par Camille Hamet | 20 juin 2017

Jean-Luc Mélen­­chon peut se réjouir, il a enfin un siège à l’As­­sem­­blée natio­­nale. Battu dès le premier tour dans le Pas-de-Calais lors des élec­­tions légis­­la­­tives de 2012, le chef de file de la France insou­­mise a remporté, le 18 juin dernier, la 4e circons­­crip­­tion des Bouches-du-Rhône face à la candi­­date de La Répu­­blique en marche, Corinne Versini. Des quar­­tiers majo­­ri­­tai­­re­­ment pauvres du centre de Marseille, où il a récolté 59,9 % des voix. Deux semaines plus tôt, il affir­­mait avoir choisi « la ville de Marseille parce que c’est celle qui a le plus à dire au pays ». Mais que dit-elle ? Comment le dit-elle ? Et surtout, pourquoi avons-nous telle­­ment envie de l’écou­­ter ?


Protis et Gyptis

Au VIIe siècle avant Jésus Christ, des marins de la cité grecque de Phocée attei­­gnirent le golfe où s’em­­brassent le Rhône et la Médi­­ter­­ra­­née. « Séduits par la beauté de ces lieux, le tableau qu’ils en firent à leur retour y appela une troupe plus nombreuse », écrit l’his­­to­­rien romain Justin dans son Abrégé des histoires philip­­piques. Cette troupe était comman­­dée par Simos et Protis, qui à leur arri­­vée allèrent trou­­ver le roi des auto­ch­­tones, les Sego­­briges. Il était ce jour-là occupé à prépa­­rer le banquet au cours duquel sa fille, Gyptis, choi­­si­­rait son époux en lui offrant une coupe remplie d’eau, et il invita les deux Phocéens à parti­­ci­­per aux festi­­vi­­tés. Délais­­sant tous ses préten­­dants, Gyptis tendit la coupe à Protis « qui, d’hôte devenu gendre, reçut de son beau-père un empla­­ce­­ment pour y fonder une ville » : Massi­­lia, qu’on connaît aujourd’­­hui sous le nom de Marseille. Ce mythe illustre joli­­ment l’amour de Marseille pour les gens venus de loin. Comme le souligne le jour­­na­­liste marseillais Philippe Pujol, lauréat du prix Albert Londres pour sa série d’ar­­ticles sur les quar­­tiers nord de la ville, « Quar­­tiers shit », « cette ville s’est construite sur l’im­­mi­­gra­­tion, et les diffé­­rents groupes sociaux s’y mélangent davan­­tage qu’ailleurs en France. La bour­­geoi­­sie marseillaise est moins préten­­tieuse que les autres, elle parle aux bonhommes des cités quand elle les croise à la plage. » Parler, c’est une acti­­vité essen­­tielle à Marseille. On le fait très fort, avec un accent inimi­­table, en mêlant au français des mots emprun­­tés à la langue des gitans, à l’arabe et au provençal, partout, tout le temps, et avec tout le monde.



Maquette de la Marseille antique

« Si vous passez la jour­­née dans les trans­­ports en commun, vous allez passer la jour­­née à parler », prévient Philippe Pujol. Mais les Pari­­siens, nombreux à s’ins­­tal­­ler à Marseille depuis le début des années 2010, trans­­forment peu à peu le dialecte local, en appor­­tant avec eux leur célèbre verlan, ou encore en donnant une seconde vie aux expres­­sions les plus arché­­ty­­pales de la ville. « “Tarpin”, par exemple. Ça veut dire “beau­­coup”, ou “super”. Pour nous les Marseillais, c’était un truc de vieux, mais les jeunes Pari­­siens n’ont que ce mot-là à la bouche. Et ce n’est pas anec­­do­­tique, au contraire, c’est l’ac­cent marseillais qui devient exotique. Dans certaines soirées je suis le seul à l’avoir. » Le flot de Pari­­siens arri­­vés dans la ville a suscité ce que le jour­­na­­liste appelle des « réac­­tions » : des Marseillais qui, comme l’hu­­mo­­riste Bengous, « surjouent le Marseillais, son bagout et sa mauvaise foi ». Car l’iden­­tité marseillaise est très forte, elle se bran­­dit aussi haut et aussi fière­­ment que la bannière bleue et blanche de l’OM. Pour reprendre les mots d’IAM, autre emblème de la ville : « Mettez-vous bien dans la tête et ce à jamais qu’ici on est Marseillais bien avant d’être Français. »

