par Charles Graeber | 3 décembre 2015

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Kim Dotcom n’est pas un pirate. C’est un héros, le sauveur de nos liber­­tés sur Inter­­net. C’est un entre­­pre­­neur numé­­rique vision­­naire. Megau­­pload, son entre­­prise, était une compa­­gnie de stockage de données utili­­sée par des centaines de millions de personnes, parmi lesquelles des employés de la NASA, du CENTCOM (l’unité de comman­­de­­ment central des USA) et même du FBI. Le raid lancé sur son manoir en Nouvelle-Zélande était abusif et illé­­gal, une vulgaire tenta­­tive d’in­­ti­­mi­­da­­tion. Holly­­wood est terro­­risé par les avan­­cées numé­­riques et un inno­cent en a payé le prix. Kim est un martyr. Mais Kim triom­­phera. Vous l’ado­­re­­riez, il est cool.

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Kim Dotcom est un pirate. Un bouf­­fon crimi­­nel et méga­­lo­­mane. Un oppor­­tu­­niste doublé d’un crimi­­nel de carrière. Son entre­­prise Megau­­pload a généré des centaines de millions de dollars de profit en propo­­sant des films, des albums, des livres et des logi­­ciels volés. Et il n’a pas cessé de s’en vanter. Il voulait que j’écrive une belle histoire à son sujet, alors il m’a mani­­pulé en me four­­nis­­sant des infor­­ma­­tions exclu­­sives, assor­­ties de quelques larmes, dans l’es­­poir que j’en sorte un bon papier. Mais Kim est un crimi­­nel. Il le sait très bien. Comme tous les pirates, les seules liber­­tés qui lui importent sont celles qu’il peut enfreindre pour s’en­­ri­­chir. Tout le reste, c’est juste de la com’. Si vous le croyez cool, c’est que vous ne le connais­­sez pas.

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Kim Dotcom est assez riche pour travailler dans n’im­­porte quelles condi­­tions. Et ce qui le botte vrai­­ment, c’est de bosser dans son lit.

Une bonne histoire

Son lit préféré est un meuble person­­na­­lisé, conçu entiè­­re­­ment à la main par les arti­­sans suédois de la société Hästens. Chaque exem­­plaire est le fruit de plus de 160 heures de travail de la part d’un maître ébéniste capable de confec­­tion­­ner le plus parfait écrin de crin, de coton, de lin et de laine. Prix facturé après assem­­blage : 103 000 dollars. La demeure néo-zélan­­daise de Kim comporte trois de ces lits. L’un des trois fait face à une forêt de moni­­teurs, de disques-durs et de monceaux de câbles. Il est flanqué de chaque côté par des lampes qui ressemblent (et sont proba­­ble­­ment) des AK-47 chro­­més. C’est le « lit de travail » de Kim, celui qui lui sert de bureau. C’est là qu’il s’est étendu aux premières heures du 20 janvier 2012, après une longue nuit passée à travailler sur son album, l’un de ses nombreux projets annexes. Kim venait de passer les sept heures précé­­dentes aux Studios Round­­head, à compo­­ser des beats avec son paro­­lier Mario « Tex » James et le produc­­teur des Black Eyed Peas, Prin­­tez Board, dans un studio d’en­­re­­gis­­tre­­ment dont le proprié­­taire n’était autre que le front­­man du groupe Crow­­ded House, Neil Finn. Ils ont fini vers quatre heures et demie du matin, après quoi Kim s’est hissé sur la banquette arrière de sa Mercedes Classe S pour retour­­ner à son manoir. Peu de temps après avoir quitté le parking, Kim avait remarqué la lueur des phares qui semblait filer sa voiture. « Je crois qu’on est suivi », avait-il dit à son chauf­­feur.

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L’ava­­tar de Kim Dotcom sur Twit­­ter
Crédits : Kim Dotcom/Twit­­ter

