par Camille Hamet | 3 novembre 2017

Il est de noto­­riété publique que, depuis l’avè­­ne­­ment de Google et des réseaux sociaux, nos acti­­vi­­tés quoti­­diennes sont constam­­ment surveillées et analy­­sées : où nous allons, qui sont nos amis, ce que nous ache­­tons en ligne, ce que nous y cher­­chons, lisons, regar­­dons – et le temps que nous y passons. Mais imagi­­nons main­­te­­nant que ces données soient évaluées selon des règles établies par le gouver­­ne­­ment, que notre score soit rendu public et qu’il déter­­mine notre éligi­­bi­­lité au crédit ou à un emploi, l’école de nos enfants et nos chances d’ob­­te­­nir un rendez-vous galant. Cela ressemble à un scéna­­rio de science-fiction terri­­fiant. Il est pour­­tant sur le point de deve­­nir réalité en Chine.

Sésame

Sur les sites de commerce chinois, il arrive souvent que les utili­­sa­­teurs échangent leurs notes de crédit Sésame, une inven­­tion du géant du secteur, Alibaba. Ces notes, établies par sa filiale Sesame Credit à partir des montagnes de données amas­­sées en ligne, permettent en effet de mesu­­rer le degré de solva­­bi­­lité de chacun. Elles vont de 350 à 900 points. Et plus la note de crédit Sésame d’un inter­­­naute est élevée, plus il reçoit des cadeaux, des avan­­tages, et obtient faci­­le­­ment des emprunts. Avec 600 points, par exemple, il est invité à dépen­­ser un crédit de 5 000 yuan en ligne. Avec 700 points, il peut se rendre à Singa­­pour sans présen­­ter les docu­­ments habi­­tuel­­le­­ment deman­­dés pour ce voyage, tels qu’une lettre de son employeur.




Crédits : Alibaba

Les plus hauts scores donnent aux inter­­­nautes une occa­­sion supplé­­men­­taire de se vanter sur les réseaux sociaux, et près de 100 000 d’entre eux ne se sont pas privés de le faire sur l’équi­­valent chinois de Twit­­ter, Weibo, dans les premiers mois qui ont suivi le lance­­ment du système des crédits Sésame, en janvier 2015. Ils leur donnent égale­­ment davan­­tage de chances de faire des rencontres amou­­reuses, car la note de crédit Sésame d’un indi­­vidu déter­­mine la visi­­bi­­lité de son profil sur l’équi­­valent chinois de Tinder, Baihe. Mais sur quels critères cette note est-elle établie ? Si personne ne connaît le fonc­­tion­­ne­­ment de l’al­­go­­rithme utilisé par Sesame Credit, l’en­­tre­­prise a dévoilé les cinq facteurs qu’elle prend en compte pour établir ses notes de crédit.

Le premier est juste­­ment le rapport de solva­­bi­­lité de l’uti­­li­­sa­­teur. Le deuxième, sa « capa­­cité de réali­­sa­­tion », que Sesame Credit défi­­nit comme sa capa­­cité à remplir ses obli­­ga­­tions contrac­­tuelles. Le troi­­sième facteur repose sur la véri­­fi­­ca­­tion des carac­­té­­ris­­tiques person­­nelles, telles que l’adresse et le numéro de télé­­phone. Jusque-là, rien de très choquant. Mais le quatrième facteur repose sur le compor­­te­­ment et les préfé­­rences des inter­­­nautes.

Autre­­ment dit, Sesame Credit porte des juge­­ments sur leurs achats et leurs occu­­pa­­tions. « Quelqu’un qui joue à des jeux vidéo pendant dix heures par jour, par exemple, sera consi­­déré comme un oisif »décla­­rait d’ailleurs son direc­­teur tech­­no­­lo­­gique, Li Yingyun, il y a quelques mois.  « Quelqu’un qui achète souvent des couches sera proba­­ble­­ment consi­­déré comme un « parent », qui sur la balance est plus suscep­­tible d’avoir un sens de la respon­­sa­­bi­­lité. » Quant au cinquième facteur, il concerne les rela­­tions inter­­­per­­son­­nelles en ligne. Parta­­ger ce que Sesame Credit quali­­fie d’« éner­­gie posi­­tive », c’est-à-dire des messages sur le dyna­­misme écono­­mique de la Chine, fait gagner des points. Il est donc tentant de faire le lien entre Sesame Credit et le gouver­­ne­­ment chinois. D’au­­tant qu’une loi de cyber­­sé­­cu­­rité, entrée en vigueur le 1er juin dernier, oblige les entre­­prises qui opèrent à livrer les données person­­nelles de leurs clients aux auto­­ri­­tés en cas d’enquête. Et que le gouver­­ne­­ment prévoit d’étendre la nota­­tion à toutes les strates de la société dès 2020.

