fbpx

La Première ministre Jacinda Ardern a fait de l'écologie l'une de ses priorités. Sauf qu'en Nouvelle-Zélande, c'est pour de vrai.

par Camille Hamet | 19 octobre 2020

Samedi 17 octobre 2020, le Parti travailliste de Jacinda Ardern, Première ministre néo-zélan­daise depuis 2017, a remporté les élec­tions légis­la­tives avec le score histo­rique de 49 % des voix. Cet engoue­ment lui est en grande partie dû. En trois ans, la jeune cheffe de gouver­ne­ment (40 ans) s’est illus­trée dans la lutte pour le climat et contre le coro­na­vi­rus avec des bilans très posi­tifs, applau­dis à l’in­té­rieur et hors des fron­tières de la Nouvelle-Zélande. Quelles sont les clés de sa réus­site ?

Zéro-carbone

Green­peace n’a pas souvent l’oc­ca­sion de fêter d’aussi belles victoires. La Première ministre néo-zélan­daise Jacinda Ardern a surpris son monde lorsqu’elle a accepté person­nel­le­ment en avril une péti­tion de l’or­ga­ni­sa­tion signée par 50 000 personnes sommant le gouver­ne­ment de mettre fin à l’ex­plo­ra­tion pétro­lière et gazière au large de ses côtes. Un mois plus tard, le 10 mai 2018, Jacinda Ardern a annoncé que son admi­nis­tra­tion ne déli­vre­rait plus aucun nouveau permis à ce titre. Autour d’elle, la foule s’est levée comme un seul homme pour l’ap­plau­dir.

Jacinda Ardern
Crédits : Gover­nor-Gene­ral of New Zealand

« Nous avons déjà montré la voie à l’hu­ma­nité sur des ques­tions cruciales en étant dénu­cléa­ri­sés. À présent, nous pouvons être une nouvelle fois un exemple mondial en deve­nant une société carbo­neutre », a-t-elle déclaré. La route sera encore longue pour atteindre ce but, mais la Nouvelle-Zélande rejoint le club de moins en moins fermé des pays véri­ta­ble­ment déci­dés à prendre des mesures impor­tantes pour sauver l’hu­ma­nité de la catas­trophe. Car elle a heureu­se­ment quelques concur­rents sérieux en la matière.

« Élimi­ner les émis­sions des combus­tibles fossiles » : c’est l’objec­tif fixé au monde par le secré­taire géné­ral de l’OCDE, Ángel Gurría, à la London School of Econo­mics le 9 octobre 2013. Ambi­tieux, cet objec­tif n’en est pas moins néces­saire selon lui, car « le dioxyde de carbone est un gaz à longue durée de vie » et « les émis­sions jour­na­lières, même modestes, conti­nue­ront de faire augmen­ter la concen­tra­tion atmo­sphé­rique ». Quel sera le premier pays à l’at­teindre ?

·

L’an­cien président du Costa Rica, Luis Guillermo Solis, en était certain : ce serait le sien, dès 2021. Il n’a pas hésité à le clamer en amont de la Confé­rence de Paris de 2015 sur le climat. Et il avait de bonnes raisons de se montrer confiant. Cette année-là, durant 299 jours, 100 % de l’élec­tri­cité du Costa Rica a été produite à partir de ressources éner­gé­tiques renou­ve­lables : l’eau, le vent, le soleil et les volcans, qui sont légion dans ce petit pays d’Amé­rique centrale.

Nuit étoi­lée au Costa Rica
Crédits : Jorge Loria Villa­nueva

Une prouesse rendue possible par le plan éner­gé­tique décidé par le Costa Rica il y a à peine plus de dix ans et la natio­na­li­sa­tion du système de produc­tion de l’élec­tri­cité qui a, elle, été déci­dée en 1949. Il s’agis­sait alors de donner au gouver­ne­ment les moyens de répondre à son obses­sion : assu­rer l’au­to­no­mie éner­gé­tique du pays qui, contrai­re­ment à ses voisins, ne peut comp­ter ni sur d’im­por­tants gise­ments de pétrole, ni sur d’im­por­tantes sources de gaz.

Et il est rapi­de­ment apparu que les éner­gies renou­ve­lables pouvaient régler ses problèmes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. Le Costa Rica a par exemple été l’un des tout premiers pays du monde à s’in­té­res­ser au poten­tiel de l’éner­gie éolienne. Encore aujourd’­hui, la parti­ci­pa­tion des entre­prises privées au secteur éner­gé­tique est limi­tée à 30 % dans le pays, qui a par ailleurs su faire de sa poli­tique envi­ron­ne­men­tale une véri­table vitrine touris­tique.

