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par Camille Hamet | 20 novembre 2017

En 1993, la subven­tion du programme de la NASA dédiée à la recherche d’une intel­li­gence extra­ter­restre était arrê­tée par le Congrès améri­cain. « J’es­père que cela marque la fin de la saison de la chasse aux Martiens aux dépends du contri­buable », se féli­ci­tait alors le séna­teur Richard Bryan. « La chasse aux Martiens » s’est ainsi pour­sui­vie grâce au soutien finan­cier de deux insti­tu­tions privées, le SETI Insti­tute et la Plane­tary Society. Mais, dans ce domaine comme dans d’autres, les Améri­cains doivent main­te­nant faire face à un adver­saire de plus en plus sérieux : l’État chinois qui, lui, ne semble pas vouloir lési­ner à la dépense. Il n’a en tout cas pas hésité à débour­ser 165 millions d’eu­ros pour s’of­frir le plus grand téles­cope sphé­rique du monde.

Le radio­té­les­cope FAST
Crédits : Xinhua News Agency

L’œil du ciel

Le fameux téles­cope sphé­rique améri­cain Arecibo, qui est lové dans un ancien puits d’ef­fon­dre­ment à Porto Rico et mesure 305 mètres de diamètres, a en effet été détrôné par le téles­cope sphé­rique mis en service par les astro­nomes chinois le 25 septembre 2016. Baptisé FAST, pour Five-hundred-meter Aper­ture Sphe­ri­cal Teles­cope, et surnommé « l’œil du ciel », ce téles­cope mesure, comme son nom l’in­dique, 500 mètres de diamètres. Il est doté de 4 450 panneaux trian­gu­laires de 11 mètres de long chacun, ce qui donne à l’an­tenne une surface de collecte de 196 000 m², soit l’équi­valent de celle de 30 terrains de foot­ball. Lui est lové dans une cuvette natu­relle du Guiz­hou, province très pauvre du sud-ouest de la Chine, à l’écart des villes.

Près de 10 000 personnes rési­dant dans un rayon de cinq kilo­mètres ont été délo­gées – et dédom­ma­gées à hauteur de 1 650 euros d’après le site de Xinhua News – afin de limi­ter le risque de « bruits para­sites » émis par les fours à micro-ondes et les télé­phones portables. Mais c’était sans comp­ter sur les millions de touristes que FAST a attiré dans ce coin reculé de Chine. Ces derniers utilisent leurs smart­phones à quelques dizaines de mètres du téles­cope seule­ment, causant ainsi une pollu­tion élec­tro­ma­gné­tique assez impor­tante pour alté­rer son fonc­tion­ne­ment. Cela n’a cepen­dant pas empê­ché FAST de faire une décou­verte dès le mois d’août dernier. Deux pulsars, c’est-à-dire deux étoiles très denses et entou­rées de champs magné­tiques extrê­me­ment puis­sants. En tour­nant sur elles-mêmes, ces étoiles projettent des fais­ceaux de radia­tion très intenses dans l’es­pace. Vues depuis la Terre, elles semblent pulser – d’où le nom de pulsar. Seule­ment 2 000 objets de ce type ont à ce jour été iden­ti­fiés dans le ciel. S’ils ne se distinguent ni par leur taille ni par leur vitesse, les deux pulsars décou­verts par FAST sont donc d’im­por­tance. « Les deux nouveaux pulsars décou­verts symbo­lisent l’aube d’une nouvelle ère de décou­vertes systé­ma­tiques par les téles­copes chinois », affirme en outre le direc­teur des Obser­va­toires astro­no­miques de Chine, Yan Jun.

Une infra­struc­ture propre­ment gigan­tesque
Crédits : Reuters/China Daily

Selon le cher­cheur Qian Lei, « le but prin­ci­pal de FAST est de décou­vrir les lois de l’évo­lu­tion de l’uni­vers ». Mais pour le direc­teur géné­ral de la Société chinoise d’as­tro­no­mie, Wu Xiang­ping, il va aussi « aider à recher­cher de la vie intel­li­gente en dehors de notre galaxie ». C’était d’ailleurs l’objec­tif avéré du prin­ci­pal archi­tecte de FAST, l’as­tro­nome Nan Rendong, qui est décédé en septembre dernier. Il a porté le projet depuis sa concep­tion au début des années 1990 à sa concré­ti­sa­tion en 2016, en passant par sa vali­da­tion scien­ti­fique en 2006 et le début de sa mise en œuvre en 2011. Et c’est lui qui s’est assuré que FAST serait à même de recher­cher des signes d’in­tel­li­gence extra­ter­restre.

