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par Camille Hamet | 7 février 2017

« Pour Fillon, Pene­lope est un bon filon ». « Une atta­chée parle­men­taire très déta­chée ». « Labeur et l’argent du labeur ». Ces jeux de mots accom­pagnent, le 25 janvier, une infor­ma­tion explo­sive : l’épouse du candi­dat répu­bli­cain aux élec­tions prési­den­tielles, François Fillon, aurait béné­fi­cié d’em­plois fictifs pour un montant de 500 000 euros. ob_0d5119_canard2Le scoop est évidem­ment signé Le Canard Enchaîné, hebdo­ma­daire qui a fait de l’hu­mour et de l’in­ves­ti­ga­tion ses armes de prédi­lec­tion. Le couple Fillon est très loin d’être sa première victime. Les Tibéri et les Balkany peuvent en témoi­gner. Ainsi que les poli­ti­ciens Jacques Chirac, Michèle Alliot-Marie, Serge Dassault, Valéry Giscard d’Es­taing, Hervé Gaymard… Cette joyeuse intran­si­geance a permis au Canard Enchaîné de vivre plus de cent ans et de survo­ler le marasme de la presse papier, qui a perdu nombre de lecteurs au profit de la presse numé­rique. L’heb­do­ma­daire affiche pour sa part une excel­lente santé finan­cière : 24 millions d’eu­ros de chiffre d’af­faires annuel, deux millions de béné­fice après impôt en 2016, 100 millions de tréso­re­rie. Fort de 74 000 abon­nés, il jouit d’une totale indé­pen­dance : il n’ap­par­tient à aucun groupe et ne comporte aucune publi­cité. Et chacun de ses scoops lui assure des ventes miri­fiques à l’heure du Web : le dernier en date s’est écoulé à 391 000 exem­plaires. Pour l’his­to­rien Laurent Martin, auteur du livre Le Canard Enchaîné : Histoire d’un jour­nal sati­rique 1915–2015, l’heb­do­ma­daire repré­sente « une forme alter­na­tive de presse qui n’a guère d’équi­va­lents en France et dans le monde ». Mais de quelle couvée est issu cet éton­nant palmi­pède ? Dans quelles mares a-t-il a barboté ?

Des tran­chées au sabor­dage

Contrai­re­ment à ce qui se dit souvent, Le Canard Enchaîné n’est pas né dans les tran­chées. Il est né à Paris, et plus préci­sé­ment au 129 rue du Faubourg du Temple, domi­cile de Maurice et Jeanne Maré­chal. Exas­pé­rés par la propa­gande belli­ciste qui sévit dans la presse française pendant la Première Guerre mondiale, le couple de tren­te­naires et le dessi­na­teur Henri-Paul Deyvaux-Gassier, dit H-P Gassier, veulent propo­ser une autre vision du conflit avec un nouveau jour­nal. Le Canard Enchaîné sort le 10 septembre 1915. Mais la petite équipe « manque de moyens, et certai­ne­ment de compé­tences », selon Laurent Martin, et le jour­nal cesse de paraître au bout de quelques numé­ros. Il ne redé­marre que le 15 juillet 1916, avec ces mots : « Chacun sait en effet que la presse française sans excep­tion, ne commu­nique à ses lecteurs, depuis le début de la guerre, que des nouvelles impla­ca­ble­ment vraies. Eh bien, le public en a assez. Le public veut des nouvelles faus­ses… pour chan­ger. Il en aura ! »

Anastasie
Anas­ta­sie
Crédits : Le Canard Enchaîné

Cette ironie donne le ton. Elle permet­tra au nouveau jour­nal d’échap­per en grande partie à la surveillance du gouver­ne­ment, qui censure sans vergogne, à commen­cer par les nouvelles du front. « Les litotes, les anti­phrases et le sarcasme qui sont deve­nus la marque de fabrique du Canard Enchaîné sont des héri­tages de ce contexte très parti­cu­lier », souligne Laurent Martin. Un style parfois cryp­tique qui place les lecteurs de l’heb­do­ma­daire dans une posture de complice averti, et l’in­vite à un rire grinçant, à la fois conso­la­teur et libé­ra­teur. Dans ses pages, la censure prend l’ap­pa­rence d’une vieille femme aigrie munie d’une énorme paire de ciseaux, Anas­ta­sie. Autre ironie, la paix et la fin de la censure que Le Canard Enchaîné appelle de ses vœux lui cause­ront en réalité des diffi­cul­tés édito­riales et écono­miques. D’après l’his­to­rien, le jour­nal ne connaît de véri­table renou­veau qu’en 1934 : « On assiste à l’époque à la montée d’un fascisme à la française qui s’ac­com­pagne d’un discours anti-système assez proche de ce que nous connais­sons aujourd’­hui, et Le Canard Enchaîné ne fait pas excep­tion. Jusqu’à 1934, où Le Canard, éclairé par la situa­tion en Alle­magne, perçoit le grand danger que repré­sente l’ex­trême droite et tient un discours plus nuancé, en faisant bien la diffé­rence entre les hommes poli­tiques et les insti­tu­tions répu­bli­caines, qu’il défend. » Cette année est aussi l’an­née de l’af­faire Stavisky, qui offre au jour­nal sa manchette la plus célèbre : « Stavisky s’est suicidé d’une balle qui lui a été tirée à bout portant. » Se préparent alors de nouvelles guerres : la guerre d’Es­pagne, qui déchire la rédac­tion, et la Seconde Guerre mondia­le…

