par Camille Hamet | 7 juin 2017

« N’en déplaise aux Lara Croft, Buffy et autres prin­­cesses Disney du monde, aucune d’elles n’a été immor­­ta­­li­­sée par tant de couver­­tures de maga­­zines, n’a orné tant de T-shirts, ni vendu autant de bandes dessi­­nées, de jouets et de figu­­rines que Wonder Woman », s’enor­­gueillit DC, l’édi­­teur de All Star Comics. Il a néan­­moins long­­temps manqué un film éponyme à la carrière de la super-héroïne, qui a été créée en 1941 par le psycho­­logue fémi­­niste William Moul­­ton Mars­­ton. Un affront tout juste réparé par Holly­­wood avec la sortie, le 7 juin en France, d’un Wonder Woman réalisé par Patty Jenkins. S’ins­­pi­­rant de la toute première mouture du comics, ce film rappelle que la super-héroïne, avant de lutter aux côtés de Batman et de Super­­man au sein de la Ligue de justice d’Amé­­rique, s’ap­­pe­­lait Diana et vivait sur l’île para­­di­­siaque de Themys­­cira, en compa­­gnie de ses sœurs les Amazones. Jusqu’à ce qu’un pilote de l’ar­­mée améri­­caine, Steve Trevor, ne s’écra­­sât sur Themys­­cira et que Diana ne déci­­dât de le suivre parmi les hommes pour combattre le mal. Dans le film de Patty Jenkins, les Amazones ont juste­­ment été créées par Zeus pour mettre fin au chaos provoqué par le dieu de la guerre, Arès. Mais qu’en est-il dans la mytho­­lo­­gie grecque ? Et surtout, qu’en est-il dans la réalité ? Se pour­­rait-il que de véri­­tables guer­­rières aient inspiré la légende des Amazones à ses premiers auteurs ?

Treize nuits

« Les Amazones sont en fait présen­­tées par les Grecs comme les filles du dieu Arès et de la nymphe Harmo­­nia, une filia­­tion qui les ancre à la fois dans la guerre et dans la fémi­­nité », affirme l’his­­to­­rien Iaro­­slav Lebe­­dynsky, auteur du livre Les Amazones : Mythe et réalité des femmes guer­­rières chez les anciens nomades de la steppe. Selon lui, cette asso­­cia­­tion du corps fémi­­nin et des armes explique en grande partie le fait que le mythe ait si bien traversé les âges, dans la mesure où elle lie la mort et le désir, méca­­nisme érotique dont l’ef­­fi­­ca­­cité a été détaillée par la psycha­­na­­lyse. « L’art grec souligne d’ailleurs volon­­tiers cette dimen­­sion érotique. » La sexua­­li­­sa­­tion du person­­nage de Wonder Woman n’est donc pas fortuite, tout comme le choix de l’ac­­trice qui l’in­­carne aujourd’­­hui à l’écran, Gal Gadot, égale­­ment mannequin et ancienne forma­­trice au combat de l’ar­­mée israé­­lienne. Mais les Amazones de la mytho­­lo­­gie sont connues pour s’am­­pu­­ter d’un sein afin de mieux manier leurs armes et elles ne s’unissent aux hommes que ponc­­tuel­­le­­ment, unique­­ment pour assu­­rer la perpé­­tua­­tion de leur propre espèce. « Elles ne gardent que les enfants femelles et rendent les mâles à leur géni­­teur », précise Iaro­­slav Lebe­­dynsky. « Elles forment donc une société pure­­ment fémi­­nine et quasi­­ment auto­­suf­­fi­­sante, ce qui repré­­sente une sorte de monde à l’en­­vers pour les Grecs de l’An­­tiquité – d’abo­­mi­­nables miso­­gynes. »

Une bataille entre guer­­riers grecs et guer­­rières amazones
Exposé au musée Pio-Clemen­­tino du Vati­­can

