par Camille Hamet | 7 février 2018

Une vie pure

« Le Costa Rica, sans ingré­­dients arti­­fi­­ciels. » C’est un slogan publi­­ci­­taire, celui d’un clip de l’Ins­­ti­­tut costa­­ri­­cain du tourisme (ICT) enchaî­­nant des paysages spec­­ta­­cu­­laires : volcans majes­­tueux, plages para­­di­­siaques, eaux turquoise et forêts luxu­­riantes. Mais contrai­­re­­ment à beau­­coup de slogans publi­­ci­­taires, il semble reflé­­ter la réalité de ce qu’il vend : une desti­­na­­tion où l’en­­vi­­ron­­ne­­ment est préservé, par ses habi­­tants comme par ses touristes. Car le Costa Rica s’est bel et bien imposé comme la réfé­­rence mondiale du tourisme vert. Son président de la Répu­­blique, Luis Guillermo Solís, a même été nommé ambas­­sa­­deur de l’An­­née inter­­­na­­tio­­nale du tourisme durable en 2017.

Le rio celeste
Crédits : UN.int

Ses prédé­­ces­­seurs ont mené une rigou­­reuse poli­­tique envi­­ron­­ne­­men­­tale depuis les années 1950. Résul­­tat, l’éco­­sys­­tème du Costa Rica repré­­sente à lui seul 5 % de la biodi­­ver­­sité de la planète. Plus de 30 % de la super­­­fi­­cie de ce petit pays est proté­­gée au travers de la ving­­taine de parcs natio­­naux qui lui valent son image verte. Une image qui semble fruc­­tueuse. En effet, le Costa Rica s’est égale­­ment imposé comme la première desti­­na­­tion touris­­tique d’Amé­­rique centrale, devant le Guate­­mala et le Panama. En 2016, 2,9 millions de personnes ont visité le pays.

Ce tourisme a notam­­ment permis de sauver le village de Quebrada Arroy après la propa­­ga­­tion d’un cham­­pi­­gnon toxique qui a détruit les plan­­ta­­tions de vanille et de cacao dont il vivait en 1995. Plus de 90 % de la commu­­nauté travaille main­­te­­nant pour l’au­­berge écotou­­ris­­tique Los Campe­­si­­nos, qui se compose de dix cabanes en teck et en cèdre. Plusieurs villa­­geois détiennent une certi­­fi­­ca­­tion de guides pour les acti­­vi­­tés de plein air, telles que la descente en rappel dans la rivière Savegre. Et tous cultivent des aromates, des fruits et des légumes, ou bien élèvent des poules et des cochons – au milieu des arbres, des iguanes, des toucans et des papillons multi­­co­­lores.

À 250 kilo­­mètres de là, au pied du volcan Turrialba, une autre auberge écotou­­ris­­tique, le Guayabo Lodge, recense près de 120 espèces d’oi­­seaux tropi­­caux sur son terrain, entre­­tenu sans pesti­­cide. Le person­­nel composte, recycle, récu­­père. Et accueille des visi­­teurs depuis 15 ans, sous la houlette d’une anthro­­po­­logue néer­­lan­­daise, Rossana Lok. « J’ai acheté une petite propriété ici, avec l’idée de rece­­voir trois ou quatre visi­­teurs, de temps en temps », explique cette dernière. « Puis, c’est devenu un projet social et envi­­ron­­ne­­men­­tal pour la commu­­nauté de Santa Cruz et pour la planète », affirme-t-elle.

Vue du volcan Arenal
Crédits : Arenal Tours

Encore un peu plus loin, au pied du volcan Arenal, les visi­­teurs se promènent sur le lac du même nom à bord d’un pedal board, sorte de paddle muni d’un guidon, et dégustent de l’ana­­nas en compa­­gnie d’un guide qui les les a salués d’un pura vida, « vie pure », l’ex­­pres­­sion favo­­rite des Costa­­ri­­cains. En tout, leur pays compte 116 volcans, dont cinq en acti­­vité. Et ils ne consti­­tuent pas seule­­ment des attrac­­tions touris­­tiques. Ils produisent 10,2 % de l’élec­­tri­­cité du Costa Rica. Cela s’ap­­pelle la géother­­mie. Il s’agit de puiser la chaleur dans les entrailles des volcans, sans qu’au­­cune violence ne soit pour autant faite à la terre.

