par Camille Hamet | 26 avril 2017

Le plus beau chien du monde

Chaque année, le monde canin s’ex­­pose dans un pays diffé­rent, au World Dog Show. On peut y voir des chiens fran­­chir des obstacles insen­­sés, plon­­ger, saisir des fris­­bees au vol, rassem­­bler un trou­­peau de chèvres, et même danser. Mais l’es­­sen­­tiel est de les admi­­rer. Car les épreuves les plus atten­­dues et les plus valo­­ri­­sées du World Dog Show sont les concours de beauté. L’un d’eux, le « Best in Show », consacre le cham­­pion du monde à quatre pattes. C’est lui qui met fin à plusieurs jours de fébri­­lité pour des milliers de cyno­­philes, en réunis­­sant les gagnants de chaque caté­­go­­rie. Il oppose des spéci­­mens aussi éloi­­gnés que des dober­­mans et des chihua­­huas – non pas à coups de crocs et de griffes, mais à coups de brosse et de vita­­mines.

Le plus beau chien du monde
Crédits : World Dog Show

Le poil est donc parti­­cu­­liè­­re­­ment brillant en ce jour de juin 2016, et l’œil vif, l’al­­lure fière, tandis que les préten­­dants au titre effec­­tuent un dernier tour de piste au centre des expo­­si­­tions Crocus de Moscou. Sage­­ment alignés devant le podium tant convoité par leurs maîtres, ils sont exami­­nés et palpés par le juge Eugeny Erusa­­lim­sky, qui va dési­­gner les fina­­listes. Le public, juché sur des gradins, retient son souffle. Vient d’abord le numéro quatre, un chien de Rhodé­­sie à crête dorsale. Puis le numéro trois, un braque de Weimar, et le numéro deux, un cocker spaniel. Et enfin, le grand vainqueur de la compé­­ti­­tion : un terrier noir de Russie baptisé Fine Lady S Zolo­­togo Grada. Sa proprié­­taire se rengorge. Sur l’écran qui domine la scène explosent des feux d’ar­­ti­­fice. Les photo­­graphes s’avancent vers « le plus beau chien du monde » ; les flashes crépitent. Surnommé « le Terrier de Staline », le Terrier noir de Russie a été créé en URSS dans les années 1950, à partir d’une ving­­taine de races de chien, dont le Schnau­­zer, l’Ai­­re­­dale, le Rott­­wei­­ler et le Terre-Neuve. L’éle­­vage initial a été super­­­visé par l’école mili­­taire de Moscou, et les premiers spéci­­mens étaient logés dans le chenil de l’Étoile rouge. Le but était de produire un compa­­gnon d’armes à la fois grand, coura­­geux, maniable et poly­­va­lent. Mais les critères esthé­­tiques jouent un rôle de premier plan dans la perpé­­tua­­tion du Terrier noir de Russie. Selon la Fédé­­ra­­tion cyno­­lo­­gique inter­­­na­­tio­­nale, orga­­ni­­sa­­trice du World Dog Show, il doit par exemple avoir une allure « harmo­­nieuse » et porter sa queue « gaie­­ment ». Quant à son poil, il doit former « sour­­cils, mous­­taches et barbe abon­­dants ».


En réalité, ce type de critères sont pris en compte dans la perpé­­tua­­tion de toutes les races de chien. Et ce depuis que l’Homme en crée. C’est-à-dire depuis l’An­­tiquité, qui distingue trois types de chiens : le lévrier pour la chasse, le berger dans les campagnes et le molosse dans les arènes. « Le film améri­­cain Gladia­­tor y fait réfé­­rence de manière tota­­le­­ment anachro­­nique en montrant un berger alle­­mand, race qui n’ap­­pa­­raît qu’à la fin du XIXe siècle », s’amuse l’his­­to­­rien Fabrice Guizard, co-auteur de l’ou­­vrage Une Bête parmi les hommes : le chien. De la domes­­ti­­ca­­tion à l’an­­thro­­po­­mor­­phisme. D’après lui, la notion même de race n’ap­­pa­­raît qu’au XIXsiècle. Appliquée à la biolo­­gie, elle encou­­rage la sélec­­tion arti­­fi­­cielle et le croi­­se­­ment dirigé des animaux domes­­tiques, pratiques qui s’épa­­nouissent d’abord en Angle­­terre. La repro­­duc­­tion se fait alors en accord avec des stan­­dards établis de façon arbi­­traire, et selon les quali­­tés psycho­­lo­­giques et physiques souhai­­tées chez l’ani­­mal. « L’une des consé­quences a été le raccour­­cis­­se­­ment géné­­ral des museaux. C’est ce qu’on appelle le pédo­­mor­­phisme. Le chien garde sa tête de chiot afin de paraître plus amical et atten­­dris­­sant. »