Dan’­­gan

Appelé « système de crédit social », le système de nota­­tion natio­­nal chinois pour­­rait inclure celui de Sesame Credit, ou bien recréer son équi­­valent. En tout cas, il y ressemble forte­­ment.

Crédits : Sesame Credit

Le texte fonda­­teur du projet gouver­­ne­­men­­tal, publié en juin 2014 par le Conseil des affaires d’État, reste vague quant aux moyens concrets de sa mise en oeuvre. Mais il consiste grosso modo à attri­­buer à tous les citoyens et à toutes les entre­­prises une note repré­­sen­­tant la confiance dont ils sont dignes. Pour cela, toutes les infor­­ma­­tions admi­­nis­­tra­­tives seront inscrites dans une base de données : acquit­­te­­ment des taxes, des tickets de trans­­port, condi­­tions d’ac­qui­­si­­tion de diplômes, suivi ou non des forma­­tions à la régu­­la­­tion des nais­­sances, etc. Certains profes­­sion­­nels, tels que les ensei­­gnants et les jour­­na­­listes, seront en outre soumis à des analyses parti­­cu­­liè­­re­­ment pous­­sées.

L’in­­ten­­tion du gouver­­ne­­ment chinois est claire : « Auto­­ri­­ser ceux qui sont dignes de confiance à se prome­­ner partout sous les cieux, tout en rendant chaque pas diffi­­cile pour ceux qui sont discré­­di­­tés. » Plus loin, le docu­­ment de 2014 précise : « Il s’agit d’éta­­blir une culture de la sincé­­rité et des valeurs tradi­­tion­­nelles, en utili­­sant des méca­­nismes inci­­ta­­tifs mêlant des encou­­ra­­ge­­ments pour préser­­ver la confiance, et des contraintes pour empê­­cher de la briser. » Ces « contraintes » sont listées dans un autre docu­­ment, datant lui de 2016, et elles sont sévères : inter­­­dic­­tion de voya­­ger en première classe, impos­­si­­bi­­lité d’en­­voyer ses enfants dans les meilleures écoles, ou encore d’ac­­cé­­der à une promo­­tion. Comme le souligne le sino­­logue Rogier Cree­­mers, « la mise en place d’un système de crédit social s’ins­­crit dans le passage de la Chine d’une écono­­mie plani­­fiée à une écono­­mie de marché, dans laquelle la notion de confiance joue un rôle central ».

Et comme le note la sino­­logue Séve­­rine Arsène dans une tribune publiée par le jour­­nal Le Monde, « la liste des domaines d’ap­­pli­­ca­­tion évoque impli­­ci­­te­­ment tous les scan­­dales qui ont rythmé l’ac­­tua­­lité chinoise ces dernières années : sécu­­rité alimen­­taire, santé, arnaques dans l’e-commerce, conflits liés au travail et, en fili­­grane, l’im­­mense problème de la corrup­­tion, qui empêche de prendre ces ques­­tions à bras-le-corps. »  Pour elle, « le système de crédit social est sans doute un outil parfait pour le contrôle des oppo­­sants, et les para­­graphes du docu­­ment de 2014 concer­­nant la culture ou l’édu­­ca­­tion donnent des indi­­ca­­tions en ce sens.

Le recours à la recon­­nais­­sance faciale, combiné à l’om­­ni­­pré­­sence des camé­­ras de surveillance, annonce égale­­ment un poten­­tiel de surveillance assez effrayant. » Mais pour Rogier Cree­­mers, un usage poli­­tique du système de crédit social est loin d’être certain. « La Chine dispose déjà de nombreux moyens de contrô­­ler la popu­­la­­tion, tels que la censure sur Inter­­net », dit-il. « D’ailleurs, il y a très peu d’op­­po­­sants notoires au régime et celui-ci les connaît déjà tous par leur nom. » Reste que le système de crédit social chinois rappelle étran­­ge­­ment le dan’­­gan, dossier de surveillance indi­­vi­­duelle tenu par l’unité de travail pendant la période maoïste.

