par Camille Hamet | 14 novembre 2017

Cette story a été mise à jour le 14 novembre 2017. « Un monde s’ef­­fondre devant nos yeux. » Sur Twit­­ter, ce mercredi 9 novembre 2016, Gérard Araud ne cache pas sa stupeur. Main­­te­­nant que l’élec­­tion de Donald Trump est acquise, peu avant une heure du matin, l’am­­bas­­sa­­deur français aux États-Unis est pris d’un « vertige ». Avec lui, des milliers d’in­­ter­­nautes mettent 140 carac­­tères sur leur malaise. Trois minute plus tard, un message au ton moins déçu est envoyé en privé via le réseau social. « Wow », reçoit le fils du nouveau président améri­­cain, Donald Trump Jr. Celui qui a tapé ces trois lettres sur son clavier n’est pas un soutien offi­­ciel des Répu­­bli­­cains. Il gère au contraire le compte d’une orga­­ni­­sa­­tion qui se veut indé­­pen­­dante : WikiLeaks. Un an plus tard, lundi 13 novembre 2017, le maga­­zine améri­­cain The Atlan­­tic lève le voile sur la corres­­pon­­dance entre le site de Julian Assange et l’équipe de campagne du milliar­­daire. Entre­­te­­nue de septembre 2016 à juillet 2017, elle est dans les mains de la commis­­sion séna­­to­­riale qui enquête sur une présu­­mée « ingé­­rence russe » au cours de l’élec­­tion prési­­den­­tielle. WikiLeaks est suspecté par les parle­­men­­taires améri­­cains qui épousent les vues de la commu­­nauté du rensei­­gne­­ment d’avoir aidé Moscou à pertur­­ber le scru­­tin.

Julian Assange derrière la fenêtre de l’am­­bas­­sade
Crédits : Ben Stan­­sall

Le temps où il révé­­lait au public les sanglantes bavures de l’ar­­mée la plus puis­­sante au monde pendant les guerres d’Af­­gha­­nis­­tan et d’Irak semble bien loin. À l’époque, en 2010 et 2011, Julian Assange, était un homme libre, sur le point de deve­­nir une star inter­­­na­­tio­­nale et d’in­­car­­ner la liberté de la presse à travers le monde. De très nombreux dons finan­­ciers affluaient vers WikiLeaks, qui travaillait alors main dans la main avec des jour­­naux pres­­ti­­gieux comme le New York Times et le Guar­­dian. Aujourd’­­hui, ces mêmes publi­­ca­­tions l’ac­­cusent d’avoir fait campagne pour Donald Trump. Quant à Julian Assange, sous le coup d’un mandat d’ar­­rêt euro­­péen suite à une affaire d’agres­­sion sexuelle en Suède, il vit confiné dans l’am­­bas­­sade de l’Équa­­teur à Londres depuis juin 2012 pour éviter une extra­­­di­­tion. Beau­­coup de ses amis lui ont tourné le dos et plusieurs témoi­­gnages lui prêtent d’im­­por­­tants problèmes de santé. « Passer cinq ans entre les murs de ce petit bâti­­ment est une forme de torture physique et mentale », confirme l’un de ses avocats, Per Erik Samuel­­son. Dans de telles condi­­tions, WikiLeaks a-t-il encore les moyens de faire trem­­bler le pays le plus puis­­sant du monde ?


