par Catherine de Lange | 0 min | 25 février 2014

Prenant ses racines dans l’hin­­douisme qui défi­­nit le système des castes, l’In­­tou­­cha­­bi­­lité est le motif d’une ségré­­ga­­tion parti­­cu­­liè­­re­­ment violente de plus de 16 % de la popu­­la­­tion indienne. Certains Intou­­chables ont tout de même progres­­si­­ve­­ment réussi à se faire une place en poli­­tique, soit en y parti­­ci­­pant acti­­ve­­ment soit en rempor­­tant des élec­­tions. Et alors que les élec­­tions légis­­la­­tives de 2014 approchent à grands pas, le prin­­ci­­pal parti repré­­sen­­tant les Intou­­chables, le BSP (Bahujan Samaj Party), plusieurs fois élu à la tête de l’État de l’Ut­­tar Pradesh, a récem­­ment décidé de s’y présen­­ter seul, sans alliance avec le Parti du Congrès actuel­­le­­ment au pouvoir. Cette affir­­ma­­tion poli­­tique de plus en plus claire à l’échelle natio­­nale consti­­tue le résul­­tat de plusieurs décen­­nies d’ac­­ti­­visme poli­­tique dalit mêlé à une poli­­tique de réser­­va­­tions issue de la Cons­­ti­­tu­­tion de 1950. Si certains Intou­­chables réus­­sissent à échap­­per à leur desti­­née sociale et même à faire plei­­ne­­ment partie de la commu­­nauté poli­­tique, il ne faut pas oublier que la majo­­rité reste sur le carreau et ne profite pas d’une telle évolu­­tion.

Des Intou­­chables ségré­­gués au mili­­tan­­tisme dalit

Leur ombre ne doit pas croi­­ser les « purs », leur « impu­­reté » leur inter­­­dit d’uti­­li­­ser l’eau commune et d’en­­trer dans les temples, leur vie et celle de leurs enfants sont condam­­nées à la soumis­­sion et à l’exer­­cice de tâches dégra­­dantes comme le nettoyage des excré­­ments humains ou le ramas­­sage des cadavres d’ani­­maux. Les femmes sont violées en toute impu­­nité. Non, il ne s’agit pas du début d’un affreux conte dysto­­pique, mais de la réalité vécue par des géné­­ra­­tions et des géné­­ra­­tions de personnes qu’on a décré­­tées parti­­cu­­liè­­re­­ment indignes d’être fréquen­­tées, en somme « intou­­chables » car consi­­dé­­rées hors-castes par la reli­­gion hindoue. Selon cette dernière, toute personne naît dans une posi­­tion sociale qui reflète le degré de pureté de sa vie anté­­rieure. Si une personne naît donc intou­­chable, on ne peut rien y faire puisqu’il s’agit d’une puni­­tion divine consé­­cu­­tive à une vie parti­­cu­­liè­­re­­ment « impure ». Si cet état d’es­­prit et cette ségré­­ga­­tion sont aujourd’­­hui minimes à l’échelle des grandes villes de l’Inde, il demeure en campagne et a dominé cette région depuis au moins un millé­­naire.

