par Camille Hamet | 10 avril 2018

Décrété « immou­­rable » par la consti­­tu­­tion du Groland, le président Chris­­tophe Salen­­gro est pour­­tant mouru le 30 mars dernier. « Notre phare s’est éteint », s’est alors désolé le jour­­na­­liste grolan­­dais Jules-Édouard Mous­­tic. « Depuis ce matin, les Grolan­­dais et les Grolan­­daises vivent dans le noir. » Son émis­­sion télé­­vi­­sée est ensuite reve­­nue en images, et au son de la chan­­son « The Preten­­der », sur une prési­­dence marquée par le vomi d’un autre jour­­na­­liste grolan­­dais, Michael Kael, l’an­­nexion de la rue de Crimée, ou encore les écoutes de la NSA.

Chris­­tophe Salen­­gro avait succédé à sa grand-mère, Mamie Quéquette, à la tête du Groland à l’âge de 11 ans, deve­­nant ainsi le plus jeune président de l’his­­toire devant Emma­­nuel Micron. Il promet­­tait à l’époque de propul­­ser la Prési­­pauté dans l’ave­­nir et « d’ef­­fa­­cer les traces de pneu du passé dans le slip de l’his­­toire ». Ses réformes ont notam­­ment conduit à la créa­­tion du premier trans­­port en commun indi­­vi­­duel, le tire-fesses tram­­way. Il a égale­­ment lancé une compé­­ti­­tion de saut à la perche en tenue d’Adam, et voyagé dans le monde entier.




Les Grolan­­dais en charen­­taises
Crédits : Canal+

Mais l’ac­­teur qui l’in­­car­­nait n’a pas seule­­ment été le visage, au nez proémi­nent et aux oreilles décol­­lées, d’un pays fictif à l’ori­­gine de dix émis­­sions télé­­vi­­sées, de plusieurs livres et d’un long-métrage. Il a aussi été sa raison d’être.

Salen­­gro­­land

« Le Groland a été façonné à partir de Chris­­tophe Salen­­gro », explique en effet l’hu­­mo­­riste Chris­­tian Borde, alias Jules-Édouard Mous­­tic, créa­­teur de la Prési­­pauté avec Benoît Delé­­pine, alias Miachel Kael. « J’avais vu en lui son côté gaulien, graphique, et on va dire pas si loin aujourd’­­hui de Jean Lassalle », racon­­tait ce dernier en 2017. « Dans un monde qui va trop vite, on a au moins quelqu’un qui parlait calme­­ment et avec hauteur. Le président Salen­­gro repré­­sente non seule­­ment le Groland, mais il est le Groland. Dès les premières secondes, il appa­­raît comme une forme de miracle à la fois poli­­tique, écono­­mique (…) dans cette dicta­­ture éclai­­rée démo­­cra­­tique. » « Le Groland a même failli s’ap­­pe­­ler le Salen­­gro­­land », se rappelle Sylvain Fusée, qui réalise les sketchs écrits par le duo depuis le début de l’aven­­ture, en 1989. « Mais cela faisait trop penser au poli­­ti­­cien Roger Salen­­gro, alors on a gardé Groland tout court. »

Le premier nom du Groland appa­­raît néan­­moins dans son histoire fictive. Ce duché peuplé de barbares hirsutes s’af­­fran­­chit de la domi­­na­­tion des « austro-boches » en 1695. Puis, en 1707, au cours d’une fête tradi­­tion­­nelle appe­­lée la Beuve­­rie, le duc Platis­­phile Ier de Salen­­gro, ivre, hurle sur son trône : « Euj fait qu’est-ce que je voul, car céans c’est Salen­­gro­­land ! » L’as­­sis­­tance, ayant mal entendu, se met à chan­­ter à l’unis­­son : « Vive le Groland ! » Envahi par la France, celui-ci ne retrouve son indé­­pen­­dance qu’en 1858, après le refus de Napo­­léon III de subven­­tion­­ner plus long­­temps une province inculte et sans valeur stra­­té­­gique. Il met en place son fameux régime de Prési­­pauté, sa consti­­tu­­tion et son système de suffrage uni-person­­nel lors d’une autre nuit de beuve­­rie, du 13 au . « C’est ainsi que la fête natio­­nale grolan­­daise naît, par une remarquable coïn­­ci­­dence, le 14 juillet. »

