fbpx

par Charles Bethea | 11 septembre 2014

Le tour du proprié­taire

« Quoi de neuf, mon ami ? » Vernon Keenan salue un homme impo­sant à l’air timide nommé John Gibson, dans l’as­cen­seur prin­ci­pal du Bureau d’In­ves­ti­ga­tion de Géor­gie (GBI), alors que les portes s’ouvrent et que Keenan s’y engouffre. Le sommet de son crâne dégarni arrive à peine au-dessus des épaules de Gibson. « — Tout va bien, monsieur. Et vous, comment allez-vous ? — Tu t’es tenu à carreau ? » Les portes se referment. « — Oui, m’sieur. » — Cet homme ici présent opère dans un service entiè­re­ment composé de femmes », explique Keenan aux autres occu­pants de l’as­cen­seur. Puis, se retour­nant vers Gibson, qui travaille au service des archives des casiers judi­ciaires du GBI : « — Le seul homme là-bas, pas vrai ? — Oui, m’sieur. — Je compa­tis vrai­ment pour lui. Je ne sais pas comment il fait pour ne pas deve­nir fou. — Il m’a dit que si jamais il me voyait me jeter du toit, dit Gibson, il saurait pourquoi. — Je lui dis comme ça : “Va tout en haut de l’im­meuble et saute dans le vide. Fais-ça bien.” » Tout le monde rigole, mais Gibson a l’air nerveux. Ding. Keenan quitte l’as­cen­seur et passe le bureau de la récep­tion. Dans le hall, quelques employés regardent avec curio­sité – peut-être mêlée d’inquié­tude – le direc­teur du GBI accom­pa­gner un visi­teur au parking.

lawman-ulyces-02
Confé­rence de presse
Enquête sur un crime
Crédits : Lind­say Fendt

Il se dirige noncha­lam­ment vers une Chevro­let Tahoe blanche, garée sur l’un des empla­ce­ments les plus proches du bâti­ment. Elle ne présente ni plaque person­na­li­sée, ni insignes du GBI, ni chauf­feur prêt à démar­rer. « C’est ce qu’on a avec le kit du poli­cier stan­dard », commente Keenan à propos de son véhi­cule de fonc­tion (sa voiture person­nelle est une Toyota 4Run­ner de 2000 avec 300 000 km au comp­teur). « La seule diffé­rence, c’est que j’ai une radio encryp­tée à 800 MHz et une radio à haute fréquence dans celle-ci, qui me permettent de parler à tout le monde et à n’im­porte qui. Non pas que je les utilise souvent. » Il actionne un inter­rup­teur et une bonne douzaine de lumières bleues s’illu­minent à l’ex­té­rieur de la Tahoe. « Croyez-le ou non, je suis tombé sur un agent qui comp­tait plus de gyro­phares que moi, dit Keenan. On a la même concep­tion des équi­pe­ments d’ur­gence. » « Ces pneus sont profi­lés pour la vitesse », pour­suit-il, se penchant légè­re­ment pour donner une tape sur l’épais caou­tchouc. « Ils sont conçus pour du 250 km/h. Bien sûr, cette voiture ne monte pas jusque là, mais ces pneus ne crève­ront jamais. J’ai aussi un alter­na­teur haute perfor­mance, un refroi­dis­seur d’huile à toute épreuve, des suspen­sions spéciales et un moteur 5,8 L. » Une voiture conçue pour la perfor­mance et la vitesse. À l’in­té­rieur, la visite guidée conti­nue : il y a des bouteilles d’eau, des vête­ments propres pour trois jours, quatre para­pluies, un extinc­teur dont Keenan s’est servi une fois pour éteindre un bus dont le moteur avait pris feu alors qu’il était en route pour donner un cours à l’uni­ver­sité (« mon costume bleu marine était couvert de poudre grise »), une trousse de premiers secours (« à un endroit où je peux l’at­teindre faci­le­ment »), un cric (« je viens en aide aux gens qui sont en panne quand je peux »), un gilet pare-balle stan­dard (« si j’ai besoin de le mettre, c’est que les choses se gâtent sérieu­se­ment »), un défi­bril­la­teur (« je me suis retrouvé à côté d’un gars qui est mort parce qu’il n’y en avait pas »), un fusil à pompe (sans commen­taire), et un cous­sin cylin­drique (« pour mon foutu dos »). Il est quasi­ment tout le temps au télé­phone lorsqu’il conduit ; et lorsqu’il raccroche, il écoute des livres audio à la place. Le dernier en date était Bloody Crimes, de James Swan­son. Dans une vie aussi déter­mi­nante que celle de Keenan, il n’y a pas de place pour la musique, et la Tahoe reste toujours muette : « Comme disait Ulysses S. Grant, dit-il, je ne connais que deux chan­sons : l’une d’entre elles est “Yankee Doodle”, et l’autre non. » Pas le temps non plus pour les réseaux sociaux : « Sur l’au­to­route de l’in­for­ma­tion, je suis un animal écrasé. Je ne fais rien à part envoyer des mails. » En revanche, il trouve le temps pour laver sa voiture à la main. « Je me suis toujours dit que, comme l’État me four­nit une voiture, la moindre des choses est de l’en­tre­te­nir. »

