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par Camille Hamet | 17 juillet 2018

« Sanglier sauvage »

Ce samedi 7 juillet, Elon Musk décla­rait travailler à la concep­tion d’un mini sous-marin pour secou­rir des enfants bloqués par la montée des eaux avec leur entraî­neur de foot­ball dans une grotte du nord de la Thaï­lande depuis quinze jours. Une entre­prise extrê­me­ment périlleuse, dans la mesure où le seul moyen de les extraire était d’em­prun­ter une voie étroite et sinueuse de quatre kilo­mètres qui avait déjà coûté sa vie à un ancien plon­geur de la Marine thaï­lan­daise.

Le dimanche 8 juillet, le célèbre patron de Tesla et SpaceX était en mesure de présen­ter un proto­type du mini sous-marin et de le tester dans une piscine de Los Angeles. Conçu à partir des tubes servant à trans­por­ter l’oxy­gène liquide dans les fusées de SpaceX, ce tube étanche relié à des bouteilles d’oxy­gène semblait assez petit pour atteindre la grotte mais assez grand pour trans­por­ter un enfant les bras croi­sés sur le torse. Il devait être manœu­vré par des plon­geurs, à défaut d’être moto­risé.

Simu­la­ting maneu­ve­ring through a narrow passage pic.twit­ter.com/2z01Ut3vxJ

— Elon Musk (@elon­musk) July 9, 2018

Baptisé « Sanglier sauvage » d’après le nom de l’équipe de foot­ball prise au piège dans la grotte, le mini sous-marin s’est envolé pour la Thaï­lande le lundi 9 juillet. Mais il n’a pas été utilisé par les sauve­teurs, qui ont terminé avec succès leurs opéra­tions le lende­main. Et la géné­ro­sité d’Elon Musk a reçu un accueil des plus miti­gés à travers le monde.

En effet, si un porte-parole du Premier ministre thaï­lan­dais a salué une initia­tive « haute­ment appré­ciable », d’autres y ont vu de l’op­por­tu­nisme. « N’y a-t-il pas quelque chose de répu­gnant à ce qu’un homme utilise le drame d’en­fants piégés pour faire la publi­cité de ses engins en forme de fusée ? » s’est par exemple demandé une jour­na­liste du quoti­dien The Austra­lian.

Même au sein de l’équipe de sauve­teurs, l’ini­tia­tive d’Elon Musk n’a pas fait l’una­ni­mité. Un de ses membres, le spéléo­logue britan­nique Vernon Unsworth, a expliqué à CNN qu’ « elle n’avait abso­lu­ment aucune chance de réus­sir ». Le milliar­daire améri­cain « n’avait aucune idée de ce qu’é­tait le passage de la grotte », a-t-il estimé avant de conclure : « Le sous-marin, je crois, mesu­rait envi­ron 1,60 m et il était rigide, de sorte qu’il n’au­rait pas pu passer dans les coins ni contour­ner les obstacles. Il n’au­rait même pas parcouru les 50 premiers mètres de la grotte. »

Pour lui aussi, cette initia­tive était un simple « coup de publi­cité ». Que les utili­sa­teurs de Twit­ter, moyen de commu­ni­ca­tion favori d’Elon Musk, ont choisi de moquer avec le hash­tag « FixE­ve­ry­thingE­lon », c’est-à-dire « Elon répare tout ». De la centrale nucléaire de Fuku­shima au climat plané­taire, en passant par la pollu­tion, mais aussi par les problèmes de couple et les ongles incar­nés.

Car dès le mercredi 11 juillet, le patron de Tesla et SpaceX rele­vait un nouveau défi : celui des eaux conta­mi­nées de la ville de Flint, dans le Michi­gan. « S’il vous plaît, consi­dé­rez ceci comme un enga­ge­ment à régler le problème de l’eau dans toutes les maisons de Flint présen­tant une conta­mi­na­tion de l’eau au-dessus des niveaux recom­man­dés par l’Ad­mi­nis­tra­tion des denrées alimen­taires et des médi­ca­ments », a-t-il en effet répondu à un inter­naute qui l’in­ter­pel­lait sur le sujet. « Sans blague. »

Et les petits foot­bal­leurs thaï­lan­dais n’ont pas été pas les premiers objets de sa solli­ci­tude.

