par Camille Hamet | 4 septembre 2017

Au lende­­main des atten­­tats qui ont fait 16 morts et plus de 100 bles­­sés en Cata­­logne, une dizaine de mili­­tants d’ex­­trême droite se réunissent sur La Rambla de Barce­­lone pour, disent-ils, « défendre l’Es­­pagne et l’Eu­­rope d’une culture tota­­le­­ment éloi­­gnée de leur patrie et de leur iden­­tité ». Un propos teinté de xéno­­pho­­bie qui a égale­­ment motivé la venue de centaines de contre-mani­­fes­­tants – pour certains à la demande d’élus locaux. Les mili­­tants d’ex­­trême droite sont donc contraints de battre en retraite, escor­­tés par la police sous les projec­­tiles et les slogans scan­­dés par la foule – « Non aux nazis, non au racisme ! », « No pasarán ! », « Les rues seront toujours à nous ! », ou encore « Barce­­lona anti­­fas­­cista ! ». Autant de slogans qui ramènent la capi­­tale cata­­lane à son histoire, celle d’une ville deve­­nue emblème de la lutte contre le fascisme pendant la guerre civile espa­­gnole.


La base arrière de la Répu­­blique

« Barce­­lone étant le poumon écono­­mique du pays, sa conquête était un enjeu impor­­tant pour les deux camps, les franquistes et les répu­­bli­­cains », explique Chris­­tophe Barret, histo­­rien spécia­­liste de l’Es­­pagne. C’est en juillet 1936 que des mili­­taires diri­­gés par le géné­­ral Franco se soulèvent contre la IIe Répu­­blique espa­­gnole, qui a alors cinq ans. Mais dans la capi­­tale cata­­lane, l’in­­sur­­rec­­tion, menée par le géné­­ral Goded, est arrê­­tée par l’ins­­ti­­tu­­tion légale locale, la Géné­­ra­­lité, incar­­née par son président, Lluís Compa­­nys. Ce dernier crée le Comité central des milices anti­­fas­­cistes de Cata­­logne et lui confie la répres­­sion anti­­franquiste. Le géné­­ral Goded est fusillé sur la colline de Montjuïc. Malheu­­reu­­se­­ment, les milices se divisent rapi­­de­­ment. D’un côté, les commu­­nistes stali­­niens, réunis au sein du Parti socia­­liste unifié de Cata­­logne (PSUC). Et de l’autre, les anar­­chistes de la Confé­­dé­­ra­­tion natio­­nale du travail (CNT) et les trots­­kistes du Parti ouvrier d’uni­­fi­­ca­­tion marxiste (POUM). Et un jour de mai 1937, ces diver­­gences explosent dans des combats de rue.



Buena­­ven­­tura Durruti

Le mystère qui entoure la dispa­­ri­­tion de Buena­­ven­­tura Durruti met le feu aux poudres. Figure centrale de l’anar­­chisme espa­­gnol, Durruti avait accepté d’al­­ler au secours de Madrid avec sa colonne en novembre 1936, et il y avait été tué dans des circons­­tances incer­­taines. Montrés du doigt par les anar­­chistes, les stali­­niens ont rétorqué que Durruti avait été abattu par un de ses hommes en raison de son auto­­ri­­ta­­risme. Son corps a été ramené à Barce­­lone, où plus de 250 000 personnes ont accom­­pa­­gné le cortège funé­­raire jusqu’au cime­­tière de Montjuïc. Ce fut la dernière démons­­tra­­tion de force publique des anar­­chistes pendant la guerre civile. Mais les stali­­niens eurent beau sortir gagnants des combats de rue qui les oppo­­sèrent aux anar­­chistes et aux trots­­kistes en mai 1937, l’es­­prit de la révo­­lu­­tion triom­­pha long­­temps à Barce­­lone, où ne cessait d’af­­fluer des réfu­­giés de toute l’Es­­pagne, et où s’ins­­talla le gouver­­ne­­ment espa­­gnol central au mois de novembre de cette année-là. De nombreux édifices publics furent confisqués et collec­­ti­­vi­­sés, ainsi que les pres­­ti­­gieux hôtels Ritz et Colón. Dans les ciné­­mas se jouaient des films de propa­­gande, dans les théâtres du « théâtre de combat », et dans les opéras de « l’opéra prolé­­ta­­rien ». Des événe­­ments cultu­­rels tels que la Semaine de la soli­­da­­rité et la Fête du livre furent égale­­ment orga­­ni­­sés. Malgré ces divi­­sions, les milices barce­­lo­­naises alimen­­taient les troupes répu­­bli­­caines et Barce­­lone était deve­­nue la base arrière de la Répu­­blique espa­­gnole.