« L’idée c’était d’in­­ven­­ter un pays pour pouvoir parler de poli­­tique française sans jamais se censu­­rer puisque qu’on ne parle­­rait pas de situa­­tions réelles », résume Sylvain Fusée. Mais il reste à convaincre une chaîne de télé­­vi­­sion de lui consa­­crer une émis­­sion. L’équipe réunie par Jules-Édouard Mous­­tic et Benoît Delé­­pine réalise un pilote « sans argent, zéro centime ». « C’était le Conseil des ministres de ce pays imagi­­naire présidé par Chris­­tophe », précise Benoît Delé­­pine dans le livre d’en­­tre­­tien De Groland au Grand soir. « Chaque ministre envoyait un sujet en rapport avec son minis­­tère. » Et on y trouve déjà les influences des maga­­zines sati­­riques Hara-Kiri et Fluide glacial, des dessi­­na­­teurs Gotlib, René Goscinny et Gérard Lauzier, de la troupe d’hu­­mo­­ristes Monty Python, ou encore du réali­­sa­­teur et acteur Jean Yanne.

Chris­­tophe Salen­­gro, Chris­­tian Borde et Benoît Delé­­pine
Crédits : Canal+

« Vous ne pouvez pas imagi­­ner le silence de mort à TF1 », pour­­suit Benoît Delé­­pine. « Ils ne savaient pas quoi dire. Un respon­­sable a fini par sortir : “Je cherche quelle partie cela touche en moi…” » Alain De Greef, alors direc­­teur des programmes de Canal +, lui, se marre. Mais il dit aux auteurs du Groland qu’ils sont « trop en avance sur leur temps », qu’il va leur falloir attendre quelques années avant de voir leur pays sur la chaîne. « Logique », estime Sylvain Fusée : « Les auteurs du Groland écri­­vaient déjà pour Les Guignols et pour Les Nuls, il ne voulait pas dépouiller les autres émis­­sions. »

« C’était une manière polie de nous dire que c’était complè­­te­­ment nul en l’état ! » estime pour sa part Jules-Édouard Mous­­tic. Quoi qu’il en soit, les Français ne découvrent les Grolan­­dais qu’en 1992, avec un jour­­nal télé­­visé paro­­dique de cinq minutes au sein de l’émis­­sion à sketchs Ce Soir avec les nouveaux.

Une formule qui fait mouche, et qui n’aura de cesse de se réin­­ven­­ter au fil des années.

Du vin, du hasch, et du vin

« Quand on a commencé, c’était la grande époque de CNN », témoigne Sylvain Fusée. « Du coup c’était marrant de faire du Groland, qui s’ins­­pire en fait beau­­coup d’An­­dorre et de Monaco, un petit pays pétant plus haut que son cul avec un grand jour­­nal d’in­­for­­ma­­tion inter­­­na­­tio­­nal ! Par la suite, l’émis­­sion a épousé les évolu­­tions de la télé­­vi­­sion. » À partir de 1999, l’ac­­tua­­lité grolan­­daise se raconte dans un jour­­nal télé­­visé axé sur l’in­­for­­ma­­tion locale, le 20h20, que Jules-Édouard Mous­­tic annonce avec « du vin, du hasch, et du vin ». Puis, en 2001, « il y a Groland Sat, qui marque la multi­­pli­­ca­­tion des chaînes, et qui est un peu un ancêtre de ce que nous faisons aujourd’­­hui avec Groland le Zapoï. » Cette émis­­sion-là prend la forme d’un zapping, en hommage à l’émis­­sion du même nom de Canal + qui a été suppri­­mée en 2016.

La même année, le produc­­teur artis­­tique des Guignols, Yves le Rolland, a été licen­­cié par la chaîne. Tout le monde s’at­­ten­­dait à ce que l’équipe du Groland se trouve à son tour dans le viseur du nouvel action­­naire majo­­ri­­taire, Vincent Bolloré. Qu’elle soit muse­­lée, ou pire encore. « Il ne s’est rien passé », affirme Jules-Édouard Mous­­tic.

