par Charles Glass | 30 novembre 2015

Sefer­­ber­­lik

La mémoire popu­­laire perdure à travers les récits de mères et de grand-mères qui prennent le pas sur des archives lais­­sées à l’aban­­don. Quand elle sera vieille, que dira la jeunesse syrienne à ses enfants ? Ils auront tous des histoires dans lesquelles ils se recroque­­vil­lent dans leurs habi­­ta­­tions précaires pendant que les bombes pleuvent, mènent une exis­­tence avilis­­sante dans les camps de réfu­­giés, ou bien s’en­­fuient par des routes dange­­reuses et des mers hostiles pour recom­­men­­cer une vie incer­­taine dans des terres incon­­nues. À la fin du XIXe siècle, lors d’un affron­­te­­ment entre les chré­­tiens de son village et les diri­­geants otto­­mans, ma grand-mère mater­­nelle, encore enfant, quitta le mont Liban (qui appar­­te­­nait alors à la Syrie). Son père fut tué quelques mois après sa nais­­sance, mais elle m’a raconté plus d’une fois qu’il avait affronté les troupes turques à cheval, comme si elle avait assisté à la scène. J’ignore ce qu’il s’est réel­­le­­ment passé, toujours est-il que ses histoires, comme celles d’une rivière si froide qu’elle pouvait fendre une pastèque, sont des véri­­tés gravées dans le marbre pour ses descen­­dants.

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Carte de la Syrie
D’après Mike King

Aujourd’­­hui, les Syriens endurent une épreuve brutale et sans fin, à l’image du drame que leurs ancêtres ont vécu pendant une guerre vieille d’exac­­te­­ment un siècle, et que leurs familles, les poètes et les écri­­vains ont conser­­vée pour eux. Pour les Syriens, ce que nous appe­­lons la Première Guerre mondiale est la Sefer­­ber­­lik, de l’arabe « parcou­­rir le pays », quand la conscrip­­tion mili­­taire, l’en­­rô­­le­­ment forcé dans les bataillons, les nouvelles armes indus­­trielles, les sanc­­tions arbi­­traires, les épidé­­mies et la famine détrui­­sirent en quatre ans tout ce que les Otto­­mans avaient réussi à bâtir en quatre siècles. Le socio­­logue pales­­ti­­nien Salim Tamari décrit cette période comme « quatre misé­­rables années de tyran­­nie symbo­­li­­sées par la dicta­­ture mili­­taire de Ahmed Djemal Pasha en Syrie, la sefer­­ber­­lik (conscrip­­tion et exil forcés) et la pendai­­son des natio­­na­­listes arabes sur la place de la Tour, à Beyrouth le 15 août 1916. » Le sadisme turc insti­­tu­­tion­­na­­lisé est venu s’ajou­­ter aux malheurs des Syriens, chaque année un peu plus affa­­més par le blocus anglo-français qui, comme les sanc­­tions impo­­sées par l’Union euro­­péenne et les États-Unis aujourd’­­hui, empêchent l’ar­­ri­­vée des denrées de première néces­­sité. Aucune région de la Syrie de l’époque (qui compre­­nait alors le Liban, la Jorda­­nie et Israël) ne put échap­­per au cata­­clysme. Un profes­­seur d’éco­­no­­mie à l’uni­­ver­­sité améri­­caine de Beyrouth écri­­vit : « Vous n’avez jamais vu personne mourir de faim, si ? Dieu puisse vous préser­­ver de cette vision ! » L’écri­­vain et aven­­tu­­rier véné­­zué­­lien Rafael de Nogales, offi­­cier dans l’ar­­mée otto­­mane rapporta que « Alep ne cessait de se remplir de mendiants et de dépor­­tés pesti­­fé­­rés qui mouraient dans les rues par centaines, infec­­tant le reste de la popu­­la­­tion à tel point que, certains jours, les chariots funé­­raires ne suffi­­saient pas à trans­­por­­ter tous les morts jusqu’au cime­­tière ». L’in­­fes­­ta­­tion de criquets de 1915 et les réserves acca­­pa­­rées par les marchants de grain de Beyrouth aggra­­vèrent la famine, si sévère qu’on ne compte plus les histoires de canni­­ba­­lisme. Dans son roman Frag­­ments of Memory, le roman­­cier syrien Hanna Mineh, né juste après la guerre, raconte : « Pendant le Safar Barlik, les mères… sont deve­­nues comme des chattes et ont mangé leurs enfants. » Sur les quatre millions d’ha­­bi­­tants que comp­­tait la Grande Syrie, la faim, la mala­­die et la violence en tuèrent un demi-million.

