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par Camille Hamet | 6 juillet 2017

Les cités légen­­daires

La ville exhu­­mée par l’homme d’af­­faires Hein­­rich Schlie­­mann sur la colline turque d’His­­sar­­lik dans les années 1870 est aujourd’­­hui consi­­dé­­rée comme le site archéo­­lo­­gique de la ville de Troie, décor central de L’Iliade d’Ho­­mère. En revanche, les fouilles consa­­crées à l’At­­lan­­tide, autre cité légen­­daire placée au cœur d’un vaste empire anéanti par un cata­­clysme au cours de l’âge du bronze, sont toujours restées vaines. Pour­­tant, les curieux ne manquent pas. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un inter­­­naute affirme avoir loca­­lisé l’At­­lan­­tide grâce au logi­­ciel Google Earth, pas une année sans qu’un nouvel élément ne réveille l’in­­té­­rêt des médias. En 2015, une équipe de plon­­geurs a décou­­vert, au large de la Sicile, 39 lingots d’un métal attri­­bué aux Atlantes, l’ori­­chalque. En 2016, des données de photo­­gram­­mé­­trie aérienne ont étayé la thèse selon laquelle la Sardaigne était un frag­­ment de leur empire disparu. Cette année, un docu­­men­­taire réalisé par James Came­­ron et Simcha Jaco­­bo­­vici a révélé la présence d’ancres vrai­­sem­­bla­­ble­­ment très anciennes au large de la côte atlan­­tique espa­­gnole.

James Came­­ron sur les traces de l’At­­lan­­tide
Crédits : Natio­­nal Geogra­­phic

Une agita­­tion aussi constante que stérile qui explique sans doute pourquoi les scep­­tiques sont peut-être encore plus nombreux que les tenants de l’exis­­tence de l’At­­lan­­tide. Surtout au sein de la commu­­nauté scien­­ti­­fique. « La plupart des scien­­ti­­fiques méprisent l’idée de l’At­­lan­­tide parce qu’elle a été coop­­tée par des penseurs douteux durant les 150 dernières années », analyse le jour­­na­­liste Mark Adams, qui a lui-même consa­­cré trois années de sa vie à la recherche de la cité mythique, puis raconté son aven­­ture dans un livre paru aux États-Unis en 2016, Meet Me in Atlan­­tis. My Obses­­sive Quest to Find the Sunken City.

En 1888, Helena Blavatsky, fonda­­trice du mouve­­ment ésoté­­rique appelé théo­­so­­phie, soutient que les Atlantes consti­­tuent l’une des cinq « races mères » de l’hu­­ma­­nité. Un demi-siècle plus tard, les Nazis tentent de relier l’his­­toire aryenne à l’At­­lan­­tide. « Et aujourd’­­hui, des gens prétendent que non seule­­ment l’At­­lan­­tide est 100 % réelle, mais qu’en plus elle a été construite par des extra­­­ter­­restres, ainsi que les Grandes Pyra­­mides et le Machu Picchu », ajoute Mark Adams, avant de conclure : « Tout univer­­si­­taire prenant la ques­­tion de l’At­­lan­­tide un peu trop au sérieux risque de perdre son poste. » Cette ques­­tion est donc souvent aban­­don­­née aux rêveurs et aux aven­­tu­­riers, qu’ils soient amateurs ou profes­­sion­­nels, comme « le Comman­­dant Cous­­teau » qui partit à la recherche de l’At­­lan­­tide en 1981. Les artistes, eux, n’ont bien évidem­­ment pas attendu la réponse pour se lais­­ser empor­­ter par leur imagi­­na­­tion. Jules Verne fait appa­­raître l’At­­lan­­tide lors d’une prome­­nade au fond de l’océan dans Vingt mille lieues sous les mers. Howard Phil­­lips Love­­craft s’en est très proba­­ble­­ment inspiré pour créer R’lyeh, cité englou­­tie où sommeille une créa­­ture extra­­­ter­­restre, Cthulhu. Tolkien en a quant à lui tiré l’île de Núme­­nor. Bob Morane a rencon­­tré des Atlantes, Asté­­rix est parti à leur recherche et Corto Maltese a trouvé l’en­­trée de leur conti­nent. Pour les studios Walt Disney, elle se trouve au fin fond d’un réseau de cavernes sous-marines. Les person­­nages qu’ils mettent en scène dans le film d’ani­­ma­­tion Atlan­­tide, l’em­­pire perdu, y découvrent un peuple puisant son immense savoir, sa force et sa longé­­vité dans du cris­­tal. Toutes ces histoires fabu­­leuses remontent à une seule et même source. Et elle ne manque pas de pres­­tige, puisqu’il s’agit du philo­­sophe grec Platon.