Comme le Costa Rica, la Suède ne dispose d’au­cune éner­gie fossile.

La dernière élec­tion prési­den­tielle a fait craindre l’ar­rêt brutal de cette poli­tique envi­ron­ne­men­tale avec l’ar­ri­vée en tête du premier tour du très conser­va­teur Fabri­cio Alva­rado le 4 février 2018. Mais c’est l’autre Alva­rado, Carlos de son prénom, qui l’a rempor­tée au second tour, le 1er avril. C’est-à-dire un homme de centre gauche, ancien jour­na­liste et fan de rock, qui semble aussi ambi­tieux que son prédé­ces­seur en termes d’éco­lo­gie.

« La décar­bo­ni­sa­tion est la grande tâche qui incombe à notre géné­ra­tion, et le Costa Rica doit être l’un des premiers pays du monde à l’avoir accom­plie, sinon le premier », a en effet déclaré Carlos Alva­rado lors de la céré­mo­nie d’in­ves­ti­ture prési­den­tielle, qui a eu lieu le 8 mai dans la capi­tale du pays, San José. Cette céré­mo­nie était elle-même neutre en carbone. Le nouveau président du Costa Rica s’y est notam­ment rendu à bord d’un bus à hydro­gène.

« Nous avons une mission belle et tita­nesque, celle d’abo­lir l’uti­li­sa­tion des éner­gies fossiles dans notre écono­mie pour lais­ser la place à l’uti­li­sa­tion des éner­gies renou­ve­lables et propres », a pour­suivi ce dernier, visi­ble­ment conscient que la partie n’était pas encore gagnée. Car l’exem­pla­rité éner­gé­tique du Costa Rica ne concerne que l’élec­tri­cité. Le chauf­fage et le trans­port y sont toujours assu­rés par le pétrole et par le gaz.

Mais d’autres pays bien plus au nord de l’Équa­teur tentent de servir d’exemples.

L’eau des fjords

Au sud-ouest de la Norvège se trouvent les deux seuls fjords du pays inscrits sur la liste du patri­moine mondial marin de l’Unesco : Geiran­gerfjord et Nærøyfjord. Taillées par la dernière ère glaciaire et ornées de cascades, leurs parois cris­tal­lines, étroites et abruptes, s’élèvent jusqu’à 1 400 mètres au-dessus de la mer et plongent 500 mètres en dessous. Elles abritent des forêts et des vallées émaillées par des rivières et couron­nées de montagnes ennei­gées.

Pour se repaître de cette beauté, nombre de touristes choi­sissent chaque année d’em­prun­ter la voie mari­time. En 2015, 180 grands bateaux de croi­sière ont fait escale à Geiran­ger et 132 navires ont fait escale à Flam, village situé au bout de l’Aur­land­sfjord. En 2017, plus de 300 000 passa­gers de croi­sières l’ont visité, entraî­nant ainsi une éléva­tion de la pollu­tion atmo­sphé­rique, de plus en plus consi­dé­rée comme un risque sani­taire pour la commu­nauté locale.

Coucher de soleil en Norvège
Crédits : Vidar Nordli-Mathi­sen

Mais dès 2026, les navires de croi­sière ne pour­ront plus émettre de CO2 dans cette région. C’est le Parle­ment norvé­gien qui en a décidé ainsi, le 17 mai 2018, s’ap­puyant sur une réso­lu­tion de 2015 exigeant que toutes les nouvelles offres des trans­bor­deurs soient dotées d’une tech­no­lo­gie à émis­sion de CO2 faible ou nulle. Plus de 60 traver­siers élec­triques devraient donc être ache­mi­nés en Norvège au cours des prochaines années.

« Le Parle­ment norvé­gien a adopté une réso­lu­tion coura­geuse qui aura un impact très posi­tif sur la conser­va­tion de notre site du patri­moine mondial marin de l’Unesco », a estimé Katrin Blom­vik, direc­trice de la Fonda­tion du patri­moine mondial du Geiran­gerfjord. « Cela fera des fjords la première zone d’émis­sion zéro en mer au monde. C’est une poli­tique coura­geuse que nous espé­rons voir adop­tée par d’autres nations et sites excep­tion­nels. »

Cette « poli­tique coura­geuse » témoigne de la bonne volonté de la Norvège, qui vise la neutra­lité en carbone d’ici 2030. Sa capi­tale, Oslo, veut produire une éner­gie 100 % renou­ve­lable grâce ses centrales hydrau­liques et à un système de chauf­fage urbain décar­boné à l’aide de ses usines à inci­né­ra­tion alimen­tées par des biocom­bus­tibles et des pompes à chaleur. Elle mise égale­ment gros sur la révo­lu­tion des trans­ports publics – 11 milliards d’eu­ros sur vingt ans.