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Deux tanks détruits devant une mosquée
Azaz, nord de la Syrie
Crédits : Chris­­tiaan Trie­­bert

Les quatre ans et demi qui se sont écou­­lés depuis mars 2011 repro­­duisent cette souf­­france cente­­naire : malnu­­tri­­tion, famine, épidé­­mies, exode de la majeure partie de la popu­­la­­tion vers d’autres régions ou d’autres pays, bruta­­lité des combat­­tants, trau­­ma­­tisme des enfants et une tendance des grandes puis­­sances à préfé­­rer la victoire au bien-être de la popu­­la­­tion. Un poète syrien anonyme a écrit ces mots, que ses conci­­toyens du XXIe siècle pour­­raient reprendre :

Les tambours de la guerre battent leur triste rythme Et les vivants, enve­­lop­­pés dans leur linceul Qui croient que la guerre durera moins d’un an… Dieu du Ciel, puisse cette cinquième année en marquer la fin.

La guerre se termina en 1918, au bout de cinq ans. Mais la guerre de notre siècle avance vers sa sixième année sans l’ombre d’une conclu­­sion. Des milliers de consul­­tants mili­­taires russes prennent part au combat aux côtés du président Bachar el-Assad, à l’image de l’Iran et de son homo­­logue liba­­nais, le Hezbol­­lah, qui le soutiennent depuis le début. Les États-Unis et leurs alliés régio­­naux augmentent le nombre d’armes envoyées aux rebelles. La situa­­tion de 2011 est toujours valable aujourd’­­hui : aucun côté n’est assez puis­­sant pour vaincre l’autre.

Une nouvelle forme de haine

Le mois dernier, de retour à Damas après un an d’ab­­sence, j’ai décou­­vert de nouvelles dyna­­miques à l’œuvre. L’an­­née dernière, le régime semblait prendre le dessus. Les rebelles avaient évacué Homs, la première ville qu’ils étaient parve­­nus à conqué­­rir. Les djiha­­distes s’étaient reti­­rés du village armé­­nien de Kessab, au nord-ouest près de la fron­­tière turque, et l’ar­­mée de Assad gagnait du terrain dans les banlieues de Damas, jusqu’ici aux mains des rebelles. La montée de l’État isla­­mique a conduit les défen­­seurs de la rébel­­lion à l’étran­­ger à recon­­si­­dé­­rer les choses et à envi­­sa­­ger Assad comme un allié contre ces fana­­tiques menaçant d’ex­­por­­ter la guerre en Occi­dent. Les plaintes du peuple se concen­­traient sur les coupure d’élec­­tri­­cité, la baisse des salaires, les risques de bombar­­de­­ments rebelles et les diffi­­cul­­tés à survivre au quoti­­dien.

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Une femme se tient dans les décombres de sa maison