~

Le père de Vernon Keenan était un entre­pre­neur de pompes funèbres qui tenait boutique dans le sud-est de la Géor­gie. Keenan a pour ainsi dire grandi là, au milieu des cadavres. L’un de ses plus vieux souve­nirs est de se trou­ver avec son père à la morgue, tandis que celui-ci embaume le corps sans vie d’un enfant. Il se tient assis sur une chaise, à regar­der, lorsque sa mère fait son entrée et lui explique que l’en­fant a été victime de maltrai­tance. Alors âgé de sept ans, Keenan a été profon­dé­ment marqué par ce moment, bien qu’il n’ait pas eu d’in­fluence sur sa vie avant bon nombre d’an­nées. Il est main­te­nant confor­ta­ble­ment installé dans son fauteuil pivo­tant, dans la salle de confé­rence d’un bâti­ment en briques de trois étages du comté de DeKalb : le siège du Bureau d’In­ves­ti­ga­tion de Géor­gie, où Keenan travaille depuis quarante ans. Derrière lui se trouve le parking du GBI et l’en­trée de l’im­meuble. Si un danger approche, il le verra. Il déteste les surprises, et être préparé à tout est une valeur qu’il place au sommet de son échelle person­nelle. C’est pour cette raison qu’il emporte des vête­ments estam­pillés GBI supplé­men­taires à l’ar­rière de la Tahoe : juste au cas où il se produi­rait quelque chose de grave quelque part en Géor­gie – ce qui arri­vera immanqua­ble­ment – et qu’il doive y passer la nuit. Ses initiales, VMK, sont brodées dans la poche de sa chemise, au cas où quelqu’un aurait besoin d’un pense-bête : Vernon Mack Keenan Jr., direc­teur du GBI.

« Vernon m’a impres­sionné par son profes­sion­na­lisme, il est conti­nuel­le­ment à la recherche de la vérité. » – Sonny Perdue

Il porte des lunettes sans monture (il est hyper­mé­trope), des cheveux coupés ras qui semblent fuir sa tête – tels des crimi­nels capil­laires –, et une bedaine qu’il a porté fière­ment à chacune de ses douze parti­ci­pa­tions au mara­thon de Peach­tree Road. Il mesure tout juste 1 mètre 80 et ses bras courts reposent sur les bras de son fauteuil pivo­tant. « La meilleure chose qui me soit arri­vée, déclare Keenan, s’est produite quand j’étais en fin de primaire : notre télé­vi­sion a lâché. Papa n’avait pas d’argent pour la répa­rer, nous avons donc passé tout l’été sans télé. Et ma tante possé­dait tous les numé­ros de Reader’s Digests depuis 1935. Je les ai tous lus. » Le monde se révé­lait plus complexe – et empli de commu­nistes – qu’il ne l’avait imaginé jusqu’ici. L’ac­cent de Keenan lui vient de Waycross, en Géor­gie, où il a grandi avec ses quatre frères et sœurs, préfé­rant le scou­tisme et les livres au sport et aux bagarres. Outre son appa­rence peu inti­mi­dante, son accent a contri­bué à ce que beau­coup le sous-estiment durant ses jeunes années. C’est un accent typique­ment traî­nant : le mot « on » est prononcé « own », « killed » devient « keeled » et « siren » se change en « sigh-reen ». C’est ainsi qu’on parle dans le sud-est géor­gien. L’Ins­ti­tut de Valdosta, l’Uni­ver­sité de Colum­bus, l’Ins­ti­tut de Comman­de­ment de l’As­so­cia­tion des Chefs de la Police de Géor­gie… tous ces endroits où il a obtenu ses diplômes ne gomment pas l’ac­cent d’un homme ou sa déter­mi­na­tion : ils les renforcent. « Une sacrée veine », par exemple, est la façon qu’il a de décrire ce qu’il s’est passé à l’école élémen­taire McNair de DeKalb en août dernier, lorsque Michael Bran­don Hill s’est pointé avec un fusil d’as­saut et près de 500 cartouches – mais que personne n’est mort.