« La seule diffé­­rence c’est que main­­te­­nant on doit dire que l’al­­cool est dange­­reux pour la santé quand on fait trop pico­­ler nos person­­nages, mais c’est la loi qui veut ça, ça n’a rien à voir avec la direc­­tion de Canal +. Eux, ils nous fichent une paix royale. Pourquoi ? Je n’en sais fran­­che­­ment rien. C’est un mystère. Parce que nous, on n’a pas changé. Le fond est toujours le même. Notre ligne est claire : être libre et critique, surtout envers l’ul­­tra-capi­­ta­­lisme. En revanche, oui, sur la forme, on a beau­­coup changé. On est passés par telle­­ment de décors en plateau ! Il y en a un en parti­­cu­­lier qui nous faisait pisser de rire. Je présen­­tais le jour­­nal en bottes de caou­t­chouc, devant un rideau de douche et derrière une table de salle à manger, sur laquelle était posée l’an­­cêtre de l’or­­di­­na­­teur, le mini­­tel. »

Crédits : Canal+

Mais si des camé­­ras plus sophis­­tiquées ont remplacé les petites V-8 des débuts, les équipes envoyées en repor­­tage au Groland sont restées mini­­ma­­listes. « La plupart du temps, on n’avait même pas de cadreurs », s’amuse Sylvain Fusée. « On y a eu recours unique­­ment pour les fausses bande-annonces et les fausses publi­­ci­­tés. Autre­­ment, le réali­­sa­­teur cadre lui-même, en adop­­tant bien sûr le point de vue d’un jour­­na­­liste repor­­ter d’images. » Les acteurs prin­­ci­­paux de ces repor­­tages, les Grolan­­dais et les Grolan­­daises, ont pu être recru­­tés par le biais de petites annonces, par le bouche à oreille, dans des maisons de retraite, ou encore dans des bars. Isabelle Doll, direc­­trice des castings des émis­­sions qui se sont succédé de 1999 à 2011, avait en effet pour habi­­tude d’écu­­mer les bars « à la recherche de physiques grolan­­dais : des seniors au visage rosé, rubi­­cond, un peu dodu ».

« En onze ans de travail pour Groland, j’en ai fait des demandes éton­­nantes », racon­­tait-elle en 2010. « Mais je crois que c’est la première qui fut la plus diffi­­cile à faire : je devais deman­­der à une dame âgée de tour­­ner seins nus. La scène n’avait rien de pervers mais en le propo­­sant à la dame âgée, je ne pouvais pas m’em­­pê­­cher de penser à ma propre grand-mère, et c’était pas facile. Mais quand je lui ai raconté le scéna­­rio, cette personne a éclaté de rire, elle était vrai­­ment partante. » Le plus diffi­­cile, en réalité, est de trou­­ver des comé­­diens amateurs capables de garder leur natu­­rel face à une caméra.

Pour s’en assu­­rer, l’équipe du Groland leur fait dire des « phrases piège », telles que « À c’t’en­­droit là c’est pas facile à cause du mur après le fossé », ou « Vous savez, la vie elle est dure, le travail aussi, alors on se débrouille comme on peut ». Quant aux décors des tour­­nages, ils se trouvent le plus souvent dans le Val d’Oise, d’où est origi­­naire Sylvain Fusée. « Ce sont les petits villages des alen­­tours de Roissy qui font toute la saveur du Groland », affirme-t-il.

Son « plus beau tour­­nage » a néan­­moins eu lieu en Guade­­loupe, en mars 2009.

Un patrio­­tisme apatride

Le dépar­­te­­ment d’outre-mer est alors para­­lysé par un mouve­­ment « contre la vie chère », le LKP. Sylvain Fusée et Chris­­tophe Salen­­gro se proposent de rendre visite à son leader, Élie Domota. Celui-ci accepte une entre­­vue de bonne grâce. Et reçoit le président grolan­­dais comme un véri­­table chef d’État. « Nous remer­­cions le président du Groland de s’être déplacé pour nous appor­­ter leur soutien », déclare-t-il. « Vive le LKP, et vive les Grolan­­dais, et inver­­se­­ment », rétorque l’in­­té­­ressé.