High Life et Low Life
Sir Edwin Henry Land­­seer, 1829

Une autre consé­quence est l’in­­croyable variété de l’es­­pèce. Il existe aujourd’­­hui plus de 300 races de chien. Mais des problèmes n’ont pas tardé à se mani­­fes­­ter. Dès la fin du XIXe siècle, la quête malsaine d’une préten­­due « pureté » des races canines, et le manque de diver­­sité géné­­tique qui en résulte, ont conduit au déve­­lop­­pe­­ment de faiblesses spéci­­fiques et de mala­­dies chro­­niques. Les boule­­dogues ont par exemple des diffi­­cul­­tés respi­­ra­­toires, tandis que les bergers alle­­mands souffrent souvent de para­­ly­­sie des pattes arrières à la fin de leur vie. « Le chien a été, de ce point de vue-là, fragi­­lisé », résume Fabrice Guizard.

Les loups appri­­voi­­sés

Notre vanité a inter­­­rompu 50 millions d’an­­nées de sélec­­tion natu­­relle. Au tout début de cette chaîne se tient le Miacis, petit mammi­­fère préhis­­to­­rique qui serait l’an­­cêtre de tous les carni­­vores. Vient ensuite l’Am­­phi­­cyo­­ni­­dae, « ours-chien » qui a colo­­nisé le nord de tous les conti­­nents entre le milieu de l’Éocène et le Pléis­­to­­cène. À la même époque surgissent le fameux Loup gris et le moins connu Tomar­c­­tus, animal à la mâchoire parti­­cu­­liè­­re­­ment puis­­sante, à la longue queue et aux griffes poin­­tues. Une autre espèce dispa­­rue, le Cyno­­dic­­tis, se sépare en deux types de cani­­dés. L’un se répand en Afrique, l’autre en Eura­­sie. On ne sait toujours pas avec certi­­tude à quel moment les loups ont fini par donner nais­­sance aux chiens tels que nous les connais­­sons. Et au cœur de ce mystère se trouve celui de la domes­­ti­­ca­­tion.

Les empreintes de la grotte de Chau­­vet

Il est géné­­ra­­le­­ment admis qu’elle a eu lieu il y a envi­­ron 15 000 ans, lorsque des loups ont commencé à se rappro­­cher des fermes pour se nour­­rir de nos déchets. Selon cette théo­­rie, les plus jeunes d’entre eux se seraient ainsi habi­­tués à la présence de l’Homme, jusqu’à se lais­­ser appri­­voi­­ser. Mais elle est loin de convaincre l’en­­semble de la commu­­nauté scien­­ti­­fique. Dans un article publié en 2009 par la revue Ameri­­can Scien­­tist, l’an­­thro­­po­­logue Pat Ship­­man rappelle que des empreintes de grand canidé accom­­pa­­gnant des pas d’en­­fant ont été décou­­vertes au fond de la grotte de Chau­­vet. Fixées dans de l’ar­­gile, elles s’étendent sur plus de 45 mètres. Et n’éton­­ne­­raient pas l’his­­to­­rien Fabrice Guizard, qui juge « probable que le chien a d’abord été utilisé non pas, comme il est souvent avancé, pour accom­­pa­­gner les hommes à la chasse, mais pour proté­­ger les femmes et les enfants ». Cet enfant-là semble déra­­per légè­­re­­ment dans l’ar­­gile alors humide. Il devait avoir huit ans et mesu­­rer 1,40 m. On suppose égale­­ment qu’il tenait une torche, car des traces de char­­bon ont été retrou­­vées à proxi­­mité. Or, ce char­­bon aurait 26 000 ans… Une jolie scène qui tend à prou­­ver que les humains et les loups se sont alliés bien avant que les fermes des premiers n’al­­lèchent les seconds. Les deux espèces se seraient en réalité choi­­sies mutuel­­le­­ment, parce que la taille et l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de leurs « meutes » respec­­tives se ressem­­blaient. Cela explique­­rait la très grande compli­­cité qui nous lie au chien. Et si la grotte de Chau­­vet ne comporte aucune repré­­sen­­ta­­tion peinte de canidé, il n’est pas inter­­­dit de penser que c’est parce que ces animaux béné­­fi­­ciaient d’un statut parti­­cu­­lier du fait de leur proxi­­mité avec les « chas­­seurs-cueilleurs ».