Jeune fille dalit© Gamdrup
Jeune fille dalit
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Depuis plusieurs décen­­nies, une partie des Intou­­chables se bat dans l’arène poli­­tique pour mettre fin à cette condi­­tion. Le premier véri­­table succès de prise de conscience poli­­tique date d’une tren­­taine d’an­­nées avant l’in­­dé­­pen­­dance de l’Inde (1947). Bhim­­rao Rajmi Ambed­­kar est alors la prin­­ci­­pale figure poli­­tique des Intou­­chables. Né dans une famille mahar, une profes­­sion appar­­te­­nant au groupe des Intou­­chables, mais dont le père travaillait dans l’Ar­­mée des Indes britan­­niques, Ambed­­kar parvient à faire remarquer ses quali­­tés scolaires et à faire de brillantes études, parcours déjà tout à fait atypique au vu de ses origines. Sa première inter­­­ven­­tion poli­­tique est d’em­­blée marquée par un mili­­tan­­tisme en faveur des Intou­­chables : devant une commis­­sion britan­­nique prépa­­rant le Govern­­ment Act of India de 1919 il réclame un élec­­to­­rat séparé et des quotas pour ce groupe. Avec d’autres Intou­­chables sensi­­bi­­li­­sés à la poli­­tique, Ambed­­kar crée le 20 juin 1924 le Bahi­­sh­­krit Hita­­ka­­rini Sabha pour inclure le plus grand nombre d’In­­tou­­chables possible au mouve­­ment de reven­­di­­ca­­tion de nouveaux droit en leur faveur. Son slogan, « Agiter, Éduquer, Orga­­ni­­ser », est encore aujourd’­­hui un modèle pour les orga­­ni­­sa­­tions intou­­chables. Paral­­lè­­le­­ment, Ambed­­kar popu­­la­­rise l’ex­­pres­­sion « Dalits », qui signi­­fie litté­­ra­­le­­ment « brisés », pour rempla­­cer par l’idée d’une oppres­­sion celle d’une impu­­reté intrin­­sèque que présup­­pose l’ex­­pres­­sion « Intou­­chables ». Ce mot a d’ailleurs été inventé dans la seconde partie du XIXe siècle par Jyoti­­rao Phule, un pion­­nier dans la lutte contre l’In­­tou­­cha­­bi­­lité, lutte dont Ambed­­kar réclame l’hé­­ri­­tage. C’est alors qu’é­­merge le mili­­tan­­tisme dalit niant tout destin à la ségré­­ga­­tion et promou­­vant l’abo­­li­­tion du système des castes. Dans les années 1920, plusieurs actions non-violentes sont lancées pour auto­­ri­­ser les Dalits à boire l’eau commune et à entrer dans les temples hindous. La popu­­la­­rité gran­­dis­­sante d’Am­­bed­­kar lui permet de gagner en crédi­­bi­­lité auprès du gouver­­ne­­ment britan­­nique qui l’in­­vite à Londres pour une table ronde afin de réfor­­mer la consti­­tu­­tion des Indes britan­­niques, en 1930. Ambed­­kar y réaf­­firme son atta­­che­­ment à un élec­­to­­rat séparé et des quotas pour les Dalits. Gandhi s’y oppose et fait une grève de la faim en 1932 pour empê­­cher la vali­­da­­tion de la loi. Offi­­ciel­­le­­ment, Gandhi jugeait qu’un élec­­to­­rat séparé ne ferait que renfor­­cer la discri­­mi­­na­­tion envers les Dalits. Des critiques de Gandhi pointent plutôt son hindouisme poli­­tique prônant un système des castes rigide. Gandhi jugeait qu’un élec­­to­­rat séparé pour les Intou­­chables détrui­­rait la société hindoue. L’op­­po­­si­­tion de Gandhi oblige alors Ambed­­kar à accep­­ter un compro­­mis fixé par le Pacte de Pune le 24 septembre 1932. Celui-ci réserve quelques sièges aux Dalits dans les assem­­blées élec­­tives.

Paral­­lè­­le­­ment, le mouve­­ment de Libé­­ra­­tion natio­­nale a placé Gandhi, et non Ambed­­kar, en père de la nation. Les élec­­tions consti­­tuantes de 1946 placent le Parti du Congrès en tête.