Les campagnes

À première vue, tout oppose l’Amé­­ri­­cain Donald Trump et l’Aus­­tra­­lien Julian Assange. Ce dernier a créé le site WikiLeaks pour, d’une part, promou­­voir le droit à la vie privée des citoyens et, d’autre part, divul­­guer les secrets des pouvoirs publics. Il a vive­­ment dénoncé l’exis­­tence de la prison de Guantá­­namo et pris la défense de toutes sortes de lanceurs d’alerte. De Daniel Ells­­berg, qui a fourni des docu­­ments top secrets sur la guerre du Viêt Nam, à Edward Snow­­den, qui a révélé plusieurs programmes de surveillance de masse, en passant bien sûr par ses propres sources, comme Chel­­sea Manning. Aujourd’­­hui empri­­son­­née, cette ancienne analyste de l’ar­­mée améri­­caine est notam­­ment à l’ori­­gine de la fuite de la vidéo montrant un héli­­co­­ptère Apache abattre des civils et deux repor­­ters de l’agence britan­­nique Reuters à Bagdad, en 2007. Donald Trump, lui, a suggéré de « fermer » Inter­­net et de faire de Guantá­­namo une insti­­tu­­tion à la fois perma­­nente et élar­­gie. Il a aussi quali­­fié Edward Snow­­den de « menace » et de « traître », semblant alors préco­­ni­­ser son exécu­­tion : « Vous savez ce que nous faisons des traîtres, n’est-ce pas ? » Pour­­tant, Donald Trump « adore » WikiLeaks – il l’a clamé haut et fort lors d’un meeting en Penn­­syl­­va­­nie le 10 octobre 2016. Et pour cause : WikiLeaks a révélé des infor­­ma­­tions compro­­met­­tantes sur son adver­­saire Hillary Clin­­ton tout au long de la dernière campagne prési­­den­­tielle améri­­caine. Le 22 juillet 2016, le site a commencé à publier des emails du Comité natio­­nal démo­­crate, prou­­vant que le parti l’avait favo­­ri­­sée au détri­­ment de Bernie Sanders pendant la primaire. Puis, le 20 septembre, il a discrè­­te­­ment pris langue avec le fils aîné de Donald Trump. « Le comité d’ac­­tion poli­­tique anti-Trump, putin­­trump.org, est sur le point d’être créé », confiait le compte Twit­­ter de WikiLeaks à Donald Trump Jr. Surnommé PAC pour « poli­­ti­­cal action comi­­tee », ce type d’or­­ga­­ni­­sa­­tions améri­­caines a pour but d’ai­­der ou d’en­­tra­­ver des élus, voire des candi­­dats. Le PAC en ques­­tion avait été « recy­­clé à partir d’un PAC pro-guerre en Irak », pour­­sui­­vait le message. « Nous en avons deviné le mot de passe. C’est « putin­­trump ». Jetez un œil à la section « À propos » pour savoir qui est derrière. Un commen­­taire ? » Une douzaine d’heures plus tard, le fils du milliar­­daire se montrait inté­­ressé : « En off, je ne sais pas de qui il s’agit mais je vais deman­­der autour de moi. Merci. » À près d’un mois de l’élec­­tion prési­­den­­tielle, le 3 octobre, WikiLeaks s’est à nouveau mani­­festé. « Ce serait super si vous pouviez commen­­ter/faire remon­­ter cette infor­­ma­­tion », suggé­­rait le compte Twit­­ter en renvoyant vers une cita­­tion attri­­buée à Hillary Clin­­ton. « Ne pouvons-nous pas juste envoyer un drone sur ce mec ? » aurait demandé la candi­­date démo­­crate en parlant de Julian Assange. L’ar­­ticle qui lui prête ces mots a été partagé, a répondu Donald Trump Jr. « Déjà fait, c’est incroyable ce qui peut lui être passé. » Le 7 octobre, WikiLeaks a commencé à publier des emails prove­­nant de l’or­­di­­na­­teur de John Podesta, le respon­­sable de la campagne d’Hillary Clin­­ton. Par l’in­­ter­­mé­­diaire de son compte Twit­­ter, le site venait d’in­­vi­­ter l’équipe de son adver­­saire à les propa­­ger. Extrê­­me­­ment embar­­ras­­sés par leur contenu, les Démo­­crates ont répliqué en présen­­tant Julian Assange comme un pantin de Vladi­­mir Poutine, déter­­miné à faire élire Donald Trump. Une théo­­rie niée par les prin­­ci­­paux inté­­res­­sés, mais étayée par diffé­­rents rapports des services de rensei­­gne­­ment améri­­cains, qui affirment que la Russie a piraté le parti démo­­crate et fourni les fameux emails à WikiLeaks pour influer sur le résul­­tat de l’élec­­tion. « Les rensei­­gne­­ments ont menti sur la présence d’armes de destruc­­tion massive en Irak et ils ont menti sur la torture des prison­­niers », insiste John Kiria­­kou, ex-membre de la CIA qui a révélé des infor­­ma­­tions clas­­si­­fiées concer­­nant l’usage du water­­boar­­ding par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Bush pendant les guerres d’Irak et d’Af­­gha­­nis­­tan. « Pourquoi ne menti­­raient-ils pas sur Julian Assange ? Ils ont toutes les raisons du monde de lui en vouloir. »