Visca Barça

Barce­­lone a dû faire face à plusieurs bombar­­de­­ments pendant la guerre civile et elle en garde encore de discrètes cica­­trices. Aussi l’église de Sant Felip Neri, qui se trouve sur la place du même nom, au cœur du quar­­tier gothique, présente-t-elle une façade toute cabos­­sée en souve­­nir du bombar­­de­­ment aérien du 30 janvier 1938. Celui-ci a fait 42 victimes, dont la majo­­rité sont des enfants de l’école de Sant Felip Neri. Aujourd’­­hui, les élèves de cette école s’em­­parent encore de la place et en font leur cour de récréa­­tion, comme pour abolir la tragé­­die d’an­­tan. Mais un an après, Barce­­lone capi­­tule. Des centaines de milliers de personnes la fuient, direc­­tion la France. Lluís Compa­­nys trouve refuge en Bretagne, où il sera arrêté par la Gestapo et livré aux franquistes. Il est à son tour fusillé sur la colline de Montjuïc, au cri de « Pour la Cata­­logne ! ». Avant même la chute de Barce­­lone, la région s’est vue privée de son statut d’au­­to­­no­­mie par Franco qui veut une Espagne « unie, grande et libre ». Il inter­­­dit l’usage de la langue cata­­lane, qui reste néan­­moins celle des messes données par l’ab­­baye de Mont­­ser­­rat, toute proche de Barce­­lone. Les asso­­cia­­tions cultu­­relles barce­­lo­­naises deviennent des lieux de contes­­ta­­tion poli­­tique en dehors de l’uni­­ver­­sité. Des chorales, notam­­ment, jouent un rôle impor­­tant pour la bour­­geoi­­sie barce­­lo­­naise, en voya­­geant à travers l’Eu­­rope et donc en permet­­tant d’éta­­blir des contacts avec le monde exté­­rieur.

Més que un club

Les enti­­tés spor­­tives ne sont pas en reste. Le FC Barce­­lone, alias le Barça, voit son nom « espa­­gno­­lisé » et deve­­nir « Club de Fútbol Barce­­lona ». Sur son écus­­son, le drapeau cata­­lan à quatre bandes rouges est remplacé par le drapeau espa­­gnol. Un colla­­bo­­ra­­teur de Franco, Enrique Piñeyro Queralt, est imposé à la tête du club. Il acquiert alors une nouvelle dimen­­sion et devient l’un des symboles majeurs du cata­­la­­nisme opprimé, comme en témoigne sa devise « Més que un club » – « plus qu’un club » en cata­­lan. Son prin­­ci­­pal rival et adver­­saire est le Real Madrid. « Durant cette période, il y avait une équipe favo­­ri­­sée qui gagnait toutes les Coupes d’Eu­­rope, c’était le Real Madrid », rappelle à ce sujet Jordi Cardo­­ner, actuel vice-président du Barça. « Cela nous a beau­­coup fait souf­­frir. Nous étions dans une situa­­tion complexe, on se deman­­dait pourquoi Di Stéfano ne jouait pas au Barça alors qu’il avait porté notre maillot. Avant, quand des personnes ne pouvaient pas crier “Visca Cata­­lu­­nya”, elles criaient “Visca Barça”, et cela signi­­fiait autre chose. Aujourd’­­hui, on peut souhai­­ter l’in­­dé­­pen­­dance libre­­ment. » Et peut-être même la voter lors d’un réfé­­ren­­dum, le 1er  octobre prochain.

