Narco Polo

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Plage d’Acapulco de Juárez
État de Guerrero, Mexique
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Par une chaude matinée de mai il y a de cela quelques années, Edgar Valdez – un baron de la drogue qu’on surnommait La Barbie – s’est réveillé dans l’une de ses maisons d’Acapulco. Dans les années 1950, cette station balnéaire était le lieu de villégiature favori des stars américaines : Frank Sinatra était un habitué des salons des hôtels, Elizabeth Taylor y célébra son troisième mariage –sur huit –, et John Fitzgerald Kennedy avait choisi l’endroit pour passer sa lune de miel avec Jacqueline. Si l’aspect glamour d’Acapulco s’est estompé au cours des années 1980, la ville est restée une destination touristique populaire jusqu’à très récemment.

Tout a changé quand les cartels mexicains ont fait du bord de mer paradisiaque d’Acapulco l’un des fronts les plus violents de la guerre des drogues. En tant que chef du plus puissant des cartels de la ville, Barbie a fait fuir les célébrités à tout jamais et tétanisé de peur les touristes dont les bateaux mouillaient dans le port, leur ôtant toute envie de s’aventurer dans les rues de la ville. Il s’en voulait un peu, mais ainsi va le monde, selon lui : il faut manger ou être mangé. Barbie a la peau mate et tient son pseudonyme de sa fière allure et de ses yeux verts. Il passait pour être un homme jovial, bien que susceptible de se changer subitement en bête féroce assoiffée de sang.

À 31 ans, il avait toujours le corps massif et sculpté du linebacker de football américain qu’il avait été à l’université : 1 m 77, 95 kg. Il gardait chez lui une vitrine contenant une soixantaine de Rolex et autres Audemars Piguet incrustées de diamants, mais contrairement à la plupart des narco-trafiquants, il ne s’était pas laissé pousser la barbe et ne portait pas de bijoux en or. Il s’habillait plus volontiers comme un Latino distingué en vacances, préférant les polos au sigle représentant un cavalier et son maillet, comme ceux que portaient les jockeys argentins.

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Edgar Valdez a façonné une mode

À dire vrai, le mythe de Barbie a eu un tel retentissement au Mexique que son amour pour ces tenues a engendré la mode dite des Narco Polo : les ouvriers mexicains en achetaient des imitations vendues sur des stands dans les rues. « Ces hauts, qui ressemblent à ceux que portait La Barbie, sont devenus à la mode », expliquait Mario López, le gouverneur de l’État mexicain de Sinaloa, à des journalistes en juin 2011. « Beaucoup de jeunes gens veulent imiter les hommes comme lui, comme s’ils étaient leurs idoles. »

Mais son goût vestimentaire n’est pas la seule chose qui distinguait Barbie des autres barons de la drogue mexicains : c’était un gringo, un sportif arrogant de banlieue, né et élevé au Texas. Il est le seul citoyen américain a avoir dirigé un cartel mexicain, et le seul Américain à avoir figuré sur la liste des trafiquants de drogue les plus recherchés, dressée par le département d’État américain : le gouvernement avait promis deux millions de dollars de récompense pour des informations qui mèneraient à sa capture.

Pendant des années, alors que la drogue circulait entre la Colombie et Acapulco, Barbie contrôlait les principaux canaux de distribution vers l’extérieur de la ville, déplaçant chaque mois jusqu’à deux tonnes de cocaïne (deux millions de grammes !) vers les États-Unis. La plupart des paquets partaient pour Memphis et Atlanta, des villes dans lesquelles Barbie était a priori le fournisseur de plusieurs réseaux violents, dont celui dirigé par le demi-frère de DJ Paul de la Three 6 Mafia.

Barbie gagnait jusqu’à 130 millions de dollars par an en faisant transiter de la drogue aux États-Unis, mais il n’était pas du genre à blanchir l’argent : il préférait charger le cash dans des caravanes et le remorquer jusqu’à la frontière mexicaine. Dans le monde sans foi ni loi des cartels, ces sommes ont bientôt fait de Barbie une cible de choix. Ce matin-là, à Acapulco, il avait décidé d’éliminer la menace la plus immédiate. L’un des policiers qu’il soudoyait l’avait informé que quatre tueurs à gage des Zetas — l’un des cartels les plus meurtriers, créé par des soldats d’élite entraînés par les États-Unis ayant déserté l’armée mexicaine — avaient été envoyés à Acapulco pour le tuer. Aussi, Barbie avait demandé à quatre de ses hommes de leur tendre un piège.

Quand l’un des assassins s’est arrêté sur l’une des places de la ville afin d’acheter une carte SIM pour appeler sa sœur, les hommes de Barbie l’ont tabassé et l’ont transporté dans un 4×4. À leur stupéfaction, le tueur à gages avait amené dans ses bagages sa femme et sa belle-fille de 2 ans, songeant qu’il pourrait faire un peu de tourisme en attendant qu’une occasion de tuer Barbie se présente.

Pris au dépourvu, les gars de Barbie les ont faits monter toutes les deux dans un autre 4×4, couvrant leur visage de serviettes afin qu’elles ne puissent pas voir où on les emmenait. Le tueur et sa famille ont été conduits dans une maison entourée d’une clôture électrique, dans la banlieue d’Acapulco. D’après un témoignage, l’homme qui voulait tuer Barbie a été escorté dans une chambre à l’étage, où lui et ses trois compagnons des Zetas ont été ligotés. On leur a ordonné de s’asseoir sur un parterre de sacs poubelle noirs qui formait une bâche de fortune. ulyces-acapulco-02

Dans l’après-midi, Barbie est monté, caméra à la main et pistolet à la ceinture. Filmant la scène, il a commencé à interroger les hommes, leur demandant d’où ils venaient et leur fonction au sein des Zetas. « J’ai des contacts dans l’armée qui m’informent des mouvements des patrouilles », a confessé l’un d’eux. « Je m’occupe du recrutement pour les Zetas », a affirmé un autre. « Moi, j’étais un “faucon” », a dit le troisième, ajoutant que lorsqu’il kidnappait quelqu’un, son boss lui disait s’il devait « amener l’otage à el guiso ou pas ».