Le Govern­­ment Act of India de 1935 enté­­rine le pacte en confir­­mant le système de réser­­va­­tion leur octroyant 7 sièges (sur 156) au Coun­­cil of state (la chambre haute) et 19 sièges (sur 150) dans la Central Assem­­bly (la chambre basse). Au niveau des assem­­blées légis­­la­­tives de province, 151 sièges sur 1585 sont égale­­ment réser­­vés aux Dalits. Il s’agit certes d’une avan­­cée, mais elle reste minime, puisque le nombre de sièges réser­­vés ne permet aucune repré­­sen­­ta­­tion propor­­tion­­nelle au poids démo­­gra­­phique des Dalits. Face à ce défaut majeur, Ambed­­kar se radi­­ca­­lise, à la fois idéo­­lo­­gique­­ment et poli­­tique­­ment : il critique direc­­te­­ment l’hin­­douisme dans ses écrits et prône la conver­­sion au boud­d­hisme, reli­­gion qu’il consi­­dère comme plus légi­­time en Inde. Il crée égale­­ment plusieurs partis poli­­tiques, tout d’abord l’In­­de­­pendent Labour Party en 1936 puis la Sche­­du­­led Castes Fede­­ra­­tion visant à l’uni­­fi­­ca­­tion des Dalits en 1942, à la suite de l’échec du premier. Cette fédé­­ra­­tion échoue égale­­ment en 1947 car les Intou­­chables ne sont pas un groupe mono­­li­­thique : des milliers de jâti (profes­­sions faisant office de sous-castes) hiérar­­chi­­sées composent ce groupe et fina­­le­­ment, les Intou­­chables appar­­te­­nant aux jâti les plus hautes repro­­duisent le mépris qu’ils subissent sur les Intou­­chables des jâti les plus basses. Paral­­lè­­le­­ment, le mouve­­ment de Libé­­ra­­tion natio­­nale a placé Gandhi, et non Ambed­­kar, en père de la nation. Les élec­­tions consti­­tuantes de 1946 placent le Parti du Congrès en tête, lui permet­­tant ainsi de diri­­ger la toute nouvelle Inde indé­­pen­­dante. La carrière poli­­tique d’Am­­bed­­kar prend toute­­fois un nouvel élan quand Jawa­­har­­lal Nehru le nomme Ministre de la Justice et le charge de rédi­­ger la consti­­tu­­tion du pays. Il réus­­sit à inter­­­dire les discri­­mi­­na­­tions du fait de la reli­­gion, la race, la caste, le sexe, la descen­­dance, l’ori­­gine et la rési­­dence dans l’ar­­ticle 16 de la Cons­­ti­­tu­­tion adop­­tée en 1950. L’ar­­ticle suivant abolit l’In­­tou­­cha­­bi­­lité. Un nom offi­­ciel est donné aux Dalits : Sche­­du­­led Castes, afin de mieux les viser en termes de poli­­tiques publiques. Des quotas propor­­tion­­nels au poids démo­­gra­­phique (globa­­le­­ment 15 % mais les chiffres peuvent varier selon l’État) des Dalits sont égale­­ment mis en place aux niveaux de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion publique et des postes élec­­to­­raux. Pour pouvoir récla­­mer leurs droits auprès de l’État, les Dalits doivent avoir un certi­­fi­­cat recon­­nais­­sant leur caste.

Dharavi, Mumbai © Kjetil
Dharavi, Mumbai
Crédits : Jon Hurd

La Cons­­ti­­tu­­tion, au lieu de suppri­­mer l’iden­­tité de castes, renforce comme jamais cette dernière, dans une optique de tran­­si­­tion vers l’in­­dif­­fé­­ren­­cia­­tion des condi­­tions maté­­rielles, cultu­­relles et sociales entre les castes. Pour preuve, ces quotas sont desti­­nés à ne durer que dix ans. Ambed­­kar veut alors une phase tempo­­raire de discri­­mi­­na­­tion posi­­tive pour que les Dalits montrent à la société indienne qu’ils sont tout autant capables que les autres d’oc­­cu­­per de hautes fonc­­tions, chan­­geant par la même occa­­sion les menta­­li­­tés tout en fragi­­li­­sant la légi­­ti­­mité des castes. Mais l’adop­­tion d’un Code Civil Hindou en 1951, menaçant à la fois l’éga­­lité entre les castes et l’éga­­lité entre les femmes et les hommes, est un coup dur pour Ambed­­kar qui finit par démis­­sion­­ner. Il meurt en 1959, après s’être fina­­le­­ment converti au boud­d­hisme en 1956, inci­­tant alors des centaines de milliers de Dalits à en faire de même, et après avoir crée le Repu­­bli­­can Party of India l’an­­née suivante. En 1960, le système de quotas est renou­­velé, cette fois pour une période indé­­fi­­nie, souli­­gnant l’échec à court terme de la stra­­té­­gie d’as­­si­­mi­­la­­tion des Dalits par la seule discri­­mi­­na­­tion posi­­tive.