Ils parvinrent au palais loué par Kim peu avant l’aube. Sa femme et ses enfants dormaient depuis long­­temps dans une autre aile du bâti­­ment. Kim, une fois parvenu dans sa chambre à l’étage, prit une douche avant d’en­­fi­­ler son habi­­tuel costume de nuit, inté­­gra­­le­­ment noir. Après avoir pris son habi­­tuelle bouteille d’eau de Fiji dans le frigi­­daire, il s’ins­­talla devant les écrans de son lit de travail. C’est alors qu’il enten­­dit un bruit. C’était un son grave, fluc­­tuant, qui semblait prove­­nir de l’ex­­té­­rieur. Kim n’en était pas certain : le laby­­rinthe caver­­neux de salles béton­­nées avalait le moindre son avant de le régur­­gi­­ter, et les lourds rideaux de velours sombre lui occul­­taient la vue. Il se dit que cela devait être l’hé­­li­­co­­ptère. Il ne se préoc­­cu­­pait pas de ce genre de détails : son person­­nel était là pour ça. Il savait que plusieurs VIP du monde du diver­­tis­­se­­ment en prove­­nance de Los Angeles devaient lui rendre visite demain pour son 38e anni­­ver­­saire. Peut-être étaient-ils arri­­vés plus tôt et que Roy, son pilote, les avait amenés à la rési­­dence pour le rencon­­trer ? Quelques instants plus tard, le son du gravier projeté sur les fenêtres vint confir­­mer l’hy­­po­­thèse de l’hé­­li­­co­­ptère. Sacré Roy ! On lui avait pour­­tant dit de ne pas se poser si près du bâti­­ment… mais cette pensée fut inter­­­rom­­pue par une explo­­sion, aussi assour­­dis­­sante que proche. Le fracas prove­­nait de l’autre côté de la porte du bureau. Une porte en bois, épaisse de plusieurs centi­­mètres, renfor­­cée par des char­­nières en acier insé­­rées dans la pierre du cham­­branle. Kim se remit péni­­ble­­ment sur pied tandis que la porte trem­­blait et vacillait sur ses gonds. Quelque chose ou quelqu’un tentait de péné­­trer à l’in­­té­­rieur. Kim perce­­vait d’autres bruits à présent, des cris, des claque­­ments de portes et le bruit carac­­té­­ris­­tique de bottes gravis­­sant des esca­­liers. Des intrus avaient péné­­tré chez lui. Kim Dotcom prit alors conscience qu’il était attaqué.

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De l’autre côté de l’océan, plusieurs heures avant le début de l’opé­­ra­­tion Take­­down, le dépar­­te­­ment de la Justice des États-Unis avait laissé filtrer les détails de l’opé­­ra­­tion auprès d’un cercle très restreint de jour­­na­­listes. Même si vous ne connais­­sez rien du tout à propos de Kim Dotcom, de l’af­­faire fédé­­rale le concer­­nant comme de son ancienne entre­­prise en ligne, Megau­­pload, vous avez sûre­­ment entendu parler du raid. Son récit ressemble à un block­­bus­­ter holly­­woo­­dien. Et c’est une excel­­lente histoire. Le décor est posé : la Nouvelle-Zélande. Un pays vert, vierge et très loin­­tain. C’est le Canada de l’Aus­­tra­­lie, un pays de Galles en chemises hawaïennes, un pays de cocagne pour hobbits et autres émeus. Et voici venir le méchant de l’his­­toire : Kim Dotcom, né Kim Schmitz, alias Tim Vestor, Kimble et Dr Evil. Un méchant million­­naire tout droit sorti d’un comics, ancien condamné alle­­mand expa­­trié, ex-hacker régnant sur son Pirate Bay person­­nel à 30 minutes de route au nord de Auck­­land. Kim Dotcom se met en scène comme un géant malé­­fique, un vrai person­­nage de deux mètres de haut pesant plus de 160 kilos. On le voyait souvent prendre la pose une arme à la main, sur un yacht ou avec des voitures de luxe. On l’a vu au volant de Mega Mercedes gonflées au Nitrox dans des rallyes ou sur des circuits, envoyer de faux signes de gang à des magnats du rap et des stars du porno, en arro­­sant tout ce beau monde des 185 millions de dollars issus de son butin numé­­rique mal acquis.

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Le manoir de Kim Dotcom
Crédits : Wilk

Son vais­­seau pirate estimé à 50 peta­­bytes de données, c’est Megau­­pload.com, un cargo tita­­nesque qui, au summum de sa gloire, voyait passer plus de 50 millions d’usa­­gers par jour, soit 4 % du trafic mondial global sur Inter­­net. Megau­­pload était un espace de stockage gratuit en ligne, un cloud utilisé pour l’hé­­ber­­ge­­ment de fichiers trop volu­­mi­­neux pour être trans­­mis par cour­­riel. L’en­­tre­­prise géné­­rait un montant estimé de 25 millions de dollars en recettes publi­­ci­­taires et 150 autres millions grâce à un service Premium payant, lequel garan­­tis­­sait un accès libre et illi­­mité à son contenu. Le dépar­­te­­ment de la Justice main­­tient que l’en­­tre­­prise légale de stockage en ligne n’était qu’une façade, exac­­te­­ment comme les blan­­chis­­se­­ries tenues par la mafia : les profits auraient été surtout géné­­rés dans l’ar­­rière boutique. Megau­­pload était une mega bourse d’échange pour plus de 500 millions de dollars de maté­­riels pira­­tés : des films, de la musique, des livres, des jeux vidéo et des logi­­ciels. Kim, affirme-t-il, agis­­sait comme un Jabba le Hutt, contrô­­lant son grand bazar de la viola­­tion de la propriété intel­­lec­­tuelle depuis sa Tatooine kiwie, bien protégé par ses rayons lasers, ses gardes et ses armes, ses camé­­ras de surveillance – dont certaines à infra­­rouge – et ses capsules de sauve­­ta­­ges… parmi lesquelles un héli­­co­­ptère person­­nel et plusieurs voitures de sport à très haute perfor­­mance. Le FBI pensait même que Kim avait en sa posses­­sion un dispo­­si­­tif portable spécial avec lequel il aurait pu, en pres­­sant simple­­ment un bouton, effa­­cer le contenu de tous les serveurs de Megau­­pload, détrui­­sant ainsi toutes les preuves. Les agents fédé­­raux l’ap­­pe­­laient le « bouton rouge ». L’opé­­ra­­tion Take­­down fut menée par des unités spéciales de la police néo-zélan­­daise, pilo­­tées par le FBI via un canal vidéo. Les descrip­­tions de l’opé­­ra­­tion varièrent selon les médias mais la plupart inclurent la spec­­ta­­cu­­laire arri­­vée des hommes en héli­­co­­ptère sur le toit de l’ex­­tra­­va­­gant manoir Dotcom et leur lutte contre son système de sécu­­rité digne d’un ponte de la mafia.

