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par Camille Hamet | 5 septembre 2017

L’épi­lep­sie est une affec­tion neuro­lo­gique dont on peut souf­frir à n’im­porte quel âge et qui se carac­té­rise par la surve­nue de crises convul­sives à la fois spon­ta­nées et récur­rentes. « Pendant ces crises, les neurones déchargent de façon massive et synchrone », explique Chris­tophe Bernard, cher­cheur à l’Ins­ti­tut de neuros­cience des systèmes, en faisant appel à l’image d’un « orage élec­trique dans le cerveau ». « L’épi­lep­sie est la patho­lo­gie céré­brale la plus fréquente après la migraine », ajoute-t-il. Selon l’Orga­ni­sa­tion mondiale de la santé, elle touche envi­ron 50 millions de personnes à travers le monde. « Il existe de nombreuses formes de médi­ca­ments, mais dans 30 % des cas l’épi­lep­sie résiste à tout trai­te­ment. Pour ces patients, il reste la stimu­la­tion du nerf vague ou du cerveau, ou la neuro­chi­rur­gie quand c’est possible. » Ou encore le canna­bis médi­cal. Et plus préci­sé­ment le canna­bi­diol (CBD), un des consti­tuants du canna­bis. Nette­ment moins célèbre que le tétra­hy­dro­can­na­bi­nol (THC), celui-ci a des effets théra­peu­tiques sans les effets hallu­ci­no­gènes de la plante. C’est en tout cas ce qu’une étude récente semble indiquer, et il a d’ores et déjà permis à la petite Char­lotte Figi, parmi d’autres patients épilep­tiques, de « mener une vie normale ».

Char­lotte Figi et sa mère
Crédits : Famille Figi

Char­lot­te’s Web

L’his­toire de Char­lotte Figi a été révé­lée au monde par un repor­tage de la chaîne CNN en août 2013. Née en 2006 au Colo­rado, la petite fille était atteinte d’une forme rare et grave d’épi­lep­sie d’ori­gine géné­tique, le syndrome de Dravet. Elle avait tout juste trois mois lorsque la première crise est surve­nue. À l’âge de cinq ans, elle souf­frait de plusieurs centaines de crises par semaine et elle avait cessé de se déve­lop­per norma­le­ment. Elle ne pouvait plus ni marcher, ni parler, ni s’ali­men­ter. Déses­pé­rée, sa mère, Paige, a alors décidé de recou­rir au canna­bis médi­cal, qui est auto­risé au Colo­rado depuis novembre 2000. Mais il lui a d’abord fallu convaincre deux méde­cins d’en pres­crire à Char­lotte, plus jeune patiente jamais enre­gis­trée pour ce type de trai­te­ment aux États-Unis. « Tout le monde disait non, non, non, non, non », a confié Paige à CNN, « et j’ai conti­nué à appe­ler et à appe­ler. » Puis il a fallu trou­ver le bon dosage. « Nous étions des pion­niers dans cette histoire ; nous faisions de Char­lotte un cobaye. C’est une substance illé­gale au niveau fédé­ral. Pour être honnête avec vous, j’étais terri­fiée. » Fina­le­ment, 6 à 8 milli­grammes de CBD par kilo­gramme de poids corpo­rel et par jour se sont avérés suffi­sants pour élimi­ner les crises de Char­lotte, qui a progres­si­ve­ment recom­mencé à se déve­lop­per, à marcher, à parler, à manger – et à rire. « Je ne l’avais pas enten­due rire pendant six mois. Je n’en­ten­dais plus sa voix du tout, juste ses pleurs. » Le CBD était admi­nis­tré à Char­lotte sous forme d’huile, et extrait d’une variété de canna­bis à très faible teneur en THC. Ses culti­va­teurs, les six frères Stan­ley, l’ont bapti­sée « Char­lot­te’s Web » et ils ont fondé à Colo­rado Springs une asso­cia­tion cari­ta­tive desti­née à four­nir du canna­bis théra­peu­tique à des personnes atteintes de diffé­rentes patho­lo­gies – l’épi­lep­sie, bien sûr, mais aussi la sclé­rose en plaques, la mala­die de Parkin­son, le cancer. « Le canna­bis est connu pour dimi­nuer diffé­rents symp­tômes, comme la nausée et les vomis­se­ments, notam­ment lors des chimio­thé­ra­pies », disait à Ulyces en février dernier Cathe­rine Jacob­son, direc­trice des essais cliniques de Tilray, filiale dédiée au canna­bis médi­cal du groupe Priva­teer Holdings.