L’éner­­gie des éléments

La première source d’élec­­tri­­cité du Costa Rica, c’est l’eau. Elle four­­nit en effet 78,2 % de l’élec­­tri­­cité du pays. Le barrage Arenal, avec sa capa­­cité de stockage de 2,5 milliards de mètres cubes, est la plus grande réserve d’eau arti­­fi­­cielle d’Amé­­rique centrale. Il alimente à lui seul trois usines hydrau­­liques. « Mais le réchauf­­fe­­ment clima­­tique et le phéno­­mène météo­­ro­­lo­­gique d’El Niño menacent la régu­­la­­rité des pluies », souligne le direc­­teur de la commu­­ni­­ca­­tion de l’Ins­­ti­­tut costa­­ri­­cain de l’élec­­tri­­cité (ICE), Elbert Duran. « Pour éviter de recou­­rir aux combus­­tibles fossiles polluants, l’ICE a dû diver­­si­­fier sa produc­­tion d’éner­­gies propres. »

Outre la géother­­mie, le Costa Rica compte donc égale­­ment sur l’éo­­lien, qui four­­nit lui aussi 10,2 % de l’élec­­tri­­cité, et le solaire, qui en four­­nit 0,8 %. Un cock­­tail qui lui a permis de s’ali­­men­­ter propre­­ment pendant 326 jours en 2017, comme l’an­­nonçait le 15 décembre dernier la chaîne de télé­­vi­­sion costa­­ri­­caine publique Tele­­tica. Le pays battait ainsi son record de 2015, année durant laquelle il avait déjà vécu 299 jours en n’uti­­li­­sant que de l’élec­­tri­­cité verte. Des prouesses qui s’ins­­crivent dans le cadre d’un plan éner­­gé­­tique décidé par le pays il y a à peine plus de dix ans, et dont l’objec­­tif affi­­ché est de deve­­nir neutre en carbone d’ici 2021.

Les éoliennes costa­­ri­­caines
Crédits : Gobierno.cr

Mais elles doivent beau­­coup à la natio­­na­­li­­sa­­tion du système de produc­­tion et de distri­­bu­­tion de l’élec­­tri­­cité costa­­ri­­cain qui a, elle, été déci­­dée dès 1949. Il s’agis­­sait alors de donner au gouver­­ne­­ment les moyens de répondre à son obses­­sion : assu­­rer l’au­­to­­no­­mie éner­­gé­­tique du pays qui, contrai­­re­­ment à ses voisins, ne peut comp­­ter ni sur d’im­­por­­tants gise­­ments de pétrole, ni sur d’im­­por­­tantes sources de gaz. Et il est rapi­­de­­ment apparu que les éner­­gies renou­­ve­­lables pouvaient régler ses problèmes d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment. Le Costa Rica a par exemple été l’un des tout premiers pays du monde à s’in­­té­­res­­ser au poten­­tiel de l’éner­­gie éolienne. Encore aujourd’­­hui, la parti­­ci­­pa­­tion des entre­­prises privées au secteur éner­­gé­­tique est limi­­tée à 30 % dans le pays.

Par ailleurs, mais toujours contrai­­re­­ment à ses voisins, le Costa Rica béné­­fi­­cie d’un régime poli­­tique très stable. Il est indé­­pen­­dant depuis 1821 et consi­­déré comme un modèle de démo­­cra­­tie en Amérique centrale. La dernière guerre civile de l’his­­toire du pays a eu lieu en 1948 et a abouti à l’abo­­li­­tion de son armée. Son PIB par habi­­tant a triplé depuis les années 1960 et il affiche aujourd’­­hui l’un des taux de pauvreté les plus faibles d’Amé­­rique latine et des Caraïbes. Il s’est paré d’un système de protec­­tion sociale de haut niveau et a investi dans l’édu­­ca­­tion. Autant d’élé­­ments qui encou­­ragent les inves­­tis­­se­­ments étran­­gers. Et les gestes d’ami­­tié. Le gouver­­ne­­ment japo­­nais a par exemple offert aux auto­­ri­­tés costa­­ri­­caines une usine solaire expé­­ri­­men­­tale dotée de 4 300 panneaux photo­­vol­­taïques…