Ces derniers auraient fait des Amazones de formi­­dables cava­­lières et de redou­­tables guer­­rières, capables de mettre les hommes en diffi­­culté, et même de les battre par moments, pour mieux réaf­­fir­­mer la domi­­na­­tion mascu­­line, en oppo­­sant aux héros des héroïnes qui ne se montrent jamais tout à fait à leur hauteur. Les Amazones de la mytho­­lo­­gie grecque, en effet, finissent toujours par être vain­­cues. Dans L’Éthio­­pide, texte attri­­bué au poète Arcti­­nos de Milet, elles apportent leur secours aux Troyens, leur reine Penthé­­si­­lée affronte le Grec Achille en combat singu­­lier, et se fait tuer. Achille, se penchant sur son cadavre pour y répandre des injures, contemple son visage figé pour l’éter­­nité et tombe éper­­du­­ment amou­­reux d’elle – mais il est bien évidem­­ment trop tard. La reine Hyppo­­lité, elle, est tuée par Héra­­clès, venu lui déro­­ber sa cein­­ture. Quant à la reine Antiope, elle est enle­­vée et réduite en escla­­vage par Thésée. Les Amazones qui tentent de la déli­­vrer sont défaites près du mont d’Arès. Durant la bataille, Antiope est acci­­den­­tel­­le­­ment tuée par l’Ama­­zone Molpa­­dia, à son tour tuée par Thésée. En revanche, la reine Thales­­tris ne s’op­­pose pas à Alexandre le Grand. Bien au contraire, elle va à la rencontre du célèbre roi de Macé­­doine et lui réclame un enfant. Celui-ci consacre treize jours d’amour à l’Ama­­zone – « ou plutôt treize nuits », comme le souligne Iaro­­slav Lebe­­dynsky – pour tenter d’ac­­cé­­der à sa requête. La légende, qui ne dit pas si cette tenta­­tive a été fruc­­tueuse, est reprise par tous les biographes d’Alexandre le Grand. Et présen­­tée comme un épisode histo­­rique par plusieurs d’entre eux : Clitarque, Onési­­crite, Poli­­crite, Anti­­gènes et Ister. « Leurs textes sont à la char­­nière du mythe et de la réalité qui se cachent peut-être derriè­­re… »

La Bataille des Amazones
Pierre Paul Rubens, 1617/1618

Les guer­­rières nomades

L’exis­­tence de guer­­rières est attes­­tée dès le VIe siècle avant Jésus Christ, grâce à la décou­­verte de tombes fémi­­nines en armes dans les steppes qui s’étendent entre l’ac­­tuelle Ukraine et le nord du Caucase. Chez les Scythes nomades, qui peuplent alors cette région, la propor­­tion de ces tombes s’élè­­ve­­rait à 27 ou 29 %. Chez les Sauro­­mates, qui vivent un peu plus à l’Est, elle attein­­drait 20 %. Certains sque­­lettes présentent des traces de bles­­sures et les fémurs cour­­bés de plusieurs défuntes indiquent une longue pratique de l’équi­­ta­­tion. Les armes, qu’il s’agisse de flèches, d’épées, de lances, d’arcs, de couteaux ou de pierres, avoi­­sinent parfois des parures typique­­ment fémi­­nines. Si l’on en croit Iaro­­slav Lebe­­dynsky, de nombreuses tombes en armes ont pour­­tant été attri­­buées à tort à des hommes. « C’est lié à un biais idéo­­lo­­gique : l’exis­­tence réelle de femmes armées dans l’An­­tiquité pose problème à nos sché­­mas norma­­tifs. Et les spécia­­listes ont long­­temps recouru à des tech­­niques hasar­­deuses, parfois des plus douteuses, pour iden­­ti­­fier le sexe des sque­­lettes. Dans les années 1990, par exemple, une spécia­­liste passait un doigt mouillé sur le crâne : s’il était lisse, alors il appar­­te­­nait à une femme ; s’il était rugueux, alors il appar­­te­­nait à un homme… Quant à l’ana­­lyse des os pelviens, elle peut faci­­le­­ment induire en erreur. Restent les tech­­niques géné­­tiques, qui sont fiables mais très coûteuses. Elles ne peuvent donc s’ap­­pliquer qu’à des cas parti­­cu­­liers et non à des cime­­tières entiers. »

L’as­­pect possible d’une guer­­rière sauro­­mate
Crédits : Realms of Gold

Ce « biais idéo­­lo­­gique » a égale­­ment empê­­ché les cher­­cheurs de prendre au sérieux le compte rendu du géographe grec Héro­­dote, qui vécut au Ve siècle avant Jésus Christ et décri­­vit les coutumes des Sauro­­mates dans le livre IV de ses Histoires. Pour leur défense, il faut toute­­fois préci­­ser qu’Hé­­ro­­dote présen­­tait leurs guer­­rières comme les descen­­dantes des Amazones de la mytho­­lo­­gie. « Les femmes des Sauro­­mates mènent le genre de vie de leurs antiques aïeules : elles vont à la chasse à cheval, et avec leurs maris et sans eux ; elles vont à la guerre. Elles portent le même accou­­tre­­ment que les hommes », écri­­vait-il. Des pratiques « vrai­­sem­­blables » selon l’an­­thro­­po­­logue Alain Testart, plus réti­cent « à admettre l’as­­ser­­tion finale d’Hé­­ro­­dote comme quoi les femmes sauro­­mates n’au­­raient pu se marier avant d’avoir tué un ennemi au combat ». « Sans doute connais­­sons-nous bien des paral­­lèles ethno­­gra­­phiques d’une pareille coutume, mais seule­­ment au mascu­­lin », précise-t-il dans un article paru en 2002. « Envi­­sa­­gée au fémi­­nin, elle paraî­­tra plus vrai­­sem­­blable si l’on n’y voit qu’une norme préfé­­ren­­tielle, une sorte d’idéal qui devrait être atteint sans qu’il le soit toujours. »

