par Camille Hamet | 12 avril 2017

Il y a de grandes chances que vous soyez arrivé-e là en cliquant simple­­ment sur un lien posté sur Face­­book ou Twit­­ter. Mais sur de nombreux sites, avant de pouvoir commen­­cer à lire, vous devez surmon­­ter plusieurs obstacles. On vous propose d’abord de vous inscrire à la news­­let­­ter. Puis, si vous dispo­­sez d’un bloqueur de publi­­ci­­tés, on vous demande de le désac­­ti­­ver, de mettre le site sur une « liste blanche » ou encore de vous abon­­ner. Si vous n’en avez pas, vous êtes bon-ne pour une avalanche de publi­­ci­­tés qui sont soit lentes à char­­ger, soit intru­­sives, soit odieuses – soit tout cela à la fois. Ce n’est qu’a­­près un fasti­­dieux exer­­cice de coupe-coupe numé­­rique que vous pouvez débu­­ter votre lecture. Mais alors, entre les side­­bars, les bannières, les boutons de partage et les liens vers d’autres conte­­nus, l’es­­pace de la page occupé par l’ar­­ticle qui vous inté­­resse est réduit à la portion congrue. Comme le dit crûment l’écri­­vain améri­­cain Hanson O’Ha­­ver, « le Web a une sale gueule ». Pour comprendre pourquoi, il faut bien évidem­­ment suivre l’argent à la trace. Et remon­­ter un peu dans le temps.


Crédit : The Outline

Pop-up

La toute première photo­­gra­­phie postée sur le Web est aussi une publi­­cité. Pour un groupe de pop baptisé Les Horribles Cernettes, ou encore L.H.C., initiales du puis­­sant accé­­lé­­ra­­teur de parti­­cules Large Hadron Colli­­der. Ce qui serait pour le moins inso­­lite si le groupe en ques­­tion ne s’était pas formé autour d’une secré­­taire de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion euro­­péenne pour la recherche nucléaire (CERN) et que ses chan­­sons ne narraient pas les aven­­tures d’une femme éprise d’un physi­­cien. Or, pendant que Les Horribles Cernettes invi­­taient à danser le twist avec le Boson de Higgs, deux autres membres du CERN, Tim Berners-Lee et Robert Cailliau, étaient en train de mettre au point un système de partage de l’in­­for­­ma­­tion révo­­lu­­tion­­naire : le World Wide Web. En 1992, la tech­­no­­lo­­gie est encore balbu­­tiante et réser­­vée au texte. Mais Berners-Lee pense qu’il faut la rendre plus ludique en ajou­­tant des images. Il demande donc tout natu­­rel­­le­­ment une photo­­gra­­phie des rock stars du CERN, et la met en ligne.



La première photo du Web

Cepen­­dant, la présence de publi­­ci­­tés sur le Web n’al­­lait pas de soi. « À l’ori­­gine, c’était un réseau de partage réservé aux scien­­ti­­fiques », rappelle Benja­­min Thierry, maître de confé­­rence en histoire contem­­po­­raine à la Sorbonne. « C’est en s’ou­­vrant à d’autres acteurs qu’il a dû faire de la place à la publi­­cité, car les créa­­teurs de sites n’avaient aucun autre moyen de moné­­ti­­ser leurs conte­­nus. » La toute première bannière publi­­ci­­taire du Web est affi­­chée en 1994 sur le site HotWi­­red, pendant numé­­rique du maga­­zine Wired disparu aujourd’­­hui. Son taux de renta­­bi­­lité sera phéno­­mé­­nal, mais très vite les annon­­ceurs pren­­dront conscience d’un phéno­­mène appelé banner blind­­ness : la dispa­­ri­­tion progres­­sive des bannières du champ visuel conscient de l’in­­ter­­naute, au fur et à mesure que celui-ci s’ac­­cou­­tume à leur exis­­tence. En consé­quence, leur prix sera nette­­ment divisé et les éditeurs du Web multi­­plie­­ront les stra­­té­­gies publi­­ci­­taires les plus inva­­sives, du pop-up à la vidéo auto­­ma­­tique en passant par la page inter­­s­ti­­tielle. Le pop-up a été inventé par Ethan Zucker­­man, graphiste et déve­­lop­­peur chez l’hé­­ber­­geur améri­­cain Tripod, pour donner la possi­­bi­­lité aux annon­­ceurs de disso­­cier leur marque du contenu de la page. « Spéci­­fique­­ment, nous l’avons créée parce qu’un impor­­tant construc­­teur auto­­mo­­bile a paniqué en réali­­sant qu’il avait acheté une bannière sur un site célé­­brant le sexe anal », raconte Zucker­­man dans une tribune publiée par le mensuel The Atlan­­tic en 2014Mais un autre héber­­geur, Geoci­­ties, a récu­­péré le code, et le modèle s’est propagé sur la plupart des sites. Au grand dam des inter­­­nautes. « Le pop-up est géné­­ra­­le­­ment consi­­déré comme un fléau », souligne en effet Benja­­min Thierry. « Il a cris­­tal­­lisé une tension bien réelle entre les utili­­sa­­teurs et les créa­­teurs de conte­­nus. » Une tension qui a donné lieu à une véri­­table guerre dans les années 2000, lorsque sont appa­­rus les premiers bloqueurs de publi­­cité : AdBlock et AdBlock Plus. D’après l’or­­ga­­nisme spécia­­lisé PageFair, des logi­­ciels du même type sont main­­te­­nant instal­­lés sur 615 millions de télé­­phones et d’or­­di­­na­­teurs à travers le monde. En sous­­trayant 11 % des utili­­sa­­teurs à la plupart des publi­­ci­­tés, ils font perdre beau­­coup d’argent aux éditeurs du Web et les poussent à embras­­ser de nouveau les stra­­té­­gies les plus intru­­sives envers les inter­­­nautes restants. Se dessine ainsi un cercle vicieux dans lequel sont embarqués, souvent malgré eux, les déve­­lop­­peurs et les desi­­gners.