C’est du moins ce que suggèrent des orne­­ments vieux de plus de 30 000 ans. Près de deux tiers d’entre eux se composent en effet de dents de loup ou de chien, alors même que ces animaux étaient rares et consti­­tuaient seule­­ment 3 % de la faune totale. « La personne qui portait une dent de canidé perfo­­rée il y a 33 000 ans s’est-elle ainsi procla­­mée membre du groupe qui a domes­­tiqué les chiens ? » s’in­­ter­­roge Pat Ship­­man. « Possi­­ble­­ment. Domes­­tiquer les chiens a été une réali­­sa­­tion humaine remarquable qui a certai­­ne­­ment donné un avan­­tage sélec­­tif déter­­mi­­nant à ceux qui l’ont accom­­plie avec succès. Ils avaient de bonnes raisons de se vanter de leur réus­­site en arbo­­rant des dents de canidé. »

Le Miacis et l’Am­­phi­­cyo­­ni­­dae

Des crânes de canidé tout aussi anciens que ces dents, et enter­­rés de manière rituelle, ont d’ailleurs été décou­­verts en Répu­­blique Tchèque. Cela ne signi­­fie pas forcé­­ment qu’ils appar­­te­­naient à des animaux appri­­voi­­sés, mais témoigne, là encore, du statut parti­­cu­­lier accordé au chien par l’Homme. Et cette fois, jusque dans la mort. « Non seule­­ment l’Homme a conti­­nué à donner des sépul­­tures au chien, mais il a aussi fait de lui son compa­­gnon vers l’au-delà », affirme Fabrice Guizard. « Dans l’Égypte antique, le dieu des morts, Anubis, a une tête de chien. Dans la mytho­­lo­­gie grecque, Cerbère garde la porte des Enfers. Au Moyen-Âge, l’ani­­mal est souvent repré­­senté au pied de son maître défunt. » Un rôle ambigu qui éclaire sans doute « une rela­­tion pas toujours aussi amicale qu’on veut bien le croire chez nous ».

Une rela­­tion ambi­­guë

En 2011, les fouilles archéo­­lo­­giques de Guimps, en Charente, révèlent un sque­­lette de chien datant de la fin du Moyen-Âge. Son analyse montre que l’ani­­mal était fréquem­­ment battu et que, s’il a survécu à ses bles­­sures, un boite­­ment limi­­tait forte­­ment son utilité. Les cher­­cheurs en ont déduit qu’il avait passé la fin de sa vie à quéman­­der ou à chapar­­der sa nour­­ri­­ture, errant d’une ferme à l’autre. Et pour­­tant, il a été inhumé « propre­­ment », avec « dignité » et « respect ». « C’est là que réside tout le para­­doxe », souligne Fabrice Guizard. « Dans la tombe de ce chien maltraité, puis aban­­donné et fina­­le­­ment honoré. » Les paysans français de l’époque semblent en effet écar­­te­­lés entre recon­­nais­­sance et défiance vis à vis de l’ani­­mal qui leur est le plus fami­­lier.

