par Camille Hamet | 26 juin 2017

Le chien a beau être « le meilleur ami de l’Homme », il n’est pas le plus popu­­laire des animaux domes­­tiques. Ni sur la Toile, ni dans nos foyers. En France, il y a près de 13,5 millions de chats, pour seule­­ment 7,3 millions de chiens. Aux États-Unis, on dénombre pas moins de 74 millions de chats. Au Japon, une entre­­prise en a récem­­ment embau­­chés pour essayer de soula­­ger le stress de ses sala­­riés. Les chats y ont d’ailleurs leurs propres bars et leurs propres hôtels. Sur Inter­­net, ils se pavanent au sommet des palma­­rès de Face­­book, Insta­­gram, Flickr et Pinte­­rest. Le moindre de leurs miau­­le­­ments peut être vu plus de quatre millions de fois sur YouTube, et des sites de rencontre leur sont entiè­­re­­ment dédiés. Mais comment ont-ils conquis notre planète en même temps que nos cœurs ? Pour le savoir, une équipe de scien­­ti­­fiques inter­­­na­­tio­­nale a collecté et analysé l’ADN de plus de 300 spéci­­mens sur une période de temps s’éche­­lon­­nant entre la fin de l’âge de la pierre et la première moitié du XXe siècle. Ses décou­­vertes, publiées le 19 juin dernier dans la revue Nature Ecology & Evolu­­tion, rendent les chats encore plus atta­­chants.

Le chat de Rê

Le malé­­fique serpent Apophis s’at­­taque inlas­­sa­­ble­­ment à la barque du dieu Rê voguant sur l’océan primor­­dial, le Noun, dans l’es­­poir de mettre un terme au proces­­sus de la Créa­­tion. Fort heureu­­se­­ment, il est toujours vaincu par Rê et ses alliés. Le dieu Seth défend l’em­­bar­­ca­­tion avec un harpon et la déesse Isis utilise ses pouvoirs pour déso­­rien­­ter Apophis, ce qui permet au chat de Rê, incar­­na­­tion de la déesse Bastet, de déca­­pi­­ter le serpent à l’aide d’un long couteau. Chaque lever de Soleil témoigne de cette victoire perpé­­tuelle tandis que les éclipses trahissent une défaite momen­­ta­­née… Quant au mythe qui l’af­­firme, il témoigne de l’im­­por­­tance accor­­dée aux chats par les Égyp­­tiens de l’An­­tiquité. Mais, comme le souligne Eva-Maria Geigl, paléo­­gé­­né­­ti­­cienne à l’ins­­ti­­tut Jacques Monod, « leur rappro­­che­­ment a été très progres­­sif ». La première appa­­ri­­tion du chat dans l’art égyp­­tien date de 1950 avant Jésus Christ. Elle se trouve sur le mur d’une tombe située à 250 kilo­­mètres au sud du Caire, sous la forme d’un animal aux longues pattes-avant, à la queue dres­­sée et à la tête trian­­gu­­laire, fixant un rat à l’ap­­proche. Vers 1350 avant Jésus Christ, le chat est toujours repré­­senté en train de chas­­ser, mais cette fois des oiseaux, et en compa­­gnie des hommes. Un peu plus tard, il est carré­­ment assis sous leur table, occupé à manger leur pois­­son. Par ailleurs, nombre de notables égyp­­tiens choi­­sissent d’être repré­­sen­­tés sur leur tombe en compa­­gnie de leur chat, et certains le font momi­­fier. Du statut de chas­­seur de rats, le chat est passé à celui d’ani­­mal domes­­tique, et même à celui d’ani­­mal sacré. Les histo­­riens euro­­péens en déduisent que les Égyp­­tiens ont été les premiers à domes­­tiquer le félin. Puis, en 2004, des cher­­cheurs découvrent un sque­­lette de chat datant de 7500 avant Jésus Christ enterré avec un être humain sur l’île de Chypre, révé­­lant ainsi que le félin a en fait été domes­­tiqué plusieurs milliers d’an­­nées avant que n’émerge la civi­­li­­sa­­tion égyp­­tienne. « Les hommes et les chats colla­­borent depuis le début du néoli­­thique, c’est-à-dire depuis le début de l’agri­­cul­­ture, qui naît dans le Crois­­sant fertile il y a envi­­ron 12 000 ans », affirme Eva-Maria Geigl. « Les premiers chats ont été atti­­rés dans les villages par l’af­­flux de rongeurs que les stocks de grains d’orge et de blé ne manquaient pas de provoquer, et cela arran­­geait bien les hommes parce que les rongeurs trans­­por­­taient des mala­­dies. Certains chats se sont si bien habi­­tués à l’Homme que ce dernier les a embarqués sur ses bateaux, ce qui explique leur présence sur des îles comme Chypre à une époque aussi loin­­taine. »