Oslo au crépus­cule
Crédits : visit­nor­way.fr

La révo­lu­tion écolo­gique a un coût. Et il est parti­cu­liè­re­ment élevé pour la Norvège, qui est l’un des plus gros produc­teurs d’hy­dro­car­bures du monde. La quasi-tota­lité de son élec­tri­cité étant déjà propre, elle dispose en outre d’une faible marge de manœuvre pour réduire ses émis­sions de CO2 et va sans doute devoir recou­rir à l’achat de crédits compen­sa­toires à l’étran­ger pour pouvoir gagner son pari.

La Norvège se lais­sera-t-elle doubler par son voisin suédois pour autant ?

Les certi­fi­cats verts

Comme le Costa Rica, la Suède ne dispose d’au­cune éner­gie fossile. Et comme lui, elle a rapi­de­ment perçu « le risque géopo­li­tique engen­dré par cette dépen­dance »,  explique Michel Cruciani, chargé de mission au Centre de Géopo­li­tique de l’Éner­gie et des Matières Premières de l’uni­ver­sité Paris-Dauphine. La Suède a donc rapi­de­ment cher­ché à valo­ri­ser ses ressources natu­relles en péna­li­sant les éner­gies concur­rentes.

« Le bois n’au­rait pas conquis sa part actuelle sans une poli­tique mariant soutiens publics à l’in­ves­tis­se­ment et péna­li­tés pour les éner­gies concur­rentes. La grave crise écono­mique traver­sée par le pays entre 1991 et 1993 a donné à ces péna­li­tés la forme de taxes, et notam­ment d’une taxe sur les émis­sions de CO2 entrée en vigueur dès 1991, contri­buant ainsi à recom­po­ser le régime des prélè­ve­ments fiscaux néces­saires au modèle social suédois. »

Un lac gelé à Stock­holm
Crédits : Marcus Löfven­berg

La Suède a ensuite pu déve­lop­per des éner­gies renou­ve­lables à un prix « remarqua­ble­ment modéré » grâce au  système des « certi­fi­cats verts », qui consiste à octroyer à certains produc­teurs d’élec­tri­cité d’ori­gine renou­ve­lable des certi­fi­cats pour chaque méga­watt-heure vendu sur des plate­formes dédiées. « Mis en œuvre en 2003, ce dispo­si­tif a stimulé le déve­lop­pe­ment des sources les moins onéreuses, pour deux tiers envi­ron éolien terrestre et un tiers biomasse. »

Résul­tat, les éner­gies renou­ve­lables consti­tuent aujourd’­hui la première source d’élec­tri­cité de la Suède, à hauteur de 60 % de la produc­tion natio­nale. Le reste provient du parc nucléaire du pays, qui compte dix réac­teurs. Voilà donc pourquoi les efforts du gouver­ne­ment suédois se portent main­te­nant sur la réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre des trans­ports s’il veut atteindre l’objec­tif que lui a fixé le Parle­ment le 10 juin 2016, c’est-à-dire atteindre la neutra­lité carbone en 2045 au plus tard.

Or la capi­tale, Stock­holm, conti­nue de s’étendre sous l’ef­fet de la déser­ti­fi­ca­tion des campagnes. Le nombre de voitures conti­nue d’aug­men­ter. Par ailleurs, les Suédois prennent volon­tiers l’avion, y compris pour les dépla­ce­ments inté­rieurs, leur réseau ferro­viaire étant peu perfor­mant. Mais certains d’entre eux ont pu assis­ter au premier vol d’un avion de trans­port régio­nal propulsé par un agro­car­bu­rant, un mélange composé à 45 % d’huile de cuis­son recy­clée, le 1er février 2017. Et le gouver­ne­ment suédois ambi­tionne de dispo­ser d’un parc de véhi­cules indé­pen­dants des carbu­rants fossiles dès 2030.

Ce dernier encou­rage depuis quelques années déjà l’uti­li­sa­tion de voitures élec­triques en misant sur de géné­reuses primes à l’achat et des parkings gratuits. Il est désor­mais tenu de préci­ser sa poli­tique clima­tique et de fixer des objec­tifs chif­frés à chaque famille d’émet­teurs de gaz à effet de serre : les trans­ports, mais aussi l’in­dus­trie, l’agri­cul­ture, etc. La Suède devra faire le point sur ses avan­cées en matière de réduc­tion des émis­sions de C02 chaque année et sa poli­tique envi­ron­ne­men­tale devra être révi­sée tous les quatre ans.