La course au bonheur

Mais l’exem­­pla­­rité éner­­gé­­tique du Costa Rica ne concerne que l’élec­­tri­­cité. Le chauf­­fage et le trans­­port y sont toujours assu­­rés par le pétrole et par le gaz. Et le pays produit chaque jour envi­­ron 4 000 tonnes de déchets solides, dont 20 % ne sont pas trai­­tés, se retrou­­vant alors majo­­ri­­tai­­re­­ment dans les paysages qui peuplent les clips publi­­ci­­taires de l’ICT. « Alors que le pays a montré l’exemple au monde en doublant sa couver­­ture fores­­tière, qui est passé de 26 % en 1984 à plus de 52 % cette année, aujourd’­­hui un cinquième des 4 000 tonnes de déchets solides produites chaque jour n’est pas traité et finit par faire partie du paysage du Costa Rica, polluant égale­­ment les rivières et les plages », recon­­naît en effet le gouver­­ne­­ment costa­­ri­­cain dans un commu­­niqué daté du 18 juillet 2017.

« Être un pays exempt de plas­­tiques à usage unique est notre mantra et notre mission. »

11 % de ces déchets solides sont des déchets plas­­tiques. « Les plas­­tiques à usage unique sont un problème non seule­­ment pour le Costa Rica, mais aussi pour le monde entier. On estime que si le mode actuel de consom­­ma­­tion se pour­­suit, d’ici à 2050 il y aura plus de plas­­tique que de pois­­sons dans l’océan si l’on mesure en poids. Pour cette raison, nous commençons un voyage pour trans­­for­­mer le Costa Rica en zone exempte de plas­­tique à usage unique. » Celui-ci sera remplacé par des maté­­riaux 100 % renou­­ve­­lables ne conte­­nant pas de pétrole et ayant la capa­­cité de se dégra­­der en six mois maxi­­mum. Mais cette fois, le gouver­­ne­­ment compte sur la mobi­­li­­sa­­tion du secteur privé.

« Être un pays exempt de plas­­tiques à usage unique est notre mantra et notre mission. Cela ne va pas être facile, et le gouver­­ne­­ment ne peut pas le faire seul. Pour promou­­voir ces chan­­ge­­ments, nous avons besoin que tous les secteurs – publics et privés – s’en­­gagent à prendre des mesures pour rempla­­cer le plas­­tique à usage unique à travers cinq actions stra­­té­­giques : inci­­ta­­tions muni­­ci­­pales, poli­­tiques et direc­­tives insti­­tu­­tion­­nelles pour les four­­nis­­seurs ; rempla­­ce­­ment des produits en plas­­tique à usage unique ; recherche et déve­­lop­­pe­­ment ; inves­­tis­­se­­ment dans des initia­­tives stra­­té­­giques. Nous avons égale­­ment besoin du leader­­ship et de la parti­­ci­­pa­­tion de tous : femmes, hommes, garçons et filles. »

Reste à savoir si cet appel sera entendu, et suivi d’ef­­fets. Une chose, néan­­moins, est certaine : l’at­­ta­­che­­ment d’une large partie de la popu­­la­­tion costa­­ri­­caine à la beauté verdoyante de son cadre de vie a joué pour beau­­coup dans le déve­­lop­­pe­­ment écolo­­gique du pays. Il pour­­rait de nouveau faire la diffé­­rence. D’au­­tant que ce cadre n’at­­tire pas seule­­ment les touristes – et donc l’argent –, il parti­­cipe aussi au bonheur. C’est du moins ce que suggère l’Happy Planet Index (HPI), ou indice de la planète heureuse (IPH), qui est calculé à partir de trois éléments – l’em­­preinte écolo­­gique, l’es­­pé­­rance de vie et le degré de bien-être des popu­­la­­tions – et qui place le Costa Rica à la tête des nations du monde dans leur course au bonheur.

La France, elle, se trouve en 44e posi­­tion.

Bajos del Toro, les chutes du taureau
Crédits : Univer­­sité du Costa Rica

Couver­­ture : Les paysages sublimes du Costa Rica. (DR)


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