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Philippe Grenier est devenu le premier député français musulman. Et sa vie a été mouvementée.

par Camille Hamet | 27 octobre 2017

Janvier 1897, Palais Bour­­­­bon. Toutes les têtes se tournent au passage du nouveau député de Pontar­­­­lier, Philippe Grenier, dans la salle des Pas-Perdus. On rit. On s’of­­­­fusque. On réajuste sa redin­­­­gote. Philippe Grenier, lui, est drapé dans un burnous, coiffé d’un turban, et chaussé de bottes maro­­­­caines en cuir rouge ornées d’ara­­­­besques d’or. À son arri­­­­vée, il s’est pros­­­­terné sur les marches du perron et les a embras­­­­sées à trois reprises. Il se pros­­­­ter­­­­nera à nouveau devant la porte d’en­­­­trée de la salle des séances. Puis, à quatre heures tapantes, il fera une courte prière dans la cour du palais. Car le nouveau député de Pontar­­­­lier est aussi le premier député musul­­­­man de France.

Illus­­­­tra­­­­tion du Petit Jour­­­­nal de l’époque

Pontar­­­­lier → La Mecque

Philippe Grenier est né dans la ville qui l’a porté à la Chambre des dépu­­­­tés, Pontar­­­­lier, dans le Haut-Doubs, en Franche-Comté. Son père, capi­­­­taine de cava­­­­le­­­­rie, meurt alors qu’il n’a que six ans, en 1871, et il est élevé par sa mère. En 1890, Philippe Grenier achève ses études de méde­­­­cine à Paris lorsqu’elle l’en­­­­voie auprès de son frère Ernest à Blida, en Algé­­­­rie, où il sert dans les Turcos, unités d’in­­­­fan­­­­te­­­­rie de l’Ar­­­­mée d’Afrique de l’em­­­­pire colo­­­­nial français. Elle craint en effet que son fils cadet ne s’éprenne d’une « indi­­­­gène » et compte sur son fils aîné pour le surveiller. Mais ce dernier s’éprend de l’Al­­­­gé­­­­rie et de sa culture. Il y retourne une seconde fois, en 1894. Là, il décide de se conver­­­­tir à l’is­­­­lam.

« J’ai adopté cette foi, ce dogme, parce qu’ils m’ont semblé tout aussi ration­­­­nels et en tout cas plus conformes à la science que ne le sont la foi et le dogme catho­­­­liques », expliquera-t-il le 30 décembre 1896, lors d’une confé­­­­rence de presse. « J’ajoute que les pres­­­­crip­­­­tions de la loi musul­­­­mane sont excel­­­­lentes puisqu’au point de vue social, la société arabe est basée toute entière sur l’or­­­­ga­­­­ni­­­­sa­­­­tion de la famille et que les prin­­­­cipes d’équité, de justice, de charité envers les malheu­­­­reux y sont seuls en honneur, et qu’au point de vue de l’hy­­­­giène – ce qui a bien quelque impor­­­­tance pour un méde­­­­cin – elle pros­­­­crit l’usage des bois­­­­sons alcoo­­­­liques et ordonne les ablu­­­­tions fréquentes du corps et des vête­­­­ments. »

Une fois sa déci­­­­sion prise, Philippe Grenier se rend à La Mecque. C’est depuis ce voyage qu’il porte l’ha­­­­bit tradi­­­­tion­­­­nel musul­­­­man. Et fait sensa­­­­tion dans les rues de sa ville natale. « À Pontar­­­­lier, en soignant ses malades, comme il le fera plus tard à la Chambre des dépu­­­­tés, Philippe Grenier suivra à la lettre les pres­­­­crip­­­­tions du Coran et aux heures pres­­­­crites, où qu’il se trouve, il fera ses ablu­­­­tions et ses prières susci­­­­tant, bien sûr, la curio­­­­sité et l’éton­­­­ne­­­­ment », écrit Robert Bichet dans son livre Un Comtois musul­­­­man, le docteur Philippe Grenier. « Sans doute le fait-il avec une osten­­­­ta­­­­tion marquée par l’ar­­­­deur, la ferveur, le zèle d’un néophyte, et d’où, je le crains, n’est pas complè­­­­te­­­­ment exclu un certain désir de se singu­­­­la­­­­ri­­­­ser. »