Mais que viennent cher­­cher les Pari­­siens dans une ville qui n’a de cesse de clamer son indé­­pen­­dance ? « Le cool marseillais, qui est l’exact opposé du cool pari­­sien », répond Philippe Pujol, sans hési­­ter. « Ici il n’y a pas de norme, et la mode, tout le monde s’en fiche. C’est comme si vous aviez l’ha­­bi­­tude d’al­­ler dans ces restau­­rants qui se ressemblent tous, avec le même burger à 15 euros et le même genre de serveurs, sympa­­thiques mais trop profes­­sion­­nels, et qu’un jour vous décou­­vriez Le Petit Naples, où les plats sont cinq fois plus copieux – je dis bien cinq fois, et je vous jure que je ne fais pas mon Marseillais – et où les gens se connaissent, s’en­­gueulent, font tomber des choses… Cette huma­­nité vous fait un bien fou, elle vous donne envie de rester. »

Foresta

« Je viens d’une famille ultra-bour­­geoise, j’étais complè­­te­­ment coin­­cée, prison­­nière de mon éduca­­tion, et Marseille m’a libé­­rée, elle m’a méta­­mor­­pho­­sée », raconte la gale­­riste Axelle Galtier. Son histoire à elle illustre l’his­­toire du cœur de Marseille : son port, qui est « un port d’ar­­ri­­vée, bien sûr, mais aussi un port de départ ». Sa famille pater­­nelle, qui mêle Italiens, Espa­­gnols, Suisses et Kabyles, est venue à Marseille pour fuir diffé­­rentes persé­­cu­­tions poli­­tiques et reli­­gieuses. Puis elle est repar­­tie, direc­­tion New York. Elle a néan­­moins conservé un appar­­te­­ment à Marseille, qui a long­­temps été un simple point d’an­­crage pour la « voya­­geuse » Axelle Galtier. Jusqu’à l’an­­née 1989, date de sa rencontre avec le sculp­­teur marseillais Richard Baquié, et début de leur histoire d’amour. Aujourd’­­hui, elle est à la tête de l’as­­so­­cia­­tion OÙ, qui gère trois lieux d’ex­­po­­si­­tion à Marseille. Un exemple parmi tant d’autres de la densité du tissu asso­­cia­­tif et cultu­­rel de la ville, qui semble se nouer autour de la fameuse Friche la Belle de Mai, dans le IIIe arron­­dis­­se­­ment. Cette ancienne manu­­fac­­ture offre « un espace public multiple où se côtoient une aire de jeux et de sport, un restau­­rant, cinq salles de spec­­tacles et de concert, des jardins parta­­gés, une librai­­rie, une crèche, 2 400 m2 d’es­­paces d’ex­­po­­si­­tion, un toit terrasse de 8 000 m2, un centre de forma­­tion ». Elle n’a donc plus d’une friche que le nom.

