J’étais sur la côte ouest du Costa Rica, prête à embarquer pour un voyage en plongée sous-marine sur l’île Cocos réputée pour la multitude d’espèces que l’on y trouve, en particulier des bancs de requins-marteaux halicornes. Je me suis rappelée que cette ville avait un côté obscur : c’est la capitale de la pêche à l’aileron en Amérique centrale. Bien que cette pratique soit interdite au Costa Rica, pêcher le requin y est autorisé. En 2011, le célèbre chef anglais Gordon Ramsay et son équipe de tournage ont approché, ici-même, des pêcheurs déchargeant des ailerons de requins ; les trafiquants ont aspergé d’essence le chef et son équipe avant de les contraindre à quitter la ville sous la menace d’une arme. Et les eaux protégées de l’île Cocos sont justement convoitées par les braconniers. Je me suis approchée de notre embarcation où j’ai rencontré les dix-sept autres passagers. Ils venaient, entre autres, de Suisse, de France, d’Israël, d’Angleterre ou du Texas. Tous étaient des plongeurs confirmés. Et c’était une bonne chose : nous nous apprêtions à faire une virée de trente-six heures dans des eaux agitées, 330 miles plus à l’ouest, pour nager avec les requins.

Voyage sur l’île Cocos

Un jour et demi de voyage plus tard, je me suis réveillée un matin et j’ai vu une grue transporter nos bateaux de plongée depuis le pont de notre embarcation, l’Argo, jusqu’à la surface de la mer. Dans la pièce principale, une machine à café était mise à rude épreuve et le petit déjeuner, omelettes et fruits frais, était servi sur commande. Je me suis précipitée sur le pont pour voir l’île Cocos : la pointe émergée d’un volcan, entourée de falaises abruptes où s’ébattent mouettes, goélands, hirondelles de mer et fous. En 1978, l’île et ses 20 kilomètres de mer sont devenus un parc national costaricain, et en 1997, l’UNESCO l’a inscrite au patrimoine mondial de l’humanité. Les gardes forestiers de l’île ont embarqué, précédés par Geiner Golfin, arborant une longue barbe noire, une casquette en camouflage à l’effigie de Che Guevara, un pendentif en argent représentant un requin-marteau, et un pistolet dans un étui en bandoulière. Sur sa page Facebook, j’ai lu que son mantra était « Hasta la victoria, siempre », à savoir « En avant, jusqu’à la victoire ». Il nous a parlé de son intention de mettre un terme à l’activité des braconniers. Golfin parlant espagnol, un traducteur nous a résumé les règles du parc : interdiction de toucher les animaux, de ramasser du corail ou quoi que ce soit d’autre.

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La vitesse du requin
Crédits : Soham Banerjee

Seuls une demi-douzaine de gardes forestiers patrouillent dans ce sanctuaire marin ; ils ne sont pas armés et ne peuvent pas grand-chose contre les braconniers qui sont équipés de radars de détection de bateaux. La partie la moins dangereuse du travail des gardes consiste à éviter que les plongeurs ne se comportent n’importe comment, en tentant par exemple d’apprivoiser les requins. Ces quelques avertissements dispensés, les gardes sont ensuite repartis. Notre professeur de plongée, Jaume Pericas, nous a expliqué que notre première plongée ne serait pas très profonde, à seulement douze mètres, afin de nous familiariser avec notre poids et notre équipement. Divisés en deux groupes, nous sommes montés à bord des petites embarcations pour nous diriger vers un récif appelé Manuelita. Là, nous avons plongé à la découverte de récifs coralliens avec des créatures tout droit sorties de Nemo : un poisson-ballon moucheté, un poisson-globe et un poisson-trompette aux allures de lance nageaient tranquillement, un requin-corail se reposait sur les fonds marins, un poisson-grenouille orange s’est glissé sous un rocher et un banc de vivaneaux bleu et doré est passé devant nous en brillant. Plus tard, alors que je me séchais, Shui, mon colocataire de Shanghai, m’a dit : « Tu sais, beaucoup de personnes sont mortes ici. Pas à cause des requins, mais en raison des courants qui les attrapent et les emportent. On ne les revoit plus jamais. » Apprendre la plongée, c’est aussi surmonter sa peur d’un environnement étranger. Il faut faire confiance à son équipement, ne pas perdre de vue son équipier, interpréter les vagues et les courants et ne jamais remonter brusquement à la surface. Ensuite, il y a les requins. J’ai surfé dans l’océan, sur la Bay Area, le fameux « triangle rouge » où viennent migrer chaque année les grands requins blancs, pour se reproduire et se nourrir d’otaries. Statistiquement parlant, je sais qu’il est inutile d’avoir peur des requins – ils tuent environ cinq personnes par an, dans le monde entier – mais une partie de moi a toujours eu cette crainte. En attendant la vague, je guette les nageoires. Je n’aime pas être la seule surfeuse dans l’eau. Je ne mange pas de requin, dans l’espoir de garder un bon karma. Je ne porte pas de jaune « miam-miam » dans l’eau, une couleur qui, selon les superstitieux, attire les requins. En Californie, je n’ai pas voulu affronter mes peurs sous l’eau. Mais désormais, loin de mon spot de surf, j’étais prête à y aller et y jeter un coup d’œil.