En effet, le Haut-Doubs de l’époque est non seule­­­­ment une terre profon­­­­dé­­­­ment catho­­­­lique, mais aussi une terre irri­­­­guée par l’ab­­­­sinthe, dont la fabri­­­­ca­­­­tion fait vivre nombre de Pontis­­­­sa­­­­liens. Comme le souligne Chris­­­­tophe Bellon, histo­­­­rien du monde poli­­­­tique et parle­­­­men­­­­taire, « l’ab­­­­sinthe de Pontar­­­­lier fait la fierté de la région ». Il semble donc peu probable que Philippe Grenier soit élu lorsqu’il décide de se présen­­­­ter à la succes­­­­sion du député Louis-Dionys Ordi­­­­naire, qui décède au cours de son mandat, le 15 octobre 1896. D’au­­­­tant qu’il se présente face au fils du défunt, Maurice Ordi­­­­naire, et à l’an­­­­cien président du Conseil géné­­­­ral, Émile Grillon. Sa campagne élec­­­­to­­­­rale est très modeste. Il ne colle pas d’af­­­­fiches et n’hé­­­­site pas à manquer des réunions poli­­­­tiques pour prendre soin de ses patients. Mais c’est juste­­­­ment son dévoue­­­­ment qui va faire la diffé­­­­rence.

Lais­­­­ser faire

« Un méde­­­­cin en poli­­­­tique, c’est encore assez rare à cette époque-là », précise Chris­­­­tophe Bellon. « On connaît l’exemple de Georges Clemen­­­­ceau, mais peu d’élus viennent de la méde­­­­cine. » Or Philippe Grenier est connu pour être un excellent méde­­­­cin qui, de surcroît, ne fait jamais payer les pauvres. D’après la biogra­­­­phie qui lui est consa­­­­crée dans le Diction­­­­naire des parle­­­­men­­­­taires français de 1889 à 1940, il jouit d’une « grande popu­­­­la­­­­rité » malgré sa parti­­­­cu­­­­la­­­­rité, qui passe pour une excen­­­­tri­­­­cité. Et dès le premier tour de l’élec­­­­tion, le 6 décembre 1896, il crée la surprise en recueillant 17 % des voix. Maurice Ordi­­­­naire se désiste et œuvre en coulisse à l’élec­­­­tion de Philippe Grenier, convaincu qu’un député musul­­­­man ne sera jamais réélu et qu’il obtien­­­­dra le siège qu’il estime lui reve­­­­nir de droit lors des élec­­­­tions géné­­­­rales des 8 et 22 mai 1898. Philippe Grenier est ainsi élu au second tour face à Émile Grillon, avec 51 % des voix, le 20 décembre 1896.

« Chers conci­­­­toyens, avant de quit­­­­ter Pontar­­­­lier, je tiens à vous remer­­­­cier sincè­­­­re­­­­ment du ferme appui que vous m’avez donné au scru­­­­tin de ballot­­­­tage », écrit-il à ses élec­­­­teurs. « Après sept ans de pratique médi­­­­cale au milieu de vous, je vais entrer dans une nouvelle vie et commen­­­­cer ma carrière poli­­­­tique. La tâche que je me suis assi­­­­gnée est lourde. Je l’en­­­­tre­­­­prends avec confiance, soutenu par l’es­­­­time et l’ap­­­­pui d’un grand nombre d’entre vous. Je porte­­­­rai, s’il plaît à Dieu, devant la tribune natio­­­­nale, vos justes reven­­­­di­­­­ca­­­­tions et ne servi­­­­rai jamais d’autres drapeaux que celui de la justice et de l’hu­­­­ma­­­­nité. Louange à Dieu seul ! Vive la France ! Vive l’ar­­­­ron­­­­dis­­­­se­­­­ment de Pontar­­­­lier ! Vive la Répu­­­­blique ! »