« C’est quoi, el guiso ? » a demandé Barbie. « C’est quand ils capturent quelqu’un, qu’ils soutirent des informations sur les mouvements de came ou d’argent, qu’ils obtiennent ce qu’ils veulent de lui et qu’ils l’exécutent après l’avoir torturé, a répondu le tueur à gages. Ils le traînent dans un ranch ou un endroit du genre, ils lui tirent une balle dans la tête, ils le mettent dans un tonneau et ils le brûlent avec du diesel ou de l’essence. »

Les mots se bousculaient hors de leurs bouches. Au fil de l’interrogatoire de Barbie, les hommes ont raconté des histoires de kidnappings, de meurtres de journalistes, des filles de leurs ennemis qu’ils avaient enterrées vivantes. Ils devaient se dire qu’ils verraient leur châtiment adouci s’ils balançaient tous ces secrets. Mais La Barbie avait une autre idée en tête. Il a sorti son flingue. « Et toi, l’ami ? » a-t-il demandé au quatrième tueur. Le gars n’a pas eu le temps de répondre. En un éclair, le coup de feu lui a arraché la tête.

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Narco Lifestyle

La femme et la belle-fille du tueur ont été gardées toute la nuit dans la maison. Au matin suivant, les hommes de Barbie, à qui il avait appris à se montrer cléments envers les femmes, ont donné à la petite fille un bol de céréale accompagné d’une banane et l’ont laissée nager dans la piscine, derrière de la maison. Plus tard, ils l’ont relâchée avec sa mère, leur donnant 1 000 pesos pour prendre le bus. Avant qu’elles ne s’en aillent, l’un des hommes de Barbie a dit à la femme : « Votre mari nous a dit de vous dire qu’il vous aime. » Barbie croyait en la vengeance, ainsi qu’au fait de chérir ses ennemis.

En quinze années de trafic de drogue, il est parvenu à se mettre à dos les leaders d’à peu près tous les grands cartels du Mexique : ceux des Zetas, ceux du cartel du Golfe, et même ceux de Sinaloa et de Beltrán-Leyva, pour qui il travaillait. « Les ennemis de Barbie pullulaient », m’a affirmé George Grayson, un universitaire mexicain du College of William & Mary, auteur de Mexico: Narco-Violence and a Failed State. « Il aurait pu décrocher le record Guinness du nombre de gens qui voulaient sa peau. »

Et malgré cela, Barbie se montrait plutôt détaché, incapable de faire le lien entre sa barbarie et le fait que même ses amis et sa famille commençaient à le craindre. « Malgré toutes les choses horribles qu’il a faites, Barbie a toujours pensé que le monde le voyait comme un chic type, explique un policier proche du gringo. C’était un gars enthousiaste, qui pensait que la vie était belle. »

Une question de chance

Comme beaucoup de Texans, Barbie a grandi tout près de la frontière avec le Mexique, dans la ville de Laredo exactement. L’endroit a des airs de carte postale mexicaine avec ses places pavées et ses chutes d’eau pittoresques. Il faut juste fermer les yeux sur l’énorme pont à plusieurs voies qui file vers le Mexique et coupe la ville en deux. Avant la guerre contre la drogue, les habitants de Laredo concevaient les deux côtés de la frontière comme une seule et même chose : de nombreuses familles avaient des ancêtres aussi bien au Mexique qu’aux États-Unis.

Gamin, Barbie adorait se rendre à Nuevo Laredo, une ville-frontière animée où se croisaient des ânes, des carrioles à nourriture, des filles vêtues de robes brodées et des cireurs de chaussures, le tout baigné dans une odeur de maïs grillé. C’était comme mettre les pieds dans un autre monde et tout ce que vous aviez à faire pour vous y rendre, c’était de traverser un pont.

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Frontière entre les États-Unis et le Mexique
À gauche, Laredo ; à droite, Nuevo Laredo
Crédits : NASA

Au lycée, Barbie faisait partie des mecs en vue, faisant l’imbécile dans les couloirs avec ses potes en dehors des cours et s’adonnant à des batailles d’œufs après l’école. Les week-ends, il allait picoler dans des ranchs, participait à des chasses au trésor particulièrement élaborées et passait du temps avec sa petite amie, Virginia Prez, une blonde aux yeux bleus pleine d’entrain. Il avait grandi dans un quartier en développement des faubourgs de Laredo, un genre de no man’s land où on ne trouvait pas de Burger King avant les années 1990. Même les habitants de Laredo considéraient cette zone comme un « territoire hostile », une région instable placée sous le signe de la drogue et des migrants clandestins.

Les parents de Barbie l’ont élevé, lui et ses cinq frères et sœurs, dans une maison proprette aux teintes orangées, entourée de palmiers. « Ce sont des gens banals et sans histoire », raconte Jose Baeza, porte-parole de la police de Laredo. « Ils tenaient une boutique, assistaient aux réunions parents-professeurs et faisaient leur jogging le matin. » À l’école, Barbie jouait linebacker dans l’équipe de football américain, l’année où les United Longhorns ont remporté le championnat local. C’était un bon joueur qui réussissait un ou deux plaquages par match, mais il n’est jamais devenu célèbre. Son surnom vient d’ailleurs de son entraîneur.

« On l’appelait Ken Doll, parce que ses cheveux blonds lui donnaient un air de tombeur », raconte un de ses amis de l’époque. « Et puis notre entraîneur a mis la barre plus haut en commençant à l’appeler Barbie. Ça a bien pris ! » Barbie aussi, l’a bien pris. « C’était un gars marrant, avec un bon sens de l’humour. Il se promenait en suspensoir, en faisant claquer sa serviette », se souvient un de ses coéquipiers. Quand il a contracté une infection pendant sa dernière année et qu’il a dû être circoncis, il a montré le résultat de son opération à tout le monde dans les vestiaires, claironnant qu’on avait « coupé le cou de sa dinde ».

