par Camille Hamet | 4 juin 2018

Green­­peace n’a pas souvent l’oc­­ca­­sion de fêter d’aussi belles victoires. La Première ministre néo-zélan­­daise Jacinda Ardern a surpris son monde lorsqu’elle a accepté person­­nel­­le­­ment en avril une péti­­tion de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion signée par 50 000 personnes sommant le gouver­­ne­­ment de mettre fin à l’ex­­plo­­ra­­tion pétro­­lière et gazière au large de ses côtes. Un mois plus tard, le 10 mai 2018, Jacinda Ardern a annoncé que son admi­­nis­­tra­­tion ne déli­­vre­­rait plus aucun nouveau permis à ce titre. Autour d’elle, la foule s’est levée comme un seul homme pour l’ap­­plau­­dir.


Jacinda Ardern
Crédits : Gover­­nor-Gene­­ral of New Zealand

« Nous avons déjà montré la voie à l’hu­­ma­­nité sur des ques­­tions cruciales en étant dénu­­cléa­­ri­­sés. À présent, nous pouvons être une nouvelle fois un exemple mondial en deve­­nant une société carbo­­neutre », a-t-elle déclaré. La route sera encore longue pour atteindre ce but, mais la Nouvelle-Zélande rejoint le club de moins en moins fermé des pays véri­­ta­­ble­­ment déci­­dés à prendre des mesures impor­­tantes pour sauver l’hu­­ma­­nité de la catas­­trophe. Car elle a heureu­­se­­ment quelques concur­­rents sérieux en la matière.



« Élimi­­ner les émis­­sions des combus­­tibles fossiles » : c’est l’objec­­tif fixé au monde par le secré­­taire géné­­ral de l’OCDE, Ángel Gurría, à la London School of Econo­­mics le 9 octobre 2013. Ambi­­tieux, cet objec­­tif n’en est pas moins néces­­saire selon lui, car « le dioxyde de carbone est un gaz à longue durée de vie » et « les émis­­sions jour­­na­­lières, même modestes, conti­­nue­­ront de faire augmen­­ter la concen­­tra­­tion atmo­s­phé­­rique ». Quel sera le premier pays à l’at­­teindre ?

Zéro-carbone

L’an­­cien président du Costa Rica, Luis Guillermo Solis, en était certain : ce serait le sien, dès 2021. Il n’a pas hésité à le clamer en amont de la Confé­­rence de Paris de 2015 sur le climat. Et il avait de bonnes raisons de se montrer confiant. Cette année-là, durant 299 jours, 100 % de l’élec­­tri­­cité du Costa Rica a été produite à partir de ressources éner­­gé­­tiques renou­­ve­­lables : l’eau, le vent, le soleil et les volcans, qui sont légion dans ce petit pays d’Amé­­rique centrale.

Nuit étoi­­lée au Costa Rica
Crédits : Jorge Loria Villa­­nueva

Une prouesse rendue possible par le plan éner­­gé­­tique décidé par le Costa Rica il y a à peine plus de dix ans et la natio­­na­­li­­sa­­tion du système de produc­­tion de l’élec­­tri­­cité qui a, elle, été déci­­dée en 1949. Il s’agis­­sait alors de donner au gouver­­ne­­ment les moyens de répondre à son obses­­sion : assu­­rer l’au­­to­­no­­mie éner­­gé­­tique du pays qui, contrai­­re­­ment à ses voisins, ne peut comp­­ter ni sur d’im­­por­­tants gise­­ments de pétrole, ni sur d’im­­por­­tantes sources de gaz.

Et il est rapi­­de­­ment apparu que les éner­­gies renou­­ve­­lables pouvaient régler ses problèmes d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment. Le Costa Rica a par exemple été l’un des tout premiers pays du monde à s’in­­té­­res­­ser au poten­­tiel de l’éner­­gie éolienne. Encore aujourd’­­hui, la parti­­ci­­pa­­tion des entre­­prises privées au secteur éner­­gé­­tique est limi­­tée à 30 % dans le pays, qui a par ailleurs su faire de sa poli­­tique envi­­ron­­ne­­men­­tale une véri­­table vitrine touris­­tique.

Comme le Costa Rica, la Suède ne dispose d’au­­cune éner­­gie fossile.

La dernière élec­­tion prési­­den­­tielle a fait craindre l’ar­­rêt brutal de cette poli­­tique envi­­ron­­ne­­men­­tale avec l’ar­­ri­­vée en tête du premier tour du très conser­­va­­teur Fabri­­cio Alva­­rado le 4 février 2018. Mais c’est l’autre Alva­­rado, Carlos de son prénom, qui l’a rempor­­tée au second tour, le 1er avril. C’est-à-dire un homme de centre gauche, ancien jour­­na­­liste et fan de rock, qui semble aussi ambi­­tieux que son prédé­­ces­­seur en termes d’éco­­lo­­gie.