Le Serengeti marin

Pour notre plongée suivante, nous sommes descendus à vingt-cinq mètres de profondeur jusqu’à une « station de nettoyage » pour requin. Les requins-marteaux se rendent sur l’île Cocos surtout pour se débarrasser de leurs parasites. Des petits poissons-papillons à nez noir, de la taille de ma main et à l’allure de poisson-ange, se déplacent autour de pics rocheux en attendant leurs « clients ». Quand les requins s’approchent, les petits poissons les nettoient, redonnant ainsi aux requins une meilleure santé et leur permettant de nager plus vite. Les courants remuant comme de véritables tornades sous-marines, je me suis agrippée à un rocher pour observer la scène. Deux raies torpilles marbrées planaient en balançant leurs ailes, pendant que les thons jaunes chassaient près des falaises. Soudain, par-dessus nos têtes, surgit l’imposante et parfaite silhouette d’un requin-marteau.

De longues cicatrices blanches en forme d’éclairs, provoquées par les accouplements, marquaient sa peau près des branchies.

La femelle requin-marteau s’approcha de la station de nettoyage et ralentit lorsqu’un poisson-papillon entreprit de la débarrasser de ses parasites. Elle tourna sa tête pour m’observer, faisant pivoter son œil à 90 degrés. Les requins-marteaux ont une vision sur 360 degrés – utile pour attraper les calamars dans les profondeurs. De longues cicatrices blanches en forme d’éclairs, provoquées par les accouplements, marquaient sa peau près des branchies. Elle était grandiose. D’un coup, elle disparut. Au dîner, devant un plat de légumes vapeurs et de vivaneau – j’ai hésité avant de commander du poisson –, nos deux groupes de plongée ont comparé ce qu’ils avaient croisé dans la journée. Stéphanie, parisienne, a annoncé qu’ils avaient vu un requin-baleine. À vrai dire, elle avait même nagé avec lui. Ces mangeurs de planctons sont les plus gros poissons de l’océan. Ils sont tachetés, la plupart du temps indifférents à l’homme et Stéphanie jurait qu’il mesurait douze mètres de long. Notre équipe se vantait, elle, d’avoir vu des requins-marteaux. Une petite compétition s’installait entre les deux groupes.

Cinq espèces de requins

Le lendemain matin, le bateau nous a emmené à un mont sous-marin appelé Punta Maria. Nous sommes descendus, toujours plus bas, jusqu’à 27 mètres de profondeur. Deux requins-marteaux se sont mis à tourner en rond, puis quatre, puis six. Pericas, notre guide-plongeur, a fait tinter une barre d’acier et l’a pointée au-dessus de nos têtes. Notre grand requin-baleine était là, avec son ventre pâle et ses taches marbrées. Il était accompagné de cinq grands poissons-pilotes, tous occupés à le nettoyer tandis qu’il nageait. Des marteaux rentraient et sortaient de notre champ de vision, un gros requin soyeux est apparu, et des requins des Galapagos se sont joints à lui. Pericas a propulsé ses poings serrés en signe de victoire. Puis, derrière nous, un requin bordé s’est approché, et le requin-baleine est revenu dans notre direction. Nous pouvions observer cinq espèces de requins en même temps : cela tenait du miracle.

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Le roi des îles Cocos
Crédits : Barry Peter