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Barbie

Barbie n’a jamais vendu de drogue au lycée, d’après ses amis, mais lui et ses potes avaient accompli un exploit traditionnel pour les étudiants du coin : attraper des vaches au lasso au beau milieu de la nuit, les charger dans un camion et les vendre au plus offrant. La plupart du temps, on le trouvait dans les bars à la frontière après le match du vendredi soir, ou au volant de sa Chevrolet – qu’il avait peinte en rouge et or – sur un tronçon de route isolé, avec pour seule compagnie le désert à perte de vue.

Un soir, deux mois avant la fin des cours, il a percuté une voiture de plein fouet. L’autre conducteur, conseiller d’orientation dans un collège, est mort sur le coup. Barbie a été amené devant la justice pour homicide involontaire, mais il a été relaxé. « Je ne sais pas à quel point ça l’a touché, se remémore un de ses amis. Le truc bizarre, c’est qu’Edgar est revenu tout de suite à l’entraînement, et c’était exactement le même gars, toujours aussi blagueur. »

Le lycée terminé, le père de Barbie l’a poussé à aller à l’université. Mais Barbie, qui était un très mauvais élève, a décidé de poursuivre un plan de carrière bien plus lucratif qui n’exigeait pas pour autant de devenir un rat de bibliothèque. Bien vite, on le croisait en boîte de nuit, n’hésitant pas à montrer qu’il avait du cash. « Un soir, au Sombrero’s Bar de Nuevo Laredo, le barman m’a dit qu’el güero (l’argot pour “le blanc”) souhaitait m’offrir plusieurs bouteilles d’alcool », se souvient un de ses amis du lycée. « Barbie n’est pas venu nous parler, mais quand nous sommes partis, nous l’avons vu dehors, dans une Jeep Cherokee noire. Il s’est arrêté à notre hauteur pour nous saluer et nous avons remarqué qu’il avait des vitres pare-balles. On pensait juste qu’il était riche. »

Mais à 20 ans, Barbie était déjà très impliqué dans le trafic de drogue. Laredo est le plus grand carrefour commercial de la frontière mexicaine, et les agents des douanes ne peuvent contrôler qu’une part infime des 8 000 camions qui traversent la ville chaque jour. Barbie savait que s’il pouvait faire entrer en douce de l’herbe depuis le Mexique dans son camion, les prix flamberaient en un rien de temps. Il a commencé par faire passer de petites quantités de drogue, juste assez pour se faire un peu d’argent de poche. Mais lorsqu’il a pris conscience de l’argent qu’il pouvait gagner, ils ont commencé, lui et un ami, à faire passer 60 kilos de marijuana par trajet. ulyces-acapulco-08

Ils se sont mis assez vite à la cocaïne : leurs premières ventes étaient envoyées par FedEx à des trafiquants de seconde zone de Louisville et Memphis. L’année de ses 21 ans, la chance a souri à sa famille quand l’une de ses sœurs a gagné un million de dollars au loto du Texas. Les Valdez ont commencé à préparer leur déménagement dans le quartier chic de la ville et Barbie s’est marié à Virginia, sa petite amie du lycée. Pour autant, cette somme colossale ne l’a pas éloigné du trafic de drogue.

Il avait du flair pour repérer les bonnes affaires et, bien plus important : il savait quand il fallait s’arrêter. « Je l’ai rencontré dans un Popeye’s en ville pour acheter 150 kilos de marijuana », se souvient Martin Cuellar, un shérif de Laredo qui travaillait sous couverture à l’époque. « Il avait l’air prêt à bosser avec moi, et puis il a arrêté de répondre au téléphone. Je pense qu’il avait senti un truc. » Même quand les personnes les plus proches de lui se sont faites prendre, Barbie réussissait toujours à éviter la prison. Un jour, les policiers ont attrapé un trafiquant au Mexique qui fournissait de la coke pour Barbie. Quand ils ont remué la terre dans le jardin du type, ils ont déterré les corps d’un couple porté disparu au Texas.

Mais en 1998, la chance a tourné pour La Barbie. La police avait réussi à infiltrer un indic parmi ses hommes et il a été inculpé à Laredo, ainsi qu’une dizaine de ses complices, pour le trafic d’au moins 300 kilos de marijuana à destination de San Antonio et de 60 kilos vers Saint-Louis, dans le Missouri. Pris de panique, Barbie a préféré emprunter la voie royale de tous les criminels en cavale : traverser la frontière pour fuir au Mexique. Bien loin de mettre un point final à sa carrière de trafiquant de drogue, l’inculpation lui a ouvert les portes d’une ascension spectaculaire dans la hiérarchie des cartels mexicains.

Señor Barbie

Dans les années 1990, Nuevo Laredo était l’endroit idéal pour faire du business pour un dealer de 25 ans en cavale. Les conflits sanglants entre cartels mexicains n’avaient pas encore éclaté et la frontière était parsemée de zones où le trafic de drogue n’était pas encore sous leur coupe. Barbie comptait parmi la vingtaine de trafiquants de drogue qui travaillaient pour Dionisio Garcia, un trafiquant bien en place qui leur vendait de la coke et exigeait d’eux qu’ils lui payent une taxe mensuelle de 60 000 dollars –  un piso –, utilisée pour abreuver les agents des douanes  corrompus. Dès le début, Barbie aimait bosser en solo.