La créa­­tion d’une élite dalit

S’il est néces­­saire de renou­­ve­­ler le système de quotas en 1960, c’est parce que l’écra­­sante majo­­rité des Dalits reste hors du jeu admi­­nis­­tra­­tif et poli­­tique. Les quotas, n’agis­­sant qu’au niveau de l’em­­bauche, ne peuvent suffire. Bien que les univer­­si­­tés publiques soient égale­­ment marquées par le système des quotas, trop peu de Dalits ont accès à une éduca­­tion de qualité dès l’en­­fance, à cause des énormes diffi­­cul­­tés écono­­miques qu’ils subissent encore.

Seuls les quotas de la caté­­go­­rie 4 de la fonc­­tion publique, c’est-à-dire les emplois char­­gés du nettoyage des lieux publics, sont remplis dès 1953.

D’une part, la majo­­rité des enfants dalits vont travailler pour augmen­­ter les reve­­nus de leurs parents et, d’autre part, l’école publique est globa­­le­­ment de mauvaise qualité à cause de la corrup­­tion et du peu d’argent consa­­cré à ce secteur. Comment alors remplir les quotas quand le nombre de candi­­dats à l’em­­bauche leur est infé­­rieur ? Seuls les quotas de la caté­­go­­rie 4 de la fonc­­tion publique, c’est-à-dire les emplois char­­gés du nettoyage des lieux publics, sont remplis dès 1953. Il faut attendre une tren­­taine d’an­­nées pour que la part de Sche­­du­­led Castes dans les caté­­go­­ries 1 et 2, plus élevées sur l’échelle sociale, augmente de façon signi­­fi­­ca­­tive. Une élite dalit, sur la base des hauts fonc­­tion­­naires, finit donc par appa­­raître. Toute­­fois, la libé­­ra­­li­­sa­­tion écono­­mique initiée en 1991 donne un coup de frein au déve­­lop­­pe­­ment de cette élite puisque la réduc­­tion du secteur publique implique de facto une réduc­­tion du nombre de postes. Le secteur privé gagne alors en impor­­tance dans l’éco­­no­­mie indienne et c’est préci­­sé­­ment ce secteur qui est exempté de quota. La créa­­tion d’une élite admi­­nis­­tra­­tive a tout de même été le moteur de la créa­­tion d’une élite poli­­tique. Chris­­tophe Jaffre­­lot, spécia­­liste de l’Inde, note que « le fonda­­teur du BSP, le prin­­ci­­pal parti dalit, Kanshi Ram, par exemple, avait béné­­fi­­cié du système de quotas de postes réser­­vés avant de se tour­­ner vers la poli­­tique – et K.R. Naraya­­nan 2avait été un haut fonc­­tion­­naire du cadre des Affaires étran­­gères avant de rejoindre les rangs du parti du Congrès. » La créa­­tion d’une élite poli­­tique dalit permet la présence struc­­tu­­relle de partis se disant pro-Dalits. Ces derniers, bien qu’ils bran­­dissent la plupart du temps l’hé­­ri­­tage d’Am­­bed­­kar, ne sont pas direc­­te­­ment liés à ce dernier. Le Repu­­bli­­can Party of India créé par Ambed­­kar peu avant sa mort existe toujours, mais pas dans sa forme initiale : à la mort du leader, une cinquan­­taine de factions du parti ont créé leur propre parti indé­­pen­­dant. Certaines d’entre elles ont rejoint le Parti du Congrès et même le Bhara­­tiya Janata Party (le parti de droite natio­­na­­liste hindou). Dans le Maha­­ra­­sh­­tra, dont la capi­­tale est Mumbai, plusieurs factions se sont réunies autour du Repu­­bli­­can Party of India (United), sans grands succès élec­­to­­raux. La mobi­­li­­sa­­tion poli­­tique des Dalits depuis Ambed­­kar est alors à cher­­cher ailleurs. Durant l’ère Nehru, et même jusque dans les années 1990, le Parti du Congrès récolte le gros de l’élec­­to­­rat dalit grâce aux réformes écono­­miques réfor­­mistes initiées par Jawa­­rha­­lal Nehru. Mais avec la libé­­ra­­li­­sa­­tion écono­­mique initiée en 1991 et la montée en puis­­sance des partis dalits et régio­­na­­listes, le vote des Dalits tend à se disper­­ser aussi bien à droite qu’à gauche. En 1996, 37.3 % des Dalits de l’État de l’Andhra Pradesh ont voté pour la Telegu-Desam alliance tandis que 36 % d’entre eux ont voté pour le BJP à Delhi. Aujourd’­­hui, les partis régio­­naux récoltent 50 % du vote dalit, le Parti du Congrès 30 % et le BJP 12 %.