Glenn Green­­wald
Crédits : The Inter­­cept

Certains de ces rapports ont été rendus publics, d’autres non. Aucun ne donne de preuves que le gouver­­ne­­ment russe est bel et bien à l’ori­­gine des pira­­tages et des fuites d’emails. Celui du 6 janvier 2017 se contente de rappe­­ler que Julian Assange a colla­­boré avec la chaîne de télé­­vi­­sion publique russe RT. « Si cela fait de lui un espion du Krem­­lin, alors beau­­coup de jour­­na­­listes améri­­cains repré­­sentent un danger pour le pays, moi le premier », s’amuse Glenn Green­­wald, le jour­­na­­liste qui a publié les révé­­la­­tions d’Ed­­ward Snow­­den. « Je ne serais vrai­­ment pas surpris si le gouver­­ne­­ment russe espion­­nait les partis poli­­tiques améri­­cains pour peser sur le vote, c’est le genre de choses qu’il est capable de faire. Le gouver­­ne­­ment améri­­cain aussi d’ailleurs », m’a-t-il dit au télé­­phone. « Mais pour lancer de telles accu­­sa­­tions, il faut des preuves. Et quand bien même la source de WikiLeaks serait vrai­­ment le gouver­­ne­­ment russe, cela ne signi­­fie­­rait pas que WikiLeaks travaille pour lui. D’autres médias occi­­den­­taux reçoivent constam­­ment des infor­­ma­­tions en prove­­nance du gouver­­ne­­ment améri­­cain, et personne ne pense sérieu­­se­­ment qu’ils travaillent pour lui. » Sur The Inter­­cept, le site d’in­­for­­ma­­tion qu’il a lancé en 2014, Glenn Green­­wald critique régu­­liè­­re­­ment la façon dont les médias reprennent en chœur les accu­­sa­­tions du Parti démo­­crate et des services de rensei­­gne­­ments, parfois sans même prendre la précau­­tion de l’usage du condi­­tion­­nel. Un jour­­na­­liste du Guar­­dian distordu une inter­­­view de Julian Assange réali­­sée par le quoti­­dien italien La Repub­­blica, pour lui faire dire que la Russie était un pays plus libre que les États-Unis. Un autre, David Leigh, qui a publié un livre sur WikiLeaks en 2011, m’a écrit par email que le fonda­­teur du site « ne semble pas se soucier du fait que son travail aide Trump et Poutine » « Julian sait très bien ce qu’il fait », rétorque Glenn Green­­wald, en notant que WikiLeaks insi­­nue que la CIA est respon­­sable des pira­­tages qu’elle attri­­bue à la Russie : « C’est bien tenté, mais Julian non plus n’a aucune preuve de ce qu’il avance pour l’ins­­tant. » Si Assange ne travaille pas pour Poutine, ni ne soutient la poli­­tique de Trump, pourquoi s’en est-il sciem­­ment et exclu­­si­­ve­­ment pris à la candi­­date démo­­crate ? « Il la déteste », admet John Kiria­­kou, tout en rappe­­lant que tous les médias sont tribu­­taires de leurs sources : « Si WikiLeaks ne dispo­­sait pas d’in­­for­­ma­­tions sur le candi­­dat répu­­bli­­cain, il ne pouvait pas en inven­­ter. » 