Mate­­rial design

Malgré la lenteur des pages alour­­dies de publi­­ci­­tés et la multi­­pli­­ca­­tion de ces dernières, le Web n’a eu de cesse de tendre vers une simpli­­fi­­ca­­tion de l’ex­­pé­­rience pour l’in­­ter­­naute. Cette volonté passe bien sûr par l’évo­­lu­­tion de la tech­­no­­lo­­gie, en témoigne le respon­­sive design, qui a permis aux conte­­nus de s’adap­­ter aux écrans des smart­­phones et des tablettes dès 2010. Mais elle passe égale­­ment par les diffé­­rents choix esthé­­tiques des déve­­lop­­peurs. Le skeuo­­mor­­phisme, par exemple. Initié par Apple dans les années 2000, ce mode de repré­­sen­­ta­­tion consis­­tait à donner la forme d’objets bien réels aux appli­­ca­­tions numé­­riques remplis­­sant la même fonc­­tion pour faci­­li­­ter leur prise en main. Les bloc-notes des iPhone affi­­chaient alors les lignes d’un véri­­table cale­­pin. « Le concept même de page web est inspiré par le modèle de l’im­­primé », souligne l’his­­to­­rien. « De la même manière, le web design s’ins­­pire du design tout court, et de l’ar­­chi­­tec­­ture. La notion du Beau était là aussi soumise à des impé­­ra­­tifs tech­­niques et écono­­miques. On a tendance à l’ou­­blier parce que le monde numé­­rique crée une forme d’am­né­­sie. » Cette « amné­­sie » est d’au­­tant plus forte que les effets réalistes ont progres­­si­­ve­­ment disparu de nos écrans. Quant à la surcharge déco­­ra­­tive qui carac­­té­­rise les années 2000, elle a cédé la place à un style mini­­ma­­liste, le flat design. L’idée était alors d’amé­­lio­­rer la hiérar­­chie visuelle et de concen­­trer les efforts sur la qualité des conte­­nus, deux éléments qui semblent aujourd’­­hui au cœur des préoc­­cu­­pa­­tions des web desi­­gners. C’est du moins ce que laissent penser les agences de commu­­ni­­ca­­tion digi­­tale, en valo­­ri­­sant les sites les plus « épurés », les plus « clairs », les plus « propres », les plus « simples », les plus « beaux ». Elles vantent main­­te­­nant le mate­­rial design, qui rend des pers­­pec­­tives, des ombres et du mouve­­ment aux inter­­­faces. L’ « effet paral­­laxe », consis­­tant à faire défi­­ler l’ar­­rière-plan moins vite que le reste de la page, serait ainsi plébis­­cité par les éditeurs et les utili­­sa­­teurs. Autre tendance accla­­mée par les agences de commu­­ni­­ca­­tion, le « menu hambur­­ger », qui privi­­lé­­gie l’es­­thé­­tique tout en simpli­­fiant la navi­­ga­­tion en cachant les options de navi­­ga­­tion sous une icône discrète. Et pour­­tant, les sites les plus popu­­laires ne sont pas toujours les plus « épurés » : Wiki­­pé­­dia, ency­­clo­­pé­­die libre mondia­­le­­ment connue, présente au contraire une inter­­­face au contenu extrê­­me­­ment dense et fourni. Ils ne sont pas non plus les plus « simples » : Face­­book, qui réunit plus d’1,5 milliard de personnes chaque mois, a une archi­­tec­­ture rela­­ti­­ve­­ment complexe. Ni même les plus « beaux » : malgré une refonte très atten­­due en 2016, Le Bon Coin, premier site de vente entre parti­­cu­­liers en France, est même régu­­liè­­re­­ment quali­­fié de « moche » dans les médias. Et il est loin d’être le seul à méri­­ter l’adjec­­tif au sein du groupe norvé­­gien Schibs­­ted. Ses autres sites commer­­ciaux, répar­­tis dans une ving­­taine de pays, semblent en effet riva­­li­­ser de laideur. En revanche, Face­­book a beau­­coup misé sur le style. Surtout à ses débuts, en 2004, imitant alors les annuaires univer­­si­­taires améri­­cains. Un pari réussi au vu de la vitesse à laquelle il a détourné les étudiants du réseau social Myspace, fondé un an aupa­­ra­­vant. Mais pour Dora Moutot, jour­­na­­liste chez Konbini et créa­­trice de La Gazette du mauvais goût, « la fonc­­tion­­na­­lité l’em­­por­­tera toujours sur l’es­­thé­­tique, tout comme le contenu sera toujours plus impor­­tant que le conte­­nant ». « Reine du kitsch » auto­­pro­­cla­­mée, elle s’est passion­­née pour un mouve­­ment artis­­tique qui a fait du « moche » un aspect incon­­tour­­nable du Web : le Net.art.