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L’as­­saut est donné sur la propriété
Crédits : Kim Dotcom/YouTube

On a ainsi pu lire que les forces de police avaient dû se frayer un chemin jusqu’à la panic room de Dotcom, où elles le trou­­vèrent à couvert, armé d’un fusil à canon scié. Le même jour, plusieurs autres raids simi­­laires eurent lieu dans huit autres pays abri­­tant des serveurs ou des bureaux de l’en­­tre­­prise. C’était de la justice dispen­­sée à une échelle épique, avec comme cerise sur la Scha­­den­­freude, le géant obèse humi­­lié et rabaissé, le roi pirate vantard mis à bas. Menotté et jeté en cellule, son butin saisi, son entre­­prise s’échoua alors contre les récifs des lois anti-recels. Si tout se dérou­­lait selon le plan, Dotcom et ses six géné­­raux seraient extra­­­dés vers les USA pour être confron­­tés au juge de Virgi­­nie les ayant incul­­pés. Ils risquaient jusqu’à 55 ans de prison chacun. Si une telle mésa­­ven­­ture arri­­vait à Kim Dotcom, alors personne n’était à l’abri, tel était le message. Médi­­tez bien sur ses mots, ô vous qui vous procu­­rez la trilo­­gie Dark Knight sur BitTorrent, ô vous les voleurs à la sauvette de 50 Cent, et lamen­­tez-vous sur votre baie des pirates. La justice a triom­­phé, fin de l’his­­toire, lancez le géné­­rique. Ouais, c’était une bonne histoire. Le seul souci : cette histoire est en partie une fiction.