Les tempêtes

La campagne prési­­den­­tielle améri­­caine de 2016 n’est pas la première tempête média­­tique que le vais­­seau WikiLeaks traverse. « Dès sa créa­­tion en 2006, le site a été critiqué par les médias tradi­­tion­­nels », affirme Glenn Green­­wald. « Ils avaient affaire à un concur­rent d’un genre tota­­le­­ment inédit. » Selon lui, le New York Times et le Guar­­dian n’ont mis leur « esprit de compé­­ti­­tion » et leur « jalou­­sie » de côté que le temps d’ex­­ploi­­ter les ressources de WikiLeaks, lorsque Julian Assange est venu trou­­ver leurs jour­­na­­listes en 2010 avec les fameux docu­­ments sur les atro­­ci­­tés commises pendant les guerres d’Af­­gha­­nis­­tan et d’Irak. « Se sachant en posi­­tion de force, Julian s’est montré parti­­cu­­liè­­re­­ment infect avec eux », pour­­suit Glenn Green­­wald. « Alors dès qu’ils n’ont plus eu besoin de lui, les jour­­na­­listes ont recom­­mencé à lui taper dessus. La guerre était décla­­rée. Elle n’a jamais cessé depuis. »

WikiLeaks est un tel phéno­­mène qu’il a même son cosplay
Crédits : DR

Glenn Green­­wald s’est lui-même publique­­ment opposé à la manière dont WikiLeaks livre les docu­­ments fuités au public, sans censu­­rer les infor­­ma­­tions pouvant nuire à la répu­­ta­­tion, à la vie privée et même à l’in­­té­­grité physique des personnes mention­­nées – noms, numé­­ros de sécu­­rité sociale, adresses, états de santé, etc. Une dispute à laquelle s’est notam­­ment mêlé Edward Snow­­den sur Twit­­ter, en juillet 2016 : « Démo­­cra­­ti­­ser l’in­­for­­ma­­tion n’a jamais été aussi vital, et WikiLeaks a aidé. Mais leur hosti­­lité envers l’édi­­to­­ria­­li­­sa­­tion, même minime, est une erreur. » Réponse cinglante de WikiLeaks : « L’op­­por­­tu­­nisme ne te vaudra pas le pardon de Clin­­ton et édito­­ria­­li­­ser ne veut pas dire cacher les flux de tréso­­re­­rie du parti au pouvoir. » https://twit­­ter.com/wiki­­leaks/status/758781081072046080 « J’en ai long­­temps voulu aux gens qui tour­­naient le dos à WikiLeaks à cause de leurs querelles avec son fonda­­teur », raconte Glenn Green­­wald. « Je persiste à penser que la cause que ce site incarne est juste et bien plus impor­­tante. Mais depuis que j’ai eu mes propres querelles avec Julian, je comprends beau­­coup mieux ces gens… » ajoute-t-il en riant. Je lui demande alors si sa person­­na­­lité est aussi diffi­­cile que la rumeur le prétend. « Oh mon Dieu, oui ! C’est vrai­­ment très compliqué de discu­­ter avec lui. Il a un ego surdi­­men­­sionné, il est para­­noïaque et très suscep­­tible. Il se sent faci­­le­­ment trahi. Il est persuadé d’avoir raison contre le reste du monde et refuse tout compro­­mis. » Ces traits de carac­­tère auraient donné des armes aux détrac­­teurs de WikiLeaks. Mais le destin du site est certai­­ne­­ment davan­­tage lié aux ennuis judi­­ciaires de Julian Assange qu’à ses sautes d’hu­­meur. Alors que seule la Suède a offi­­ciel­­le­­ment demandé son extra­­­di­­tion au Royaume-Uni, c’est bel et bien une extra­­­di­­tion vers les États-Unis qu’il redoute. Il a néan­­moins fait savoir le 12 janvier 2017, sur le compte Twit­­ter de Wiki­­leaks, qu’il se rendrait aux États-Unis si Barack Obama accor­­dait sa clémence à Chel­­sea Manning. Cinq jours plus tard, Obama commuait la peine de la lanceuse d’alerte, qui est sortie de prison le 17 mai. Mais Assange est resté à l’am­­bas­­sade de l’Équa­­teur à Londres.