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Soriana Reforma Plaza, à Nuevo Laredo
État de Tamaulipas, Mexique
Crédits

Pendant les dix années qui ont suivi, il a appris à rassembler des informations sur les flics et les autres dealers grâce à un réseau de « faucons » : une horde d’espions qui pouvaient être aussi bien des conducteurs de taxi, des serveurs ou des vendeurs ambulants. Au contraire de ses rivaux, il aimait faire profil bas, conduisant une Chevrolet Malibu ou une Nissan Sentra qu’il demandait de faire laver régulièrement – il détestait la négligence. Les proches associés de Barbie ne ressemblaient pas au narcotrafiquant moyen : il leur demandait d’être polis, discrets et propres sur eux, de ne pas se pointer ivres ou défoncés au travail, et de ne jamais blesser de femmes ou d’enfants. Mais la frontière n’est pas restée calme bien longtemps.

Quelques années après son arrivée, les cartels les plus importants ont commencé à se disputer le contrôle de la région, et Nuevo Laredo, l’un des joyaux du trafic de drogue, est devenue subitement trop importante pour rester indépendante. Dès 2002, les Zetas ont commencé à bouger dans la zone, alliés au cartel du Golfe –tenu à l’époque par Osiel Cárdenas Guillén, plus connu sous le nom de Mata Amigos, le « tueur d’amis ». Le premier ordre de Cárdenas à ses hommes était de se débarrasser de Garcia, qui a connu une mort lugubre, agonisant dans ses sous-vêtements rouges. Cárdenas a rapidement pris le contrôle de la zone et fait grimper le prix de la cocaïne.

« À partir de maintenant », avait-il prévenu les fournisseurs indépendants, « la cocaïne que vous achetez sera la mienne, ou vous allez me payer une taxe ». Barbie était furieux en apprenant le meurtre de Garcia, mais tout ce qu’il pouvait faire, la seule chose à faire était d’attendre le bon moment pour agir. Il n’a pas fallu longtemps à Cárdenas pour avoir des ennuis avec la justice : en moins d’un an, il a été capturé par l’armée mexicaine. Le tueur d’amis mis hors d’état de nuire, Barbie, alors âgé de 29 ans, a orchestré une révolte contre les taxes : il a décidé de ne plus payer le piso imposé par les cartels. « Barbie a privé le cartel du Golfe de la taxe d’une tonne de leur cocaïne », se souvient une source policière. « Ils ne l’ont pas très bien pris. C’est un moment important, celui qui a lancé le cycle de violence qu’a connu Laredo dans les années qui ont suivies. »

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El Chapo

L’alliance Zetas-Golfe a immédiatement mis la tête de Barbie à prix et le dealer a été obligé de se tourner vers un cartel rival pour quêter une protection. Garcia avait de bonnes relations avec le cartel Beltrán-Leyva, dirigé par quatre frères (Arturo, Alfredo, Héctor et Carlos) qui affichaient précisément le look narco-kitsch que Barbie évitait comme la peste. Ils agissaient plutôt dans l’ouest du Mexique, mais ils préparaient la prise de contrôle de la frontière au niveau de Laredo en accord avec Joaquín Guzmán, le leader du cartel de Sinaloa, mondialement connu sous le nom d’El Chapo.

Sa renommée peut se résumer en trois faits d’armes : il s’est échappé d’une prison de très haute sécurité à bord d’un chariot à linge en 2001 ; il a creusé un tunnel climatisé entre Tijuana et San Diego ; il a fait une brève apparition dans le classement Forbes des personnes les plus puissantes du monde. À l’époque, il dirigeait le cartel de Sinaloa sans faire de vagues, depuis un endroit reculé dans les montagnes mexicaines qui ne pouvait être atteint que par une seule route gardée par ses hommes sur des kilomètres.

Quand Barbie a entendu dire qu’El Chapo avait donné l’ordre aux hommes de Beltrán de s’emparer de Laredo, il a compris qu’il s’agissait de l’opportunité qu’il attendait. Il s’est précipité à Monterrey, une ville industrielle à quelques heures au sud de Laredo, et a présenté sa candidature spontanée devant Arturo en personne : un homme gras, excentrique, accro à la cocaïne qui trônait à la tête du clan Beltrán. Arturo a immédiatement compris la valeur d’un gamin américain qui connaissait comme sa poche les deux côtés de la frontière, et il a promis à Barbie de le protéger s’il pouvait l’aider à capturer la région.

Barbie faisait de la guerre contre les Zetas une affaire personnelle : il voulait les voir chuter, non seulement parce qu’ils avaient grillé son territoire, mais aussi parce qu’ils avaient tué l’un de ses protégés, un jeune trafiquant qu’il appelait son « demi-frère » et qu’il considérait comme un membre de sa famille. Désireux de prendre sa revanche sur les Zetas, il s’est proposé pour diriger les forces du cartel Beltrán, espérant massacrer autant de ses rivaux que possible.

En 2005, il y a eu plus de 150 meurtres à Nuevo Laredo, une ville de 350 000 habitants. La plus grande partie d’entre eux étaient liés à la guerre que se menaient les alliances Sinaloa-Beltráns et Golfe-Zetas. « Barbie louait des chambres d’hôtel pour dix ou quinze personnes et les envoyait la nuit chasser des membres du cartel du Golfe, d’après une source policière. Il savait que la police municipale aidait le cartel du Golfe et les prenait aussi pour cible. » Barbie et Arturo sont allés jusqu’à prendre l’avion pour Mexico afin de soudoyer un commandant du renseignement mexicain. Il lui ont remis une enveloppe d’un million et demi de dollars en échange de sa protection à Nuevo Laredo.

Deux mois plus tard, l’officier envoyé pour protéger Barbie a été mis à mort par le cartel du Golfe. Des actes barbares ont été perpétrés dans les deux camps : Barbie a tué le frère d’un officier des Zetas qui, en retour, a tué le frère d’un allié de Barbie après avoir violé sa petite fille.