Un flic modèle

Après avoir passé un an en tant qu’of­fi­cier dans la police de DeKalb en 1972, il est devenu agent spécial du GBI au nord-ouest de la Géor­gie, où il a travaillé sur des enquêtes aussi diffi­ciles que n’im­porte quel autre agent, sans avoir à enca­drer d’équipe. Trente ans et des centaines d’ar­res­ta­tions plus tard, ayant monté en grade – à défaut d’être satis­fait par son travail – jusqu’au poste de direc­teur adjoint, Keenan faisait sa première croi­sière avec sa femme Joan lorsqu’on lui a demandé de gravir l’ul­time éche­lon et de deve­nir le direc­teur en titre du Bureau. La requête s’est faite par télé­phone. « Bon dieu, nous étions au milieu des Caraïbes, dit-il. Nous avons décidé que la meilleure chose à faire était de reprendre un verre. » Et puis Sonny Perdue, le gouver­neur de l’époque, a offi­ciel­le­ment nommé Keenan direc­teur du GBI en 2003. « Vernon m’a impres­sionné par son profes­sion­na­lisme, il est conti­nuel­le­ment à la recherche de la vérité, raconte Perdue. Il n’était pas là pour se pava­ner ou partir en quête de gloire person­nelle. J’ai senti qu’il avait à peu de choses près l’état d’es­prit parfait pour se situer pile entre les deux, ce qui est exac­te­ment ce qu’il faut pour un repré­sen­tant de la loi. » « Certaines personnes, confie l’ex-agent du GBI John Cagle, veulent attri­buer le succès à l’aune de l’ex­pé­rience que vous avez acquise, au nombre d’écoles où vous avez étudié ou aux cours auxquels vous avez assisté. Mais lorsqu’on en vient à ce qui fait le succès d’un poli­cier, d’un agent du GBI ou de son direc­teur, c’est une ques­tion de volonté de travailler dur. Si vous avez cette volonté, vous rempor­tez la mise. Vous ne trou­ve­rez personne qui décrira Vernon Keenan comme quelqu’un qui ne se bat pas pour gagner. »

lawman-ulyces-03
Le direc­teur
Quar­tiers géné­raux du GBI
Crédits : YouthS­park

Keenan et le GBI sont, par nature, le dispo­si­tif perma­nent de main­tien de l’ordre de la Géor­gie. Le GBI mène des enquêtes crimi­nelles à l’échelle de l’État – souvent sur demande d’un commis­sa­riat local, comme un petit poste de police en une zone rurale – et utilise l’unique labo­ra­toire qui inclut tous les services de police scien­ti­fique de Géor­gie. Le labo­ra­toire comporte six sections et huit dépar­te­ments, spécia­li­sés dans des domaines comme les empreintes digi­tales, le suivi de preuves, la toxi­co­lo­gie ou la balis­tique. (Le labo de balis­tique possède envi­ron 800 armes à feu – de tous modèles et de tous les calibres stan­dards – et toutes les sortes de muni­tions commu­né­ment dispo­nibles. Un véri­table rêve de mili­cien.) Avec l’aide de ces outils et d’autres, le GBI traque la corrup­tion poli­tique, les maltrai­tances, l’usur­pa­tion d’iden­tité, la fraude aux assu­rances-vie et le mal fait aux enfants. Par ailleurs, 3 000 autop­sies sont effec­tuées chaque année au labo­ra­toire, un système d’his­to­rique des casiers judi­ciaires y est déve­loppé, compre­nant 3,8 millions d’em­preintes digi­tales – corres­pon­dant au nombre de personnes ayant été arrê­tées en Géor­gie depuis la créa­tion de la base de données en 1972. Le direc­teur encadre soigneu­se­ment cette agence vieille de 76 ans à la pointe de la tech­no­lo­gie, four­millant de 691 employés et dotée de 79,6 millions de dollars pour ses coûts de fonc­tion­ne­ment. Féru de livres étant enfant, Vernon Keenan n’ima­gi­nait pas à quel point résoudre des crimes impliquait de pape­rasse et de mana­ge­ment, et il semble qu’il est un peu agacé par cet état de fait en tant qu’a­dulte. « Plus vous êtes proche de la rue, mieux c’est, dit-il. Chaque promo­tion vous éloigne un peu plus de l’enquête de terrain. » Il est comme l’en­traî­neur d’une équipe cham­pionne de base­ball qui souhai­te­rait toujours être au beau milieu du match.

« Je suis convaincu que, pour que le système pénal fonc­tionne, chacun doit rester à sa place. La nôtre est l’enquête crimi­nelle. » – Vernon Keenan