Assange sur le balcon de l’am­­bas­­sade de l’Équa­­teur en 2012
Crédits

Au lieu de cela, il aurait pu œuvrer à l’am­­bas­­sade d’Aus­­tra­­lie à Washing­­ton. C’est en tout cas ce que Donald Trump se devait de lui propo­­ser selon WikiLeaks. Le site en a fait la requête au fils du milliar­­daire le 16 décembre 2016, par un message privé sur Twit­­ter. « Obama/Clin­­ton ont mis la pres­­sion sur la Suède, le Royaume-Uni et l’Aus­­tra­­lie (son pays d’ori­­gine) pour pour­­suivre M. Assange illé­­ga­­le­­ment. Ce serait facile pour votre père, et d’une grande aide, de suggé­­rer que l’Aus­­tra­­lie nomme Assange ambas­­sa­­deur à Washing­­ton […] Ils ne le feront pas mais cela enverra le message à l’Aus­­tra­­lie, au Royaume-Uni et à la Suède de commen­­cer à respec­­ter la loi et d’ar­­rê­­ter de faire des cour­­bettes aux Clin­­ton. » La publi­­ca­­tion de messages de ce type met Julian Assange dans une posi­­tion encore plus déli­­cate qu’il ne l’était déjà. Car ils laissent penser que WikiLeaks, pour avoir conspiré avec le fils de Donald Trump contre Hillary Clin­­ton, est parti­­san. Or le site tient à son image d’im­­par­­tia­­lité. « Salut Don, nous avons une idée origi­­nale », écri­­vait son compte Twit­­ter à Donald Trump Jr. le 21 octobre 2016. « Divul­­guez-nous une décla­­ra­­tion de revenu de votre père. » Trois raisons sont ensuite listées. Primo, le New York Times a déjà dévoilé une partie de ses docu­­ments fiscaux, en consé­quence de quoi « le mal est fait ». Secundo, le reste pour­­rait à tout moment être rendu public par « les sources les plus biai­­sées, c’est-à-dire le New York Times ou MSNBC ». Enfin, « cela augmen­­tera consi­­dé­­ra­­ble­­ment notre image d’im­­par­­tia­­lité. » L’avo­­cat Per Erik Samuel­­son fait néan­­moins preuve d’op­­ti­­misme : « Je suis convaincu que l’im­­passe judi­­ciaire dans laquelle nous nous trou­­vons va finir par se résoudre. C’est unique­­ment une ques­­tion de temps avant que Julian Assange ne soit de nouveau un homme libre. Je pense que la Suède doit rapi­­de­­ment renon­­cer à sa demande d’ex­­tra­­di­­tion. Il sera ensuite beau­­coup plus facile de négo­­cier une solu­­tion. » Mais qu’ad­­vien­­drait-il de WikiLeaks si les craintes de son fonda­­teur devaient se confir­­mer et qu’il était extradé ? À en croire le jour­­na­­liste du Guar­­dian David Leigh, le site dispa­­raî­­trait : « Wiki­­leaks est Assange et Assange est Wiki­­leaks. Il n’y a pas de réelle orga­­ni­­sa­­tion, seule­­ment lui et quelques disciples. »