« La décar­­bo­­ni­­sa­­tion est la grande tâche qui incombe à notre géné­­ra­­tion, et le Costa Rica doit être l’un des premiers pays du monde à l’avoir accom­­plie, sinon le premier », a en effet déclaré Carlos Alva­­rado lors de la céré­­mo­­nie d’in­­ves­­ti­­ture prési­­den­­tielle, qui a eu lieu le 8 mai dans la capi­­tale du pays, San José. Cette céré­­mo­­nie était elle-même neutre en carbone. Le nouveau président du Costa Rica s’y est notam­­ment rendu à bord d’un bus à hydro­­gène.

« Nous avons une mission belle et tita­­nesque, celle d’abo­­lir l’uti­­li­­sa­­tion des éner­­gies fossiles dans notre écono­­mie pour lais­­ser la place à l’uti­­li­­sa­­tion des éner­­gies renou­­ve­­lables et propres », a pour­­suivi ce dernier, visi­­ble­­ment conscient que la partie n’était pas encore gagnée. Car l’exem­­pla­­rité éner­­gé­­tique du Costa Rica ne concerne que l’élec­­tri­­cité. Le chauf­­fage et le trans­­port y sont toujours assu­­rés par le pétrole et par le gaz.

Mais d’autres pays bien plus au nord de l’Équa­­teur tentent de servir d’exemples.

L’eau des fjords

Au sud-ouest de la Norvège se trouvent les deux seuls fjords du pays inscrits sur la liste du patri­­moine mondial marin de l’Unesco : Geiran­­gerfjord et Nærøyfjord. Taillées par la dernière ère glaciaire et ornées de cascades, leurs parois cris­­tal­­lines, étroites et abruptes, s’élèvent jusqu’à 1 400 mètres au-dessus de la mer et plongent 500 mètres en dessous. Elles abritent des forêts et des vallées émaillées par des rivières et couron­­nées de montagnes ennei­­gées.

Pour se repaître de cette beauté, nombre de touristes choi­­sissent chaque année d’em­­prun­­ter la voie mari­­time. En 2015, 180 grands bateaux de croi­­sière ont fait escale à Geiran­­ger et 132 navires ont fait escale à Flam, village situé au bout de l’Aur­­land­sfjord. En 2017, plus de 300 000 passa­­gers de croi­­sières l’ont visité, entraî­­nant ainsi une éléva­­tion de la pollu­­tion atmo­s­phé­­rique, de plus en plus consi­­dé­­rée comme un risque sani­­taire pour la commu­­nauté locale.

Coucher de soleil en Norvège
Crédits : Vidar Nordli-Mathi­­sen

Mais dès 2026, les navires de croi­­sière ne pour­­ront plus émettre de CO2 dans cette région. C’est le Parle­­ment norvé­­gien qui en a décidé ainsi, le 17 mai 2018, s’ap­­puyant sur une réso­­lu­­tion de 2015 exigeant que toutes les nouvelles offres des trans­­bor­­deurs soient dotées d’une tech­­no­­lo­­gie à émis­­sion de CO2 faible ou nulle. Plus de 60 traver­­siers élec­­triques devraient donc être ache­­mi­­nés en Norvège au cours des prochaines années.

« Le Parle­­ment norvé­­gien a adopté une réso­­lu­­tion coura­­geuse qui aura un impact très posi­­tif sur la conser­­va­­tion de notre site du patri­­moine mondial marin de l’Unesco », a estimé Katrin Blom­­vik, direc­­trice de la Fonda­­tion du patri­­moine mondial du Geiran­­gerfjord. « Cela fera des fjords la première zone d’émis­­sion zéro en mer au monde. C’est une poli­­tique coura­­geuse que nous espé­­rons voir adop­­tée par d’autres nations et sites excep­­tion­­nels. »

Cette « poli­­tique coura­­geuse » témoigne de la bonne volonté de la Norvège, qui vise la neutra­­lité en carbone d’ici 2030. Sa capi­­tale, Oslo, veut produire une éner­­gie 100 % renou­­ve­­lable grâce ses centrales hydrau­­liques et à un système de chauf­­fage urbain décar­­boné à l’aide de ses usines à inci­­né­­ra­­tion alimen­­tées par des biocom­­bus­­tibles et des pompes à chaleur. Elle mise égale­­ment gros sur la révo­­lu­­tion des trans­­ports publics – 11 milliards d’eu­­ros sur vingt ans.