Cagle, qui connaît Keenan depuis trente ans main­te­nant, le compare à Joe Friday de la série poli­cière Dragnet : « Un gars direct. Un enquê­teur de premier ordre. Si quelque chose arri­vait à votre famille, vous aime­riez avoir l’aide de Vernon. » Perdue acquiesce : « “Rien que les faits, m’dame.” Du chapeau fedora gris à ses pieds, c’est un inspec­teur typique. Vous pour­riez faire un film sur lui et il excel­le­rait à jouer son propre rôle. » L’ex-porte parole du GBI John Bankhead, qui connaît Keenan depuis 25 ans, ajoute avec un petit rire : « Il est plus intel­li­gent qu’il n’y paraît. » On ne peut pas trou­ver pire chose à dire de lui. « Je ne crois pas avoir déjà entendu Vernon mentir à propos de quoi que ce soit », remarque Moses Ector, un ancien agent du GBI qui le connaît depuis 42 ans. « Il n’a jamais changé ses prin­cipes d’un pouce. Nous l’ap­pe­lions Monsieur Rigide. » Il n’in­sulte même pas les crimi­nels – qu’ils soient meur­triers, violeurs ou pédo­philes – quand il procède à une arres­ta­tion. Keenan ne se serait jamais douté qu’il enquê­te­rait égale­ment sur des ensei­gnants, ce qui s’est produit lors du scan­dale des fraudes des écoles publiques d’At­lanta. Il a même témoi­gné l’an­née dernière, au cours du premier procès de cette lourde épreuve – ce qui est très inha­bi­tuel pour un direc­teur d’agence. C’était le procès de l’ad­mi­nis­tra­trice Tamara Cotman, qui était accu­sée de subor­na­tion de témoin. Le procu­reur de l’État a envoyé à Keenan une assi­gna­tion à compa­raître, et lui a demandé des préci­sions sur l’im­pli­ca­tion du GBI dans l’af­faire. « J’ai donné le nombre d’agents assi­gnés à l’enquête, dit-il, et quelques autres détails liés. Le gouver­neur a témoi­gné lui aussi. Je n’avais pas le choix ; ils m’ont cité à compa­raître. Mais je n’ai jamais refusé un témoi­gnage à un procu­reur qui avait besoin de moi, si c’est légi­time. » En septembre 2013, Cotman a été recon­nue non coupable. « Je ne suis jamais en désac­cord avec les conclu­sions des jurys, dit Keenan. Je me demande parfois comment il est possible que certaines choses arrivent, mais je ne suis jamais contre les juge­ments rendus par le tribu­nal. Je ne m’op­pose pas aux déci­sions d’un procu­reur. Je suis convaincu que, pour que le système pénal fonc­tionne, chacun doit rester à sa place. La nôtre est l’enquête crimi­nelle. Ainsi, les choses restent simples. » À l’heure actuelle, Keenan super­vise 238 agents du GBI – un chiffre en baisse par rapport aux 316 agents d’il y a douze ans. « Cela implique que nous procé­dions à moins d’enquêtes, dit-il. Cela chagrine les agents et le GBI de devoir refu­ser des demandes d’as­sis­tance, mais moins d’agents signi­fie moins de travail. Nos prio­ri­tés sont les crimes commis sur les enfants, les violences et la corrup­tion au sein de la fonc­tion publique. » (Cagle commente : « Vous ne pouvez pas répondre à l’at­tente des gens, et c’est dur pour tout le monde, parti­cu­liè­re­ment pour le direc­teur. S’il y a un moyen quel­conque de faire quelque chose, il enverra quelqu’un. Mais à un moment donné, il n’y a tout bonne­ment plus d’agents dispo­nibles. ») Keenan modèle les agents du GBI restants à son image ultra stricte. Ils prennent en charge les pires des crimes dans un État qui compte 10 millions d’ha­bi­tants – ceux qui, d’après lui, ont « un inté­rêt d’État primor­dial. C’est tout ce que nous pouvons faire pour répondre aux cas de meurtres. » Au cours d’un week-end normal, les agents enquêtent sur deux à cinq décès, « un nombre qui dépend, explique Keenan, du niveau d’ani­mo­sité ambiant. » Et il est géné­ra­le­ment consi­dé­rable.

Les choses sérieuses

Prenons ce qu’il est arrivé à cette petite fille, Jore­lys Rivera : elle a disparu à Canton en 2011. La police locale ne l’a pas retrou­vée. Deux jours plus tard, à 22 h, ils ont fait appel au GBI. À 7 h le lende­main matin, il y avait soixante-dix agents sur le pont. « C’était comme un lâcher de chiens de chasse », dit Keenan. Le GBI a déli­mité un péri­mètre de sécu­rité autour de l’en­droit où l’en­fant a été portée dispa­rue. Dans les cinq heures qui ont suivi, ils ont retrouvé son corps dans un compac­teur à ordures alors qu’il était déplacé pour être fouillé. Plusieurs jours après, le GBI et les auto­ri­tés locales ont procédé à une arres­ta­tion, qui a abouti à une condam­na­tion. Rivera avait 7 ans, le même âge que Keenan avait lorsqu’il a vu l’en­fant battu sur la table métal­lique à la morgue de son père.

lawman-ulyces-04
Chevro­let Tahoe
Véhi­cule de la police scien­ti­fique
Crédits : GBI