Net.art

Le terme Net.art aurait été utilisé pour la première fois par l’in­­for­­ma­­ti­­cien alle­­mand Pit Schultz en 1995. Il désigne les créa­­tions inter­­ac­­tives conçues par, pour et avec le Web, en oppo­­si­­tion aux formes d’art tradi­­tion­­nelles égale­­ment relayées par Inter­­net. Or, les dernières géné­­ra­­tions d’ar­­tistes web ont ample­­ment puisé dans l’ima­­ge­­rie naïve des toutes premières années du réseau, marquées par un graphisme rudi­­men­­taire, un amateu­­risme certain, du bario­­lage, et des anoma­­lies tech­­no­­lo­­giques. Aussi les adeptes du mouve­­ment Vapor­­wave ont-ils esthé­­tisé les glitchs au début des années 2010, tandis que ceux du Seapunk pixe­­li­­saient des dauphins. « Soit ils ont vécu la nais­­sance d’In­­ter­­net quand ils étaient très, très jeunes et ils agissent par nostal­­gie ; soit ils ne l’ont pas vécue du tout et cette époque exerce sur eux un pouvoir de fasci­­na­­tion », analyse Dora Moutot. Dans un premier temps rela­­ti­­ve­­ment confi­­den­­tiels, les mouve­­ments de ce type se sont très vite répan­­dus dans la culture popu­­laire. En novembre 2012, la rappeuse Azea­­lia Banks dévoile un clip truffé d’images surréa­­listes où le bleu et le rose, les hippo­­campes et les méduses, les étoiles et les vagues se disputent la vedette. De son côté, Rihanna se produit sur le plateau de l’émis­­sion Satur­­day Night Live devant un fond marin sur lequel une sculp­­ture d’ins­­pi­­ra­­tion clas­­sique pivote à la manière d’une icône numé­­rique des années 1990. Puis l’image se désa­­grège pour en recons­­ti­­tuer de nouvelles, toutes plus psyché­­dé­­liques les unes que les autres. La manière même de bouger de ces artistes rappelle étran­­ge­­ment le format GIF, qui a connu la gloire en 1993 avant de tomber dans l’ou­­bli avec l’avè­­ne­­ment de YouTube dix ans plus tard. Et de reve­­nir sur le devant de la Toile avec les blogs et les réseaux sociaux, notam­­ment la plate­­forme Tumblr, créée en 2007. Il s’est ensuite échappé du Web, en se glis­­sant par exemple dans le clip « XOXO » de la chan­­teuse M.I.A. Et il a fini de boule­­ver­­ser le monde de la photo­­gra­­phie avec les séries Cine­­ma­­graphs de Jamie Beck et Kevin Burg. « Ce qui est génial avec le Web, c’est qu’il a auto­­risé les gens à aimer le kitsch », s’en­­thou­­siasme Dora Moutot. « Dans la vraie vie, ils n’au­­raient jamais avoué ce goût, qui a d’abord été sincère dans les années 1990, puis célé­­bré avec ironie dans les années 2000, et enfin de nouveau sincère dans les années 2010. Il y a du “kitsch beau” main­­te­­nant sur le Web, ou plutôt du “moche beau” », ajoute-t-elle en faisant réfé­­rence aux sites améri­­cains The Outline et Bloom­­berg, qui ont su réac­­tua­­li­­ser les codes « bizar­­roïdes » et « colo­­rés » de l’ado­­les­­cence du réseau Inter­­net. Cette tendance-là a un nom aux États-Unis : le bruta­­lism. Selon Dora Moutot, elle doit être suivie avec précau­­tion : « J’en ai moi même fait l’ex­­pé­­rience avec mon site La Gazette du mauvais goût, qui permet­­tait aux inter­­­nautes de parta­­ger liens, idées, opinions et conte­­nus sur la limite ténue qui sépare le bon du mauvais goût. Quand ils cliquaient sur un lien, des GIF surgis­­saient de tous les côtés. Et je me rends bien compte que ce n’était pas l’idéal. Pour être effi­­cace, un site ne doit pas être trop arty. C’est dans ce sens-là que je retra­­vaille le projet. » En atten­­dant de pouvoir de nouveau nous délec­­ter de ses perles, gardons l’œil ouvert : la plus belle des laideurs peut surgir à tout instant sur le Web.

Crédit : Bruta­­list­­web­­sites.com

Couver­­ture : C’est beau non ? (Ulyces)


 

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