Le Président de la Prési­­pauté
Crédits : Canal+

Dès sa descente d’avion, il avait été accueilli par les camé­­ras du Réseau France Outre-mer, aujourd’­­hui baptisé La Première. Puis, comme le préci­­sait à l’époque le service de presse de Canal +, il a pris part aux mani­­fes­­ta­­tions « afin de témoi­­gner du soutien de la Prési­­pauté Grolan­­daise » et parti­­cipé « à la fête de la frater­­nité venue clore ces dernières semaines de lutte », où il a de nouveau été traité comme un véri­­table chef d’État

« Ce jour-là, la réalité a vrai­­ment dépassé la fiction », résume Sylvain Fusée avec émotion. « Chris­­tophe adorait être traité comme le président du Groland », renché­­rit Jules-Édouard Mous­­tic. Lui n’a pas eu souvent l’oc­­ca­­sion de parti­­ci­­per aux tour­­nages, et place pour sa part ses meilleurs souve­­nirs grolan­­dais dans sa rela­­tion avec le public, qui a long­­temps assisté aux enre­­gis­­tre­­ments des émis­­sions. « Il y avait beau­­coup d’en­­fants sur le plateau, alors j’avais pris l’ha­­bi­­tude de m’ex­­cu­­ser de dire des gros mots comme “merde”, ou “bordel”, ou “Sarkozy” », plai­­sante-t-il. « Une fois, je leur ai dit que j’al­­lais devoir me rincer la bouche avec du savon. Et à la fin de l’émis­­sion, il y a une petite fille abso­­lu­­ment adorable, d’en­­vi­­ron 7 ou 8 ans, qui vient me voir avec des yeux terribles et qui me balance : “Toi, tu vas en manger du savon. En morceaux.” »

Depuis le décès de Chris­­tophe Salen­­gro le 30 mars dernier, l’hu­­mo­­riste et son équipe ont reçu « des milliers » de messages de condo­­léances et de soutien de la part « de gens aux noms, aux reli­­gions et aux vies très diffé­­rentes ». « Avant on ne se rendait pas compte de l’im­­pact que le Groland avait sur les gens, mais aujourd’­­hui c’est comme si on décou­­vrait une France rêvée, belle et unie, qui n’a rien à voir avec celle, affreuse et divi­­sée, que l’on veut bien nous montrer à la télé­­vi­­sion », dit-il.

« On n’a pas seule­­ment perdu notre président, on a aussi perdu un copain, un ami. »

Et de fait, comme le remarquait dès 2012 Hervé Aubron, critique et profes­­seur de cinéma, « il existe en France des Grolan­­dais à défaut de Groland, des fans qui n’hé­­sitent pas à faire montre de soli­­da­­rité et à donner des coups de main ». Ni même à deman­­der un passe­­port grolan­­dais, ou à affi­­cher un auto­­col­­lant GRD sur leur voiture. « C’est peut-être ça l’idée des maqui­­sards grolan­­dais. Inven­­ter un chau­­vi­­nisme pour rien, un patrio­­tisme apatride, en garder le souffle dans la mauvaise haleine, et arpen­­ter cette zone qui tout à la fois nous tient et nous libère. »

Las, les maqui­­sards vont peut-être se trou­­ver privés de maquis à la rentrée 2018. « Je pense que la direc­­tion de Canal + n’a aucune envie de nous lais­­ser partir, mais nous, nous sommes pas sûrs de vouloir, ni de pouvoir, conti­­nuer sans Chris­­tophe Salen­­gro », me confie en effet Jules-Édouard Mous­­tic, qui anime par ailleurs une webra­­dio, I Have A Dream. « Il faut que nous y réflé­­chis­­sions, nous pren­­drons notre déci­­sion en juin. De toute façon, nous n’avons jamais su nous proje­­ter dans l’ave­­nir. C’est peut-être pour ça que les émis­­sions ont si bien marché. Et pour l’ins­­tant nous faisons face à un tsunami émotion­­nel. » « On n’a pas seule­­ment perdu notre président, on a aussi perdu un copain, un ami », souligne Sylvain Fusée. « C’était une personne excep­­tion­­nelle, qui a eu une carrière artis­­tique remarquable. »

Une émis­­sion spéciale lui sera dédiée le samedi 14 avril prochain.


Couver­­ture : Le Président Salen­­gro. (Groland/Canal+)


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