Le Timée et le Critias

Dans le partage du monde, le dieu de la mer Poséi­­don obtint une terre où il installa les cinq paires de jumeaux qu’il eut de Clito, fille du roi des auto­ch­­tones. Celui-ci habi­­tait au centre, sur une montagne que Poséi­­don forti­­fia en creu­­sant trois enceintes circu­­laires concen­­triques, deux de terre et trois d’eau de mer. Le dieu divisa ensuite le pays en dix et offrit le plus beau lot à son aîné, Atlas. Les habi­­tants parache­­vèrent son œuvre en construi­­sant des ponts, des temples, des jardins, des gymnases, un hippo­­drome, des casernes et des ports. Pendant de nombreuses géné­­ra­­tions, leurs rois se montrèrent vertueux et paci­­fiques. Puis, il y a 9 000 ans, ils entre­­prirent de soumettre tous les peuples de la Médi­­ter­­ra­­née à leur domi­­na­­tion, et seuls les Athé­­niens purent leur résis­­ter. Leur défaite fut suivie d’un cata­­clysme qui englou­­tit subi­­te­­ment leur terre, et avec elle l’ar­­mée des Athé­­niens. Voilà, en substance, ce que raconte Platon dans deux dialogues, le Timée et le Critias, au IVe siècle avant Jésus Christ. Le philo­­sophe, qui prend le soin de présen­­ter son histoire comme « véri­­table et d’un inté­­rêt capi­­tal », la met dans la bouche du riche Athé­­nien Critias. Celui-ci précise qu’elle se trans­­met dans sa famille de géné­­ra­­tion en géné­­ra­­tion depuis que son arrière-grand-père se l’est vu confiée par le légis­­la­­teur Solon. Lui-même tien­­drait l’his­­toire de l’At­­lan­­tide d’un prêtre égyp­­tien rencon­­tré au cours d’un voyage d’études. Mais les plus éminents spécia­­listes de la Grèce antique et de ses philo­­sophes estiment que Platon l’a tout bonne­­ment inven­­tée, pour mieux illus­­trer ses idéaux poli­­tiques et critiquer l’im­­pé­­ria­­lisme. « [Il] a inventé un genre litté­­raire encore bien vivant, puisqu’il s’agit de la science-fiction », s’amuse Pierre Vidal-Naquet dans L’At­­lan­­tide. Petite histoire d’un mythe plato­­ni­­cien. « Beau­­coup de lecteurs sont restés insen­­sibles à l’iro­­nie – à la perver­­sité – de Platon, qui ont consi­­déré comme une vérité histo­­rique le récit fait par Critias », regrette Luc Bris­­son dans Platon, les mots et les mythes : Comment et pourquoi Platon nomma le mythe ?

Crédits : Ulyces.co

« Beau­­coup de lecteurs » ont donc fait du Timée et du Critias de véri­­tables cartes au trésor. Mais encore faut-il savoir les déchif­­frer. « Il y a eu beau­­coup de moments où j’ai eu l’im­­pres­­sion de sombrer dans le Da Vinci Code », confie Mark Adams. « Platon a été profon­­dé­­ment influencé par les pytha­­go­­ri­­ciens, qui croyaient qu’un code mathé­­ma­­tique caché en-dessous de la réalité, une fois compris, révé­­le­­rait la vérité à propos de l’exis­­tence. Il utilise plein de nombres dans le récit de l’At­­lan­­tide, mais nous igno­­rons s’ils doivent être pris de manière litté­­rale ou s’ils ont une signi­­fi­­ca­­tion pytha­­go­­ri­­cienne. » Le jour­­na­­liste a égale­­ment dû se confron­­ter à la poly­­sé­­mie du terme utilisé par Platon pour dési­­gner l’At­­lan­­tide, nesos. « Au IVe siècle avant Jésus Christ, le mot “nesos” avait cinq sens géogra­­phiques diffé­­rents », lui a expliqué le géologue grec Stavros Papa­­ma­­ri­­no­­pou­­los. « Un, une île, comme nous le savons. Deux, un promon­­toire. Trois, une pénin­­sule. Quatre, une côte. Cinq, une terre à l’in­­té­­rieur d’un conti­nent, entou­­rée de lacs, de rivières ou de sources. » Mais où conduisent donc les cartes au trésor de Platon une fois déchif­­frées ?