En 1940, Maurice Maré­chal saborde le jour­nal pour ne pas avoir à colla­bo­rer avec l’oc­cu­pant nazi, dans des circons­tances qui restent assez floues. « Nous dispo­sons de très peu d’ar­chives sur cette période », explique Laurent Martin. « En fuyant vers la zone libre, Maurice Maré­chal a emporté dans le coffre de sa voiture les docu­ments les plus récents, mais les autres ont disparu. » À la mort de son mari en 1942, Jeanne Maré­chal résiste aux pres­sions des auto­ri­tés alle­mandes, qui veulent voir repa­raître les jour­naux français pour donner une impres­sion de retour à la norma­lité à la popu­la­tion. Le Canard Enchaîné se taira donc jusqu’à la Libé­ra­tion.

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Maurice et Jeanne Maré­chal
Crédits : Bernard Bais­sat

 « La Cour » du géné­ral de Gaulle

La sortie du premier numéro de septembre 1944 est un événe­ment qui a bien failli ne pas avoir lieu. Les restric­tions de papier dues à la guerre ne permettent en effet que la paru­tion des jour­naux d’in­for­ma­tion, et non celle des jour­naux d’hu­mour et de diver­tis­se­ment. Le Canard Enchaîné fait en sorte de se ranger dans la première caté­go­rie. Du moins pour cette fois. « Le Canard est comme la chauve-souris de la fable », s’amuse Laurent Martin en faisant réfé­rence à « La Chauve-souris et les deux belettes » de Jean de La Fontaine. « Il se reven­dique jour­nal d’in­for­ma­tion ou bien jour­nal d’hu­mour selon ce qui l’ar­range le plus au moment donné. Il joue sans arrêt sur les deux tableaux. » La diffu­sion du titre, qui était de 250 000 exem­plaires en 1936, atteint les 500 000 exem­plaires en 1947. Mais l’eu­pho­rie de la Libé­ra­tion est peu à peu rempla­cée par la rigi­dité idéo­lo­gique de la guerre froide. Or Le Canard Enchaîné refuse de s’ali­gner sur le camp atlan­tiste ou le camp sovié­tique. Son direc­teur de 1953 à 1969, Ernest Raynaud, dit Robert Tréno, est à la fois un homme de gauche et un farouche oppo­sant à l’URSS, dont il n’a de cesse de dénon­cer la réalité concen­tra­tion­naire. Le jour­nal perd tant de lecteurs, notam­ment parmi les sympa­thi­sants commu­nistes, que son exis­tence est mena­cée. Il reçoit même une propo­si­tion de rachat d’une filiale d’Ha­chette. Jeanne Maré­chal refuse. Et elle a raison, car les lecteurs vont reve­nir. D’abord avec les guerres d’In­do­chine et d’Al­gé­rie, envers lesquelles Le Canard Enchaîné se montre très critique. Puis avec le géné­ral Charles de Gaulle, qui prend le pouvoir en 1958.

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Charles de Gaulle vu par Roland Moisan
Crédits : Le Canard Enchaîné

Charles de Gaulle, le meilleur adver­saire du Canard Enchaîné. Sa haute taille, son uniforme mili­taire, sa mous­tache et son grand nez font le bonheur des dessi­na­teurs de l’heb­do­ma­daire. Ceux-ci le rapprochent de person­nages histo­riques comme Louis-Philippe, Napo­léon IIIle géné­ral Boulan­ger ou encore Louis XI. Louis XIV, surtout, est très utilisé, en parti­cu­lier par Roland Moisan, qui illustre la rubrique « La Cour », de septembre 1960 à juin 1969. Pastiche des mémo­ria­listes de cour des XVIIe et XVIIIe siècles, cette rubrique décrit l’Ély­sée de Charles de Gaulle comme un nouveau Versailles. Le Canard Enchaîné dénonce ainsi la pratique soli­taire et arbi­traire du pouvoir de Charles de Gaulle, qui évoque une dicta­ture à son direc­teur Robert Tréno. « De Gaulle, c’est la Répu­blique domi­née, subju­guée par un mili­taire », écrit-il en mai 1966. « La Répu­blique de la caserne. La Répu­blique du sabre. » Devenu un véri­table jour­nal d’op­po­si­tion, le canard apporte son soutien au mouve­ment étudiant de Mai-68, mais se trouve en porte-à-faux vis-à-vis du syndi­cat du Livre, qui empêche les paru­tions au nom de la grève géné­rale. Il est ensuite très déçu par l’is­sue de la crise, qui semble conso­li­der le régime du géné­ral de Gaulle. Un an plus tard, l’élec­tion du candi­dat de droite Georges Pompi­dou le conforte dans l’idée que la gauche est inca­pable de rempor­ter une victoire poli­tique en l’état.  Et le pousse tout natu­rel­le­ment à s’en­ga­ger pour l’union des gauches.