Le toit-terrasse de la Friche la Belle de Mai
Crédits : Caro­­line Dutrey

Ce n’est pas le cas de la friche Foresta, terrain vague de 16 hectares qui s’étend entre l’im­­po­­sant centre commer­­cial Grand Litto­­ral et la dernière tuile­­rie de Marseille en acti­­vité, au centre des quar­­tiers nord. Mais l’as­­so­­cia­­tion Yes We Camp compte bien y remé­­dier. Depuis deux ans, elle travaille à l’amé­­na­­ge­­ment d’un véri­­table parc, à l’ins­­tau­­ra­­tion d’une ferme péda­­go­­gique et expé­­ri­­men­­tale, d’une cantine et d’une buvette, tout en préser­­vant la biodi­­ver­­sité locale et les usages des rive­­rains. « Les jeunes du coin ont l’ha­­bi­­tude de venir faire du moto­­cross, et c’est impor­­tant pour nous de trou­­ver un moyen de les inté­­grer au projet, même si le moto­­cross peut créer des nuisances et inspi­­rer de la crainte », affirme Léa Ortelli, char­­gée des parte­­na­­riats et de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. « Cela peut par exemple passer par des ateliers de méca­­nique. » Dans sa vie quoti­­dienne, qui est « orches­­trée par le soleil médi­­ter­­ra­­néen », Axelle Galtier dit ne pas ressen­­tir les effets de l’en­­goue­­ment récem­­ment suscité par Marseille, encore moins en pâtir. « Seule­­ment lors de grands événe­­ments cultu­­rels, comme ART-O-RAMA. Là, on sent que la ville a été nommée capi­­tale de la culture en 2013, et qu’elle va accueillir la bien­­nale euro­­péenne d’art contem­­po­­rain Mani­­festa en 2020. Main­­te­­nant, les artistes veulent s’im­­plan­­ter à Marseille. » À l’en­­tendre, c’est bel et bien la série de mani­­fes­­ta­­tions cultu­­relles de l’an­­née 2013, et l’ou­­ver­­ture du Musée des civi­­li­­sa­­tions de l’Eu­­rope et de la Médi­­ter­­ra­­née, qui a attiré l’at­­ten­­tion du monde sur la richesse d’une ville un temps canton­­née à la rubrique des faits divers à cause du trafic de drogue et des règle­­ments de compte à la Kala­ch­­ni­­kov.

Le site Foresta
Crédits : Nico­­las Fromont

L’adjointe au maire char­­gée du tourisme, Domi­­nique Vlasto, ne dit pas autre chose : « Marseille accueillait quatre millions de touristes en 2010, cinq millions en 2016. Gagner un million de touristes grâce à un événe­­ment cultu­­rel d’une telle enver­­gure n’est pas donné à toutes les villes ! C’est la raison pour laquelle la ville de Marseille s’est enga­­gée depuis de nombreuses années dans diffé­­rentes candi­­da­­tures, car l’im­­pact média­­tique est tel que les retom­­bées écono­­miques sont toujours au rendez-vous. Plus il y a de touristes, plus les métiers du tourisme et ses satel­­lites se déve­­loppent et mieux l’éco­­no­­mie se porte ! De nouvelles socié­­tés voient le jour, de nouveaux restau­­rants et de nouveaux hôtels ouvrent. L’at­­trac­­ti­­vité de Marseille fait que de nouvelles entre­­prises n’hé­­sitent pas à inves­­tir ici, et du coup à créer de l’em­­ploi, même dans des secteurs autres que le tourisme. » Les nouvelles tech­­no­­lo­­gies, par exemple.