Oslo au crépus­­cule
Crédits : visit­­nor­­way.fr

La révo­­lu­­tion écolo­­gique a un coût. Et il est parti­­cu­­liè­­re­­ment élevé pour la Norvège, qui est l’un des plus gros produc­­teurs d’hy­­dro­­car­­bures du monde. La quasi-tota­­lité de son élec­­tri­­cité étant déjà propre, elle dispose en outre d’une faible marge de manœuvre pour réduire ses émis­­sions de CO2 et va sans doute devoir recou­­rir à l’achat de crédits compen­­sa­­toires à l’étran­­ger pour pouvoir gagner son pari.

La Norvège se lais­­sera-t-elle doubler par son voisin suédois pour autant ?

Les certi­­fi­­cats verts

Comme le Costa Rica, la Suède ne dispose d’au­­cune éner­­gie fossile. Et comme lui, elle a rapi­­de­­ment perçu « le risque géopo­­li­­tique engen­­dré par cette dépen­­dance »,  explique Michel Cruciani, chargé de mission au Centre de Géopo­­li­­tique de l’Éner­­gie et des Matières Premières de l’uni­­ver­­sité Paris-Dauphine. La Suède a donc rapi­­de­­ment cher­­ché à valo­­ri­­ser ses ressources natu­­relles en péna­­li­­sant les éner­­gies concur­­rentes.

« Le bois n’au­­rait pas conquis sa part actuelle sans une poli­­tique mariant soutiens publics à l’in­­ves­­tis­­se­­ment et péna­­li­­tés pour les éner­­gies concur­­rentes. La grave crise écono­­mique traver­­sée par le pays entre 1991 et 1993 a donné à ces péna­­li­­tés la forme de taxes, et notam­­ment d’une taxe sur les émis­­sions de CO2 entrée en vigueur dès 1991, contri­­buant ainsi à recom­­po­­ser le régime des prélè­­ve­­ments fiscaux néces­­saires au modèle social suédois. »

Un lac gelé à Stock­­holm
Crédits : Marcus Löfven­­berg

La Suède a ensuite pu déve­­lop­­per des éner­­gies renou­­ve­­lables à un prix « remarqua­­ble­­ment modéré » grâce au  système des « certi­­fi­­cats verts », qui consiste à octroyer à certains produc­­teurs d’élec­­tri­­cité d’ori­­gine renou­­ve­­lable des certi­­fi­­cats pour chaque méga­­watt-heure vendu sur des plate­­formes dédiées. « Mis en œuvre en 2003, ce dispo­­si­­tif a stimulé le déve­­lop­­pe­­ment des sources les moins onéreuses, pour deux tiers envi­­ron éolien terrestre et un tiers biomasse. »

Résul­­tat, les éner­­gies renou­­ve­­lables consti­­tuent aujourd’­­hui la première source d’élec­­tri­­cité de la Suède, à hauteur de 60 % de la produc­­tion natio­­nale. Le reste provient du parc nucléaire du pays, qui compte dix réac­­teurs. Voilà donc pourquoi les efforts du gouver­­ne­­ment suédois se portent main­­te­­nant sur la réduc­­tion des émis­­sions de gaz à effet de serre des trans­­ports s’il veut atteindre l’objec­­tif que lui a fixé le Parle­­ment le 10 juin 2016, c’est-à-dire atteindre la neutra­­lité carbone en 2045 au plus tard.

Or la capi­­tale, Stock­­holm, conti­­nue de s’étendre sous l’ef­­fet de la déser­­ti­­fi­­ca­­tion des campagnes. Le nombre de voitures conti­­nue d’aug­­men­­ter. Par ailleurs, les Suédois prennent volon­­tiers l’avion, y compris pour les dépla­­ce­­ments inté­­rieurs, leur réseau ferro­­viaire étant peu perfor­­mant. Mais certains d’entre eux ont pu assis­­ter au premier vol d’un avion de trans­­port régio­­nal propulsé par un agro­­car­­bu­­rant, un mélange composé à 45 % d’huile de cuis­­son recy­­clée, le 1er février 2017. Et le gouver­­ne­­ment suédois ambi­­tionne de dispo­­ser d’un parc de véhi­­cules indé­­pen­­dants des carbu­­rants fossiles dès 2030.

Ce dernier encou­­rage depuis quelques années déjà l’uti­­li­­sa­­tion de voitures élec­­triques en misant sur de géné­­reuses primes à l’achat et des parkings gratuits. Il est désor­­mais tenu de préci­­ser sa poli­­tique clima­­tique et de fixer des objec­­tifs chif­­frés à chaque famille d’émet­­teurs de gaz à effet de serre : les trans­­ports, mais aussi l’in­­dus­­trie, l’agri­­cul­­ture, etc. La Suède devra faire le point sur ses avan­­cées en matière de réduc­­tion des émis­­sions de C02 chaque année et sa poli­­tique envi­­ron­­ne­­men­­tale devra être révi­­sée tous les quatre ans.