#FixE­ve­ry­thingE­lon

En décembre 2016, Elon Musk voulait résoudre le problème récur­rent des embou­teillages à Los Angeles en creu­sant un tunnel et lançait la société The Boring Company pour mettre son plan à exécu­tion. Et vite, en augmen­tant la cadence des tunne­liers actuels de 500 à 1 000 %. Ce qui le faisait passer pour un « hurlu­berlu » aux yeux de certains experts, tels que Maurice Guillaud, de l’as­so­cia­tion française des Tunnels et de l’Es­pace souter­rain (AFTES).

Car la construc­tion d’un tunnel requiert de passer par une succes­sion d’étapes préli­mi­naires minu­tieuses : des études géolo­giques pour déter­mi­ner la compo­si­tion des sols et le type de machine à utili­ser ; une étude d’im­pact sur l’en­vi­ron­ne­ment pour esti­mer les consé­quences d’une telle entre­prise ; ainsi qu’une étude d’uti­lité publique pour attes­ter de la viabi­lité du projet. « Après ça, il faut mini­mum un an pour construire un tunne­liersi bien qu’un projet massif a peu de chance de démar­rer avant cinq ou six ans. »

En septembre 2017, l’ou­ra­gan Maria rava­geait Porto Rico et plon­geait la popu­la­tion de l’île dans le noir. Tesla lui four­nis­sait alors gratui­te­ment des centaines de batte­ries et dépê­chait une équipe d’in­gé­nieurs sur place. Dans la foulée, son patron décla­rait souhai­ter parti­ci­per à la recons­truc­tion du réseau élec­trique de l’île en s’ap­puyant sur ces batte­ries – les batte­ries Power­wall – ses solu­tions de stockage Power­pack, et des fermes de panneaux solaires.

« Tesla pour­rait être la bonne solu­tion pour Porto Rico, mais elle pour­rait ne pas l’être. »

« Alors que nous savons perti­nem­ment que le réseau de Porto Rico est grave­ment endom­magé, nous ne savons pas encore à quel point il l’est, ce qui est récu­pé­rable et ce qui doit être remplacé », s’inquié­tait pour sa part l’an­cien lieu­te­nant-gouver­neur du Mary­land, Michael Steele. « Avant de nous préci­pi­ter pour donner à une entité l’au­to­rité de recons­truire le réseau, ne devrions-nous pas avoir une meilleure compré­hen­sion de son état actuel ? L’offre de Tesla pour­rait être la bonne pour Porto Rico, mais elle pour­rait ne pas l’être et il y a d’autres défis à prendre en compte pour alimen­ter entiè­re­ment une île à l’éner­gie solaire. »

Cette offre était en tout cas une excel­lente vitrine pour la firme et sa filiale SolarCity, qui avait déjà réalisé ce type d’ins­tal­la­tion sur une île hawaïenne, ainsi que sur une île des Samoa améri­caines, pour y amélio­rer la produc­tion et le stockage d’éner­gie solaire, afin que celle-ci puisse alimen­ter les maisons même les jours sans soleil. Et récem­ment cher­ché à déve­lop­per leurs projets à une plus grande échelle.

Puis, en mai dernier, Elon Musk a voulu tran­cher les ques­tions d’éthique fréquem­ment soule­vées par le travail jour­na­lis­tique en créant une plate­forme de nota­tion des profes­sion­nels appe­lée Pravda. Une idée « très, très » froi­de­ment accueillie par les prin­ci­paux inté­res­sés, tels que Bijan Stephen, du site d’in­for­ma­tion The Verge. « Pravda est une très, très mauvaise idée pour la simple et bonne raison que ça ne marchera pas », écri­vait-il.

« En igno­rant la réalité de la façon dont la vérité est mani­pu­lée, dégra­dée et propa­gée dans les espaces en ligne, elle nous dira peu sur la véra­cité jour­na­lis­tique ou la vérité fonda­men­tale et tout ce que les foules les plus zélées ressentent comme la vérité. Lancer une orga­ni­sa­tion dédiée à lais­ser les gens croire la réalité est ce qu’ils disent qu’elle est peut-être agréable, et peut-être même géné­reux, mais il y a ici une arrière-pensée. Musk, comme le président, peut ne pas aimer la façon dont les médias le font se sentir exposé, ou victime, ou raté. Personne n’aime ça ! Mais vous ne pouvez pas légi­fé­rer la véra­cité et la réalité, ou la soumettre au vote, et attendre un autre résul­tat qu’une dysto­pie. »

Un dollar signé

Le nom même de la plate­forme voulue par Elon Musk évoquait une dysto­pie. Car si le mot « pravda » signi­fie « vérité » en russe, il dési­gnait égale­ment l’or­gane de presse offi­ciel du Parti commu­niste à l’époque de l’Union sovié­tique. Et cette propo­si­tion ressem­blait à s’y méprendre à une provo­ca­tion de la part d’un PDG mécon­tent des articles rela­tant alors les diffi­cul­tés de produc­tion de Model 3, le véhi­cule d’en­trée de gamme censé faire de Tesla un produc­teur de masse. Les jour­na­listes ont donc commencé à s’in­ter­ro­ger sur le carac­tère poten­tiel­le­ment colé­rique du milliar­daire.