La Sili­­con Valley euro­­péenne

La construc­­tion du premier campus numé­­rique euro­­péen, The Camp, a commencé au prin­­temps 2015, en pleine garrigue, entre Marseille et Aix-en-Provence. Conçu comme « un OVNI posé en terre de Provence » par l’ar­­chi­­tecte marseillaise Corinne Vezzoni, il comp­­tera deux amphi­­théâtres, plusieurs labo­­ra­­toires, et des centaines de loge­­ments pour les cher­­cheurs et les étudiants venus « créer un futur plus durable et plus humain ». « Notre monde se trans­­forme à une vitesse expo­­nen­­tielle, pous­­sant les indi­­vi­­dus, les entre­­prises et les gouver­­ne­­ments à inven­­ter de nouvelles manières de vivre », rappelle l’équipe sur son site Inter­­net. L’ou­­ver­­ture de The Camp est prévue à l’au­­tomne 2017, mais la métro­­pole Marseille-Aix, qui a reçu le label « French Tech » du minis­­tère de l’Éco­­no­­mie en 2014, est déjà bien souvent compa­­rée à la Sili­­con Valley. Chaque année s’y tiennent les French Tech Weeks, cinq semaines d’évé­­ne­­ments consa­­crés à l’in­­dus­­trie numé­­rique. La cité phocéenne emploie, à elle seule, envi­­ron 40 000 personnes dans le secteur. Sa pépi­­nière d’en­­tre­­prises, Marseille Inno­­va­­tion, accom­­pagne plus de 100 start-ups, telles que Smart Sailors, « société créée par des marins et des infor­­ma­­ti­­ciens (…) qui a pour but d’ap­­por­­ter aux compa­­gnies mari­­times de toutes tailles des outils modernes et adap­­tés à leur besoin ».

Le projet Smart­­seille

Et c’est dans le nord de la ville que se construit le premier éco-quar­­tier connecté de France, sur les 60 000 m2 de « l’îlot Allar ». Baptisé Smart­­seille en réfé­­rence au concept de smart city – « ville intel­­li­­gente » –, ce quar­­tier devrait accueillir 4 000 personnes une fois les travaux ache­­vés, à la fin de l’an­­née 2018. D’après le construc­­teur Eiffage, il se distin­­guera par son exem­­pla­­rité en matière de déve­­lop­­pe­­ment durable. Il compor­­tera notam­­ment une boucle de trans­­fert éner­­gé­­tique permet­­tant une soli­­da­­rité entre bureaux et loge­­ments, des véhi­­cules élec­­triques en auto-partage, et des tableaux de bord permet­­tant aux habi­­tants de surveiller leur consom­­ma­­tion. L’éco­­no­­mie d’éner­­gie et le déve­­lop­­pe­­ment durable sont d’ailleurs au centre des préoc­­cu­­pa­­tions de nombre d’en­­tre­­prises basées à Marseille-Aix. O2pool affirme être « le leader de la piscine natu­­relle ». SunPart­­ner Tech­­no­­lo­­gies déve­­loppe « des vitrages solaires qui asso­­cient esthé­­tique et tech­­no­­lo­­gie photo­­vol­­taïque ». Pop-Up House construit « rapi­­de­­ment et simple­­ment des bâti­­ments à hautes perfor­­mances ther­­miques ». Toute cette effer­­ves­­cence donne un nouvel élan à l’éco­­no­­mie de la cité phocéenne.

Dès 2013, une étude de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion de coopé­­ra­­tion et de déve­­lop­­pe­­ment écono­­miques (OCDE) vantait le « taux de créa­­tion d’en­­tre­­prises supé­­rieur à la moyenne à Marseille, avec 16,6 % dans les Bouches-du-Rhône en 2012 contre 15,3 % au niveau natio­­nal ». Mais elle repro­­chait égale­­ment de fortes dispa­­ri­­tés en termes de revenu et de taux de chômage à la métro­­pole, qui figure parmi les plus inéga­­li­­taires de France. La colline de la Cane­­delle est l’un des quar­­tiers les plus riches du pays tandis que Saint-Mauront, où Philippe Pujol a grandi, est l’un des plus pauvres. « La classe poli­­tique marseillaise joue des inéga­­li­­tés », déplore le jour­­na­­liste. « Presque tout ce qui se fait de bien à Marseille se fait malgré elle. » Et ce n’est pas ça qui manque.

Le Musée des civi­­li­­sa­­tions de l’Eu­­rope et de la Médi­­ter­­ra­­née et la Villa Médi­­ter­­ra­­née

Couver­­ture : Vue de Marseille. (@CNT­­ra­­ve­­ler)


 

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