La forêt sombre

Plus « l’œil » d’un téles­cope est large, plus il est sensible aux rayon­ne­ments, même les plus faibles. Il y a donc désor­mais de fortes chances que les Chinois soient les premiers d’entre nous à commu­niquer avec une civi­li­sa­tion extra­ter­restre – s’il s’en cache une dans l’uni­vers. Et c’est juste­ment le scéna­rio imaginé par Liu Cixin, célèbre écri­vain de science-fiction chinois (et ancien ingé­nieur dans une centrale élec­trique), dans sa trilo­gie des Trois corps. En effet, comme l’ex­plique les Éditions Actes Sud, qui ont publié les traduc­tions françaises des deux premiers tomes, Le Problème à trois corps et La Forêt sombre, cette trilo­gie commence avec l’his­toire d’une jeune astro­phy­si­cienne chinoise qui parvient à envoyer dans l’es­pace loin­tain un message conte­nant des infor­ma­tions sur la civi­li­sa­tion humaine en pleine Révo­lu­tion cultu­relle, Ye Wenjie. « Ce signal est inter­cepté par les Triso­la­riens, qui s’ap­prêtent à aban­don­ner leur planète-mère, située à quatre années-lumière de la Terre et mena­cée d’un effon­dre­ment gravi­ta­tion­nel provoqué par les mouve­ments chao­tiques des trois soleils de son système. Ye Wenjie reçoit près de huit ans plus tard la réponse des Triso­la­riens. Choquée par les horreurs dont elle a été témoin durant la Révo­lu­tion cultu­relle et ayant perdu toute foi dans l’homme, elle four­nit secrè­te­ment aux Triso­la­riens les coor­don­nées du système solaire, dans l’es­poir que ceux-ci viennent conqué­rir la Terre et réfor­mer l’hu­ma­nité. Dans quatre siècles, ils seront là… »

Liu Cixin
Crédits : Tor Books

Couronné en 2015 par le prix Hugo aux États-Unis, Liu Cixin est devenu un véri­table ambas­sa­deur de la litté­ra­ture chinoise. Même Barack Obama recom­mande la lecture de sa trilo­gie. « Elle m’a amusé, en partie parce qu’elle faisait paraître mes ennuis quoti­diens avec le Congrès bien mesquins », a-t-il confié au New York Times. « Il n’y a pas de raisons de s’inquié­ter »ajou­tait-il en riant. « Les extra­ter­restres sont sur le point de nous enva­hir. » Le Problème à trois corps figu­rait par ailleurs sur la liste des livres à lire en 2015 de Mark Zucker­berg. « Ce sera une pause amusante par rapport à tous les livres d’éco­no­mie et de sciences sociales que j’ai lus récem­ment », écri­vait-il alors sur sa page Face­book.   Il n’est donc pas éton­nant que l’Aca­dé­mie chinoise des sciences ait invité Liu Cixin à visi­ter son téles­cope sphé­rique géant en janvier dernier. Mais l’écri­vain souhaite-t-il pour autant voir son scéna­rio de science-fiction deve­nir réalité ? « Honnê­te­ment, Liu Cixin se moque complè­te­ment que ce soient les Chinois ou les Améri­cains qui entrent les premiers en contact avec une intel­li­gence extra­ter­restre, s’il en existe une », estime son traduc­teur en français, Gwen­naël Gaffric. « Ce n’est pas un écri­vain dissi­dent, mais ce n’est pas non plus un écri­vain natio­na­liste. Il serait extrê­me­ment réduc­teur d’avoir une lecture poli­tique de son œuvre. » Il est même permis de douter que Liu Cixin souhaite que les humains entrent en contact avec des extra­ter­restres.

Pour la plupart des auteurs de science-fiction, une telle rencontre entraî­ne­rait un conflit majeur sur la Terre. La diffu­sion de la célèbre pièce radio­pho­nique d’Or­son Welles La Guerre des mondes, qui simu­lait une attaque extra­ter­restre, n’a-t-elle pas suffi, en 1949, à causer une émeute et la mort de six personnes en Équa­teur ? Il est en tout cas fort possible que Liu Cixin ne croie pas FAST suffi­sant à détec­ter une civi­li­sa­tion extra­ter­restre. Car, comme le titre du deuxième tome de sa trilo­gie l’in­dique, il conçoit l’uni­vers comme une forêt sombre dans laquelle, chaque monde étant un chas­seur poten­tiel, on a tout inté­rêt à se cacher du mieux possible. À l’en croire, « l’ap­pa­ri­tion de cet Autre » pour­rait néan­moins être immi­nente. « Peut-être que dans 10 000 ans, le ciel étoilé que scrutent les êtres humains sera demeuré vide et silen­cieux », écrit-il dans la post­face d’un de ses livres. « Mais peut-être que demain, nous nous réveille­rons avec un vais­seau extra­ter­restre de la taille de la Lune stationné en orbite. »

