Les roches de la discorde

La rangée de rochers est sortie de terre avant l’aube, comme par magie, avant même que la baie de San Francisco n’accueille les premiers rayons du soleil. Pourtant absents la veille au soir, ils ont pris leurs aises sur les trottoirs de la petite allée de Clinton Park, indifférents aux regards ahuris des passant·e·s matinaux·les. 

Les 24 pierres sont si imposantes qu’il faudrait une force surhumaine pour les déplacer d’un pouce. Au garde-à-vous, elles présentent leurs faces rugueuses aux maisons de style edwardien qui bordent cette petite rue ombragée et aux caméras des journalistes qui ont déjà fait le déplacement.

En boucle sur toutes les chaînes d’information américaines ce 20 septembre 2019, la rangée de rochers mystérieux ne tarde pas à révéler ses créateurs·rices et leur dessein polémique. Une poignée de voisin·e·s a financé leur installation à hauteur de 4 000 dollars (plus de 3 600 euros) afin de chasser les sans-abri. Ces résident·e·s estiment qu’iels sont confronté·e·s à une augmentation des violences et de la consommation de drogues dans le quartier à cause d’un campement de sans-abri, et pointent du doigt l’inaction de la police.

Soutenus par différents responsables politiques locaux, ces obstacles urbains improvisés ont été qualifiés d’inhumains par des associations de défense des droits de l’humain. Pendant des jours, les rochers ont été déplacés par des activistes, avant d’être remis en place par des agent·e·s de la municipalité. Au début du mois d’octobre, les résident·e·s ont finalement battu en retraite, demandant à la municipalité d’enlever les rochers.

Alors que la ville de San Francisco fait face à une crise du logement sans précédent, le nombre de sans-abri a grimpé de 17 % depuis 2017. L’affaire est ainsi symbolique des inégalités grandissantes au sein de la métropole californienne et de la conviction de certain·e·s citoyen·ne·s d’être moralement supérieur·e·s aux autres sur une question si complexe. « Les rochers envoient le mauvais message », confirme Greg Aherne, un habitant de San Francisco qui livre de la nourriture et des kits d’hygiène aux sans-abri. « Mais cela montre à quel point les gens sont désespérés. » 

Depuis de nombreuses années, des chercheurs·euses ont mis en évidence un lien entre un statut socio-économique élevé et des caractéristiques psychologiques négatives. Une foule d’études notent ainsi que les gens riches « se comportent différemment » des personnes plus modestes. Et c’est perçu comme un problème. Mais il existe également des recherches basées sur des sujets présentant réellement un statut, des revenus ou un niveau d’éducation plus élevés. « Dans ce cas-ci, les preuves obtenues sont assez différentes », explique Stefan Trautmann, professeur de finance comportementale à l’université de Heidelberg et éditeur associé de diverses revues scientifiques. « Car les riches sont souvent plus sociaux ou éthiques que le reste de la population. »

De fait, explique Stefan Trautmann, professeur de finance comportementale à l’université de Heidelberg, notre société attend des personnes privilégiées qu’elles soient plus généreuses, plus empathiques que les autres. Mais il arrive justement qu’en accédant à la richesse, « elles perdent certaines attitudes sociales ou éthiques en chemin », poursuit le chercheur.

L’œuf ou la poule?

En 2012, les psychologues Dacher Keltner et Paul Piff – avec le concours d’autres experts en la matière – ont publié une brochette de sept études s’attardant sur l’influence de l’argent sur nos comportements. Ils sont arrivés à la conclusion que l’argent a une grande influence sur nos pensées et nos actes, et font le lien entre une « classe sociale plus élevée » et « une augmentation des incivilités ». 

L’une de leurs expérimentations a suivi une méthode pour le moins originale. En se plaçant à une intersection, ils ont noté qu’une part importante des automobilistes au volant des voitures les plus coûteuses coupaient la route à un·e piéton·ne (46,2 %), quand tou·te·s les conducteurs·rices de voitures plus modestes s’arrêtaient sans broncher. « Les individus des classes supérieures sont plus susceptibles d’enfreindre la loi en conduisant, par rapport aux individus des classes inférieures », concluent-ils, comme si la richesse provoquait chez l’être humain le sentiment qu’il était plus important que ses pairs.

Les chercheurs avancent également que les personnes au statut socio-économique élevé ont plus tendance à tricher que les autres, à « mentir dans les négociations », ou à justifier un comportement au travail pourtant contraire à l’éthique, tel que le fait de « mentir à des clients pour gagner plus d’argent ».