Le Manoir Dotcom

En ce jour gris de fin juillet, le chef de la sécu­­rité de Kim Dotcom m’at­­tend à l’aé­­ro­­port de Auck­­land. Il est diffi­­cile de manquer Wayne Tempero dans la foule : au milieu des chauf­­feurs de limou­­sines et des familles portant ballons de baudruche se tient un mur de muscles tatoués néo-zélan­­dais portant un hoody noir ajusté, le crâne rasé, d’un sérieux mortel. Avant de travailler dans la protec­­tion rappro­­chée pour les plus grandes célé­­bri­­tés de Nouvelle-Zélande, Tempero a protégé d’autres grands noms, de David Beck­­ham à la famille royale de Brunei. C’est un expert dans le combat au corps-à-corps. Un type très sympa­­thique, qui sait fort bien jouer du couteau. ulyces-kimdotcommanor-16La voiture nous attend à l’ex­­té­­rieur. Ce n’est pas une Lambor­­ghini, ni la Cadillac rose série 62, ni une des trois Mercedes CLK DTM custo­­mi­­sées avec des sièges extra-larges : les flics les ont toutes saisies. Il s’agit juste d’une modeste Mercedes G55 AMG noire dont la plaque d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion arbore l’ins­­crip­­tion « kimcom ». « Je crois que j’ai été suivi en arri­­vant ici », me confie Tempero. En réalité, tout le monde dans l’en­­tou­­rage de Kim estime que quelqu’un les surveille et que leurs conver­­sa­­tions person­­nelles sont sur écoute. Tempero est tombé sous le coup de la loi pour port d’arme (pour un fusil à pompe enre­­gis­­tré à son nom) et il n’a pas envie d’avoir d’autres soucis avec la police. « Peut-être qu’on est tous un peu parano ces derniers temps », me dit-il avec un grand sourire alors que nous attei­­gnons la limite de vitesse auto­­ri­­sée. On ne peut pas rater le Manoir Dotcom, prin­­ci­­pa­­le­­ment à cause des grandes lettres indus­­trielles chro­­mées, illu­­mi­­nées par LED, qui indiquent « Manoir Dotcom » au-dessus du portail. Il se murmure que cette demeure située dans les collines verdoyantes de Coates­­ville serait la plus chère de tout le pays. L’al­­lée de calcaire nous mène jusqu’à un complexe d’une valeur de 24 millions de dollars, un château de banlieue doté de plusieurs étangs, d’un cour de tennis, d’une piscine, d’une fontaine à étages qui ne dépa­­reille­­rait pas à Las Vegas et d’un laby­­rinthe végé­­tal. Les 24 hectares de terrain envi­­ron­­nant sont tout aussi escar­­pés qu’ils sont bien entre­­te­­nus. Il y a encore deux mois, Kim ne pouvait pas rési­­der dans sa propre maison, car il a été assi­­gné en rési­­dence surveillée suite à un mois de déten­­tion. Pendant trois mois, il a été confiné dans une maison qu’il réserve à ses hôtes, une prison de laque et de cuir noir, de tables Versace et d’écrans LCD assez grands pour occu­­per des murs entiers. Les murs sont couverts de posters gran­­deur nature de Kim et de sa jolie femme de 24 ans, Mona… même si sur la plupart il s’agit juste de Kim : Kim et son héli­­co­­ptère, Kim sur le pont d’un yacht de luxe, Kim venant de pêcher un gros pois­­son ou posant devant un château euro­­péen, un fusil et un canard abattu à la main, ou bien encore Kim, assis à la cali­­four­­chon au sommet d’une montagne, le regard perdu dans le loin­­tain, tourné vers l’ave­­nir. Tout cela ressemble plus à Kim Jong-il qu’à Kim Dotcom. Dotcom (ou plutôt le person­­nage de Dotcom) est présent partout ici, mais la majo­­rité des 53 membres du person­­nel qui entre­­te­­naient les lieux sont partis en même temps que la fortune saisie par la justice. En regar­­dant par la fenêtre, on ne voit pas âme qui vive. Il n’y a rien à faire. Les envi­­rons sont gris et froids, c’est l’hi­­ver dans l’hé­­mi­­sphère sud. La clôture aver­­tit des risques d’élec­­tro­­cu­­tion. Les camé­­ras fonc­­tion­­nant en circuit fermé capturent sous tous les angles les arbres et les toits, envoyant des images vacillantes aux écrans surveillés par le staff réduit qui gère à distance les corps de garde de la maison. Comme je soupçonne la surveillance du FBI ou des forces anti-terro­­ristes néo-zélan­­daises, je me garde bien de me connec­­ter au réseau wifi de la maison ou même de passer un coup de fil… à moins que je ne craigne plutôt la surveillance de l’an­­cien hacker million­­naire. J’ai l’im­­pres­­sion d’être l’hôte d’un méchant de James Bond après un enlè­­ve­­ment. Tempero m’a informé que son patron venait juste de se coucher, peu avant mon arri­­vée à l’aube. Il n’y a aucun moyen de savoir quand il se réveillera.

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Le maître des lieux
Crédits : Wilk

Kim vit dans le luxe, mais un sommeil pur est ce qu’il prise par-dessus tout. Il n’aime pas toujours se lever le matin et il n’ap­­pré­­cie pas toujours de devoir se coucher le soir, mais – et c’est là son secret – il n’en a pas besoin. Qu’on soit le jour ou la nuit, peu importe. L’hor­­loge, ce ne sont que des chiffres dans un cercle, une absur­­dité déci­­male. L’hor­­loge est une machine culpa­­bi­­li­­sa­­trice, un métro­­nome pour les vies ordi­­naires des personnes médiocres. Il fait toujours noir quelque part. Et il fait toujours nuit dans le Manoir Dotcom. De grands rideaux d’étoffe noire occultent la lumière et d’épais murs étouffent les sons. Le lit Hästens à 103 000 dollars attend. Dans sa chambre à coucher, on ne trouve pas un appa­­reil élec­­tro­­nique, aucun bidule vibrant ou souf­­flant, pas de pollu­­tion visuelle des LED, pas trace d’une batte­­rie ou d’un venti­­la­­teur. Car pour jouir d’un sommeil d’ex­­cel­­lente qualité, pour profi­­ter d’un somme pour épicu­­rien de luxe, un silence total est requis et imposé. Les jardi­­niers ne passent pas la tondeuse, les domes­­tiques ne nettoient plus. Les cuisi­­niers s’af­­fairent calme­­ment dans une autre aile, les nour­­rices s’oc­­cupent des enfants dans une autre maison du complexe. Quand Kim dort, le manoir retient son souffle. Kim ne peut pas four­­nir d’em­­ploi du temps. Il n’en a pas besoin. Nous sommes chez lui. Quand Kim dort, il vole. Il ne sue plus, envo­­lés ses problèmes de santé, ses mauvais genoux ou son mal de dos. Il n’est plus en procès, il n’a plus de besoin de recon­­nais­­sance. Il n’est plus l’en­­fant qui craint le retour de son père ou qui est encore plus terri­­fié à l’idée qu’il ne revienne pas. Il n’est plus extradé vers un lieu où ses geôliers marquent le passage du jour à la nuit par une simple pres­­sion d’in­­ter­­rup­­teur. Quand Kim dort, il est libre. « D’ha­­bi­­tude, je suis son Twit­­ter », m’ex­­plique Tempero. « C’est le seul moyen de savoir quand le patron est debout. » En fin d’après-midi, les tweets de Kim commencent à pleu­­voir. Il tweete beau­­coup : pour annon­­cer les avan­­cées dans les audi­­tions du tribu­­nal, pour présen­­ter son nouveau single pop (« Precious », un duo entraî­­nant avec sa femme) ou pour poster une vidéo musi­­cale des cinq enfants Dotcom avec des séquences filmées à l’hô­­pi­­tal lors de la nais­­sance de ses jumeaux cinq mois aupa­­ra­­vant. D’autres messages du stream s’adressent à Julian Assange, parlent de la liberté sur Inter­­net ou de la tyran­­nie du FBI. Quelques minutes plus tard, Tempero est à ma porte. Le patron est réveillé.