Ses travaux visent notam­ment à établir des stan­dards de qualité des produits, ainsi qu’à défi­nir quelles formes sont les plus adap­tées, entre la poudre, le spray et la pilule. Elle-même s’est inté­res­sée au canna­bis dans l’es­poir de pouvoir un jour soigner son enfant de l’épi­lep­sie. Hélas, dans son cas, le CBD n’a pas permis d’en­rayer le cours de la mala­die… Car comme le souligne Chris­tophe Bernard, « il est possible que ça ne marche que sur certains patients », et « il faut démon­trer un effet sur les crises par des essais cliniques en double aveugle », mais « les cher­cheurs sont très ouverts sur la ques­tion » et le CBD appa­raît aujourd’­hui comme une réelle « piste théra­peu­tique ».

Le Qanûn

Le canna­bis aurait en fait été utilisé pour trai­ter l’épi­lep­sie pendant des milliers d’an­nées avant d’être éclipsé par la méde­cine occi­den­tale moderne. Le plus célèbre des méde­cins arabes, Ibn Sīnā, plus connu sous son nom latin Avicenne, mentionne en effet cet usage de la plante aux alen­tours de l’an 1000 avant Jésus Christ, dans son ouvrage ency­clo­pé­dique, le Qanûn. Or cet ouvrage, traduit en latin au XIIe siècle de notre ère, fut consi­déré comme une réfé­rence pour l’en­sei­gne­ment de la méde­cine en Europe jusqu’au XVIIe siècle. Outre les mala­dies neuro­lo­giques telles que l’épi­lep­sie, il préco­nise l’usage du canna­bis pour le trai­te­ment des règles doulou­reuses et les accou­che­ments diffi­ciles.

Ibn Sīnā

C’est l’im­por­tante propor­tion des épilep­sies résis­tantes à toute forme de trai­te­ment, stable depuis les années 1850, qui a poussé les cher­cheurs à se pencher de nouveau sur le canna­bis, et ce dès les années 1970. Des études menées sur des animaux ont alors montré son effi­ca­cité contre les crises convul­sives. Celle de la biolo­giste Melisa Wallace qui date de 2002, par exemple, a montré que les canna­bi­noïdes endo­gènes tels que le CBD inhi­baient les contrac­tions muscu­laires. Mais aucune étude d’en­ver­gure n’avait été menée sur l’homme. Et cela faisait cruel­le­ment défaut à la commu­nauté scien­ti­fique. D’où le titre de l’édi­to­rial qui accom­pa­gnait, en mai dernier, la publi­ca­tion de la première étude de ce type dans le New England Jour­nal of Medi­cine : « De vraies données, enfin. » « Les rapports média­tiques anec­do­tiques de résul­tats spec­ta­cu­laires, conju­gués à l’at­trait de l’uti­li­sa­tion d’un composé “natu­rel” et d’an­ciennes croyances liées à son utili­sa­tion récréa­tive, plus le fait que le canna­bis médi­cal reste illé­gal dans plusieurs juri­dic­tions, ont rendu extrê­me­ment diffi­cile pour les méde­cins de donner des conseils dans ce domaine », estime l’au­teur de cet édito­rial, Samuel Berko­vic, neuro­logue à l’uni­ver­sité de Melbourne.