Plutôt que de dres­ser une liste abstraite de ses devoirs en tant que direc­teur, Keenan préfère se servir d’exemples. Comme cette fusillade manquée à l’école McNair, en août 2013 – la dernière fois qu’il a allumé les gyro­phares bleus de la Tahoe. Il consi­dère cet épisode comme « plutôt typique de la façon dont se passent les choses pour moi ». Il s’est levé aux envi­rons de 5 heures, comme d’ha­bi­tude. Il a consulté ses mails, prenant note de ceux qui étaient impor­tants ; il en reçoit près de cinquante par jour. (« Je ne m’oc­cupe pas de tout ce qui n’est pas stric­te­ment d’ordre profes­sion­nel. Je ne lis pas un mail sauf si j’en connais l’ex­pé­di­teur ou s’il provient d’une adresse IP du gouver­ne­ment. S’il m’ar­rive de manquer quelque chose, j’ai deux autres personnes qui s’en occupent. ») Il a parcouru l’Atlanta Jour­nal Cons­ti­tu­tion pendant quelque temps, puis USA Today. Avant d’en­chaî­ner avec un sujet d’ac­tua­lité sur son iPad. Il n’a pas reçu d’ap­pel vers 6 heures, heure à laquelle les personnes qui connaissent son emploi du temps tentent souvent leur chance. Mais il a lu certains docu­ments pour prépa­rer une réunion avant de se rendre au bureau vers 7 heures pour aller trou­ver Dan Kirk, le direc­teur adjoint du GBI, et Kris Sperry, le méde­cin légiste, pour discu­ter des ressources dispo­nibles au labo­ra­toire d’ana­lyses. Au beau milieu de la conver­sa­tion, Kirk a reçu un appel de Fred Mays, le direc­teur de l’OPS (Office of Profes­sio­nal Stan­dards, équi­valent de l’IGS français, ndt). « Eh bien, commence Keenan, Fred est assis dans un restau­rant et mange à côté d’une table de poli­ciers de DeKalb lorsqu’un appel du 911 rapporte la présence d’un tireur à l’école McNair. Peu importe le moment et l’en­droit, lorsqu’il se produit quelque chose de ce genre, tous les poli­ciers y vont. Il doit y avoir une inter­ven­tion. La commune de DeKalb est dotée de l’un des commis­sa­riats les plus four­nis en person­nel de tout l’État, mais l’école est à moins de six minutes de chez nous avec les gyro­phares allu­més. Donc on s’y préci­pite. Dan fait l’er­reur de monter dans la voiture avec moi, mais nous finis­sons par arri­ver là-bas. Ils venaient tout juste de placer l’in­di­vidu en garde à vue. Le briga­dier Cédric Alexan­der remon­tait la rue. Nous l’avons croisé et nous avons discuté, et puis Michael Truman, le direc­teur de l’école, est sorti. J’ai appelé le bureau du gouver­neur, et nous sommes tous les trois montés dans la voiture du briga­dier. » « Nous avons décidé que nous devions faire une décla­ra­tion à la presse. Donc nous nous sommes dit, bon, on a des bus scolaires qui arrivent pour faire évacuer les enfants de l’école – parce qu’on cher­chait encore un éven­tuel second tireur ou des explo­sifs à l’in­té­rieur de l’éta­blis­se­ment. Ils ont établi un point de rencontre sur le parking du Walmart où les parents pouvaient venir cher­cher leurs enfants. Le plan A était que les bus procèdent comme ils le font d’ha­bi­tude en se garant devant l’école, et que les enfants sortent par ordre de classes et y montent. Notre mission se résu­mait à faire sortir les enfants de là. C’est alors que le chef de l’unité de démi­nage de la police de DeKalb est arrivé et a dit : “Nous avons trois chiens diffé­rents qui nous ont aler­tés sur la présence d’une bombe dans le coffre d’un véhi­cule garé sur le parking devant l’école.” Truman a demandé : “Mais qu’est-ce que cela veut dire ?” Le briga­dier et moi avons répondu d’une même voix : “Cela veut dire qu’on ne peut par faire sortir les enfants par le devant de l’école.” » « Nous avons donc élaboré un autre plan : couper deux clôtures et passer par les jardins des voisins, pour accé­der à une rue paral­lèle où les bus peuvent passer. J’ai obtenu l’aide du FBI pour escor­ter les enfants jusqu’aux bus. J’ai appelé le QG du GBI et j’ai demandé au lieu­te­nant de se rendre au parking du Walmart et de s’or­ga­ni­ser pour permettre aux parents de récu­pé­rer leurs enfants. Parce qu’à ce moment-là, le problème s’est déplacé : le tireur n’était plus là, et nous avions sur les bras 800 enfants à rendre à leurs parents ou leur nour­rice, d’une manière tota­le­ment diffé­rente de ce qui se fait d’ha­bi­tude. Une telle situa­tion est une aubaine pour les dégé­né­rés. La police de DeKalb et les gars du GBI ont alors établi un plan : l’en­fant est dans le bus ; un ensei­gnant est présent avec un cahier d’ap­pel ; la personne qui vient cher­cher l’en­fant doit impé­ra­ti­ve­ment montrer une pièce d’iden­tité à un agent ; celui-ci prend une photo du parent et de l’en­fant ; alors seule­ment l’en­fant peut partir. Ainsi, nous savions qui était avec qui. Voilà en quoi a consisté la jour­née. J’ai dû rater quelques réunions. »

~

Il tapote sur la table avec ses doigts et lève la tête vers son assis­tant de presse. Nous sommes assis à la table de confé­rence depuis une heure envi­ron. Durant ce laps de temps, quelqu’un, quelque part, a fait quelque chose de mal qui va néces­si­ter toute son atten­tion. Il s’in­cline davan­tage dans sa chaise, se remé­mo­rant son âge : 63 ans. « En restant aussi long­temps, dit-il, vous deve­nez fata­le­ment le direc­teur. »

Tous ces éloges ont contri­bué à dissi­per l’image balourde qui collait à la peau de la police de Géor­gie.