La ville de Visakhapatnam dans l'Andhra Pradesh© Candeo Gauisus
La ville de Visa­­kha­­pat­­nam dans l’Andhra Pradesh
Crédits : Candeo Gaui­­sus

Des divi­­sions appa­­raissent égale­­ment selon le critère écono­­mique : 10 % des Dalits les plus pauvres votent pour le BJP alors que ce parti récolte près de 23 % des votes des Dalits de la classe moyenne et riche. Il ne s’agit là que d’un appa­rent para­­doxe : une partie de l’élite dalit née des quotas vote au BJP, parti tradi­­tio­­na­­liste hindou majo­­ri­­tai­­re­­ment composé des hautes castes, par natio­­na­­lisme et inté­­rêt écono­­mique, le BJP ayant eu dès sa créa­­tion une tendance pronon­­cée vers le libé­­ra­­lisme écono­­mique. Un dalit, Bangaru Laxman, a même été président du BJP de 2000 à 2001 ainsi que Ministre du Réseau Ferro­­viaire de 1999 à 2000, sous le gouver­­ne­­ment BJP. À l’aune des prochaines élec­­tions légis­­la­­tives en mai 2014, le Parti du Congrès et le BJP déve­­loppent de multiples stra­­té­­gies afin de conqué­­rir le vote des Dalits, les deux partis promet­­tant une meilleure inclu­­sion du groupe dans la vie poli­­tique, sociale et écono­­mique. L’émer­­gence la plus spec­­ta­­cu­­laire d’un parti poli­­tique affir­­mant servir les inté­­rêts des Dalits demeure celle du Bahujan Samaj Party dans l’État de l’Ut­­tar Pradesh. Fondé en 1983 par le sus-cité Kanshi Ram, ce parti dalit se réclame de la philo­­so­­phie d’Am­­bed­­kar. En essayant d’em­­blée de réunir à la fois Dalits, les Other Back­­ward Classes (majo­­ri­­tai­­re­­ment compo­­sées de la caste des Shudras3) et les mino­­ri­­tés reli­­gieuses comme les musul­­mans, les catho­­liques ou encore les sikhs, le BSP cherche dès sa créa­­tion à conqué­­rir une large assise élec­­to­­rale pour conqué­­rir le pouvoir. Dès 1993, le parti remporte assez de voix aux élec­­tions de l’État de l’Ut­­tar Pradesh pour former une coali­­tion avec un autre parti régio­­nal. Pour la première fois dans l’his­­toire indienne, une jeune femme dalit accède au poste de Chief Minis­­ter. En 1995, la leader du BSP, Take Maya­­wati, retire son soutien au gouver­­ne­­ment pour déclen­­cher de nouvelles élec­­tions, que le parti remporte en s’al­­liant avec le BJP, alliance réité­­rée en 2002. Il s’agit là d’une stra­­té­­gie d’évi­­te­­ment des « brah­­manes socia­­listes » (le Parti du Congrès), plus dange­­reux car plus perni­­cieux que les « brah­­manes sacrés » (le BJP) pour reprendre les termes d’un jour­­na­­liste proche du BSP. Pour justi­­fier cette alliance avec ce qui semble l’en­­nemi natu­­rel, le BSP met en avant qu’une stra­­té­­gie de court-terme permet­­tant d’exer­­cer le pouvoir, avec qui que ce soit, est préfé­­rable à la mise à l’écart poli­­tique, dans une optique de poli­­tique dalit de long-terme.