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Sur son site, Kim propose les clips de ses chan­­sons
Crédits : Kim.com

Je trouve Kim derrière le volant de son chariot de golf, dans sa tenue habi­­tuelle. Il porte une veste noire couvrant un T-shirt noir très fin, un panta­­lon très large, une grande écharpe noire et une lourde casquette de base­­ball en cuir noir. C’est un homme énorme, il occupe la majeure partie du siège avant du véhi­­cule à lui tout seul. Malgré ses lunettes Cartier en verre teinté bleu, le soleil lui fait plis­­ser les yeux. En m’aper­­ce­­vant, il accé­­lère et, parvenu à ma hauteur, il me fait un fist bump. « Wouah, vous ressem­­blez à un viking », me dit-il. Il veut proba­­ble­­ment dire que je suis grand et blond comme lui. Son anglais est précis, mâtiné d’un accent germano-finnois. « C’est cool ! » Puis il se coule dans un chariot de golf modi­­fié pour dépas­­ser les 40 km/h. Je le suis le long de la piste de calcaire que Kim appelle sa colline, là où il peut prendre quelques minutes d’un précieux bain de soleil hiver­­nal. À cette période de l’an­­née, Kim et sa famille devraient norma­­le­­ment se trou­­ver à leur étage réservé de l’hô­­tel Grand Hyatt à Hong Kong, ou sur un yacht loué les longs des côtes de Monaco ou de St Tropez. Le raid a eu pour consé­quence une assi­­gna­­tion à rési­­dence façon Hotel Cali­­for­­nia : la famille est coin­­cée sur une île para­­di­­siaque, mais elle demeure prison­­nière. « On finira par gagner le procès d’ex­­tra­­di­­tion », m’as­­sure Kim. « Mais quel inté­­rêt ? » Ils seront toujours coin­­cés en Nouvelle-Zélande ou vulné­­rables dans n’im­­porte quel pays dispo­­sant d’un accord d’ex­­tra­­di­­tion avec les USA. La seule véri­­table victoire serait d’af­­fron­­ter les accu­­sa­­tions aux États-Unis et de gagner le procès. Mais pour le moment, le dépar­­te­­ment de la Justice leur refuse le droit d’uti­­li­­ser les biens gelés de Megau­­pload pour se relo­­ca­­li­­ser aux USA et payer les avocats. Les frais de justice se chiffrent actuel­­le­­ment en millions de dollars. Une somme qui ne cesse d’aug­­men­­ter.

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Julius Bencko, l’un des compères en fuite de Kim Dotcom
Crédits : Július Benčko