En 2008, l’ar­­chéo­­zoo­­logue belge Wim Van Neer trouve les dépouilles de six chats domes­­tiques vieux de 6 000 ans au bord du Nil, et il se demande si les ancêtres des Égyp­­tiens de l’An­­tiquité ont pu domes­­tiquer le félin indé­­pen­­dam­­ment des peuples du Proche-Orient. Il propose alors à Eva-Maria Geigl et à son collègue Thierry Grange d’ap­­pliquer l’ap­­proche paléo­­gé­­né­­tique à l’his­­toire de la domes­­ti­­ca­­tion du chat pour tenter de mieux la comprendre. « Les études de génome conduites sur des chats modernes – chats domes­­tiques (Felis catus), chats sauvages euro­­péens (Felis silves­­tris silves­­tris) et moyen-orien­­taux (Felis silves­­tris lybica) – montraient déjà la proxi­­mité géné­­tique entre le chat domes­­tique et le moyen-orien­­tal lybica », rappelle Thierry Grange. « En revanche, on ne savait ni dater ni retra­­cer la diffu­­sion de lybica à travers le monde… »

Une momie de chat datant de l’Égypte ancienne
Crédits : Damian Dovar­­ganes

Felis silves­­tris lybica

Eva-Maria Geigl et Thierry Grange accueillent la propo­­si­­tion de Wim Van Neer avec enthou­­siasme, mais il leur faut patien­­ter plusieurs années avant d’ob­­te­­nir les fonds néces­­saires pour mener leurs recherches, et embau­­cher un troi­­sième paléo­­gé­­né­­ti­­cien, l’Ita­­lien Clau­­dio Ottoni. « Nous avons analysé des os et des dents de chats anciens, ainsi que des échan­­tillons de poil et de peau de chats momi­­fiés », raconte ce dernier. « Nous avons séquencé de courts frag­­ments de l’ADN mito­­chon­­drial, ce qui nous a permis de connaître les anciennes répar­­ti­­tions des popu­­la­­tions de chats. » « C’est un travail très déli­­cat car leurs os sont petits et fragiles, et ils comportent peu de zones où l’ADN est préservé », précise Thierry Grange. « D’au­­tant que l’ADN est mieux préservé par le froid, ce qui n’est pas vrai­­ment la carac­­té­­ris­­tique première du climat moyen-orien­­tal. »

Au cours de leur recherche, les paléo­­gé­­né­­ti­­ciens ont eu la surprise de décou­­vrir qu’il n’y avait pas eu une seule vague de diffu­­sion du chat moyen-orien­­tal, mais deux. La première a lieu au moment de la néoli­­thi­­sa­­tion de l’Eu­­rope, il y a envi­­ron 5 000 ans. « On voit se géné­­ra­­li­­ser la signa­­ture géné­­tique de la variante anato­­lienne de lybica dans tout le conti­nent », explique Eva-Maria Geigl. La seconde vague de diffu­­sion a lieu au moment de l’An­­tiquité clas­­sique. « On voit alors naître un formi­­dable engoue­­ment pour la variante égyp­­tienne de lybica. Elle gagne le monde grec et romain, et se répand jusqu’aux ports vikings de la mer Baltique en emprun­­tant les voies de commerce mari­­times. » Puis la signa­­ture géné­­tique du chat égyp­­tien régresse au sein de la popu­­la­­tion de chats domes­­tiques, au profit de la variante anato­­lienne. « Mais les carac­­té­­ris­­tiques qui l’ont rendu si popu­­laire à l’An­­tiquité sont peut-être majo­­ri­­taires encore aujourd’­­hui. »

Felis silves­­tris lybica

Quelles sont ces carac­­té­­ris­­tiques ? Pour Thierry Grange, il est probable que le chat égyp­­tien ait été favo­­risé en raison de son compor­­te­­ment, et non en raison de son appa­­rence, « car il y avait très peu de diffé­­rences morpho­­lo­­giques entre lui et le chat anato­­lien ». Il y a d’ailleurs très peu de diffé­­rences morpho­­lo­­giques entre les chats qui roupillent sur nos cana­­pés et gambadent sur nos écrans, et les chats qui préser­­vaient nos ancêtres des mala­­dies en chas­­sant les rongeurs. « Un chat sauvage ressemble beau­­coup à un chat domes­­tique, tandis qu’un chihua­­hua, et même un dober­­man, n’ont pas grand chose à voir avec un loup », souligne Eva-Maria Geigl. « Cela s’ex­­plique par le fait que contrai­­re­­ment au chien, qui a été sélec­­tionné et trans­­formé pour effec­­tuer des tâches très diverses, le chat était parfai­­te­­ment adapté à la seule tâche qui lui incom­­bait, et qu’il remplis­­sait natu­­rel­­le­­ment. »