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En fin de compte, les Zetas étaient bien trop forts pour Barbie. Grâce à leur entraînement militaire et leur réseau, ils ont fait monter les enchères jusqu’à faire exploser des voitures alors que Barbie accusait un coup dur : des agents des stups américains avaient stoppé l’une de ses caravanes à la frontière, confisquant 949 kilos de cocaïne. Sa vie privée ne se portait pas mieux : il s’est séparé de sa femme Virginie et a confié la garde de ses deux fils à ses parents, qui vivaient au Texas. Et pour compliquer davantage la situation, la mère de Virginie s’était faite arrêter alors qu’elle faisait transiter de la drogue.

Les policiers ont trouvé plus d’un million de dollars en cash dans son Cessna à l’aéroport privé de Gainesville, en Géorgie. Le cartel de Sinaloa, a-t-elle dit aux policiers, lui donnait 3 000 dollars à chaque fois qu’elle faisait passer 100 000 dollars de drogue aux États-Unis.

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Explosion d’une voiture à Nuevo Laredo
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Mais s’il avait perdu la frontière de Laredo, Barbie s’était grandement rapproché d’Arturo : « Arturo lui faisait confiance comme à un frère », ai-je appris de source policière. Le cartel de Beltrán a alors décidé de donner un job à Barbie : il serait le dirigeant de leur branche armée, qu’ils nommaient « les Patrouilles ». Barbie donnait à ses hommes des surnoms grotesques comme Le Monstre, Le Coréen ou Le Clown. Il a également déménagé à Acapulco, la forteresse du cartel, où le business était lucratif et la vie un peu plus simple.

Dans la cité balnéaire, Barbie avait quelques instants de répit pour se divertir. Il buvait du Moët & Chandon et jouait beaucoup au tennis, à la Xbox et à la Wii. Un jour, il a confié 3 000 dollars à l’un de ses associés en lui demandant de lui ramener autant de jeux vidéo que possible. Pour assurer sa sécurité, Barbie ne restait jamais en place, il allait de ses maisons sur la plage au ranch qu’il possédait à la campagne, faisant parfois halte à Santa Fe, la banlieue de Mexico où il possédait plusieurs appartements dans des quartiers luxueux. Il aimait les appeler « ses bureaux » et avait même insonorisé une « salle de torture » dans l’un d’entre eux.

« Un jour, Barbie a retenu un gars là-dedans qu’il a fait gueuler pendant deux jours, se souvient l’un de ses associés. Et puis un des types de la sécurité rapprochée de Barbie a débarqué avec une tronçonneuse, et Barbie nous a dit : “Quelque chose va se passer dans cette pièce, les gars. Bouchez-vous les oreilles, n’écoutez pas.” » Barbie avait un appétit particulier pour la mise en scène. Il est à l’origine d’une des inventions de la guerre des drogues : le meurtre des tueurs à gage des Zetas qui avaient manqué de le tuer avait été filmé et envoyé aux médias, atterrissant dans les pages du Dallas Morning News, un journal beaucoup lu à Laredo. C’était le début d’un nouveau genre de manifestations publiques qui allait rapidement être adopté par tous les cartels : se débarrasser de ses ennemis et rendre publiques les preuves des meurtres sur internet, en guise d’avertissement.

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Les narcotrafiquants s’affichent sur Instagram

Barbie avait l’esprit malade : il présumait que tout le monde applaudirait sa barbarie. Après tout, Acapulco était son fief et il cherchait simplement à le protéger. Pour gagner en popularité, Barbie a acheté une page de publicité dans un grand journal mexicain, accusant les Zetas d’être à l’origine des violences.

Dans une lettre ouverte, il a supplié le gouvernement de « mettre un terme au cancer qu’étaient les narco-trafiquants et aux meurtres de femmes et d’enfants ». Le message débordait d’émotion. « Je ne suis pas une blanche colombe, écrivait-il, mais je suis certain de ce que j’ai fait et de ce dont je peux être tenu responsable. » La presse mexicaine buvait les paroles de Barbie, relayant ses exploits avec ferveur.

Il avait acheté des discothèques flashy, et les fermait certains soirs de la semaine pour ses fêtes privées. Il faisait des apparitions fréquentes dans les boîtes de nuit qu’on appelait los afters, où il prenait de l’ecstasy. On dit qu’il est sorti avec la star d’un feuilleton célèbre et qu’il aurait payé 100 000 dollars pour faire réaliser un film sur sa vie, avant de se rétracter après avoir réalisé que le script mettrait en scène ses amis et sa famille.

En 2006, alors âgé de 33 ans, Barbie a organisé son « mariage » avec Priscilla Montemayor, la fille d’un de ses partenaires connu sous le nom d’El Charro. Elle avait 17 ans. Priscilla était une jolie Texane toujours joyeuse, à qui le mode de vie des narcos ne posait aucun problème : non seulement son père était dans le business, mais un de ses grands-oncles avait été tué par les Zetas durant la guerre pour le contrôle de la frontière. Barbie a refusé de divorcer de Virginia, craignant qu’elle n’obtienne la garde de leurs enfants. La famille importait désormais beaucoup plus à ses yeux que dans sa jeunesse.

Il a annoncé dans la foulée qu’il ne voulait plus qu’on l’appelle « La Barbie » : des trafiquants rivaux faisaient courir des rumeurs basées sur l’attention qu’il portait à ses habits et à son apparence, sous-entendant qu’il était homosexuel. Aussi, il désirait qu’on le connaisse à présent sous un nom à consonance plus virile : El Señor, ou tout simplement, « Sir ».

Rambo

Les choses commençaient à s’améliorer nettement pour Barbie. Son business était en plein essor, il était protégé par l’un des cartels les plus puissants du Mexique, et il se sentait en sécurité à Acapulco, où les frères Beltrán dépensaient des millions pour corrompre la police et les membres du gouvernement. Mais par un matin de janvier 2008, Barbie et les Beltrán reçurent l’effet d’un électrochoc. Alfredo, « La Fourmi Rouge », le bellâtre de la fratrie Beltrán qui commandait deux équipes d’assassins baptisées les Blondies et les Baldies, a été arrêté par la police dans son appartement de Culiacán.