Les colonnes d’Her­­cule

Stavros Papa­­ma­­ri­­no­­pou­­los est un des rares scien­­ti­­fiques à croire en l’exis­­tence d’une Atlan­­tide. Et d’après lui, « si vous suivez Platon, vous allez tout droit à la pénin­­sule ibérique, parce que c’est là où le texte vous mène ». « Il décrit une vallée plate et allon­­gée entou­­rée de montagnes. Ces montagnes sont la Sierra Nevada et la Sierra Morena. La vallée a la même posi­­tion et la même orien­­ta­­tion. Cela corres­­pond exac­­te­­ment à la descrip­­tion de Platon. Comme une pièce de puzzle. » Le texte mène plus préci­­sé­­ment encore au détroit de Gibral­­tar, car il affirme que l’At­­lan­­tide se trou­­vait face aux colonnes d’Her­­cule, qui repré­­sen­­taient dans l’An­­tiquité les bornes de l’uni­­vers exploré, et corres­­pon­­draient aux montagnes enca­­drant le couloir dans lequel se rencontrent la mer Médi­­ter­­ra­­née et l’océan Atlan­­tique. Ces indi­­ca­­tions n’ont pas empê­­ché des « atlan­­to­­logues » de situer la cité mythique dans des lieux aussi éloi­­gnés et divers que l’An­­tar­c­­tique, les Caraïbes et l’océan indien. Mais les explo­­ra­­teurs les plus sérieux se sont tous bel et bien rendus dans la région de Gibral­­tar. Des décou­­vertes inté­­res­­santes y ont même été faites par hasard.

Atlan­­tis Rising
Crédits : Natio­­nal Geogra­­phic

Le géologue français Jacques Collina-Girard a ainsi remarqué un haut-fond culmi­­nant à –55 mètres à la sortie du détroit en parti­­ci­­pant à des pros­­pec­­tions archéo­­lo­­giques au Maroc. « Et comme, depuis 2 000 ans, il y a un tas de gens qui cherchent une île englou­­tie en face des colonnes d’Her­­cule, je me suis dit : “la voilà” », se souvient-il. « Ensuite, j’ai essayé de mettre en rela­­tion cette Atlan­­tide géolo­­gique, bien réelle, avec les données géogra­­phique indiquées dans le Timée. L’em­­pla­­ce­­ment corres­­pon­­dait, la date d’en­­glou­­tis­­se­­ment corres­­pon­­dait, les moda­­li­­tés de la catas­­trophe corres­­pon­­daient – des trem­­ble­­ments de terre et des séismes majeurs il y a 12 000 ans qui sont attes­­tés par des sédi­­ments carot­­tés au large. » Seul problème : les dimen­­sions de l’île englou­­tie, 14 kilo­­mètres sur 5, ce qui est sans commune mesure avec une Atlan­­tide « aussi grande que la Libye et l’Asie réunies », telle qu’elle est décrite. « On peut en discu­­ter car l’ex­­pres­­sion s’ap­­plique dans les textes de Platon une fois à l’île elle-même, ailleurs à l’im­­por­­tance terri­­to­­riale de l’ex­­pan­­sion des Atlantes, et d’autres fois à leur aire d’in­­fluence », assure Jacques Collina-Girard, qui ne croit pas à cette civi­­li­­sa­­tion pour autant. « À la date donnée par Platon,  il n’y a aucune cité miri­­fique à trou­­ver, les archéo­­logues le savent bien », insiste-t-il. « Mais dans tout mythe il y a bien souvent un noyau de réel, et donc la possi­­bi­­lité du souve­­nir de la catas­­trophe trans­­mis dans la tradi­­tion orale jusqu’à Platon qui, en écri­­vant le Timée et le Critias, récu­­père cette tradi­­tion. » Mark Adams n’est pas loin de parta­­ger son avis : « Disons simple­­ment qu’il y a à la fois des éléments réels et des élément fictifs dans l’his­­toire de l’At­­lan­­tide. » Et ce sont les recherches menées pour éclai­­rer les éléments fictifs qui, dans une très large mesure, ont permis de mettre au jour les éléments réels. L’in­­ter­­mi­­nable quête dans laquelle Platon a, sans le vouloir, lancé une vaste partie de l’hu­­ma­­nité a d’ailleurs permis des décou­­vertes très concrètes. C’est en recons­­ti­­tuant des paysages préhis­­to­­riques que des plon­­geurs retrouvent des sites englou­­tis il y a 20 000 ans par la montée des eaux, note par exemple la jour­­na­­liste Aline Kiner. « Récem­­ment, l’une des plus vieilles cités d’Eu­­rope a ainsi été révé­­lée au large de la Grèce. » Comme le souligne Luc Bris­­son, « le génie de Platon, dans cette affaire, aura été de montrer à quel point il est diffi­­cile, dans la pratique, de distin­­guer la fiction de la vérité ».

Crédits : Ulyces.co

Couver­­ture : Poséi­­don au fond des mers. (Ulyces.co)


 

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