Un Chinois sur Mars

FAST est loin d’être la première prouesse tech­no­lo­gique de la Chine en matière d’as­tro­no­mie. « Au début du XXe siècle, les Améri­cains ont cru utili­ser une monture de téles­cope moderne, appe­lée équa­to­riale, alors que les Chinois l’uti­li­saient depuis le XIIIsiècle », raconte par exemple l’as­tro­phy­si­cien Jean-Marc Bonnet-Bidaud. « Les Euro­péens, eux, utili­saient une monture dite éclip­tique, qui leur venait des Grecs anciens et qui conve­nait bien à l’ob­ser­va­tion des planètes, mais pas à celle des étoiles. » Avec son livre 4 000 ans d’as­tro­no­mie chinoise, paru aux Éditions Belin en avril dernier, il rappelle qu’au­cune nation ne peut se préva­loir d’une tradi­tion astro­no­mique aussi longue que celle de la Chine.

Des astro­nomes chinois observent une éclipse
Crédits : Cambridge Univer­sity Press

Cette tradi­tion remonte au Xsiècle avant Jésus Christ. Elle est inti­me­ment liée à une idée qui n’a abso­lu­ment rien de scien­ti­fique. « Les premiers empe­reurs chinois tiraient leur légi­ti­mité du fait qu’ils étaient respon­sables de l’har­mo­nie du Ciel et de la Terre. C’est ce qu’on appe­lait “le mandat du ciel”. Les premiers empe­reurs chinois devaient donc être capables de prévoir et d’ex­pliquer tout ce qui se passait dans le ciel. Pour cela, ils ont embau­ché des astro­nomes et construit des obser­va­toires. »

Les Chinois ont ainsi décou­vert l’exis­tence des taches solaires et observé le passage de comètes, ou encore des explo­sions d’étoiles. « Leurs mesures étaient d’une préci­sion remarquables. Elles sont aujourd’­hui confir­mées par nos téles­copes modernes. » De leur côté, les Euro­péens, qui avaient hérité des connais­sances des Grecs anciens, ont été un temps privés de l’as­tro­no­mie par l’avè­ne­ment du chris­tia­nisme. « Selon l’Église, le Ciel se devait d’être parfait car il était une concep­tion du Dieu unique. Il était donc inter­dit de le scru­ter et de signa­ler les choses étranges qu’il s’y passe. » Mais au XVIIe siècle de notre ère débute en Chine la dynas­tie Qing, qui se méfie elle aussi des astro­nomes et met progres­si­ve­ment fin à la recherche. Pendant ce temps, l’Eu­rope accu­mule les décou­vertes. Comme le résume Jean-Marc Bonnet-Bidaud, « la Chine est passée à côté de la révo­lu­tion scien­ti­fique, qui se jouait cette fois en Europe avec des hommes comme Gali­lée et Newton ». Puis, elle s’est complè­te­ment repliée sur elle-même avec l’ar­rivé de Mao Zedong au pouvoir en 1954.

En revanche, Deng Xiao­ping, qui a dirigé la Chine de 1981 à 1989, a fait preuve d’une révé­rence presque reli­gieuse pour la science et la tech­no­lo­gie. Et c’est ce senti­ment qui semble encore domi­ner dans le pays aujourd’­hui. Avec les résul­tats que l’on connaît. La Chine n’a pas seule­ment bâti le plus grand téles­cope sphé­rique du monde, elle a aussi construit le super­cal­cu­la­teur le plus puis­sant et la plus longue barrière végé­tale. Et elle a main­te­nant les yeux tour­nés vers la conquête spatiale. Or, rien ne symbo­li­se­rait mieux la montée en puis­sance de la Chine en ce début de XXIsiècle que les premiers pas d’un astro­naute chinois sur Mars. Sauf, peut-être, un premier contact avec une intel­li­gence extra­ter­restre.


Couver­ture : Le téles­cope FAST. (VCG/Ulyces.co)


 

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