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La Fourmi Rouge

Il a été embarqué menottes aux poignets et les policiers lui ont confisqué environ un million de dollars en liquide. Barbie et les frères Beltrán étaient furieux. Ils savaient qu’il n’y avait qu’une personne qui avait le désir et les moyens de faire tomber Alfredo : El Chapo, leur allié de longue date du cartel de Sinaloa. Apparemment, le pouvoir grandissant des Beltrán et de Barbie sur la ville d’Acapulco déplaisait à Chapo.

« El Chapo ne dirige pas un cartel hiérarchisé : ses alliés ressemblent plus à des fédérations dirigées par des seigneurs de guerre, comme ce qu’on peut voir en Afghanistan », m’a affirmé Scott Stewart, analyste de la société de renseignement Stratfor. « Il ne regarde au-dessus de l’épaule de personne, mais quand quelqu’un commence à prendre trop de place et à poser des problèmes de management, il sévit sans attendre. » Le geste d’El Chapo contre les Beltrán a été l’étincelle qui a déclenché une guerre totale.

Quelques mois plus tard, le fils de Chapo, âgé de 22 ans, a été abattu par plusieurs hommes, le même jour où des assassins ont tendu une embuscade au nouveau chef de la police fédérale mexicaine. Les cadavres se sont vite empilés sur la côte Pacifique. Le président du Mexique, Felipe Calderón, a envoyé des centaines de troupes pour sécuriser la zone, mais plus de 580 personnes – policiers compris – ont trouvé la mort lors des batailles. Si les Beltrán avaient eu un chef puissant, ils auraient pu repousser l’attaque de Chapo. Mais Arturo, toujours à la tête du cartel, devenait de plus en plus imprévisible et faisait la fête à toute heure. Il aurait même sombré dans le cannibalisme… « Arturo était mon ami, a dit Barbie plus tard, mais dès qu’il était défoncé, il voulait me tuer. Quand il était clean, tout allait bien. »

À l’apogée d’une crise de paranoïa, Arturo s’est retranché dans sa maison de Cuernavaca, où il s’est assis au bord de sa piscine, jetant avec désinvolture des billets de 100 dollars aux filles qu’il avait engagées pour le divertir. Par une nuit de décembre 2009, il a embauché vingt-quatre stripteaseuses et un groupe de Norteño récompensé aux Grammy Awards à l’occasion d’une fête. Barbie était présent, gardant toujours un œil sur la vingtaine de gardes du corps qui arpentaient la propriété avec des pistolets incrustés d’or et de diamants. Au moment où la fête allait commencer, les forces spéciales mexicaines ont pris la maison d’assaut. C’était le chaos : les filles se bousculaient pour se protéger des balles qui sifflaient. Arturo a réussi à fuir avec sa garde rapprochée dans un appartement non loin de là.

Quelques jours plus tard, juste avant Noël, deux-cents commandos du gouvernement ont assiégé l’appartement avec des véhicules blindés et des hélicoptères. Avec seulement une demi-douzaine d’hommes armés et une poignée grenades, Arturo s’est barricadé à l’intérieur, recroquevillé derrière sa statue de Guadeloupe. Attrapant son téléphone, il a appelé Barbie. Il ne se rendrait pas, disait-il. Il suppliait son ami d’envoyer plus d’hommes en renforts. Cette fois, pourtant, Barbie n’a pas obéi à son boss.

En réalité, il n’a pas semblé se soucier plus que ça de son ami et patron. Il a répondu à Arturo que la situation était sans espoir et lui a conseillé de se rendre : « Pourquoi te battre ? Tu y laisserais ta peau. » ulyces-acapulco-15« Impossible, IMPOSSIBLE ! » a répliqué Arturo. Il s’enfuirait de l’appartement en faisant tonner ses flingues, ou périrait en tentant de le faire, hurlait-il au téléphone. Quelques heures plus tard, le corps d’Arturo était criblé de balles et son visage était déchiqueté en lambeaux. D’après une source policière, les commandos n’avaient aucune intention de l’arrêter et il a été tué dans le chaos engendré par le raid. Les États-Unis ont considéré l’assaut comme une des plus grandes victoires dans la guerre contre la drogue. « Arturo n’était pas un gros poisson », se vantait Anthony Placido, le chef du renseignement de la DEA, « c’était une baleine ».

Les Beltrán n’ont pas perdu de temps avant de répliquer. Le soir même de l’enterrement d’un des commandos tués lors du raid, des assassins se sont rendus chez lui et ont mitraillé dans leur sommeil sa mère, sa sœur, sa tante et son frère, laissant derrière eux des dizaines de douilles fumantes. Les Beltrán ont également commencé à se demander si un proche n’avait pas joué un rôle dans la mort de leur frère. « Arturo était en sécurité dans ce quartier, il avait un contrôle total », commentait à l’époque Fancisco Gomez, reporter pour le journal El Universal, de Mexico. « Arturo n’aurait pas pu tomber sans que quelqu’un dont il était proche ne le trahisse. »

Héctor, le frère Beltrán qui a pris la tête du cartel à sa suite, pensait savoir de qui il s’agissait. Une personne proche d’Arturo, qui aurait quelque chose à tirer de sa mort. Une personne n’ayant aucun lien de sang avec la famille. Une personne qui n’était même pas mexicaine. « Héctor a immédiatement accusé Barbie », ai-je appris de source policière. « Il l’a condamné à mort et fait circuler le message : il voulait qu’il soit tué. » Héctor a alors décidé de renforcer ses liens avec les Zetas.

Pour sa protection, Barbie s’est allié avec un trafiquant dont la silhouette était taillée au couteau, surnommé l’Indien, un puissant lieutenant du cartel des Beltrán. Il s’est également tourné vers El Charro, le père de sa nouvelle femme, Priscilla, qui a accepté à contre-cœur de soutenir son beau-fils. Barbie rêvait d’affronter les Beltrán et de recommencer à bosser à son compte, comme quand il n’était encore qu’un gamin à Nuevo Laredo. Il en avait sa claque des cartels mexicains, disait-il, ils représentaient une continuelle épine dans le pied.