Le « chien du diable »
Crédits : DR

À l’église, la figure du chien devait le plus souvent avoir une conno­­ta­­tion néga­­tive, comme c’est le cas dans l’An­­cien Testament. « Tradi­­tion­­nel­­le­­ment, le Diable prend même la forme d’un chien noir, pouvant se dissi­­mu­­ler dans la nuit et attendre que son maître s’en­­dorme pour l’at­­taquer. Car s’il est déjà perçu comme un animal obéis­­sant, on craint toujours qu’il ne se retourne contre nous. Il incarne l’en­­nemi inté­­rieur de chacun. » Une peur irra­­tion­­nelle alimen­­tée par un danger bien réel : la propa­­ga­­tion de la rage. Le chien n’en est pas moins indis­­pen­­sable. Il chasse, il protège, il garde. L’en­­cy­­clo­­pé­­diste du VIIe siècle Isodore de Séville n’hé­­site donc pas à louer sa fidé­­lité, son intel­­li­­gence et sa sensi­­bi­­lité. Le chien est par ailleurs un élément de distinc­­tion sociale : « Les seigneurs font étalage de leur pouvoir avec le nombre et la taille de leurs chiens de meute », explique en effet Fabrice Guizard. Plus tard, le chien devien­­dra même l’ani­­mal fétiche des rois et des reines. « Henri III s’en­­toure d’épa­­gneuls papillons. Filou, le caniche de Louis XV, est connu pour avoir tous les droits dans l’en­­tou­­rage royal. Marie-Antoi­­nette prend la pose avec son carlin. » C’est la mode des « toutous », ces petits chiens de compa­­gnie consi­­dé­­rés comme « inutiles » par le natu­­ra­­liste suisse Conrad Gess­­ner au XVIe siècle.

Le toutou des époux Arnol­­fini
Jan van Eyck (1435)

Au XVIIIe siècle, ils peuplent la litté­­ra­­ture et la pein­­ture euro­­péennes, et leur signi­­fi­­ca­­tion est alors pour le moins surpre­­nante. « [Le chien traduit] les modu­­la­­tions ludiques propres aux mises en scène du désir », écrit Olivier Leplatre, profes­­seur de lettres à l’uni­­ver­­sité Jean Moulin Lyon 3. « Il a été élu comme l’ani­­mal de l’entre-deux : pour l’ima­­gi­­na­­tion liber­­tine voire porno­­gra­­phique, son extrême domes­­ti­­ca­­tion en bête de cous­­sin, en bibe­­lot de boudoir, n’a pas effacé son appar­­te­­nance à une exté­­rio­­rité plus sauvage et au monde primaire de la pulsion. » Dans le tableau Jeune fille faisant danser son chien sur son lit de Jean-Honoré Frago­­nard, par exemple, la jeune fille en ques­­tion est renver­­sée sur le dos, les jambes dres­­sées et dénu­­dées, et seule la queue touf­­fue de son « toutou » dissi­­mule son sexe et ses fesses… Mais le règne des chiens de compa­­gnie ne s’éten­­dra véri­­ta­­ble­­ment qu’à la fin du XXsiècle. Avant de pouvoir se repaître du titre de « meilleur ami de l’Homme », le chien, en dehors des cercles les plus privi­­lé­­giés, a dû conti­­nuer de se rendre utile – parfois de façon inat­­ten­­due.

En 1888, l’Al­­le­­mand Hein­­rich Feldt met au point une machine censée faci­­li­­ter le travail des coutu­­rières en accro­­chant un chien aux leviers. Quelques années plus tard, les Améri­­cains ne veulent plus se casser le dos pour faire du beurre et un ingé­­nieur pense trou­­ver la solu­­tion en instal­­lant un tapis roulant sur une baratte pour permettre à l’ani­­mal de raffer­­mir la crème à l’aide de ses pattes. L’Ar­­mée améri­­caine a commencé à entraî­­ner des chiens en 1942. Aujourd’­­hui encore, les chiens-mili­­taires jouent un rôle impor­­tant. Ils détectent les explo­­sifs, loca­­lisent les bles­­sés, explorent les terrains jugés trop risqués pour les soldats. Des chiens sont aussi utili­­sés par la police et la gendar­­me­­rie, que ce soit dans la lutte contre le trafic de stupé­­fiants ou dans la lutte contre le terro­­risme, comme nous l’a rappelé le triste destin de Diesel, mali­­nois tué lors de l’as­­saut du RAID contre la planque d’Ab­­del­­ha­­mid Abaaoud, le 18 novembre 2015 à Saint-Denis. Nombre de skieurs piégés par une avalanche sont sauvés par des chiens-secou­­ristes, et nombre de mal-voyants assis­­tés par des chiens-guides. Des chiens sont capables de détec­­ter le cancer du sein, ou encore de surveiller le taux de glycé­­mie des personnes atteintes de diabète. Certains parti­­cipent même à des programmes aéro­s­pa­­tiaux.   D’autres se contentent d’être beaux. Ils se font certai­­ne­­ment bichon­­ner en prévi­­sion de la prochaine édition du World Dog Show, qui aura lieu à Leip­­zig en novembre 2017.


Couver­­ture : Du loup au chihua­­hua. (Ulyces.co)


 

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