Les disciples

« Julian est le cœur et l’âme de WikiLeaks, mais il est exagéré de dire que le site se résume à lui », affirme Glenn Green­­wald. De son côté, John Kiria­­kou remarque que le fonda­­teur ne pour­­rait pas trai­­ter seul « les tonnes » de docu­­ments qui parviennent à Wiki­­leaks. Au début, c’était lui qui alimen­­tait le site grâce à ses contacts person­­nels. Il a, par exemple, mis en péril la réélec­­tion de l’ex-président kényan Mwai Kibaki en 2007 en publiant un rapport sur la corrup­­tion fourni par une de ses rela­­tions. Mais l’en­­voi anonyme et chif­­fré par Inter­­net est rapi­­de­­ment devenu la méthode de prédi­­lec­­tion de WikiLeaks pour recueillir les données qu’il diffuse, et n’im­­porte quel inter­­­naute peut envoyer des docu­­ments via une inter­­­face sécu­­ri­­sée. Il faut ensuite les trier par ordre de prio­­rité et repé­­rer les falsi­­fi­­ca­­tions. Or WikiLeaks, qui a publié des millions de fichiers depuis sa créa­­tion, n’au­­rait encore jamais été pris en faute, et ce malgré de nombreuses tenta­­tives. L’ana­­lyste améri­­cain Malcom Nance a ainsi prétendu sur Twit­­ter que certains des emails révé­­lés par WikiLeaks en octobre 2016 étaient des faux, seule­­ment quelques heures après leur diffu­­sion, sans pour autant pouvoir argu­­men­­ter ses dires. « Bien qu’au­­cune orga­­ni­­sa­­tion ne puisse espé­­rer avoir toujours un parcours parfait, celui de WikiLeaks l’est pour l’ins­­tant, en ce qui concerne l’au­­then­­ti­­fi­­ca­­tion des docu­­ments et la résis­­tance à toutes les tenta­­tives de censure », assure le site. « Ils ont un sans-faute sur ce plan-là », confir­­mait Glenn Green­­wald avant la publi­­ca­­tion de la corres­­pon­­dance de WikiLeaks avec Donald Trump Jr. Une dizaine de personnes travaille­­raient encore avec Julian Assange, croit savoir le jour­­na­­liste. Le site, lui, reven­­dique une centaine d’em­­ployés à travers le monde. Sans pour autant donner de noms, hormis ceux des quatre porte-paroles de WikiLeaks. Outre Julian Assange, sont en effet cités les Britan­­niques Sarah Harri­­son et Joseph Farrel, ainsi que l’Is­­lan­­dais Kris­­tinn Hrafns­­son. Aucun d’entre eux n’a répondu à nos solli­­ci­­ta­­tions. Le spécia­­liste de la cryp­­to­­gra­­phie Jacob Appel­­baum est égale­­ment connu pour avoir fait partie de l’équipe, mais il semble avoir renoncé à la vie publique depuis qu’il a quitté l’or­­ga­­ni­­sa­­tion du réseau d’ano­­ny­­mi­­sa­­tion Tor en mai 2016. Il était accusé de harcè­­le­­ment et de viol par d’autres employés. « WikiLeaks est une orga­­ni­­sa­­tion très opaque », recon­­naît Glenn Green­­wald. « On peut être tentés de penser que c’est une preuve d’hy­­po­­cri­­sie de la part d’un site qui milite pour la trans­­pa­­rence des gouver­­ne­­ments, mais il faut se souve­­nir de la situa­­tion dans laquelle il se trouve actuel­­le­­ment. C’est le chaos le plus total. Ce qui rend l’énorme impact de leur travail d’au­­tant plus impres­­sion­­nant. » L’or­­ga­­ni­­sa­­tion a par ailleurs souf­­fert des retom­­bées finan­­cières de la campagne menée par les États-Unis pour la muse­­ler. Alors que WikiLeaks avait recueilli des centaines de milliers de dollars de dons de la part d’in­­ter­­nautes du monde entier à la suite des révé­­la­­tions de 2010, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama a ordonné aux acteurs du paie­­ment en ligne de bloquer ses comptes. Ceux-ci se sont empres­­sés d’obéir. Le site a néan­­moins réussi à surmon­­ter la diffi­­culté en recueillant de nouveaux dons via une ONG alle­­mande très active dans le domaine des liber­­tés numé­­riques, la Wau Holland Foun­­da­­tion.