Mais Kim a de bonnes raisons d’es­­pé­­rer que son pays d’adop­­tion pour­­rait bien servir sa cause. D’ici quelques jours, il sera au tribu­­nal pour une confron­­ta­­tion très atten­­due avec les procu­­reurs concer­­nant les excès du raid contre sa propriété. Ce n’est qu’un événe­­ment mineur avant la procès d’ex­­tra­­di­­tion prévu en mars, mais un événe­­ment mineur qui pour­­rait déter­­mi­­ner le destin de Kim. Les Kiwis se rappellent avec fierté que leur gouver­­ne­­ment à inter­­­dit le mouillage des vais­­seaux de guerre des États-Unis dans les ports natio­­naux. Kim n’est pas un citoyen néo-zélan­­dais, mais nombreux sont ceux qui ont pris le raid orches­­tré par le FBI sur un plan très person­­nel, comme s’il s’agis­­sait d’une inva­­sion améri­­caine digne d’un épisode de COPS. Au cours des dernières semaines, les juges de la Couronne de Nouvelle-Zélande ont porté un rude coup au dépar­­te­­ment de la Justice améri­­cain, en décla­­rant que le mandat d’ar­­rêt contre Kim ainsi que la saisie de ses disques durs person­­nels étaient illé­­gaux. Les charges demeurent acca­­blantes : jusqu’à 55 ans de prison pour plusieurs délits, dont celui de conspi­­ra­­tion pour avoir violé la propriété intel­­lec­­tuelle, blan­­chi­­ment d’argent et recel. « Ils nous traitent comme si on faisait partie de la mafia, mec ! », dit Kim. « C’est incroyable. Tout ça parce qu’ils ne peuvent pas nous extra­­­der aux USA pour viola­­tion de copy­­right. Mais s’ils nous traitent comme une sorte de conspi­­ra­­tion crimi­­nelle inter­­­na­­tio­­nale, là ils peuvent nous extra­­­der. » Ce « nous » qu’il emploie fait réfé­­rence à ses six co-accu­­sés, ses parte­­naires de Megau­­pload. Andrus Nomn, rési­­dant en Turquie et en Esto­­nie, a été appré­­hendé en Hollande ; Sven Echter­­nach a réussi à fuir jusque chez lui en Alle­­magne (un pays qui refuse d’ex­­tra­­der ses citoyens) et Julius Bencko, de Slovaquie, est toujours en fuite. Les trois derniers, dont Kim, se sont fait pincer en Nouvelle-Zélande. Deux d’entre eux s’ap­­prochent d’ailleurs du sommet de la colline de Kim dans des voitures de golf. Ce sont tous des jeunes hommes en jeans et chemise Oxford débou­­ton­­nées. Le premier est Bram van der Kolk, celui qui super­­­vi­­sait la program­­ma­­tion des sites Mega. À 30 ans, il ressemble à un Matt Damon hollan­­dais. Puis vient Finn Batato, le chef du dépar­­te­­ment marke­­ting de Megau­­pload. Batato est un homme de 39 ans, mi-Pales­­ti­­nien, mi-Alle­­mand. Origi­­naire de Munich, c’est un gros fumeur détendu et un grand amateur de montres et de vins. Et enfin, serpen­­tant vers le sommet de la colline sur son Segway tout-terrain, voici Mathias Ortmann, le direc­­teur tech­­nique en chef de Megau­­pload, cofon­­da­­teur et direc­­teur de la boîte, le Monsieur Spock de Kim, ce Kirk teuto­­nique. Il détient 25 % des 68 % de parts déte­­nues par Kim dans Megau­­pload. Ortmann est ex-hacker alle­­mand de 40 ans et il en a l’al­­lure, avec son T-shirt sombre à col en V et ses lunettes carrées.

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Les quatre hommes au procès
Crédits : Wilk

« C’est un génie, vous savez », me confie Batato en allu­­mant une ciga­­rette. « Pas juste parce qu’il parle quatre langues : un génie du niveau d’Ein­­stein. » Ortmann détache son regard de son iPhone puis cligne des yeux. « Mathias, s’il te plaît, admets-le quand même : c’est la vérité. » Ortmann retourne à son écran, occupé à établir une connexion avec sa compagne restée à la maison, en Alle­­magne. « S’il vous plaît, dites-le au monde », me supplie Batato. « Il n’y a que des gens normaux ici. » En temps ordi­­naire, il serait en Europe, peut-être dans le sud de la France, à boire des Opus. Au lieu de cela, il est coincé ici en hiver, avec le risque d’être incar­­céré, obligé d’em­­prun­­ter de l’argent pour s’ache­­ter des ciga­­rettes et de vivre en collo­­ca­­tion avec van der Kolk. Batato craint que des personnes de son entou­­rage en viennent à croire qu’il n’est réel­­le­­ment une sorte de gang­s­ter. « Enfin quoi, regar­­dez-nous ! » s’ex­­clame van der Kolk. « Kim n’est pas un pirate mafioso. C’est un nerd program­­meur dont la femme est une Philip­­pine ex-mannequin avec un gosse de 3 ans. Quelle conne­­rie ! On est des cibles faciles à cause de notre style de vie. Mais conduire avec des plaques mafia ou d’autres inscrip­­tions… c’est juste son type d’hu­­mour. » Tempero appa­­raît au loin au volant d’une voiture de golf. Il gravit la pente raide de la colline pour tendre une bouteille d’eau de Fiji à Kim. « Tout va bien, patron ? » ulyces-kimdotcommanor-21« Ouais », lui répond Kim en débou­­chant la bouteille. Tout le monde le regarde tandis que le soleil mourant marque la fin d’un autre jour sur cette île para­­di­­siaque. Leur île d’Elbe. Pour le moment, les seules choses qui se dressent entre la petite troupe et leur destin sont leurs équipes d’avo­­cats et Kim lui-même. Évidem­­ment, le dépar­­te­­ment de la Justice des États-Unis cite une poignée de cour­­riels saisis au contenu acca­­blant, mais c’est Kim qui les a rassem­­blés ici. Dotcom s’est comparé lui-même à Bill Gates, Steve Jobs, Julian Assange et Martin Luther King Junior. C’était le vision­­naire de l’équipe. Main­­te­­nant, il doit trou­­ver un moyen de les sortir du pétrin. Kim leur a promis qu’il y parvien­­drait. Il a un plan. Il couve quelque chose d’en­­core meilleur et d’en­­core plus grand. Plus méga que Megau­­pload. Une tech­­no­­lo­­gie que personne ne pourra saisir. Quelque chose qui chan­­gera le monde. Ils vont battre le dépar­­te­­ment de la Justice, l’hu­­mi­­lier même. Après quoi, Kim le leur a promis, ils auront leur vengeance.