Un graff barce­­lo­­nais de No Pasarán reprend La Haine

Super­­vi­­vienda

Inter­­dit par la Cour consti­­tu­­tion­­nelle et refusé par le gouver­­ne­­ment conser­­va­­teur de Mariano Rajoy, le réfé­­ren­­dum du 1er octobre 2017 est voulu par les indé­­pen­­dan­­tistes, bien sûr, mais aussi par d’autres orga­­ni­­sa­­tions poli­­tiques, par des syndi­­cats et des chefs d’en­­tre­­prises, et par le Barça lui-même. La Cata­­logne avait déjà bravé une inter­­­dic­­tion de ce type en orga­­ni­­sant une consul­­ta­­tion symbo­­lique de ses habi­­tants en 2014. 2,3 millions de personnes – sur six millions d’élec­­teurs poten­­tiels – s’étaient alors expri­­mées. Huit sur dix en faveur de la séces­­sion. C’est à gauche, et non à son extrême inverse, comme souvent dans le reste de l’Eu­­rope, que semble s’or­­ga­­ni­­ser la contes­­ta­­tion du système poli­­tique et écono­­mique en place en Cata­­logne. En témoigne l’élec­­tion à la mairie de Barce­­lone, en juin 2015, d’Ada Colau, candi­­date soute­­nue par les Indi­­gnés et Pode­­mos.

Un drapeau anar­­chiste est hissé face à l’un des hôtels les plus chers de la ville

Ada Colau s’est fait connaître en mili­­tant pour le droit au loge­­ment. En 2007, elle revêt une cape portant le numéro 47 – l’ar­­ticle de la consti­­tu­­tion espa­­gnole qui établit l’ac­­cès au loge­­ment comme droit inalié­­nable – et se trans­­forme ainsi en « Super­­vi­­vienda » – litté­­ra­­le­­ment, « super­­­lo­­ge­­ment » – pour mieux défendre la cause qui lui tient le plus à cœur. En 2009, elle crée une plate­­forme pour défendre les milliers d’Es­­pa­­gnols jetés à la rue parce qu’ils sont inca­­pables de rembour­­ser leurs traites, la Plata­­forma de Afec­­ta­­dos por la Hipo­­teca (PAH). Cette plate­­forme rassemble divers mouve­­ments qui reven­­diquent tous le droit à la dation en paie­­ment, c’est-à-dire la régu­­la­­tion de la situa­­tion d’un emprun­­teur par la possi­­bi­­lité de resti­­tuer son loge­­ment à la banque afin de se libé­­rer de son prêt hypo­­thé­­caire. Mais les expul­­sions ne font que se multi­­plier et Ada Colau devient la prin­­ci­­pale repré­­sen­­tante de la PAH, puis sa porte-parole.

En hommage aux victimes des atten­­tats de Cata­­logne, la maire de Barce­­lone a décrété une minute de silence et invité les Barce­­lo­­nais à gagner La Rambla pour témoi­­gner de l’amour qu’ils portent à leur ville. « Depuis deux ans, nous sommes en alerte anti­­ter­­ro­­riste 4 sur 5 », a-t-elle rappelé. « Nous avons donc renforcé la sécu­­rité à beau­­coup d’en­­droits de la ville parce que nous savions que Barce­­lone pouvait être une cible des terro­­ristes, comme Paris ou Berlin », a-t-elle ajouté. « Nous avions des renforts poli­­ciers sur La Rambla et beau­­coup d’autres lieux, mais ce que nous sommes inca­­pables de faire, c’est de verrouiller la ville. »

De leur côté, les Barce­­lo­­nais scan­­daient « Je n’ai pas peur. »


Couver­­ture : Marina Ginestà, figure de la lutte anti­­fas­­ciste barce­­lo­­naise.


 

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