Un an après, tout a changé. Le régime bat en retraite. Il a perdu la province de Idleb, dans le nord. Les forces djiha­­distes, soute­­nues par la Turquie, ont encer­­clé l’en­­tre­­pôt commer­­cial vital et le centre cosmo­­po­­lite d’Alep. Le joyau du désert, la cité antique de Palmyre, à la fois romaine et arabe, est aux mains des mili­­ciens de Daesh qui ont torturé puis déca­­pité un spécia­­liste de l’An­­tiquité de 82 ans et détruisent les monu­­ments antiques les uns après les autres. Les hommes jeunes s’en­­fuient pour éviter d’être enrôlé d’un côté ou de l’autre d’une guerre qui semble sans but et sans fin. Les quelques hommes qui sont restés sont les fils uniques de leurs familles : ils n’ont pas de frère et sont donc proté­­gés par la loi syrienne qui asso­­cie la mort d’un fils unique à l’ex­­tinc­­tion de la famille. Comme lors de la Première Guerre mondiale, cela entraîne une augmen­­ta­­tion du nombre de femmes qui subviennent aux besoins de leurs familles par tous les moyens. L’in­­fla­­tion se situe autour de 40 %. Les terri­­toires occu­­pés par les oppo­­sants au régime sont esti­­més à 65 % par les Nations Unies et à 83 % par le Jane’s Intel­­li­­gence Review. L’ONU consi­­dère qu’une four­­chette de 60 à 80 % de la popu­­la­­tion qui n’a pas quitté le pays vit désor­­mais dans les zones contrô­­lées par le gouver­­ne­­ment. Selon l’en­­tre­­prise char­­gée de collec­­ter les déchets à Damas, l’im­­mi­­gra­­tion venue des zones déte­­nues par les rebelles a multi­­plié par cinq la popu­­la­­tion de la ville, qui est passée d’en­­vi­­ron deux millions d’ha­­bi­­tants avant la guerre à dix millions aujourd’­­hui. Eliza­­beth Hoff, direc­­trice de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale de la Santé en Syrie explique : « Dans les hôpi­­taux de Damas, neuf personnes sur dix ne viennent pas de la ville. Elles viennent de Racca et d’ailleurs. » Racca est aujourd’­­hui aux mains de Daesh. Les parti­­sans du soulè­­ve­­ment à ses débuts en 2011 imagi­­naient une rapide défaite du dicta­­teur, à l’image des événe­­ments de Tuni­­sie, d’Égypte et de Libye. Un de mes amis syriens, qui vit désor­­mais en exil, m’a raconté qu’a­­vant de se reti­­rer de Damas en octobre 2011, l’am­­bas­­sa­­deur améri­­cain avait tenté de le recru­­ter pour faire partie du gouver­­ne­­ment qui, selon lui, aurait aussi­­tôt remplacé celui d’As­­sad. Quand Eric Cheval­­lier, l’am­­bas­­sa­­deur français en Syrie, a quitté Damas le 6 mars 2012, tout juste un an après le début de la guerre, il a expliqué à ses amis qu’il revien­­drait lorsque le gouver­­ne­­ment post-Assad serait en place, « d’ici deux mois ». Depuis, Assad est toujours au pouvoir et le nombre de morts a grimpé jusqu’à au moins 320 000. Sur la tota­­lité des 22 millions d’ha­­bi­­tants avant la guerre, plus de quatre millions de personnes ont fui la Syrie et près de 7,6 millions ont été dépla­­cées à l’in­­té­­rieur du pays. Les voisins de la Syrie sont submer­­gés : des centaines de milliers de Syriens essayent désor­­mais de trou­­ver refuge en Europe, appor­­tant avec eux le plus grand défi de l’his­­toire de l’Union euro­­péenne. Le gouver­­ne­­ment en attente, que Ford et les autres diplo­­mates occi­­den­­taux avaient rêvé d’ins­­tal­­ler à Damas, s’est effon­­dré entre les querelles internes et le manque de défen­­seurs enga­­gés.

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Le square Saadal­­lah Al-Jabiri
Après des atten­­tats à Alep

Les seules forces qui affrontent le régime de Assad avec succès sont les combat­­tants sunnites enga­­gés dans le djihad, qui détruisent toutes les merveilles de la Syrie : les mosaïques issues de diffé­­rents cultes et commu­­nau­­tés ethniques – chré­­tiennes, druses, turk­­mènes, yézi­­dies, kurdes, mais aussi alaouites et sunnites –, le patri­­moine de monu­­ments antiques, les manus­­crits anciens et les tablettes sumé­­riennes, les infra­s­truc­­tures sociales et indus­­trielles, et la tolé­­rance des coutumes diffé­­rentes. « Le pire, ce n’est pas la violence », commente Armash Nalban­­dian, évêque de l’Église armé­­nienne ortho­­doxe de Syrie. « C’est cette nouvelle forme de haine. »