C’est une simpli­fi­ca­tion déli­bé­rée, qui atteste de l’hu­mi­lité de Keenan. « C’est inten­tion­nel », explique Dale Mann, un ancien direc­teur du centre d’en­traî­ne­ment des gardiens de la paix de Géor­gie, qui connaît Keenan depuis des dizaines d’an­nées. « Vous auriez tort de le prendre pour un péque­naud. Il cherche à vous rouler avec son charme sudiste. » Après avoir nommé Keenan direc­teur du GBI, déclare Sonny Perdue, « je n’ai plus eu à me préoc­cu­per du dépar­te­ment par la suite. Son honnê­teté, son inté­grité, sa trans­pa­rence et son éthique profes­sion­nelle sont commu­ni­ca­tives. » Keenan a reçu le trophée du chef de la police géor­gien de l’an­née en 2008. Il a égale­ment été inté­gré au comité exécu­tif de l’as­so­cia­tion inter­na­tio­nale des chefs de la police, ce qui a mis en évidence le travail des unités du GBI et leur a octroyé égale­ment plusieurs récom­penses. Tous ces éloges ont contri­bué à dissi­per l’image balourde qui collait à la peau de la police de Géor­gie. « Les gens ont en tête des clichés de shérif bedon­nant », ajoute Frank V. Rotondo, direc­teur de l’as­so­cia­tion des chefs de police de Géor­gie. « Ils pensent à la série Shérif, fais-moi peur !. Alors quand le GBI obtient de la recon­nais­sance à l’échelle natio­nale, cela modi­fie l’at­ti­tude de tout le pays envers notre État. » Rotondo travaillait comme chef de la police à Helen, au début des années 1990. Il est passé d’un commis­sa­riat de 3 000 poli­ciers à New York à cet avant-poste d’une ving­taine d’hommes. « Les agents ne savaient même pas comment prendre des dépo­si­tions, sans parler des empreintes digi­tales. » Rotondo en rit aujourd’­hui, mais c’est l’une des raisons qui rend le GBI si impor­tant : montrer la voie en matière de méthodes et de procé­dures. Keenan a rencon­tré il y a deux ans l’unité dédiée aux personnes âgées du dépar­te­ment des services sociaux de Géor­gie, après le vote de la loi inter­di­sant les maisons de retraite sans licence. Cette loi avait rapi­de­ment attiré l’at­ten­tion de l’État sur les violences à l’égard des personnes âgées, et des vidéos de ce « crime caché » avaient été réali­sées et envoyées aux dépar­te­ments de police. Il a égale­ment dirigé des forma­tions pour que les poli­ciers sachent gérer les personnes atteintes de mala­die mentale, et il a défendu l’équité des commu­nau­tés quand peu le faisaient avant lui. « J’ai été le premier Afro-Améri­cain à accom­plir autant de choses au GBI », raconte Moses Ector, le chef de la police de Hogans­ville, qui a gravi les éche­lons jusqu’à atteindre le poste de direc­teur adjoint du Bureau au terme d’une longue carrière. « Et à 90 %, cela a été grâce aux conseils de Vernon. Lorsque je suis arrivé ici, un an avant lui, c’était un service raciste. Il a joué un rôle très impor­tant dans l’évo­lu­tion de la menta­lité des gens du coin. » Pour commen­cer, il a exigé que les agents aillent à l’uni­ver­sité et suivent des cours de mana­ge­ment.

lawman-ulyces-05
« Do not cross »
Scène de crime
Crédits : AJ Reynolds

Bien entendu, tout ce qu’il dit ou fait n’est pas parole d’évan­gile. Son fedora gris par exemple, sa seule touche de style. « Lorsqu’il est devenu direc­teur adjoint du service d’enquêtes, dit Cagle, il a commencé à le porter. Nous nous sommes tous deman­dés : “Mais qu’est-ce qu’il fout ?” » Selon Keenan, ce n’est pas une ques­tion de soleil ni de coquet­te­rie : « Les agents n’ont jamais à se deman­der où je suis passé lorsque nous sommes sur une scène de crime. » Il marque une pause. « Je ne rentre­rais évidem­ment pas au QG pendant que quelque chose de sérieux est en train de se passer. » Nombre d’évé­ne­ments impor­tants ont jalonné sa carrière, des Jeux olym­piques au sommet du G8 à Sea Island. Mais ce sont les inci­dents plus person­nels, comme l’af­faire de Mere­dith Emer­son, en 2008, dont il se rappelle. Emer­son était une étudiante de l’Uni­ver­sité de Géor­gie (UGA) qui faisait de la randon­née sur Blood Moun­tain avec son chien, quand Gary Michael Hilton l’a assas­si­née et déca­pi­tée un jour de janvier. En se rendant au travail un matin, toujours boule­versé plusieurs semaines après la décou­verte du corps de la jeune fille, Cagle a reçu l’ap­pel de l’au­mô­nier du GBI ; Keenan lui avait pris un rendez-vous.