Le psychologue Paul Piff étudie l’influence de l’argent sur nos comportements
Crédits : University of California-Irvine

Et Keltner, Piff et les autres ne sont pas les seuls à observer leur peu de considération générale à l’égard d’autrui. Au travers d’un sondage réalisé auprès de 43 000 personnes, des chercheurs·euses de l’Institut psychiatrique de l’État de New York ont établi que les personnes riches étaient plus susceptibles de sortir d’une boutique avec des articles volés que les personnes plus modestes. En outre, selon Independent Sector, une coalition d’ONG basée à Washington D.C., les personnes dont le revenu annuel est inférieur à 25 000 dollars donnent un peu plus de 4 % de leur fortune, quand celles qui gagnent plus de 150 000 dollars n’en cèdent en moyenne que 2,7 %.

Mais la littérature scientifique n’est pas unanime sur la question de la générosité ou de l’empathie des personnes aux revenus élevés. Stefan Trautmann dit au contraire ne pas avoir identifié que les riches deviennent par essence moins sociaux ou éthiques que le reste de la communauté.

Faisant référence à une étude menée en 2015, Trautmann précise que les millionnaires seraient même plus généreux que le reste de la population. « Les résultats des enquêtes auprès des ménages semblent indiquer que les personnes jouissant d’un statut socio-économique élevé donnent plus pour des œuvres de bienfaisance, font plus de bénévolat et sont plus agréables à bien d’autres égards que les personnes de statut socio-économique inférieur », remarque Trautmann.

Pour lui, c’est parce que les attentes du reste de la population sont élevées à leur égard qu’iels sont épinglé·e·s ainsi, car étant riches, iels ne donneraient jamais assez.

Les riches deviennent-iels méchant·e·s à mesure que se constitue leur fortune ?
Crédits : Kayle Kaupanger

Toutefois, il ajoute que l’argent ou un statut socialement plus élevé peuvent « éventuellement vous rendre moins sensible au fil du temps à ce que les autres ressentent et expérimentent », ce que partagent Piff et Keltner. « Au fur et à mesure que le niveau de richesse d’une personne augmente, sa faculté d’empathie diminue, tandis que son sentiment du droit des plus méritants et son idéologie de l’intérêt personnel augmentent. » 

La question qui se pose alors prend les traits du paradoxe de l’œuf et de la poule : les riches deviennent-iels « méchant·e·s » à mesure que se constitue leur fortune ? Ou est-il nécessaire d’être insensible pour gravir les échelons ? 

Le « syndrome du riche connard »

Au jeu de l’œuf ou de la poule, Trautmann préfère conclure que les deux cas de figures « sont en principe possibles ». Nos institutions travaillent à la sélection de personnes sociales, mais il n’est pas rare que des personnes « fortunées ou influentes se conduisant mal » fassent l’actualité. « Il n’est pas déraisonnable de penser que les gens changent à mesure qu’ils obtiennent un statut plus élevé, car nous avons trouvé cela dans nos recherches », répète Trautmann. « Certaines personnes se sentent plus indépendantes et semblent croire davantage aux idées méritocratiques. » Je suis riche, car je le vaux bien ; tu ne l’es pas, car tu ne vaux rien.

Professeur de comportement organisationnel et de psychologie, le Canadien Stéphane Côté a travaillé aux côtés de Dacher Keltner et Paul Piff, et il a enquêté sur la manière dont la classe sociale et les émotions façonnent la moralité. Selon lui, ce manque d’empathie démontré par certain·e·s personnes privilégiées est causé par l’inégalité elle-même, ce qui pourrait sans doute expliquer la situation actuelle à San Francisco. Plus cette dernière est exacerbée, moins les personnes riches sont généreuses. « Les personnes à revenu élevé ne sont moins généreuses que si elles résident dans une région très inégalitaire, ou lorsque l’inégalité est décrite expérimentalement comme relativement élevée », explique-t-il. Ainsi, si des personnes dans le besoin leur ressemblent culturellement et économiquement, il sera plus probable qu’iels se mobilisent.

Plus une région est inégalitaire, moins les personnes à revenu élevé sont généreuses
Crédits : Andreea Popa

Certain·e·s pensent que ce dédain des souffrances d’autrui n’est qu’une adaptation psychologique qui permet de mieux supporter la prise de conscience des inégalités sociales. À tel point que le psychologue Michael Kraus – spécialisé dans l’étude des inégalités – affirme que les personnes ayant un statut socio-économique élevé lisent avec peine les émotions sur le visage de leurs interlocuteurs·rices ; comme s’iels étaient aveugles aux signaux qu’iels pourraient recevoir, ce qui est pourtant un signe majeur d’empathie. 