Toujours en mai dernier, celui-ci a refusé de répondre aux ques­tions de deux analystes lors d’une confé­rence télé­pho­nique, les jugeant « ennuyeuses » et « ridi­cules ». En juin, il a accusé un de ses employé de « sabo­tage » dans un cour­rier interne : « J’ai été consterné d’ap­prendre ce week-end qu’un employé de Tesla a commis un gros acte de sabo­tage pouvant nuire à nos opéra­tions. Ceci inclut des chan­ge­ments purs et simples de code du système de fabri­ca­tion de Tesla, en emprun­tant de faux noms d’uti­li­sa­teurs, et l’ex­por­ta­tion de tonnes d’in­for­ma­tions ultra sensibles à des parties tierces incon­nues. »

Mais l’em­ployé en ques­tion se présente pour sa part comme un lanceur d’alerte ayant voulu préve­nir des problèmes de sécu­rité. Et si Elon Musk a reconnu qu’il avait été « stupide » d’igno­rer les ques­tions des analystes, il n’est pas certain que des excuses publiques suffisent à faire oublier son tout dernier coup d’éclat. Ce dimanche 15 juillet, en effet, le créa­teur de l’inu­tile sous-marin minia­ture « Sanglier Sauvage » a traité le spéléo­logue britan­nique Vernon Unsworth de « pédo­phile » sur Twit­ter. Puis enfoncé le clou : « Je parie un dollar signé que c’est vrai. »

Ces outran­cières repré­sailles ont provoqué un torrent de critiques sur le réseau social et soulevé cette fois des inter­ro­ga­tions sur la stabi­lité mentale du milliar­daire. « C’est », selon l’ana­lyste Roger Kay, « la chose la plus néfaste, en termes d’image de marque, qu’E­lon Musk ait jamais faite. » Et son atti­tude peut main­te­nant s’ap­pa­ren­ter à celle de Donald Trump, qui a néan­moins pour sa part professé pas moins de 289 insultes à l’en­contre de ses adver­saires, de célé­bri­tés, de médias, de pays étran­gers et d’émis­sions de télé­vi­sion sur Twit­ter durant la campagne prési­den­tielle.

Le patron de Tesla et SpaceX est encore loin du compte mais la sanc­tion des marchés est déjà tombée : le titre Tesla a perdu 2,75 % à Wall Street ce lundi 16 juillet. Et une sanc­tion judi­ciaire est possible. En effet, à l’Agence France-Presse lui deman­dant s’il allait pour­suivre Elon Musk, Vernon Unsworth a répondu : « Si c’est ce que je pense, oui. » Il a ajouté qu’il pren­drait une déci­sion en rentrant au Royaume-Uni et prévenu que l’af­faire n’était « pas finie ».

Cette déci­sion a d’au­tant plus de chances de peser dans la balance de l’opi­nion publique que ce spéléo­logue est consi­déré comme un héros depuis le sauve­tage des petits foot­bal­leurs thaï­lan­dais. Il a notam­ment joué un rôle crucial dans la mise en rela­tion des auto­ri­tés thaï­lan­daises et des experts britan­niques, et fait profi­ter les autres secou­ristes de sa connais­sance de la grotte, qu’il a inlas­sa­ble­ment explo­rée durant les six dernières années.

« Je devais de toute façon aller dans la grotte le 24 juin », a-t-il confié à CNN. « Je prépa­rais tout mon maté­riel et j’al­lais faire un voyage en solo juste pour voir les niveaux d’eau. J’ai été appelé à 2 h du matin dimanche, et j’ai été présent sur place pendant 17 jours. C’était une course contre la montre. Ils avaient besoin de plon­geurs de première classe, et c’est ce que nous avons eu. »

Tesla et SpaceX, en revanche, semblent à court de diri­geants de première classe.


Couver­ture : #FixE­ve­ry­thingE­lon


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