L’écla­­te­­ment

Cette guerre entre main­­te­­nant dans sa cinquième année. Elle a touché la quasi-tota­­lité de la société syrienne d’avant guerre : tout le monde se demande, d’une façon ou d’une autre, comment on a pu en arri­­ver là, et où cela va-t-il nous mener. Pourquoi cette bruta­­lité de tous côtés, dans ce qui est devenu une lutte obscure pour l’op­­pres­­sion et la survie ? Pourquoi, en 2011, le régime a-t-il ouvert le feu sur des mani­­fes­­tants qui ne tiraient pas sur le gouver­­ne­­ment ? Et pourquoi la rébel­­lion en est-elle venue à comp­­ter sur un conflit armé dans lequel le régime pren­­drait le dessus ? Les Nations Unies ont soutenu l’op­­po­­si­­tion dès le début. Le 24 octobre 2011, le Guar­­dian écri­­vait : « La semaine dernière, le vice-président améri­­cain, Joe Biden a déclen­­ché une vague de spécu­­la­­tions en décla­­rant que le schéma mili­­taire utilisé en Libye (l’ar­­mée de l’air des États-Unis venue en aide aux rebelles au sol et appuyée par les forces spéciales françaises et britan­­niques) pour­­rait servir ailleurs. »

L’usage de la force par le gouver­­ne­­ment et l’es­­sor des groupes armés ont rendu les mani­­fes­­ta­­tions publiques impos­­sibles.

Cela ne s’est pas produit, malgré les camps d’en­­traî­­ne­­ment pour les rebelles de la CIA en Jorda­­nie et en Turquie, les armes four­­nies par la Turquie, le Qatar et l’Ara­­bie saou­­dite, et l’ou­­ver­­ture des fron­­tières turques aux djiha­­distes du monde entier pour rava­­ger la Syrie. Les prédic­­tions occi­­den­­tales quant à la chute rapide du régime n’ont toute­­fois pas tardé à s’avé­­rer fausses. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Ara­­bie saou­­dite, le Qatar, la Turquie et Israël se sont accor­­dés pour dire que l’al­­liance stra­­té­­gique de l’Iran avec Assad nuisait à tous leurs inté­­rêts. Ces puis­­sances voyaient l’Iran expan­­sion­­niste utili­­ser à son avan­­tage les chiites du Bahreïn, du Yémen et du Liban, ainsi qui la mino­­rité alaouite en Syrie, alliée de longue date aux chiites. Ils ont donc cher­­ché à faire de l’ombre au « crois­­sant chiite » sur les champs de bataille syriens. Au lieu d’éli­­mi­­ner l’in­­fluence iranienne en Syrie, ils l’ont multi­­pliée. L’ar­­mée syrienne, autre­­fois force indé­­pen­­dante et sécu­­lière qui s’adres­­sait à l’Iran et au Hezbol­­lah pour avoir des hommes et des armes, se repose désor­­mais sur l’Iran pour déter­­mi­­ner une stra­­té­­gie dans cette guerre de survie qui, si le régime l’em­­porte, donnera aux Iraniens une meilleure posi­­tion que celle dont ils jouis­­saient avant la guerre. Les déci­­sions mili­­taires les plus impor­­tantes proviennent du géné­­ral iranien Qasem Solei­­mani, ingé­­nieux comman­­dant de la Force Al-Qods, un groupe d’in­­ter­­ven­­tion d’élite, au lieu de venir d’of­­fi­­ciers syriens discré­­di­­tés. À Alep, les habi­­tants parlent d’un offi­­cier iranien du nom de Jawad, qui guide­­rait la milice chiite venant d’Iran, d’Iraq, du Liban et d’Af­­gha­­nis­­tan pour combattre les djiha­­distes sunnites qui ont déjà pratique­­ment encer­­clé la ville. « La plupart des gens ont l’im­­pres­­sion de vivre sous occu­­pa­­tion iranienne », m’ex­­plique un homme d’af­­faires sunnite, qui exprime ainsi la percep­­tion géné­­rale des zones sous contrôle du gouver­­ne­­ment. Un commerçant sunnite de la vieille ville de Damas désigne un mili­­cien barbu à un poste de contrôle situé près de son maga­­sin, et se plaint que les chiites qui viennent de l’ex­­té­­rieur de la Syrie prennent le contrôle de son quar­­tier. Cette inquié­­tude ne concerne pas que les sunnites. « J’en­­vi­­sage de partir », me confie un ami de Damas. « Je suis alaouite et je suis laïque, mais je n’aime pas l’is­­la­­mi­­sa­­tion appor­­tée par le Hezbol­­lah. »

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Bombar­­de­­ments à Alep en 2014