Le métro de Shan­­ghai
Crédits : DR

Peeple

« D’autre part, ce système pourra donner lieu à de nouvelles formes de corrup­­tion pour truquer le score, et ainsi renfor­­cer, plutôt que résoudre, le problème de départ », indique Séve­­rine Arsène. « Dans nos démo­­cra­­ties, cela nous rappelle, s’il en était besoin, l’im­­por­­tance de la trans­­pa­­rence, d’un débat plura­­liste sur les choix poli­­tiques et de contre-pouvoirs pour résoudre les problèmes d’une société. » Cela nous rappelle aussi que les données person­­nelles que nous livrons volon­­tiers à des entre­­prises privées comme Google et Face­­book leur donnent un pouvoir à la fois inédit et incom­­men­­su­­rable. Et nous ne sommes pas épar­­gnés par la multi­­pli­­ca­­tion des clas­­se­­ments et des systèmes de nota­­tion. « Quand je parle du système de crédit social chinois à des Occi­­den­­taux, leurs réac­­tions sont ferventes et viscé­­rales », témoigne Rachel Bost­­man, spécia­­liste de la consom­­ma­­tion et de l’éco­­no­­mie colla­­bo­­ra­­tives, dans son livre Who Can You Trust? How Tech­­no­­logy Brought Us Toge­­ther and Why It Might Drive Us Apart. « Pour­­tant, nous évaluons déjà les restau­­rants, les films, les livres, et même les méde­­cins. » L’ap­­pli­­ca­­tion Peeple, lancée par la Cana­­dienne Julia Cordray et l’Amé­­ri­­caine Nicole McCul­­lough en 2016, propose carré­­ment d’éva­­luer les gens. Sur une échelle de cinq étoiles, et dans trois caté­­go­­ries : « person­­nel », « profes­­sion­­nel » et « amou­­reux ». Avec cette philo­­so­­phie en toile de fond : « Nous voulons que la person­­na­­lité soit une nouvelle forme de monnaie ».

Crédits : Peeple

Fort heureu­­se­­ment, cette appli­­ca­­tion n’a pas rencon­­tré beau­­coup de succès. « Horrible », estime le maga­­zine Fortune. « Terri­­fiant » insiste le Washing­­ton Post. « Aussi méchant que ça en a l’air », affirme Busi­­ness Insi­­der. « C’est une idée ridi­­cu­­le­­ment mauvaise, comment imagi­­ner que les gens soient assez stupides pour utili­­ser cette appli­­ca­­tion comme si elle avait de l’im­­por­­tance ? » s’agace un inter­­­naute sur le site de Peeple. « Baser la valeur des gens sur n’im­­porte quelle sorte de clas­­se­­ment ? Peu importe ce que le clas­­se­­ment prend en compte, cette appli­­ca­­tion est une idée horrible, cruelle et dégoû­­tante. Si je pouvais donner zéro étoile à cette appli­­ca­­tion, je le ferais, Apple et tous les autres déve­­lop­­peurs devraient la reti­­rer de l’App Store, et toutes les autres appli­­ca­­tions dysto­­piques et tordues devraient être illé­­gales. »

Or, plusieurs appli­­ca­­tions et réseaux sociaux établissent un clas­­se­­ment entre leurs utili­­sa­­teurs, ou bien les sélec­­tionnent à l’en­­trée. Le seul moyen de péné­­trer Best of All Worlds est d’y être expli­­ci­­te­­ment invité. The League véri­­fie toutes les réfé­­rences des candi­­dats en matière d’édu­­ca­­tion et de parcours profes­­sion­­nel. Tinder propose une version secrète, bapti­­sée Select, à ses membres les plus cour­­ti­­sés. Et pendant ce temps, nos gouver­­ne­­ments font voter des lois de surveillance numé­­rique, songent à centra­­li­­ser les données médi­­cales et à inter­­­con­­nec­­ter des bases de données privées. Rien ne garan­­tit donc que des États euro­­péens ou améri­­cains ne se lais­­se­­ront pas à leur tour tenter par un système de crédit social.


Couver­­ture : Une citoyenne de Shan­­ghai. (Shut­­ter­­stock/Ulyces)


 

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