Inspi­rera-t-elle d’autres pays de l’Union euro­péenne ?

La défaite des super­majors

À l’autre bout du monde, en Nouvelle-Zélande, on lutte contre le réchauf­fe­ment clima­tique en plan­tant des arbres. 100 millions chaque année jusqu’en 2050, date à laquelle le pays espère avoir réduit ses émis­sions de carbone à néant. Plus de 80 % de son élec­tri­cité provient déjà des éner­gies renou­ve­lables, prin­ci­pa­le­ment de l’hy­drau­lique, de la géother­mie et de l’éo­lien. La Première ministre, Jacinda Ardern, veut porter cette part à 100 % d’ici à 2035 en inves­tis­sant davan­tage dans l’éner­gie solaire, qui ne repré­sente actuel­le­ment que 0,1 % du mix d’éner­gies renou­ve­lables de la Nouvelle-Zélande.

Jacinda Ardern en campagne en septembre 2017
Crédits : Ulysse Bellier

Les ques­tions envi­ron­ne­men­tales ont été au cœur de sa campagne élec­to­rale, en 2017. «  Nous serons un gouver­ne­ment (…) abso­lu­ment concen­tré sur le défi du chan­ge­ment clima­tique », a-t-elle en outre promis en formant son gouver­ne­ment. « Cela compren­dra une loi sur le carbone-zéro, qui inclura une commis­sion indé­pen­dante sur le climat, et la mise en place d’un système d’échange de quotas d’émis­sion de gaz, tous secteurs confon­dus. »

Contrai­re­ment à son homo­logue norvé­gienne, Erna Solberg, elle a choisi de renon­cer à toute nouvelle explo­ra­tion pétro­lière ou gazière offshore. « Une mesure impor­tante pour nous attaquer au chan­ge­ment clima­tique et créer un avenir propre, vert et durable pour la Nouvelle-Zélande », a-t-elle affirmé le 12 avril. « Les tran­si­tions doivent débu­ter à un moment et si nous ne prenons pas aujourd’­hui des déci­sions qui se ressen­ti­ront dans 30 ans, le choc sera rude. »

Jacinda Ardern a égale­ment annoncé une limi­ta­tion des nouveaux permis inshore qui seraient octroyés dans la région de Tara­naki, sur l’île du Nord, où se concentre le secteur hydro­car­bure néo-zélan­dais. Celui-ci génère 1,4 milliard d’eu­ros par an, dont 900 millions pour les seules expor­ta­tions. Il emploie 11 000 personnes. Et il a très mal pris la nouvelle. L’or­ga­ni­sa­tion profes­sion­nelle Petro­leum Explo­ra­tion and Produc­tion NZ, notam­ment, a dénoncé une absence de consul­ta­tion. Mais comme le souligne Green­peace Nouvelle-Zélande, « la tendance s’est irré­mé­dia­ble­ment retour­née contre les super­majors en Nouvelle-Zélande ».

« L’an­nonce d’aujourd’­hui est égale­ment signi­fi­ca­tive à l’in­ter­na­tio­nal », a déclaré le 12 avril le direc­teur de l’or­ga­ni­sa­tion non-gouver­ne­men­tal, Russel Norman. « En mettant fin à la nouvelle explo­ra­tion pétro­lière et gazière dans nos eaux, nous plaçons la quatrième plus grande zone écono­mique exclu­sive de la planète hors-limites pour l’ex­ploi­ta­tion de nouveaux combus­tibles fossiles. La Nouvelle-Zélande tient tête à l’une des indus­tries les plus puis­santes au monde. »

Les super-majors néo-zélan­daises du pétrole et du gaz ont néan­moins le temps de se retour­ner. Les permis d’ex­plo­ra­tion et de forage déjà accor­dés l’ont été le plus souvent pour plusieurs décen­nies. Et à en croire le député Jona­than Young, la Nouvelle-Zélande devra impor­ter des ressources beau­coup plus polluantes que le gaz, telles que le char­bon, quand les réserves gazières seront épui­sées. Lui voit « le gaz comme le faci­li­ta­teur de l’ave­nir, pas comme l’en­nemi de l’ave­nir ».

Celui-ci sera-t-il aussi « propre, vert et durable » que le souhaite Jacinda Ardern ?


Couver­ture : Lake Tekapo, en Nouvelle-Zélande. (Tobias Keller)


Plus de monde