Suivant certain·e·s de ses confrères·sœurs dans la reconnaissance d’une relation entre richesse et « méchanceté », Christopher Ryan n’hésite pas à parler de « syndrome du riche connard ». D’après l’auteur du livre Civilisé à mort : le prix du progrès, paru le 1er octobre dernier, également docteur en psychologie, les riches ne naissent pas méchant·e·s, mais le deviennent. Parmi celles et ceux qui se sont démené·e·s pour accéder à leur statut privilégié, certain·e·s pensent toujours ne pas être à leur place dans leurs sphères. Le syndrome qu’il décrit pourrait ainsi être « le résultat d’une manifestation de déception d’être chanceux mais de ne pas se sentir satisfait ».

Toutefois, certain·e·s chercheurs envisagent également que ces traits de personnalités négatifs aient toujours été présents ou que les riches les aient cultivés afin d’accélérer leur ascension sociale. « Pour obtenir cette richesse monétaire et s’élever dans le monde, cela nécessite souvent des manipulations, un focus sur les moyens financiers et des relations basées sur le carnet d’adresses », confirme le psychiatre Reef Karim.

Crédits : Alice Pasqual

Ce dernier ajoute qu’on ne peut pas non plus ignorer le lien entre le passé de la personne concernée et son état psychologique actuel, depuis l’éducation dont elle a bénéficié jusqu’au rapport à l’argent dans sa famille. « Avez-vous tout eu en grandissant ? L’argent était-il considéré comme quelque chose de pérenne ? » questionne le psychiatre. « Si tel est le cas, vous êtes plus susceptible de considérer le monde comme fondé sur l’argent, et cela peut entraîner des bouleversements majeurs sur le plan social et psychologique » – car ce manque d’empathie n’est pas sans conséquences.

Restaurer l’empathie

D’après Ryan, un manque d’empathie entraîne un isolement social. Accédant à plus de richesses, la plupart des personnes tentent de se distancier de celles avec qui elles possèdent une grande différence de revenus. Elles utilisent l’argent pour se protéger « du risque, du bruit et des inconvénients » ; elles déménagent de leur appartement étriqué aux murs fins comme du papier, ou elles s’achètent une voiture ou commandent un Uber afin de ne plus devoir s’entasser dans un bus climatisé. « La richesse et le statut socio-économique vous rendent plus indépendant des autres, car vous n’avez pas besoin d’appeler un ami pour vous aider, vous n’avez qu’à appeler un service payant », abonde Trautmann.

Ryan n’hésite pas non plus à associer cet isolement social à des risques croissants pour la santé, « notamment les accidents vasculaires cérébraux, les maladies cardiaques, la dépression et la démence ». Il souligne, pour preuve, que la consommation d’antidépresseurs a grimpé de 400 % en 20 ans. « Peut-être le temps est-il venu de poser des questions impertinentes sur des aspirations autrefois indiscutables, telles que le confort, la richesse et le pouvoir », conclut-il. 

Pour le psychiatre Reef Karim, ces traits de personnalités négatifs ont toujours été présents
Crédits : Reef Karim/Facebook

Paul Piff se montre toutefois optimiste pour les privilégié·e·s de ce monde qui se seraient écarté·e·s du droit chemin. Il affirme qu’il est possible de restaurer cette empathie perdue et cultiver des traits psychologiques plus positifs. Le chercheur suggère que « rappeler aux gens les avantages de la coopération, ou ceux de la communauté, amène les individus plus aisés à se montrer tout aussi égalitaires que les pauvres ».

Après avoir présenté aux participants d’une expérience une vidéo de 46 secondes sur la pauvreté infantile, Piff et Keltner leur ont demandé s’iels étaient disposé·e·s à aider une personne en détresse qu’iels ne connaissaient pas. Les deux hommes ont constaté que, toutes classes confondues, les sujets étaient de bonne composition et prêt·e·s à donner un coup de main.

Reef Karim est du même avis, persuadé que l’empathie peut être cultivée au fil du temps. Du reste, « cela semble cliché mais c’est vrai : le bonheur n’est pas une affaire d’argent », ajoute-t-il. Difficile de ne pas suivre le psychiatre dans sa conclusion : plus les êtres humains tissent des liens entre eux et compatissent à la douleur d’autrui, plus iels sont susceptibles d’être heureux.


Couverture : freestocks.org