’entre eux étant diplô­més de Harvard. » D’autres, de Berke­ley. Comme David Cohen, qui a étudié l’in­for­ma­tique théo­rique, et qui est juste­ment le scéna­riste qui a rédigé la célèbre équa­tion de « La Dernière inven­tion d’Ho­mer ».

Crédits : Fox

Noël 1989

« En consé­quence, la série est remplie de réfé­rences et d’al­lu­sions à l’art, la litté­ra­ture, la pop culture, la poli­tique, la science et plus encore », pour­suit William Irwin. « Quand tant de personnes intel­li­gentes produisent une série, il est inévi­table d’y trou­ver des “prédic­tions” surpre­nantes. » Ou tout simple­ment « logiques », tel que le rachat de 21st Century Fox par Walt Disney, selon Al Jean.

« La philo­so­phie ne s’oc­cupe pas de prédic­tions et je ne pense pas que Les Simp­son le fasse non plus », conclut William Irwin. « Les écri­vains George Orwell et Aldous Huxley faisaient des prédic­tions, dont certaines se sont réali­sées d’une façon ou d’une autre, mais je ne pense pas que ce soit ce qu’il se passe avec Les Simp­son. » Car, comme le souligne John Donald­son, « au sens strict du terme, une chose n’est prédic­tion que si le prédic­teur supposé affirme sincè­re­ment que cette chose se produira ».

« En l’oc­cur­rence », estime ce philo­sophe, « les auteurs des Simp­son ont simple­ment écrit des choses qu’ils pensaient être drôles ou perti­nentes, et il se trouve que certaines de ces choses ce sont réel­le­ment produites. » Les prin­ci­paux inté­res­sés ne disent pas autre chose. « Si vous avez lu quelques livres, vous compren­drez davan­tage de blagues », recon­naît Matt Groe­ning. « Nous écri­vons sans aucun doute la série qui contient certaines des réfé­rences les plus ésoté­riques à la télé­vi­sion », affirme pour sa part David Mirkin, produc­teur histo­rique des Simp­son de 1990 à 2012.

Le Noël 1989 des Simp­son
Crédits : Fox

« Je veux dire des moments vrai­ment, vrai­ment, vrai­ment étranges, bizarres et brefs, que très peu de gens saisissent et comprennent. Nous écri­vons cette série pour les adultes, et des adultes intel­li­gents. » Des adultes ayant néan­moins l’es­prit assez ouvert pour ne pas se trou­bler outre mesure du fait que leurs person­nages n’ont ni évolué, ni vieilli en l’es­pace de trente ans. Ce qui pour­rait d’ailleurs s’ex­pliquer par le dernier épisode des Simp­son.

« Mon idée pour le dernier épisode : finir avec l’ar­ri­vée au spec­tacle de Noël », twee­tait Al Jean le 21 août 2014. C’est-à-dire renvoyer Homer, Marge, Bart, Lisa et la petite Maggie au spec­tacle d’école de Noël du tout premier épisode de la série, « Noël mortel ». Et donc prou­ver que le temps ne s’est pas écoulé entre ce premier et ce dernier épisode. Placer « la série entière dans une boucle ». Quitte à imagi­ner, comme certains inter­nautes, qu’Ho­mer est en fait plongé dans le coma.

Un autre raconte sur Reddit que la famille Simp­son revien­dra bel et bien au moment de Noël 1989, qu’elle parti­ci­pera à une compé­ti­tion dont le trophée sera l’au­to­ri­sa­tion d’écrire la fin de la série d’ani­ma­tion fictive Itchy et Scrat­chy, et que Krusty le clown annon­cera acci­den­tel­le­ment plusieurs gagnants : Homer, Marge, Bart, Lisa et Maggie.

Que cet inter­naute ait le talent d’oracle des auteurs des Simp­son ou non, la fin de cette série-là n’a toujours pas été annon­cée. La tren­tième saison, qui sera diffu­sée à partir de l’au­tomne 2018, pour­rait cepen­dant être la dernière. « Après trente saisons, ce sera peut-être la fin », confiait en effet Al Jean le 21 novembre 2016. « Mais cela pour­rait aussi bien ne pas l’être », ajou­tait-t-il néan­moins. Avant de conclure : « Je n’ai aucune idée de ce qu’on va faire, j’es­saie juste de faire en sorte que cela ne finisse jamais. »


Couver­ture : Fox