Le droit chemin

Le direc­teur du GBI a seule­ment deux centres d’in­té­rêt en dehors du main­tien de l’ordre public : lire des livres d’his­toire, en parti­cu­lier sur la guerre de Séces­sion (il a envi­sagé d’en­sei­gner), et l’en­ca­dre­ment d’images. Il a réalisé lui-même les cadres de la salle de confé­rence du GBI, et beau­coup d’autres un peu partout ailleurs dans les locaux. Cette passion lui est d’abord venue par souci d’éco­no­mie en 1980 : il avait décidé qu’il était trop coûteux de faire enca­drer une photo­gra­phie d’un Boeing B-17 Flying Fortress avec laquelle il voulait déco­rer son bureau. Un ami gendarme, qui tenait un petit commerce d’en­ca­dre­ment en paral­lèle de son acti­vité, lui a trans­mis quelques notions. Il a donc investi cent dollars dans du maté­riel, et n’a pas cessé depuis. Keenan tient main­te­nant un atelier d’en­ca­dre­ment de niveau profes­sion­nel dans sa cave. Il aime enca­drer des tirages d’images mili­taires dans des cadres tradi­tion­nels en bois. Il s’oc­cupe de la sorte, confie sa femme, car quand il est absorbé par sa tache, il ne pense pas au travail. Ou, du moins, il ne devrait pas y penser : il a dû se rendre deux fois aux urgences car il était distrait en mani­pu­lant du verre. Sa devise ? « Je peux tout enca­drer, sauf toi. » Il rit de sa propre blague. Keenan aime égale­ment conduire. Il conduit vite, peut-être même dange­reu­se­ment, habi­tuel­le­ment dopé au café – il saute volon­tiers des repas, mais ne fait jamais l’im­passe sur sa dose de caféine –, et se perd faci­le­ment malgré le GPS présent à bord de la Tahoe. Heureu­se­ment qu’il lui reste la sirène pour se frayer un chemin à travers la circu­la­tion, et le plus souvent quelqu’un qu’il a persuadé de s’ins­tal­ler à la place du mort pour l’ai­der à arri­ver à bon port. Durant près de 25 ans, cet homme, c’était John Bankhead, qui a pris sa retraite du GBI en avril dernier.

lawman-ulyces-06
Sur le terrain
Vernon Keenan s’adresse aux jour­na­listes
Crédits : AJ Reynolds

Les deux hommes étaient pour ainsi dire insé­pa­rables : ils allaient courir ensemble pendant la pause déjeu­ner et en sortant du travail (« Il me donnait son cours d’his­toire pendant que nous faisions notre footing », raconte Bankhead), et ont acheté le même barbe­cue (« Il fait d’ex­cel­lents steaks »). Lors de l’enquête sur le meurtre d’Emer­son et l’ar­res­ta­tion de Hilton qui s’en­sui­vit, ils ont partagé un mobil-home pendant plusieurs nuits ; Bankhead a emprunté un panta­lon et une chemise à son patron. Un jour, alors qu’ils étaient en route vers le lieu d’une fusillade dans le centre de la Géor­gie, ils se sont dispu­tés à propos d’un Frap­puc­cino : « Il roulait à envi­ron 200 km/h, raconte Bankhead, et j’ai eu l’idée lumi­neuse de bais­ser ma vitre et de le balan­cer par la fenêtre. » La voiture était sens dessus-dessous. « Il y avait tout son maté­riel élec­tro­nique, les papiers qui volaient dans tous les sens, et il a essayé de tout remettre en ordre pendant la fin du trajet. » Keenan conclue : « La morale de l’his­toire, c’est qu’il ne faut pas ouvrir une fenêtre quand on roule à cette vitesse. » Quand selon Cagle : « La seule chose à faire, c’est de garder espoir et de prier. » Le direc­teur dit parfois des choses que les agents ne voudraient pas qu’il dise, ou qui contre­disent la poli­tique du GBI en matière de commu­ni­ca­tion. « Je lui ai fait remarquer une fois, dit Bankhead, et il a répliqué : “C’est ma poli­tique, bordel !” Il peut faire ce qu’il veut. » Et il tient à garder la popu­la­tion infor­mée. Ainsi que la presse : il a insisté pour que soit publié le Guide du gardien de la paix pour la trans­pa­rence des dépo­si­tions en Géor­gie, un manuel qui a été distri­bué à des centaines de poli­ciers à travers l’État. Dans sa quête visant à proté­ger et infor­mer le public, Keenan ne s’est jamais vrai­ment montré préoc­cupé par sa sécu­rité person­nelle. Bankhead se rappelle avoir roulé dans tout Athens en sa compa­gnie en 2011, pendant la pour­suite du tueur de flic Jamie Hood. Ils sont arri­vés sur les lieux, à l’ex­té­rieur d’une rési­dence où Hood était supposé se cacher, et « sans qu’on ait eu le temps de s’en rendre compte, se souvient Bankhead, j’ai vu Vernon derrière l’équipe d’in­ter­ven­tion du SWAT. Ils étaient tous équi­pés d’ar­mures et de gilets pare-balles. Vernon portait juste son chapeau. » D’après Rhonda Cook, une jour­na­liste de l’AJC qui écrit sur Keenan depuis vingt ans, il ne laisse pas trans­pa­raître beau­coup d’émo­tions, « mais on sait qu’elles sont là ». De temps à autre, la cara­pace se fissure. C’est lui qui a engagé la première artiste judi­ciaire du GBI, Marla Lawson, qui a pris sa retraite l’été dernier. Comme cadeau d’adieu, Lawson lui a offert un portrait. « J’étais en train d’in­ter­vie­wer Vernon, dit Cook, quand Marla est entrée avec le portrait. Il était évident qu’il était ému. » Keenan raconte : « Marla m’a pris par surprise. Je ne suis pas du genre senti­men­tal, à avoir besoin d’être cajolé. Je n’aime pas que les gens fassent des choses pour moi ; j’aime faire des choses pour eux. Et puis qui voudrait d’une image de moi ? » Il ne l’a pas encore accro­ché. Cela lui donne­rait l’im­pres­sion de prendre sa retraite, de raccro­cher. « De toute façon, c’est l’équipe d’in­ter­ven­tion SWAT de DeKalb qui devra délo­ger Vernon du QG, dit Cagle, il ne partira jamais de lui-même. » (Avec la béné­dic­tion du gouver­neur, il a « pris sa retraite » pour une jour­née en 2007, et il est revenu aussi­tôt, perce­vant à la fois la pension qu’il a accu­mu­lée après toutes ses années de service, ainsi que son salaire. Il a gagné 147 722, 88 dollars l’an­née dernière.) Il n’a aucune envie de faire quoi que ce soit d’autre ; il veut rester en Géor­gie à pour­suivre des crimi­nels et manger les biscuits et les gâteaux que sa mère conti­nue d’en­voyer au GBI.