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Le fief de La Barbie

En 2010, il a lancé sa propre organisation : le Cartel Indépendant d’Acapulco. L’ancien linebacker du Texas était désormais un véritable baron de la drogue mexicain. Mais s’en prendre aux Beltrán, c’était déclarer la guerre à l’armée mexicaine, qui soutenait le camp qui placerait l’enchère la plus élevée. Peu après sa déclaration d’indépendance, les autorités ont pris d’assaut son immeuble surplombant Acapulco. Averti par la sécurité, il s’est échappé par l’escalier de secours au moment où les soldats pénétraient dans son appartement.

Il s’est enfui sur une moto, portant un sac à dos rempli de grenades. « Regardez-moi, criait-il, je suis Rambo ! » Un de ses anciens associés secoue la tête de désespoir en repensant à la scène. « Il était survolté, se souvient-il. C’est là qu’on a compris que notre boss avait perdu sa putain de tête. »

La capture

Alors que Barbie luttait pour garder le contrôle d’Acapulco, la guerre contre les Beltrán s’est faite de plus en plus intense et meurtrière. Des corps décapités ont été suspendus à des ponts. Treize personnes, dont cinq policiers, ont été tuées lors d’un week-end de fête. Un gamin de huit ans a été abattu au cours d’une fusillade dans le coin le plus touristique d’Acapulco. Des centaines de personnes ont été assassinées au nom du fief que Barbie tentait de s’approprier. Parfois, les bains de sang prenaient même un caractère personnel : quand quatre corps – dont un décapité – ont été retrouvés sur la chaussée, une note attachée aux cadavres raillait le sens esthétique et la toilette recherchée de Barbie : « Voilà tes poupées, était-il écrit. Cela arrivera à tous les traîtres et à tous ceux qui te soutiennent. »

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Le plus gros client de Barbie

De la même manière qu’il avait échoué à prendre le contrôle de Nuevo Laredo face au Zetas, Barbie était en train de perdre du terrain contre les Beltrán. Il a encaissé un coup difficile quand l’Indien a été capturé par la police mexicaine. Ses hommes commettaient des erreurs absurdes à longueur de temps, l’une d’elles ayant menacé de détruire tout ce que Barbie avait mis du temps à construire.

Pendant des années, l’un des meilleurs clients de Barbie était Craig Petties, un dealer de cocaïne violent sévissant à Memphis, accusé d’avoir tué six informateurs de la police. Demi-frère de DJ Paul, fondateur du groupe de rap Three 6 Mafia, Petties avait fui les États-Unis après avoir été arrêté chez lui avec 270 kilos de marijuana. Au Mexique, il traînait avec Barbie jusqu’à ce qu’il soit arrêté par la police pour une infraction mineure. D’après une source proche de l’enquête, l’un des assassins au service de Barbie, Carlos Guajardo, s’est pointé comme une fleur dans la prison et a demandé combien il faudrait d’argent pour libérer Petties.

Malheureusement pour lui, il a posé cette question à un honnête gardien qui s’est empressé de l’arrêter. Quand les policiers ont fait des recherches sur son nom, ils ont appris qu’il se faisait appeler le « Tableau noir », car il arborait un énorme tatouage de Jésus dans le dos, trônant sur la phrase : « SEUL DIEU PEUT ME JUGER. » Ils ont aussi trouvé l’avis de recherche de Petties qu’ils avaient manqué de relever lors de l’arrestation. Petties et Guajardo ont alors été envoyés aux États-Unis comparaître devant la justice américaine. Le nombre de ses alliés fondait comme neige au soleil, et Barbie était de nouveau en cavale. Il enchaînait les allers-retours entre Acapulco, Cuernavaca et Mexico, ne passant que très rarement plus d’une nuit au même endroit. Il commençait à chercher un nouveau pays où s’installer. Être recherché était une situation inconfortable : il ne pouvait pas jouir de sa fortune, faire la fête en boîtes de nuit ou dîner à des tables réputées.

Un jour, alors qu’il avait désespérément envie de sortir pour faire quelque chose, n’importe quoi, il a dit à un de ses hommes de mettre une casquette de baseball et de le conduire sur l’avenue touristique d’Acapulco. Là, ils ont acheté des glaces et se sont promenés dans la rue bordée de boutiques de t-shirt et de magasins pour touristes, le soleil réchauffant leur visage. Après une demi-heure, pourtant, Barbie a commencé à devenir nerveux. Ce gars au coin de la rue, pourquoi le dévisageait-il comme ça ? Était-ce un sniper qu’il apercevait sur le toit ? Barbie a sonné la retraite vers la voiture avec précipitation, plus furieux que jamais.

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La police fédérale mexicaine se prépare à l’assaut

Peu de temps après, les federales se sont montrés à la porte d’une des maisons de Barbie, près d’Acapulco. Il n’était pas là, mais ils ont brutalisé Priscilla et sa mère, ce qui lui a fichu la trouille. Il a songé un moment à se rendre, mais il n’arrivait pas à s’y résoudre.

Et quelques semaines plus tard, l’un des assistants de Barbie a été arrêté dans une station de lavage, à Mexico. Deux officiers de police ont surgi de leur fourgon noir, l’arme au poing : « Bouge pas, enculé ! » ont-ils crié. Ils voulaient savoir où se cachait Barbie. « Où est ce fils de pute ? a demandé l’un des policiers. Ne nous raconte pas de conneries où je te coupe les couilles et te les fais bouffer. » Les policiers ont informé l’assistant que sa famille avait été arrêtée sur la route du vétérinaire avec un chien malade. Terrifié, l’homme s’est effondré. Barbie se terrait dans un ranch isolé, leur a-t-il dit. Les flics ont alors pris d’assaut la cachette et Barbie a été capturé alors qu’il essayait de s’enfuir par une porte dérobée.