À Paris comme à Pontar­­­­lier, Philippe Grenier attise la curio­­­­sité. Et s’at­­­­tire, hélas, beau­­­­coup de moque­­­­ries. « Il se nomme Grenier, mais déjà on l’ap­­­­pelle Ali et on ajoute à ce premier sobriquet toutes sortes de quali­­­­fi­­­­ca­­­­tions des Mille et une nuits », note Le Figaro du 8 janvier 1897. « À la Chambre, le député musul­­­­man Grenier a obtenu un succès d’hi­­­­la­­­­rité », souligne La Croix quelques jours plus tard. « M. Grenier, hier, n’a pas fait ses ablu­­­­tions dans l’eau de la Seine ; il s’est contenté, sur le quai, d’ôter ses bottes, et de trem­­­­per ses pieds dans la neige ; puis il a enlevé son burnous, sa veste et son gilet, et s’est frotté vigou­­­­reu­­­­se­­­­ment le cou et le visage », raconte Le Petit Jour­­­­nal du 24 janvier 1897. « Enfin, il s’est pros­­­­terné longue­­­­ment. Tout cela devant une foule énorme et tant soit peu gogue­­­­narde. »

Au-delà de sa reli­­­­gion et de ses rites, c’est la physio­­­­no­­­­mie de Philippe Grenier elle-même qui inter­­­­­­­pelle les jour­­­­na­­­­listes, dont les écrits racistes scan­­­­da­­­­li­­­­se­­­­raient à raison aujourd’­­­­hui. Voilà ce qu’on peut lire dans Le Soleil du 30 décembre 1896 : « Il n’a que trente ans ; on lui en donne­­­­rait quarante. Il a le type orien­­­­tal très prononcé. On dirait un Kabyle, des plus authen­­­­tiques. Le front est bombé, le visage ovale se termine par une barbiche claire et très noire, la peau est brune, et l’œil, noir et luisant, garde de longs instants l’im­­­­mo­­­­bi­­­­lité contem­­­­pla­­­­tive des fils de l’Orient. » Tout au long de son mandat, Philippe Grenier sera cari­­­­ca­­­­turé par la presse. Il lais­­­­sera faire.

La Une du Petit Pari­­­­sien

L’ex­­­­cellent homme

À l’époque, la société française se déchire aux sujets de l’af­­­­faire Drey­­­­fus et de la sépa­­­­ra­­­­tion de l’Église et de l’État. L’ar­­­­ri­­­­vée d’un musul­­­­man en habit tradi­­­­tion­­­­nel à la Chambre des dépu­­­­tés ne consti­­­­tue donc pas seule­­­­ment un motif de bavar­­­­dages. Elle sème véri­­­­ta­­­­ble­­­­ment le trouble et la perplexité dans les esprits. Mais elle n’est pas pour déplaire aux « laïcards », qui consi­­­­dèrent le clergé catho­­­­lique comme leur prin­­­­ci­­­­pal adver­­­­saire. Jean Jaurès pense même pouvoir construire des ponts entre islam et socia­­­­lisme. Philippe Grenier est d’ailleurs inscrit au groupe de gauche.

Il est le plus jeune député de la Chambre. Contrai­­­­re­­­­ment à la tradi­­­­tion qui voudrait qu’il se taise et écoute respec­­­­tueu­­­­se­­­­ment ses aînés, il inter­­­­­­­vient souvent, et avec fougue, dans les débats. D’après Chris­­­­tophe Bellon, « Philippe Grenier a toujours un avis sur tout, et c’est un parle­­­­men­­­­taire assidu, toujours à son banc ». Car il entend se battre pour le respect des droits des musul­­­­mans des colo­­­­nies et leur inté­­­­gra­­­­tion dans la commu­­­­nauté natio­­­­nale. Sur le conseil de Jean Jaurès, il fait une force de sa foi et se rend souvent en Algé­­­­rie française pour y mener des enquêtes parle­­­­men­­­­taires. En dépla­­­­ce­­­­ment à Oran en octobre 1897, il défend l’idée d’un rappro­­­­che­­­­ment de la France avec la popu­­­­la­­­­tion musul­­­­mane de ses colo­­­­nies afin d’aug­­­­men­­­­ter son influence en Afrique.