Le chat domes­­tique se distingue essen­­tiel­­le­­ment par son pelage marbré, ou tacheté. Celui du chat sauvage est exclu­­si­­ve­­ment tigré. Or les taches appa­­raissent entre 500 et 1 300 de notre ère, ce qui consti­­tue une évolu­­tion esthé­­tique très tardive par rapport aux autres animaux domes­­tiques. Une preuve que nos ancêtres se souciaient très peu de l’ap­­pa­­rence de leurs chats selon Clau­­dio Ottoni : « Les chats devaient juste deve­­nir plus amicaux, être assez tolé­­rants vis-à-vis des êtres humains pour entrer dans leurs maisons et profi­­ter des commo­­di­­tés de la vie en commun. Il y a donc un chan­­ge­­ment de compor­­te­­ment qui se produit vis-à-vis des êtres humains et nous suppo­­sons que ce chan­­ge­­ment se produit dans la société égyp­­tienne à cause de l’im­­por­­tance du chat dans cette société. »

Le chat de canapé

L’es­­thé­­tique ne devient un critère de sélec­­tion pour les chats qu’à la fin du XIXe siècle, lorsque se déve­­loppe, à tort, la notion de race. Appliquée à la biolo­­gie, elle encou­­rage le croi­­se­­ment dirigé des animaux domes­­tiques, pratiques qui s’épa­­nouissent d’abord en Angle­­terre. La repro­­duc­­tion se fait alors en accord avec des stan­­dards établis de façon arbi­­traire, et selon les quali­­tés psycho­­lo­­giques et physiques souhai­­tées chez l’ani­­mal. « Avec un peu de malice, on pour­­rait dire que la domes­­ti­­ca­­tion du chat commence véri­­ta­­ble­­ment à ce moment-là, et qu’il s’agis­­sait aupa­­ra­­vant d’un simple compa­­gnon­­nage entre l’homme et lui », remarque Thierry Grange. « Même aujourd’­­hui, la repro­­duc­­tion des chats n’est pas aussi contrô­­lée que celle des chiens, surtout à la campagne. »

Chat lavant son manteau
Arthur Heyer, 1915

Comme chez le chien, la quête malsaine d’une préten­­due « pureté de la race », et le manque de diver­­sité géné­­tique qui en résulte, ont conduit au déve­­lop­­pe­­ment de faiblesses et de mala­­dies spéci­­fiques chez le chat. Le Persan, par exemple, souffre très souvent d’une insuf­­fi­­sance rénale chro­­nique. Ce chat est sans doute le plus emblé­­ma­­tique de tous les « chats de canapé », qui se multi­­plient juste­­ment à partir du XIXsiècle en Europe. À la même époque, les chats sont célé­­brés par les poètes français. « Ils prennent en songeant les nobles atti­­tudes / Des grands sphinx allon­­gés au fond des soli­­tudes, / Qui semblent s’en­­dor­­mir dans un rêve sans fin », écrit Charles Baude­­laire dans Les Fleurs du Mal. « Eh quoi ! L’homme se plaint-il de vivre ! N’a-t-il pas des mains pour cares­­ser la four­­rure des chats ! » se scan­­da­­lise Théo­­phile Gautier. Victor Hugo, lui, a dit que « Dieu a inventé le chat pour que l’homme ait un tigre à cares­­ser chez lui ». Cette phrase lui aurait été inspi­­rée par son propre chat, Chanoine, que l’écri­­vain Champ­­fleury décrit en ces termes : « Dans ma jeunesse, je fus reçu place Royale, dans un salon décoré de tapis­­se­­ries et de monu­­ments gothiques ; au milieu s’éle­­vait un grand dais rouge, sur lequel trônait un chat, qui fière­­ment semblait attendre les hommages des visi­­teurs. C’était le chat de Victor Hugo, celui-là même peut-être que son indo­­lence et sa paresse ont fait appe­­ler chamoine dans Les Lettres sur le Rhin. »

Mais le chat n’a pas toujours été vénéré, tant s’en faut. Entre les Égyp­­tiens de l’An­­tiquité et les litté­­ra­­teurs français du XIXsiècle, s’est notam­­ment inter­­­calé le juge­­ment de l’Église catho­­lique du Moyen-Âge, qui consi­­dé­­rait l’ani­­mal comme une créa­­ture démo­­niaque.  « Aujourd’­­hui, il nous fait surtout rire », estime Eva-Maria Geigl en citant les « LOL cats » qui pullulent sur Inter­­net. De son côté, Thierry Grange explique le succès du chat par le fait que « l’être humain préfère s’iden­­ti­­fier à un animal qui garde une forme d’in­­dé­­pen­­dance et d’au­­to­­no­­mie plutôt qu’à un animal tota­­le­­ment dévoué et obéis­­sant, comme le chien. » Comme le remarque Clau­­dio Ottoni, le chat domes­­tique est en effet resté « un compa­­gnon parfois distant ». Qui peut encore rede­­ve­­nir sauvage.


Couver­­ture : Le chat, des pharaons aux poètes français. (Ulyces.co)


 

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