Micros, diamants et impôts

Les années 1970 sont les années des premiers grands scoops du Canard Enchaîné, qui s’est lancé dans l’in­ves­ti­ga­tion. Diamants du président Valéry Giscard d’Es­taing, feuilles d’im­pôt du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas et de l’homme d’af­faires Jacques Calvet, faux rapport de Xavière Tibéri… Les scan­dales se suivent et ne se ressemblent pas. « Le jour­nal change de dimen­sion en publiant de longues enquêtes », résume Laurent Martin. « Il devient un jour­nal très influent et très craint, notam­ment par le person­nel poli­tique, qui tremble chaque semaine. » Le Canard Enchaîné est telle­ment « craint » que l’État français l’es­pionne.

En effet, un soir de décembre 1973, le dessi­na­teur André Escaro surprend des poli­ciers en train d’ins­tal­ler des micros dans les nouveaux locaux de la rédac­tion. « Quelle Water­gaffe ! » se moque le jour­nal, en réfé­rence au Water­gate, scan­dale poli­tique améri­cain qui vaudra son surnom au « Pene­lo­pe­gate », entre autres. Le ministre de l’In­té­rieur, Raymond Marcel­lin, est contraint d’aban­don­ner son porte­feuille et de prendre celui de l’Agri­cul­ture et du déve­lop­pe­ment durable, mais l’af­faire n’ira pas plus loin : le 29 décembre 1976, le juge d’ins­truc­tion Hubert Pins­seau délivre une ordon­nance de non-lieu.

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Le Canard se gausse du ministre de l’In­té­rieur

Une fois le candi­dat socia­liste François Mitter­rand élu, en 1981, Le Canard Enchaîné prend ses distances avec la gauche, afin de garder son statut de jour­nal d’op­po­si­tion. « Il en profite pour diver­si­fier ses sources », explique Laurent Martin. « Mais atten­tion, dans le cas du Canard, les sources sont souvent des jour­na­listes, tout simple­ment. Encore aujourd’­hui, Le Canard dispose d’un vivier de pigistes sans commune mesure, ni avec les autres jour­naux, ni avec sa propre rédac­tion. »

Dans les années 1990, Le Canard Enchaîné joue un rôle impor­tant dans les scan­dales qui écla­boussent la Ville de Paris, alors diri­gée par Jacques Chirac. Après s’être livré à une minu­tieuse véri­fi­ca­tion des votes à la mairie du Ve arron­dis­se­ment, le jour­nal a décou­vert qu’une partie d’entre eux n’étaient pas valides. « Ça a fermé le clapet de ceux qui préten­daient que Le Canard se conten­tait de rece­voir des infor­ma­tions ! » Mais un clapet ne se ferme jamais pour de bon, et, de l’avis de Laurent Martin, Le Canard Enchaîné est apparu « moins flam­boyant » depuis la créa­tion, en 2008, du site spécia­lisé dans l’in­ves­ti­ga­tion Media­part. À titre d’exemple, celui-ci aurait pris Le Canard Enchaîné de vitesse sur l’af­faire Jérôme Cahu­zac, que l’heb­do­ma­daire se serait apprêté à révé­ler. « La ques­tion du timing est cruciale », insiste l’his­to­rien. « Vous ne pouvez pas être trop rapide, ne pas prendre le temps de la véri­fi­ca­tion de l’info, et risquer d’être démenti. Vous ne pouvez pas non plus trop traî­ner et risquer de vous faire doubler par les confrères. Or, je crois que Le Canard est écrasé par le poids de son histoire, qu’il se montre parfois trop prudent. » Dans le cas de l’af­faire concer­nant Pene­lope et François Fillon, le « timing », juste­ment, suscite des polé­miques. Certains n’hé­sitent pas à accu­ser Le Canard Enchaîné, qui publie ses révé­la­tions au début de la campagne du candi­dat de la droite, de faire partie d’un complot. « Le moment est bien choisi, cela tombe à pic, comme par hasard ! » paro­die son rédac­teur en chef Louis-Marie Horeau, dans l’édi­tion du 1er février. « Refrain connu, il n’est pas inter­dit d’en rigo­ler », ajoute-t-il. « Un peu moins, tout de même, quand ce sont des jour­na­listes qui reprennent en chœur et sans état d’âme ces analyses de comp­toir. » canard_-_grande_image


Couver­ture : Des victimes du Canard Enchaîné (Ulyces)


 

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