Crédits : WikiLeaks

L’or­­ga­­ni­­sa­­tion dispose égale­­ment d’une boutique en ligne, qui propose des vête­­ments et des objets aussi divers que des sacs, des casquettes, des tasses et des coques pour smart­­phones. Certains affichent simple­­ment le logo ou le slogan du site, « Nous ouvrons les gouver­­ne­­ments ». D’autres portent le nom de la dernière grande opéra­­tion lancée par WikiLeaks, Vault 7, qui révéle les outils d’es­­pion­­nage numé­­rique et de pira­­tage de la CIA. Au moment de son lance­­ment, en mars 2017, la commu­­nauté du rensei­­gne­­ment améri­­cain accu­­sait ouver­­te­­ment la Direc­­tion géné­­rale des rensei­­gne­­ment russes (GRU) d’avoir utilisé Wiki­­leaks pour diffu­­ser des données obte­­nues par des opéra­­tions de hacking. Quatre mois plus tard, le 11 juillet 2017, le New York Times révé­­lait l’exis­­tence d’une réunion entre Donald Trump Jr. et une avocate russe présen­­tée comme proche du Krem­­lin, Nata­­lia Vesel­­nits­­kaya le 9 juin 2016. D’après le quoti­­dien améri­­cain, cette dernière a alors proposé de céder des éléments compro­­met­­tants sur Hillary Clin­­ton. « Aucun détail n’a été fourni ou même offert », a rétorqué le fils du milliar­­daire. Quelques jours après cette révé­­la­­tion, WikiLeaks a repris contact avec Donald Trump Jr. sur Twit­­ter. « Désolé d’en­­tendre que vous avez des problèmes. Nous avons une idée qui pour­­rait aider un peu. Nous aime­­rions beau­­coup publier une copie des emails cités par le New York Times. » Ceux-ci montrent que le fils de Donald Trump a échangé avec Rob Gold­s­tone, le publi­­ci­­taire anglais qui a orga­­nisé le rendez-vous avec Nata­­lia Vesel­­nits­­kaya. « Nous pensons que c’est dans votre inté­­rêt », conti­­nue le message Twit­­ter. Fina­­le­­ment, Donald Trump Jr. a publié les emails lui-même. Et, le 13 novembre 2017, après la publi­­ca­­tion de l’ar­­ticle de The Atlan­­tic, il a égale­­ment rendu publique sa corres­­pon­­dance avec WikiLeaks. Cela suffira-t-il à mettre en doute l’im­­par­­tia­­lité du site au point de lui reti­­rer tout crédit ? L’hy­­po­­thé­­tique arres­­ta­­tion de Julian Assange et de nouvelles sanc­­tions finan­­cières le feraient-ils taire ? Dans le scéna­­rio d’une ferme­­ture défi­­ni­­tive de WikiLeaks, les plus déter­­mi­­nés à dévoi­­ler les secrets des gouver­­ne­­ments trou­­ve­­raient d’autres relais, comme Edward Snow­­den l’a prouvé en se tour­­nant vers Glenn Green­­wald. Ce dernier affirme que le site de Julian Assange a ouvert la voie et que le monde ne sera plus jamais le même, quelle que soit l’is­­sue de cette aven­­ture parti­­cu­­lière.


Couver­­ture : Julian Assange dans le viseur d’une caméra. (The Inde­­pendent)


 

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