L’étude en ques­tion a été menée dans 23 centres aux États-Unis et en Europe, auprès de 120 enfants et adoles­cents atteints du syndrome de Dravet. Après quatre semaines d’ob­ser­va­tion, durant lesquelles le type et la fréquence de leurs crises étaient scru­pu­leu­se­ment notés, ils ont reçu pendant 14 semaines soit un placebo, soit un médi­ca­ment conte­nant 20 milli­grammes de CBD par kilo­gramme de poids corpo­rel. Résul­tat, dans le groupe traité au CBD, le nombre médian de crises convul­sives est passé de 12,4 à 5,9 par mois, soit une baisse de 52,4 %. Dans le groupe ayant reçu le placebo, le nombre médian de crises convul­sives est passé de 14,9 à 14,1 par mois, soit une baisse de 5,4 %. Dans les deux groupes, des effets secon­daires indé­si­rables, comme de la diar­rhée, des vomis­se­ments, de la fatigue, de la fièvre et de la somno­lence, ont été signa­lés. Par ailleurs, le CBD ne s’est pas révélé tota­le­ment effi­cace. Il n’a par exemple pas réduit de manière signi­fi­ca­tive la fréquence des crises non-convul­sives, telles que les absences.

L’Epi­dio­lex

Le médi­ca­ment utilisé dans l’étude publiée par le New England Jour­nal of Medi­cine en mai dernier, l’Epi­dio­lex, est produit par GW Phar­ma­ceu­ti­cals, qui avait aupa­ra­vant obtenu de bons résul­tats dans un essai sur une autre forme d’épi­lep­sie, toute aussi grave, que le syndrome de Dravet – le syndrome de Lennox-Gastaut. Le labo­ra­toire, qui demande une auto­ri­sa­tion de mise sur le marché pour l’Epi­dio­lex dans les deux indi­ca­tions aux États-Unis, annonce dans un commu­niqué de presse être en mesure de remplir la dernière phase du proces­sus en octobre prochain.

Crédits : GW Phar­ma­ceu­ti­cals

« Avec main­te­nant une vision claire de notre auto­ri­sa­tion à venir, nous faisons d’ex­cel­lents progrès dans la prépa­ra­tion pour assu­rer un lance­ment haute­ment réussi en 2018 », affirme le PDG Justin Gover. « Outre l’Epi­dio­lex, nous conti­nuons à nous concen­trer sur notre gamme de canna­bi­noïdes, où nous avons avancé sur plusieurs essais cliniques supplé­men­taires exci­tants. » GW Phar­ma­ceu­ti­cals vise égale­ment le marché euro­péen. L’Epi­dio­lex pour­rait donc être bien­tôt vendu en France, où la consom­ma­tion, la vente et la culture du canna­bis, même théra­peu­tique, sont inter­dites et lour­de­ment péna­li­sées depuis le 31 décembre 1970. « Il n’y a pas besoin de chan­ger la loi pour utili­ser le CBD en méde­cine », explique Chris­tophe Bernard. « Il faut juste qu’il démontre son effi­ca­cité et qu’il passe l’au­to­ri­sa­tion de mise sur le marché. » Pour le cher­cheur, ce n’est pas la ques­tion de la léga­li­sa­tion du canna­bis qui se pose ici. « Le canna­bis a des effets néfastes », dit-il. « Le CBD, qui lui pour­rait être béné­fique, peut être extrait de la plante et synthé­tisé. »

Une version d’es­sai de l’Epi­dio­lex
Crédits : GW Phar­ma­ceu­ti­cals

Reste qu’en atten­dant la commer­cia­li­sa­tion de médi­ca­ments comme l’Epi­dio­lex, de nombreuses personnes voudraient pouvoir utili­ser de l’huile de canna­bis pour soigner l’épi­lep­sie de leurs enfants de manière sécu­ri­sée, et que la loi les en empêche. C’est le cas de Sandrine Simini, qui racon­tait en 2015 à L’Est Répu­bli­cain avoir en vain demandé au président de la Répu­blique l’au­to­ri­sa­tion de donner du CBD à sa fille Lola, dans l’es­poir de la soula­ger.

« Si je l’ob­tiens et qu’il ne résout pas les patho­lo­gies de Lola, j’au­rais fait tout cela pour rien », disait-elle. « Je pense qu’il faut aller plus loin. Le canna­bis natu­rel, bien dosé, est reconnu comme plante théra­peu­tique dans d’autres pays. Il faudrait que je puisse accé­der, sous contrôle bien sûr, aux deux possi­bi­li­tés. Ce n’est pas pour une consom­ma­tion de loisir que j’en­tame toutes ces démarches, mais bien pour ma fille. »


Couver­ture : Le canna­bis comme remède à l’épi­lep­sie. (Ulyces.co)


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