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Les policiers ont fait plusieurs rondes autour du poste avec Barbie sous leur coupe, afin que la presse puisse prendre des photos qui seraient bientôt affichées dans tous les médias. Le président Calderón a tweeté la nouvelle, révélant la capture : il pouvait rayer le nom de Barbie de la liste des barons de la drogue les plus recherchés. Jusqu’à la fin de son mandat en 2012, Calderón s’est concentré sur des arrestations de grands noms de la drogue comme Barbie, mais la stratégie n’a pas tellement payé.

Depuis le début de la guerre contre la drogue au Mexique, plus de 45 000 personnes ont été tuées et le bilan ne fait qu’enfler. Barbie a été détenu dans une cellule provisoire à Mexico, où son avocat s’est vu accordé le droit de lui apporter de la crème hydratante, des Crocs et des polos propres. Aujourd’hui, il est enfermé dans l’une des prisons les plus violentes du Mexique, accusé de meurtre, de blanchiment d’argent et de trafic illégal de drogues. Il est retenu dans une cellule disciplinaire environ 24 heures sur 24, une caméra enregistrant le moindre de ses mouvements. Il n’a pas le droit de recevoir de visites ni d’avoir le moindre contact avec les autres prisonniers.

Une ou deux fois par semaine, des gardes portant des masques de ski et des mitrailleuses le traînent à la douche. Tous les dix jours enfin, il est autorisé à passer un bref appel téléphonique.

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Edgar Valdez arrêté au Mexique
Souriant face à la presse
Crédits : Alexandre Meneghini

Le gouvernement mexicain a accepté en novembre 2011 d’extrader Barbie vers les États-Unis, où il doit répondre de ses actes devant les tribunaux d’Atlanta, de la Nouvelle-Orléans et de Laredo. À l’époque, aucun signe ne permettait de dire qu’il serait envoyé rapidement aux États-Unis. « D’après les Mexicains, il était supposé retourner aux USA sous soixante jours », m’explique son avocat, Kent Schaffer. « Mais depuis, ils n’ont cessé de mentir, affirmant que ce serait sous cent-vingt jours… ou trois ans. S’ils ne le tuent pas avant. » Un enquêteur américain affirme que Barbie a été « violemment battu » en prison. Barbie a été choqué de découvrir que son propre pays ne tenait pas à le sauver.

Dans son esprit tordu, l’image qu’il a de lui-même est toujours celle d’un chic type américain. D’après plusieurs sources juridiques proches de l’affaire, Barbie discuterait secrètement depuis quelques années avec la DEA. Il était apparemment bien celui qui avait trahi Arturo Beltrán, révélant aux policiers où ils pourraient trouver le caïd de la drogue. Barbie voulait se débarrasser d’Arturo pour prendre la tête du cartel Beltrán, mais il était aussi en train d’ébaucher un deal avec la DEA, au cas où les choses ne se passeraient pas comme prévu et qu’il serait contraint de se rendre. « Il voulait utiliser ces informations comme monnaie d’échange », m’a affirmé une source policière.

Une ou deux fois par an, Barbie appelait la DEA ou laissait son grand frère Abel, un ancien agent de probation du Texas, s’en charger. En échange de sa reddition, Barbie voulait l’immunité et la permission d’amener cinq millions de dollars aux États-Unis. « La DEA a fait des ronds de jambe à Edgar, ils lui ont dit qu’ils pourraient faire des tas de choses pour lui, mais ils ne se sont jamais mis d’accord avec le département de la Justice : ils n’avaient donc aucune autorité pour tenir leurs promesses », affirme Schaffer. Après des années de paralysie, Barbie a découvert qu’il était trop tard pour convenir d’un marché. Les informations dont il disposait étaient trop datées et une grande partie de son réseau a été capturée ou tuée. ulyces-acapulco-17-1

Le père de Priscilla faisait partie du compte, et il a avoué avoir ordonné le meurtre de vingt touristes en 2010, car il pensait qu’ils étaient membres d’un cartel rival. Dans tous les tribunaux où Barbie doit être amené comparaître, nul ne peut imaginer qu’il écopera d’une peine moins lourde que la perpétuité. À Memphis, son ancien client Petties pourrait bien sortir des preuves à charge contre lui, pour éviter la peine de mort qui l’attend pour avoir assassiné quatre de ses rivaux. À Laredo, la famille de Barbie espère qu’il atterrira dans une prison proche de chez eux. Mais depuis son arrestation, ils ne cessent de se quereller.

Les parents de Barbie vivent maintenant dans une villa, dans un quartier charmant et chic de Laredo, où les rues dessinent des courbes gracieuses et les pelouses sont bien tondues. Des Porsche et des Lexus sont garées sur la chaussée. Le contraste est saisissant, en comparaison de la petite maison dans laquelle ils avaient élevé Edgar, un gamin rieur qui aimait le foot, la bière et la vitesse. Son père, un homme aimable aux yeux verts pétillants prend soigneusement ses distances avec celui qui est devenu La Barbie.

« Je ne suis ni un juge, ni prêtre », dit-il avec un léger sourire. « Au point où en est mon fils, tout se joue entre lui et Dieu. » Avant qu’il ne soit capturé, Barbie avait reçu une heureuse nouvelle : il allait avoir sa première fille, le second enfant de Priscilla. L’enfant est née dans une maternité de Laredo. Il ne pouvait pas être présent, car il était trop dangereux pour lui de venir au Texas. Mais il était heureux que les choses se soient passées ainsi : il voulait que sa fille soit une citoyenne américaine.


Traduit de l’anglais par Julien Cadot d’après l’article « An American Drug Lord in Acapulco », paru dans Rolling Stone. Couverture : Un surfeur d’Acapulco, par Eneas De Troya. Création graphique par Ulyces.