Le BSP insiste aussi sur les résul­­tats concrets de ce gouver­­ne­­ment pour les Dalits d’Ut­­tar Pradesh : une nette baisse de la violence et des élec­­tions paci­­fiques.

Le BSP insiste aussi sur les résul­­tats concrets de ce gouver­­ne­­ment pour les Dalits d’Ut­­tar Pradesh : une nette baisse de la violence et des élec­­tions paci­­fiques. Les critiques du BSP dénoncent quant à eux l’op­­por­­tu­­nisme poli­­tique d’une poignée de Dalits privi­­lé­­giés, « assoif­­fés de pouvoir ». Le BSP gagne toute­­fois en succès avec les années puisqu’il obtient de plus en plus de sièges au niveau de l’as­­sem­­blée natio­­nale (14 en 1999 et 17 en 2004) et devient le seul parti majo­­ri­­taire au niveau de l’Ut­­tar Pradesh lors des élec­­tions de cet État en 2007. Take Maya­­wati peut alors former son gouver­­ne­­ment sans l’aide d’un autre parti. Ce gouver­­ne­­ment tombe toute­­fois en 2012 sous la pres­­sion du second parti de l’Ut­­tar Pradesh. Au niveau de la poli­­tique menée par celle que l’on nomme Behenji (qui signi­­fie sœur en hindi) , on peut ajou­­ter aux points posi­­tifs l’amé­­lio­­ra­­tion de l’édu­­ca­­tion publique et des condi­­tions de vie des Dalits grâce à des travaux d’as­­sai­­nis­­se­­ment ainsi que le posi­­tion­­ne­­ment de Dalits à des postes clés de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. Il est toute­­fois diffi­­cile de juger la poli­­tique de parti car, étant élu qu’au niveau d’un état, il est presque impos­­sible de vrai­­ment faire bouger les lignes pour la majo­­rité des Dalits, qui restent très pauvres. Des zones d’ombre sont égale­­ment à rele­­ver dans le règne du BSP : des accu­­sa­­tions de corrup­­tion de Take Maya­­wati, notam­­ment dues à la décou­­verte d’une anor­­male quan­­tité d’argent person­­nel font plus ou moins décli­­ner la légi­­ti­­mité du parti, notam­­ment dans son combat contre la corrup­­tion. Des divi­­sions entre les diri­­geants du parti ainsi qu’entre ce dernier et la base élec­­to­­rale, dont les reven­­di­­ca­­tions sont de plus en plus diffé­­rentes, notam­­ment en termes d’al­­lo­­ca­­tion de l’argent public, tendent à affai­­blir le parti. Le BSP reste toute­­fois le troi­­sième parti au niveau natio­­nal avec près de 7% des voix et 20 sièges dans l’ac­­tuelle Assem­­blée natio­­nale.

La contro­­verse autour des quotas

De la créa­­tion du BJP en 1980 à la fin de son premier mandat (1998–2004), les membres du parti, appar­­te­­nant majo­­ri­­tai­­re­­ment aux castes supé­­rieures, fustigent sans mesure le système de réser­­va­­tion. Ils accusent le système d’être respon­­sable de la dégra­­da­­tion des services publics car il permet­­trait l’en­­trée de personnes « non-méri­­tantes » dans l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion publique. Le BJP dénonce donc le prétendu sacri­­fice des méri­­tants par idéo­­lo­­gie égali­­ta­­riste. La haine des membres des castes supé­­rieures est telle que certaines personnes pouvant poten­­tiel­­le­­ment béné­­fi­­cier des quotas sont obli­­gées de cacher leur iden­­tité lorsqu’elles cherchent un emploi. C’est dans cette optique que le BJP soutient les mani­­fes­­ta­­tions anti-réser­­va­­tion, majo­­ri­­tai­­re­­ment compo­­sées d’étu­­diants des castes supé­­rieures, au lende­­main de la mise en appli­­ca­­tion de certaines recom­­man­­da­­tions en matières de quotas de la Commis­­sion Mandal, char­­gée par le gouver­­ne­­ment en 1979 de mieux iden­­ti­­fier les caté­­go­­ries défa­­vo­­ri­­sées. Mais le constat qu’un élec­­to­­rat unique­­ment composé des Hindous des castes supé­­rieures ne peut être suffi­­sant face aux plus de 50 % de la popu­­la­­tion qui est visée par les quotas, et qui défendent d’ailleurs ces derniers avec ferveur, le BJP adopte depuis quelques années une posi­­tion ambi­­guë. Dans ses promesses élec­­to­­rales de 2014, le parti promet par exemple d’ac­­cor­­der des quotas à des groupes sociaux qui n’en béné­­fi­­cient pas encore. Le parti, en quête du vote des Dalits n’ose plus critiquer ouver­­te­­ment le système.