Sans son passage en prison, a-t-il confié à Keenan, il aurait tué quelqu’un ou été tué lui-même.

Il voyage aussi, de temps à autre. Il a discuté de la guerre de Séces­sion avec un inspec­teur chinois à côté de la tombe de Mao Tse-Tung. En juillet dernier, il a été à Tbilissi, en Géor­gie, pour la troi­sième fois. Lui-même, Dale Mann et Louis Dekmar, le chef de la police de LaGrange, ont enca­dré la forma­tion de comman­de­ment des diri­geants de la police natio­nale géor­gienne. « Il employait énor­mé­ment ses expres­sions paysannes, se remé­more Dekmar, comme : “Il n’y a pas qu’une façon de dépe­cer un chat”, qui signi­fie : “Il y a plusieurs moyen d’ar­ri­ver à son but”. Le traduc­teur a commencé à traduire, avant de s’in­ter­rompre et de deman­der : “Pourquoi voudrait-on dépe­cer un chat ?” » Keenan a éclaté de rire. Son allure rustique et ses blagues ne servent pas qu’à amuser la gale­rie et à faire tomber les barrières : au fil des ans, cela a servi à tenir le cynisme à bonne distance – un danger qui guette nombre de personnes dans son domaine. « Plus j’avance dans le métier, dit Keenan, plus je me rends compte qu’il y a peu de gens vrai­ment mauvais dans le monde. La plupart des crimi­nels ont fait les mauvais choix. Ou ont succombé à l’avi­dité. Ou étaient stupides. Mais cela ne les rend pas mauvais à propre­ment parler. J’en ai rencon­tré sans doute cinq ou six qui l’étaient véri­ta­ble­ment dans ma carrière. » L’un a tué cette enfant à Canton. Un autre a tué Mere­dith Emer­son. « Mais je reste persuadé qu’ils sont l’ex­cep­tion. » En 1975, Keenan a parti­cipé à l’ar­res­ta­tion d’un homme nommé Jimmy Dean Hester pour l’in­cen­die crimi­nel du tribu­nal de Forsyth. Hester a été condamné à quelque chose comme  quatorze ans de prison. En 2012, Keenan a reçu un appel de l’ac­cueil des bureaux du GBI : un homme du nom de Hester voulait lui parler. « J’ac­cepte de parler à toute personne douée de raison, explique Keenan. J’ai donc dit : “Amenez-le moi.” » Jimmy Dean Hester est entré dans la salle de confé­rence et a déclaré, selon Keenan : « Vous vous souve­nez de moi ? Vous m’avez envoyé en prison. » Keenan a alors répondu : « Oui, c’est exact. » Et Hester de rétorquer quelque chose d’en­core plus surpre­nant : « Merci. » L’ex-détenu lui a dit qu’il était sorti de prison, s’était marié, avait fondé une famille et était devenu élec­tri­cien. Sans son passage en prison, a-t-il confié à Keenan, il aurait tué quelqu’un ou été tué lui-même. La prison lui a permis de reprendre le droit chemin. Keenan a marqué une pause, se replon­geant dans le souve­nir de cette conver­sa­tion inha­bi­tuelle. « Je pense qu’il était sincère. »


Traduit de l’an­glais par Matthieu Volait d’après l’ar­ticle « Lawman », paru dans Atlanta Maga­zine. Couver­ture : Vernon Keenan par Chris­to­pher T Martin.

Plus de monde