Inspi­­rera-t-elle d’autres pays de l’Union euro­­péenne ?

La défaite des super­­­majors

À l’autre bout du monde, en Nouvelle-Zélande, on lutte contre le réchauf­­fe­­ment clima­­tique en plan­­tant des arbres. 100 millions chaque année jusqu’en 2050, date à laquelle le pays espère avoir réduit ses émis­­sions de carbone à néant. Plus de 80 % de son élec­­tri­­cité provient déjà des éner­­gies renou­­ve­­lables, prin­­ci­­pa­­le­­ment de l’hy­­drau­­lique, de la géother­­mie et de l’éo­­lien. La Première ministre, Jacinda Ardern, veut porter cette part à 100 % d’ici à 2035 en inves­­tis­­sant davan­­tage dans l’éner­­gie solaire, qui ne repré­­sente actuel­­le­­ment que 0,1 % du mix d’éner­­gies renou­­ve­­lables de la Nouvelle-Zélande.

Jacinda Ardern en campagne en septembre 2017
Crédits : Ulysse Bellier

Les ques­­tions envi­­ron­­ne­­men­­tales ont été au cœur de sa campagne élec­­to­­rale, en 2017. «  Nous serons un gouver­­ne­­ment (…) abso­­lu­­ment concen­­tré sur le défi du chan­­ge­­ment clima­­tique », a-t-elle en outre promis en formant son gouver­­ne­­ment. « Cela compren­­dra une loi sur le carbone-zéro, qui inclura une commis­­sion indé­­pen­­dante sur le climat, et la mise en place d’un système d’échange de quotas d’émis­­sion de gaz, tous secteurs confon­­dus. »

Contrai­­re­­ment à son homo­­logue norvé­­gienne, Erna Solberg, elle a choisi de renon­­cer à toute nouvelle explo­­ra­­tion pétro­­lière ou gazière offshore. « Une mesure impor­­tante pour nous attaquer au chan­­ge­­ment clima­­tique et créer un avenir propre, vert et durable pour la Nouvelle-Zélande », a-t-elle affirmé le 12 avril. « Les tran­­si­­tions doivent débu­­ter à un moment et si nous ne prenons pas aujourd’­­hui des déci­­sions qui se ressen­­ti­­ront dans 30 ans, le choc sera rude. »

Jacinda Ardern a égale­­ment annoncé une limi­­ta­­tion des nouveaux permis inshore qui seraient octroyés dans la région de Tara­­naki, sur l’île du Nord, où se concentre le secteur hydro­­car­­bure néo-zélan­­dais. Celui-ci génère 1,4 milliard d’eu­­ros par an, dont 900 millions pour les seules expor­­ta­­tions. Il emploie 11 000 personnes. Et il a très mal pris la nouvelle. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion profes­­sion­­nelle Petro­­leum Explo­­ra­­tion and Produc­­tion NZ, notam­­ment, a dénoncé une absence de consul­­ta­­tion. Mais comme le souligne Green­­peace Nouvelle-Zélande, « la tendance s’est irré­­mé­­dia­­ble­­ment retour­­née contre les super­­­majors en Nouvelle-Zélande ».

« L’an­­nonce d’aujourd’­­hui est égale­­ment signi­­fi­­ca­­tive à l’in­­ter­­na­­tio­­nal », a déclaré le 12 avril le direc­­teur de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion non-gouver­­ne­­men­­tal, Russel Norman. « En mettant fin à la nouvelle explo­­ra­­tion pétro­­lière et gazière dans nos eaux, nous plaçons la quatrième plus grande zone écono­­mique exclu­­sive de la planète hors-limites pour l’ex­­ploi­­ta­­tion de nouveaux combus­­tibles fossiles. La Nouvelle-Zélande tient tête à l’une des indus­­tries les plus puis­­santes au monde. »

Les super-majors néo-zélan­­daises du pétrole et du gaz ont néan­­moins le temps de se retour­­ner. Les permis d’ex­­plo­­ra­­tion et de forage déjà accor­­dés l’ont été le plus souvent pour plusieurs décen­­nies. Et à en croire le député Jona­­than Young, la Nouvelle-Zélande devra impor­­ter des ressources beau­­coup plus polluantes que le gaz, telles que le char­­bon, quand les réserves gazières seront épui­­sées. Lui voit « le gaz comme le faci­­li­­ta­­teur de l’ave­­nir, pas comme l’en­­nemi de l’ave­­nir ».

Celui-ci sera-t-il aussi « propre, vert et durable » que le souhaite Jacinda Ardern ?


Couver­­ture : Lake Tekapo, en Nouvelle-Zélande. (Tobias Keller)


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