L’homme derrière Dotcom

Le soleil se couche tôt en hiver. Les hommes se retirent dans la chaleur de la cuisine de Kim, aussi grande qu’une maison et agré­­menté d’un aqua­­rium de huit mètres de haut. Une jeune domes­­tique philip­­pine apporte à Kim une serviette propre et de l’eau. Batato se réfu­­gie à sa place habi­­tuelle sous le porche, occupé à fumer et à rumi­­ner. Le reste des hommes fixent en silence leurs iPhone, absor­­bés dans l’étude des blogs de news, en quête d’in­­dices sur leurs futurs. Les dernières infor­­ma­­tions se concentrent sur les dons que Dotcom aurait fait à John Banks, un parle­­men­­taire néo-zélan­­dais : son vote a été déci­­sif pour assu­­rer la majo­­rité au Premier ministre. Inter­­rogé à ce sujet, Banks a affirmé ne pas se souve­­nir de l’iden­­tité du dona­­teur, pas plus qu’il ne se rappe­­lait des tours en héli­­co­­ptère en compa­­gnie de Dotcom, ni des autres événe­­ments semblables qui auraient pu l’in­­cul­­per. Plusieurs membres du gouver­­ne­­ment ont exigé sa démis­­sion ou son incul­­pa­­tion.

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Mathias Ortmann
Crédits : MEGA Limi­­ted

« — Qu’est-ce que tu en penses, Mathias ? lui demande Kim. Est-ce que je devrais donner des inter­­­views sur les dons ? — As-tu dit la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ? — Oui. — Ah bien, fonce, répond Mathias. Mais je pense que c’est un événe­­ment mineur. — Mais ça pour­­rait être inté­­res­­sant, non ? — Quoi, abattre un gouver­­ne­­ment ? — Ouais. — On devrait en abattre un plus gros si tu veux mon avis. » Il s’agit, bien sûr, de celui des États-Unis d’Amé­­rique. Kim et ses asso­­ciés sont convain­­cus que leur entre­­prise a été prise pour cible par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama pour des motifs plus poli­­tiques que juri­­diques. Alors, tandis que 28 avocats récusent les accu­­sa­­tions contre Megau­­pload partout dans le monde, Kim s’est mis en tête de se char­­ger de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama.. Il a commencé par le clip vidéo de son single « Mr President », puis par un sondage en ligne deman­­dant sa non-réélec­­tion. Les réseaux sociaux sont une nouveauté pour Kim, mais il a plus de 130 000 follo­­wers sur Twit­­ter (plus de 470 000 aujourd’­­hui) et en seule­­ment quelques jours, il a atteint la limite des 5 000 amis sur Face­­book. « Bah, c’est idiot », me dit-il. « L’in­­ter­­face est naze. Je suis bombardé de news par des personnes que je ne connais même pas. Comment les gens peuvent-ils suppor­­ter ce truc ? » Kim solli­­cite égale­­ment des amis réels : il a invité des admi­­ra­­teurs tran­­sis à des séances de « viens nager chez Kim » dans sa piscine, et il a égale­­ment hébergé le co-fonda­­teur d’Apple, Steve Wozniak, il y a quelques semaines au cours d’un show de soli­­da­­rité pour la Liberté Élec­­tro­­nique. Il refor­­mule le problème : ce n’est pas le dépar­­te­­ment de la Justice contre Dotcom, mais Holly­­wood contre la Sili­­con Valley. Kim soutient que le cœur du problème résulte d’un manque de compré­­hen­­sion de l’In­­ter­­net. Il ne faisait que gérer un disque dur dans un espace de stockage virtuel. Personne ne peut contes­­ter que Megau­­pload était un casier virtuel en ligne qui stockait des données pour des millions d’uti­­li­­sa­­teurs. Les registres des connexions des serveurs indiquent que les 100 plus grandes entre­­prises au monde tout comme des gouver­­ne­­ments avaient recours au site. Il est aussi évident que Megau­­pload était l’un des nombreux sites qui stockaient et tiraient profit de copies illé­­gales d’œuvres proté­­gées par les lois de la propriété intel­­lec­­tuelle. La seule ques­­tion est de savoir si Kim et son entre­­prise doivent porter la respon­­sa­­bi­­lité pénale de cette dualité.