Grenier, vers la fin de sa vie

« La France, si elle arrive à s’at­­­­ti­­­­rer la sympa­­­­thie du monde musul­­­­man, aura une grande influence en Afrique ; c’est de son expan­­­­sion colo­­­­niale qu’elle a tout à attendre, si elle ne veut pas descendre au rang de l’Es­­­­pagne et du Portu­­­­gal », dit-il à un jour­­­­na­­­­liste de La Presse. « Le peuple arabe, qui a eu autre­­­­fois sa gran­­­­deur, est aujourd’­­­­hui malheu­­­­reux ; peu à peu on arri­­­­vera à le rappe­­­­ler à sa civi­­­­li­­­­sa­­­­tion, simple­­­­ment endor­­­­mie, par la diffu­­­­sion de l’ins­­­­truc­­­­tion, par l’ex­­­­tinc­­­­tion du paupé­­­­risme qui fera dispa­­­­raître tous les dissen­­­­ti­­­­ments. L’es­­­­sen­­­­tiel est qu’il pros­­­­père et j’ai l’es­­­­poir de trou­­­­ver un appui pour l’œuvre que pour­­­­suit mon patrio­­­­tisme. »

Mais Philippe Grenier entend égale­­­­ment lutter contre l’al­­­­coo­­­­lisme, en dimi­­­­nuant le nombre des débits de bois­­­­son et en taxant le commerce des liqueurs. L’ab­­­­sinthe est bien évidem­­­­ment concer­­­­née, et cette poli­­­­tique lui vaut une hosti­­­­lité gran­­­­dis­­­­sante dans sa circons­­­­crip­­­­tion. Aux élec­­­­tions géné­­­­rales des 8 et 22 mai 1898, il se retrouve de nouveau face à Maurice Ordi­­­­naire et il est battu au second tour. Il se présente une nouvelle fois quatre ans plus tard, et essuie une nouvelle défaite. Il choi­­­­sit alors d’aban­­­­don­­­­ner la poli­­­­tique.

L’Au­­­­rore le regrette vive­­­­ment : « C’en est fait, nous ne rever­­­­rons pas l’ex­­­­cellent homme qui s’ef­­­­força de mettre un peu de pitto­­­­resque et de fantai­­­­sie dans la banale comé­­­­die parle­­­­men­­­­taire, le musul­­­­man de Pontar­­­­lier est rendu tout entier à l’exer­­­­cice de son culte. Les passants que ne choquent point les dégui­­­­se­­­­ments reli­­­­gieux ou mili­­­­taires n’au­­­­ront plus à rire de son burnous, les fana­­­­tiques de môme­­­­ries catho­­­­liques ou de singe­­­­ries solda­­­­tesques ne seront plus scan­­­­da­­­­li­­­­sés par ses sala­­­­ma­­­­lecs et les bour­­­­geois ne s’in­­­­di­­­­gne­­­­ront plus de ses ablu­­­­tions. »

Le 25 mars 1944, à l’âge de 78 ans, Philippe Grenier s’éteint à Pontar­­­­lier. Quelques mois plus tard, en septembre, la ville est reprise aux Alle­­­­mands par le 3e Régi­­­­ment de tirailleurs algé­­­­riens, comme un clin d’œil du destin. Aujourd’­­­­hui encore, la mosquée de Pontar­­­­lier porte son nom.

Crédits : Ulyces

Couver­­­­ture : Philippe Grenier, premier député musul­­­­man de France. (Ulyces)


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