La montée de l’in­­fluence iranienne sur le gouver­­ne­­ment syrien oppose deux idéo­­lo­­gies théo­­crates : celle de feu l’aya­­tol­­lah Khomeini, Velayat-e faqih ou « conser­­va­­teurs de la juris­­pru­­dence » contre le fonda­­men­­ta­­lisme wahha­­bite inspiré de l’Ara­­bie saou­­dite, adopté par Daesh et par le groupe Jabhat al-Nosra, soutenu par la Turquie et affi­­lié à al-Qaïda. Cela a mené de nombreux Syriens qui n’adhé­rent aux idéo­­lo­­gies ni du fonda­­men­­ta­­lisme sunnite, ni du fonda­­men­­ta­­lisme chiite à se réjouir de l’en­­ga­­ge­­ment mili­­taire russe. Ces dernières semaines, la Russie a promis de conti­­nuer à soute­­nir les forces de Assad. Beau­­coup de Syriens l’ac­­cueillent moins pour combattre Daesh et ses rivaux djiha­­distes du même acabit qu’en guise de contre­­poids aux Iraniens et leurs clients du Hezbol­­lah, des milices irakiennes et des Haza­­ras chiites d’Af­­gha­­nis­­tan. L’Oc­­ci­dent et ses alliés dans la région subissent les consé­quences inat­­ten­­dues de leurs poli­­tiques, tout comme les Otto­­mans qui avaient déclaré la guerre aux Alliés en 1914. À l’époque, la Turquie voulait reprendre l’Égypte aux Britan­­niques et étendre son empire aux terri­­toires musul­­mans et turco­­phones de l’Em­­pire russe. Dire que c’est le trium­­vi­­rat des Jeunes-Turcs qui orien­­tait les poli­­tiques du Sultan Mehmed V est un euphé­­misme histo­­rique : au lieu d’at­­teindre leur objec­­tif, ils perdirent tout l’em­­pire exté­­rieur à l’Ana­­to­­lie, se couvrirent de déshon­­neur pour toujours en exter­­mi­­nant la popu­­la­­tion armé­­nienne et subirent l’hu­­mi­­lia­­tion de voir Istan­­bul, leur capi­­tale, occu­­pée par les Alliés. Le Sultan Mehmed V décréta un djihad contre la Grande-Bretagne que presque tous les musul­­mans igno­­rèrent, tout comme les appels au djihad lancés depuis 2011 contre l’usur­­pa­­teur alaouite Bachar el-Assad ont échoué à réveiller les masses sunnites des centres de popu­­la­­tions syriens de Damas et d’Alep. Assad a commis une grave erreur le jour où il a auto­­risé ses services de sécu­­rité à tirer sur des mani­­fes­­tants non-armés, en croyant que, comme par le passé, la peur les renver­­rait chez eux. Mais ils ne sont pas rentrés chez eux. Ils sont entrés en guerre.

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Elia Samman
Crédits : M6

En 2011, Elia Samman, membre de la branche récem­­ment auto­­ri­­sée du Parti social-natio­­na­­liste syrien (PSNS) qui aspire à l’unité de tous les États de la Grande Syrie, avait parti­­cipé aux premières mani­­fes­­ta­­tions contre le régime. En un mois, il a décelé un chan­­ge­­ment signi­­fi­­ca­­tif dans les premiers rassem­­ble­­ments dans la ville de Deraa, dans le désert du sud : “« Le 18 avril, lors des mani­­fes­­ta­­tions à Homs, la plus grande bande­­role disait : “Non à l’Iran. Non au Hezbol­­lah. Il nous faut un chef musul­­man qui ressente la présence de Dieu”. » « Un chef musul­­man qui ressente la présence de Dieu » était un code pour deman­­der un musul­­man sunnite pour gouver­­ner la Syrie, dont la popu­­la­­tion compte 70 % de sunnites, à la place d’As­­sad. À l’époque, l’Iran et le Hezbol­­lah ne préoc­­cu­­paient pas la plupart des dissi­­dents, qui consi­­dé­­raient les alliances d’As­­sad avec les deux puis­­sances chiites comme moins impor­­tantes que leurs demandes d’élec­­tions honnêtes, de démo­­cra­­tie multi­­par­­tite, de liberté de la presse, d’un pouvoir judi­­ciaire indé­­pen­­dant et de la fin d’une élite corrom­­pue qui handi­­ca­­pait l’éco­­no­­mie. Samman se souvient : « Quelques mois plus tard, on voyait les gens distri­­buer des armes sous prétexte de “proté­­ger les mani­­fes­­tants”. Quand la violence est deve­­nue réelle, nous avons dit à nos membres de ne plus parti­­ci­­per. » En un an, l’usage de la force par le gouver­­ne­­ment et l’es­­sor de groupes armés dans l’op­­po­­si­­tion ont rendu les mani­­fes­­ta­­tions publiques à la fois impos­­sibles et hors de propos. Les djiha­­distes se sont appro­­priés la rhéto­­rique de l’op­­po­­si­­tion et les démo­­crates ne trou­­vaient leur place d’au­­cun côté des barri­­cades. La popu­­la­­tion de la Syrie s’est déver­­sée au quatre coins du monde.