De son côté, Iaro­­slav Lebe­­dynsky estime que c’est le noma­­disme pasto­­ral qui a favo­­risé l’ap­­pa­­ri­­tion de guer­­rières dans les steppes : « Les nomades ne béné­­fi­­cient ni de cités ni de murailles, ils vivent sur un terri­­toire aux contours flous et parti­­cu­­liè­­re­­ment vulné­­rable. Le renfort physique des femmes pour le proté­­ger est d’une impor­­tance consi­­dé­­rable. » L’his­­to­­rien affirme par ailleurs que les femmes nomades n’étaient pas seule­­ment pour certaines admises à porter les armes, mais jouis­­saient de manière géné­­rale d’un bien meilleur statut que les femmes séden­­taires. « Ce qui ne devait être qu’un barba­­risme de plus pour un obser­­va­­teur grec de l’An­­tiquité. »

Les héri­­tières

La ques­­tion est main­­te­­nant de savoir si l’exis­­tence des guer­­rières de la steppe est anté­­rieure au mythe des Amazones, qui remonte au VIIe siècle avant Jésus Christ, et si les Grecs pouvaient en avoir connais­­sance à l’époque. Si la réponse est posi­­tive, cela signi­­fie que ces guer­­rières ont bel et bien inspiré le mythe. Si la réponse est néga­­tive, ce dernier est plus proba­­ble­­ment né de l’ima­­gi­­na­­tion des Grecs avant de s’étof­­fer au contact des peuples nomades de la steppe. Pour Iaro­­slav Lebe­­dynsky, il est pour l’heure impos­­sible de tran­­cher.

Joanna Palani, étudiante danoise et combat­­tante kurde
Crédits : Sarah Buth­­mann

En revanche, il est certain que le mythe des Amazones, quel que soit son origine, a été de nombreuses fois revi­­vi­­fié au cours de l’His­­toire, par toutes sortes de guer­­rières. « Il y a eu, par exemple, des guer­­rières de langue turque en Asie centrale au Moyen-Âge. Le fleuve Amazone porte­­rait son nom en réfé­­rence à une tribu de femmes du XVIe siècle. Et aujourd’­­hui, les combat­­tantes kurdes qui tiennent tête à Daech ne sont pas sans évoquer la légende qui nous inté­­resse. » Les Amazones font d’ailleurs toujours partie de notre quoti­­dien. « Elles sont partout, pas seule­­ment au cinéma, sur les affiches publi­­ci­­taires comme sur les couver­­tures des romans de gare », insiste l’his­­to­­rien. D’après lui, les Amazones, une fois leur réalité histo­­rique établie, ont de nouveau été mythi­­fiées. Sous l’im­­pul­­sion « d’his­­to­­riens russes condi­­tion­­nés par l’idéo­­lo­­gie marxiste » d’une part, et de « certains lobbys fémi­­nistes améri­­cains » d’autre part. Faisant fi des infor­­ma­­tions dont nous dispo­­sions dès le XXe siècle et qui suggèrent que les guer­­rières de l’An­­tiquité vivaient avec des hommes selon des moda­­li­­tés plus ou moins égali­­taires, ces deux groupes ont pu en effet présen­­ter leurs socié­­tés comme des matriar­­cats, voire comme des socié­­tés pure­­ment fémi­­nines, ou bien exclu­­si­­ve­­ment homo­­sexuelles. Peu à peu, les Amazones se sont impo­­sées comme « la branche armée des fémi­­nistes » dans l’ima­­gi­­naire collec­­tif, ainsi que le note le profes­­seur de litté­­ra­­ture Alain Bertrand. « Les nouvelles accep­­tions émer­­gentes du terme confirment une volonté de combat pour le droit à la diffé­­rence », écrit-il. « Les nouvelles Amazones sont des femmes physique­­ment puis­­santes (aux États-Unis, surtout, où le mot devient syno­­nyme de cultu­­riste, lutteuse ou géante), des femmes indé­­pen­­dantes et en lutte pour leur éman­­ci­­pa­­tion (…). » Ces figures auraient forcé­­ment déplu aux « abomi­­nables miso­­gynes » de la Grèce antique, à qui nous devons pour­­tant, ironique­­ment, toutes nos Amazones. Wonder Woman en tête.

Crédits : DC Enter­­tain­­ment

Couver­­ture : Wonder Woman et les Amazones.


 

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