Un homme porte le drapeau du BSP © Ganesh Dhamodkar
Un homme porte le drapeau du BSP
Crédits : Ganesh Dhamod­­kar

Une autre critique du système des quotas vient quant à elle des commu­­nistes. Ces derniers privi­­lé­­gient une approche en termes de classes plutôt qu’en termes de castes. Ils ne s’op­­posent toute­­fois pas au système de réser­­va­­tion. Ils jugent ce dernier comme un pis-aller néces­­saire dans un système capi­­ta­­liste. Pis-aller, car les quotas ne s’at­­taquent pas aux racines du problème : les Dalits n’ont presque pas accès à la terre et sont majo­­ri­­tai­­re­­ment très pauvres. Suppri­­mer les quotas ne ferait que renfor­­cer la domi­­na­­tion des castes supé­­rieures car les Dalits subissent une exclu­­sion sociale et écono­­mique. Mais à leurs yeux, les quotas ne pour­­ront jamais conduire à une société sans caste. Seule une révo­­lu­­tion menant à la socia­­li­­sa­­tion des moyens de produc­­tion est capable de le faire. Plus géné­­ra­­le­­ment, le débat classes contre castes permet de faire un constat condui­­sant à la néces­­sité d’une réforme du système des quotas. Comme Chris­­tophe Jaffre­­lot le remarque, la classe coïn­­cide avec la caste la plupart du temps. Mais il peut y avoir des excep­­tions : un prêtre brah­­mane peut être plus pauvre qu’un agri­­cul­­teur appar­­te­­nant aux Other Back­­ward Classes. Le premier vit dans une tradi­­tion hindouiste de rejet de biens maté­­riels tandis que le second peut parfois s’en­­ri­­chir quand le prix de ses terres augmente consi­­dé­­ra­­ble­­ment, comme aujourd’­­hui dans certaines zones de l’Inde. S’agis­­sant des Dalits, le système des quotas tend à favo­­ri­­ser la coop­­ta­­tion d’une petite élite qui en profite depuis plusieurs géné­­ra­­tions. L’ajout d’un critère écono­­mique aux critères d’at­­tri­­bu­­tion des quotas permet­­trait d’en­­core mieux cibler la masse de Dalits vivant dans l’ex­­trême pauvreté. L’enjeu étant toute­­fois de conti­­nuer à prendre en compte les autres facteurs de discri­­mi­­na­­tions, au-delà des condi­­tions maté­­rielles. Un enfant d’une famille dalit au capi­­tal cultu­­rel et écono­­mique élevé risque toujours d’être discri­­miné, à l’em­­ploi notam­­ment, à cause de son statut hors-caste. Le témoi­­gnage d’un Dalit consul­­tant dans un cabi­­net inter­­­na­­tio­­nal à Mumbai reste éloquent : « Quand je reviens [dans son village du Guja­­rat]… La situa­­tion des personnes là-bas… Leur situa­­tion est vrai­­ment très mauvaise et moi je suis toujours… Quand je reviens, je conti­­nue à être… C’est une sorte de contra­­dic­­tion en moi. Quand je reviens, je suis toujours… En ce qui concerne les personnes de haute caste, je suis toujours consi­­déré comme une personne de basse caste. Même si je suis quelqu’un d’im­­por­­tant [a big guy], à Mumbai, où ma caste ne compte pas, dès que je reviens je deviens “l’In­­tou­­chable”. Et ça je ne le supporte pas. »


Couver­­ture : Intou­­chables, par Lady Otto­­line Morrell.
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