« Mon Peuple est mort »

Les diri­­geants euro­­péens, qui se sont oppo­­sés, vague après vague, à l’ac­­cueil des réfu­­giés syriens, jusqu’à ce que l’em­­bar­­ras généré par la photo­­gra­­phie d’un enfant kurde syrien mort noyé les force à agir début septembre, discutent toujours d’une solu­­tion diplo­­ma­­tique qui néces­­si­­te­­rait l’ac­­cord des États-Unis, de la Russie, de l’Iran, de l’Ara­­bie saou­­dite, du Qatar et de la Turquie. L’op­­po­­si­­tion syrienne, les direc­­teurs des rensei­­gne­­ments syriens, les diplo­­mates russes et améri­­cains et les princes saou­­diens n’ont fait que se renvoyer les respon­­sa­­bi­­li­­tés. La situa­­tion rappelle le prétendu « proces­­sus de paix » qui échoue à débloquer l’im­­passe israélo-pales­­ti­­nienne depuis vingt ans. Un haut fonc­­tion­­naire syrien, qui m’a demandé de taire son nom, m’a confié : « Nous sommes au seuil d’une action conjointe russe et améri­­caine pour que l’ONU rassemble l’op­­po­­si­­tion et le gouver­­ne­­ment syriens dans un effort collec­­tif contre le terro­­risme. » C’est une rêve­­rie opti­­miste, étant donné que les États-Unis ne coor­­don­­ne­­ront aucune de leurs poli­­tiques avec le régime d’As­­sad pour combattre Daesh. Ni les États-Unis, ni la Russie n’ont changé de posi­­tion vis-à-vis de Bachar el-Assad. Les Russes insistent pour qu’il reste et les Améri­­cains exigent qu’il parte. Ils parlent de négo­­cia­­tions, ce que les victoires de Daesh en Syrie et en Irak ont rendu encore plus urgent, mais ne négo­­cient pas. À la place, ils soutiennent les efforts des combat­­tants pour s’entre-tuer et de nouveaux Syriens rejoignent les rangs des réfu­­giés. Un membre éminent de l’op­­po­­si­­tion syrienne en exil m’a raconté qu’il avait expliqué à Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étran­­gères, que, pour que l’op­­po­­si­­tion combatte le terro­­risme avec l’ar­­mée syrienne, « il faudrait restruc­­tu­­rer l’ar­­mée ». Lorsque j’ai répondu qu’As­­sad n’ac­­cep­­te­­rait jamais de restruc­­tu­­rer l’ar­­mée, l’op­­po­­sant a reconnu :  « C’est vrai. C’est pour cela que la guerre ne cessera jamais. »

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Un pays dévasté par la guerre

La Turquie, qui est proba­­ble­­ment l’in­­fluence régio­­nale la plus impor­­tante en Syrie, se sert de la guerre décla­­rée contre Daesh comme d’un écran de fumée pour attaquer les Kurdes, à ce jour les combat­­tants les plus effi­­caces de Syrie, d’Irak et même de Turquie contre Daesh. Le président égyp­­tien, Abdel Fattah al-Sissi, a soudain décidé de s’al­­lier à Assad contre le même genre de fonda­­men­­ta­­listes qu’il a renver­­sés et empri­­son­­nés dans son pays. Assad et lui partagent désor­­mais ce qu’As­­sad appelle une « vision commune » sur les problèmes de sécu­­rité. Le conflit syrien est une mêlée géné­­rale où tout le monde pour­­suit ses propres inté­­rêts au détri­­ment du peuple syrien lui-même. À la fin de Sefer­­ber­­lik en 1918, la France et la Grande-Bretagne occu­­pèrent la Syrie et la divi­­sèrent en mini-États qui ne parvinrent jamais à s’oc­­cu­­per de leur popu­­la­­tion. Personne ne sait où mène cette guerre ni ce que les enfants d’aujourd’­­hui pour­­ront bien trans­­mettre à la prochaine géné­­ra­­tion. Il y a cent ans, le poète Khalil Gibran obser­­vait le conflit depuis son exil à Boston, c’est à ce moment qu’il écri­­vit « Mon Peuple est mort » :