Selon l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, un tiers de toutes les espèces de requins est menacé d’extinction. Les marteaux sont sur leur liste à haut risque, et les soyeux, Galapagos, bordés et baleines sont tous considérés comme en danger. Des chercheurs ont récemment estimé dans le journal Marine Policy que 63 à 273 millions de requins sont tués chaque année par la pêche commerciale. En 2011, le Costa Rica a banni le shark finning, la pêche aux ailerons, cette pratique consistant à mutiler les requins avant de les rejeter à la mer pour y mourir. Mais ce commerce est toujours florissant et il est estimé qu’environ 400 000 de ces animaux ont été tués la même année dans les eaux du Costa Rica et que 30 tonnes d’ailerons ont été exportés vers l’Asie pour être transformés en soupe. En mars 2013, la Convention sur le Commerce International des Espèces de Faune et de Flore Sauvages Menacées d’Extinction (Convention on International Trade in Endangered Species, CITES) a décidé que la pêche de trois espèces de requins-marteaux, parmi lesquelles le halicorne, serait désormais strictement soumise à des permis d’exportation de leurs ailerons. Les environnementalistes considèrent cela comme une victoire, minimisée malgré tout par le nombre de requins tirés de l’eau chaque année. Les requins-marteaux, par leur rareté et leurs ailerons riches en cartilage, sont particulièrement recherchés. Autour des Îles Cocos, ils sont la proie des palangres, ces engins de pêche qui étendent dans l’eau près de huit kilomètres de ralingue, où l’on pend des hameçons lestés tous les mètres cinquante environ. Le Costa Rica n’oblige pas les bateaux de pêche à marquer leur équipement, aussi quand des gardes trouvent ces ralingues dans le sanctuaire, même près d’un bateau, ils ne peuvent légalement rien faire contre ces braconniers. Rien qu’en 2012, nous a dit Golfin, les garde-côtes ont confisqué 290 kilomètres de ralingue et 5 000 hameçons. Ils aimeraient porter plainte contre les pêcheurs, mais il nous a expliqué que « les palangres siègent au conseil d’administration des entreprises de pêche du Costa Rica. Ils n’ont pas l’intention de se punir eux-mêmes ». Leur seul espoir est d’atteindre les hameçons avant les requins-marteaux halicornes. Ce sont des animaux sensibles, et les gardes nous ont expliqué qu’ils meurent à coup sûr une fois hameçonnés, à cause de leur grande nervosité.

Séjour à Alcyone

Pour notre dernier jour, la première plongée de mon groupe se tenait dans une station de nettoyage nommée Dirty Rock, tandis que l’autre groupe allait à Alcyone, un récif au sommet plat baptisé d’après le navire de Jacques-Yves Cousteau. Nous avons vu une poignée de requins-marteaux et un banc de carangues argentées, mais l’autre groupe nous avait battu haut la main. « Des nuages de marteaux », nous a annoncé l’Anglais Ian lors d’un petit déjeuner composé de papayes et d’œufs brouillés. « Un banc. » Alcyone était censé être notre prochaine destination, mais le fait que leur plongée ait été miraculeuse ne voulait pas dire que ce serait aussi notre cas. Le récif était connu pour ses flots de retour, ses thermoclines froides, ses courants rapides aux accélérations fréquentes. Ces conditions en font l’un des meilleurs endroits du monde pour observer la vie sous-marine. En chemin, nous avons croisé une sotalie de Chine et son petit entourés d’un banc de dauphins. Une fois sur les lieux, nous avons sauté dans les vagues et nous nous sommes hissés le long d’une corde jusqu’à 24 mètres de profondeur. Le spectacle commença presque aussitôt.

Ils étaient autour de moi, et sous moi, et quelques-uns même au dessus de moi. J’étais dans un nuage de requins marteaux.

Des requins-marteaux ! Trois puis quatre firent des rondes autour de nous. Pericas frappa sa barre métallique et désigna un requin-baleine au dessus de nos têtes. Alors qu’il se présentait, d’autres marteaux arrivèrent des profondeurs, remarquèrent les bulles que nous faisions et repartirent. J’observai au dessus de moi un banc de marteaux, leurs corps ondulant dans le courant sur plusieurs épaisseurs, comme un écho sous-marin. Ils se déplacèrent et nous fîmes de même. Juste en face de moi, le requin-baleine réapparut. Je battis des pieds avec le courant et pus avoir un aperçu inoubliable de son gigantesque dos à pois. J’ai alors tourné la tête. Ils étaient autour de moi, et sous moi, et quelques-uns même au-dessus de moi. J’étais dans un nuage de requins-marteaux. C’était un moment de grâce. Ils finirent par se déplacer et nous avons refait surface. Pendant le retour houleux vers l’Argo, j’ai mis mes lunettes de soleil ; je pleurais, submergée d’émotion.Pericas fit tinter sa barre de nouveau : les marteaux nous surplombaient. Nous pouvions voir un requin-baleine et un banc de marteaux, ensemble comme pour un grand final. J’aurais pu flotter là pendant des heures, mais notre guide commença à nous faire remonter à neuf mètres afin que notre sang puisse relâcher du nitrogène avant que nous ne soyons à court d’oxygène. Le banc de marteaux était désormais sous nos pieds.


Traduit de l’anglais par Paul Poulak d’après l’article « A daring dive into the wild off Costa Rica », paru dans le FERN. Couverture : photographie par Marco Repola.