Mon peuple et ton peuple, mon Frère Syrien, sont morts… Que pour­­rions-nous faire pour ceux qui agonisent encore ? Nos Lamen­­ta­­tions n’apai­­se­­ront point leur Faim et nos larmes ne sauront étan­­cher Leur soif ; que pour­­rions-nous faire pour Les sauver des poings de fer de La Faim ?

Le dernier « Rapport de la Commis­­sion d’enquête inter­­­na­­tio­­nale sur la Répu­­blique arabe syrienne » des Nations Unies dresse un portrait dépri­­mant des tour­­ments inima­­gi­­nables que le gouver­­ne­­ment et l’op­­po­­si­­tion font subir à la popu­­la­­tion. Le régime largue des bombes baril sur Alep et les rebelles répondent avec des bonbonnes de gaz, d’ex­­plo­­sifs et d’éclats d’obus. Daesh décrète que les femmes yézi­­dies sont des esclaves qu’on peut vendre et ache­­ter pour les violer et les bruta­­li­­ser. Les services de sécu­­rité du régime pratiquent la torturent à échelle indus­­trielle. Les deux côtés assiègent des villages et commettent des massacres. Le rapport de l’ONU contient 44 pages de crimes de guerre horribles qui devraient suffire aux puis­­sances exté­­rieures à chan­­ger d’avis et mettre un terme à cette guerre. Qu’est-ce qu’ils attendent ? – Le 24 septembre 2015

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Saria Zilan, 18 ans
Soldat des YPJ
Crédits : Newsha Tava­­ko­­lian

« Cela fait un an et quatre mois que j’ai rejoint les YPJ, raconte Zilan à Tava­­ko­­lian. Quand j’ai vu une femme que je connais­­sais à la télé­­vi­­sion après que Daesh lui a coupé la tête, je suis allée à son enter­­re­­ment le lende­­main, à Amuda. J’ai vu sa mère sanglo­­ter comme une folle. C’est là que je me suis jurée que je venge­­rais sa mort. J’ai rejoint les YPJ le lende­­main. Par le passé, les femmes ont joué diffé­­rents rôles dans la société, mais tous ces rôles leur ont été enle­­vés. Nous sommes ici main­­te­­nant pour reprendre le rôle des femmes dans la société. J’ai grandi dans un pays où je n’avais pas le droit de parler ma langue mater­­nelle, le kurde. Je n’avais pas le droit de porter un prénom kurde. Tous les acti­­vistes pro-kurde étaient arrê­­tés et jetés en prison. Mais depuis la révo­­lu­­tion de Rojava, nous étions en train de reprendre nos droits. Avant, nous n’avions pas le droit de parler notre langue et main­­te­­nant Daesh veut nous effa­­cer de la surface de la Terre. J’ai combattu Daesh à Seri­­kani. J’ai capturé l’un d’entre eux et je voulais le tuer, mais mes cama­­rades ne m’ont pas lais­­sée faire. Il a passé son temps à fixer le sol. Il refu­­sait de me regar­­der, car, m’a-t-il dit, sa reli­­gion lui inter­­­di­­sait de regar­­der une femme.  J’ai beau­­coup changé. Ma façon de voir le monde a changé depuis que j’ai rejoint les YPJ. Peut-être qu’il y a des gens qui se demandent pourquoi nous faisons cela. Mais quand ils nous connaî­­trons mieux, ils compren­­dront. »


Traduit de l’an­­glais par Claire Mandon d’après l’ar­­ticle « In the Syrian Dead­­lands », paru dans la New York Review of Books.

Couver­­ture : Homs, après un bombar­­de­­ment en 2012.

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