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Finn Batato
Crédits : MEGA Limi­­ted

La loi gérant l’équi­­libre entre les déten­­teurs des droits et les four­­nis­­seurs d’ac­­cès à Inter­­net fut signée par le président Clin­­ton en 1998. Le Digi­­tal Mille­­nium Copy­­right Act insti­­tue le concept de « sphère de sécu­­rité » (safe harbor en anglais), qui dégage les four­­nis­­seurs d’ac­­cès de toute respon­­sa­­bi­­lité tant qu’ils ne sont pas certains que leur service de stockage ne contient pas de fichiers violant la propriété intel­­lec­­tuelle. De plus, les four­­nis­­seurs s’en­­gagent à suppri­­mer dili­­gem­­ment tout fichier délic­­tueux sur simple demande du gouver­­ne­­ment. Cette loi a été mise à l’épreuve en juin 2010, lorsqu’une cour de justice améri­­caine a décrété que YouTube était protégé par une sphère de sécu­­rité suite à un procès de Viacom lui deman­­dant un milliard de dollars. Les employés de Google ne pouvaient maté­­riel­­le­­ment pas esti­­mer si chaque clip de, disons, Jersey Jones mis en ligne sur YouTube l’avait été léga­­le­­ment ou non. Le DMCA voulait clari­­fier les zones grises légales sur Inter­­net. Mais en permet­­tant au four­­nis­­seur de stockage en ligne de se retran­­cher derrière leur igno­­rance des conte­­nus pour échap­­per aux pour­­suites, la loi a engen­­dré une nouvelle zone grise, ména­­geant ainsi une niche très lucra­­tive pour les pirates. À l’époque, on n’avait pas encore trouvé comment rendre une banque de données à la fois publique et privée. Les légis­­la­­teurs ont tenté de régler le problème en 2012 avec les mesures anti-pira­­tage SOFA/PIPA, mais des millions de défen­­seurs de la liberté sur Inter­­net leur ont fait barrage et le 20 janvier, et la loi a été aban­­don­­née. Le raid sur Kim a eu lieu la même semaine. « Les USA ont montré au monde qu’ils n’avaient pas besoin de SOPA ou d’un procès pour contrô­­ler Inter­­net », m’ex­­plique Kim.« Ils le font les armes à la main. » Le dépar­­te­­ment de la Justice des États-Unis affirme que Megau­­pload était parfai­­te­­ment conscient du contenu piraté présent sur son site. Pour être précis, l’acte d’in­­cul­­pa­­tion affirme que les diri­­geants de Megau­­pload parta­­geaient eux-mêmes des fichiers volés, et qu’ils encou­­ra­­geaient même cette pratique grâce à un programme inci­­ta­­tif versant de l’argent aux usagers propo­­sant du contenu popu­­laire, et qu’ils ont été lents et sélec­­tifs dans l’ap­­pli­­ca­­tion des demandes de retrait de contenu. Ils n’au­­raient retiré les conte­­nus problé­­ma­­tiques et supprimé le programme inci­­ta­­tif que lorsque l’en­­tre­­prise était au sommet de sa puis­­sance. Megau­­pload argue que la gestion de milliards de fichiers était tota­­le­­ment impos­­sible. Cela aurait de plus consti­­tué une viola­­tion de leur poli­­tique client. L’en­­tre­­prise affirme avoir fait tout son possible pour se confor­­mer aux noti­­fi­­ca­­tions de retrait comme la loi l’exi­­geait. Ils avaient des raisons raison­­nables de penser qu’on recon­­naî­­trait la même sphère de sécu­­rité à Megau­­pload qu’à Google. Mais au contraire du procès Viacom contre Google, les charges qui pèsent sur Megau­­pload ne sont pas civiles mais crimi­­nelles. Les respon­­sables ne font pas juste face à des pour­­suites, ils risquent la prison. Ce n’est pas la première fois que Kim se retrouve mêlé à une affaire crimi­­nelle suite à un usage détourné de la tech­­no­­lo­­gie.

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Bram van der Kolk
Crédits : MEGA Limi­­ted

Le concept de sphère de sécu­­rité peut-il s’ap­­pliquer à une affaire crimi­­nelle ? Il n’est même pas certain qu’un statut crimi­­nel contre la viola­­tion de propriété intel­­lec­­tuelle par la seconde partie puisse s’ap­­pliquer. Bien­­ve­­nue dans la zone la plus trouble d’In­­ter­­net… Le procès intenté par le dépar­­te­­ment de la Justice met au cœur de son argu­­men­­taire l’as­­pect volon­­taire de la démarche. La ques­­tion est de savoir si les hommes de Megau­­pload avaient conscience d’agir en crimi­­nels. Et c’est pour cette raison que la personne de Kim concentre toutes les atten­­tions. Dotcom a été condamné plusieurs fois en Alle­­magne. Avec sa répu­­ta­­tion de mauvais garçon, il est connu pour travailler à la fron­­tière du tech­­no­­lo­­gique­­ment possible et du léga­­le­­ment accep­­table. Mais cette descrip­­tion partielle fait-elle de Kim un Don Corleone ou un Da Vinci ? Rien n’est moins sûr. « Ils se sont sûre­­ment dits que ce type était un crimi­­nel cinglé, qu’ils allaient trou­­ver énor­­mé­­ment de merdes sur lui une fois qu’il aurait craqué », avance Kim. « Ils croyaient que je serais une cible facile, un rigolo. Ils m’ont sous-estimé, mec. Tout ce qu’ils disent sur moi, ça a dix ans de retard. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que je suis l’homme le plus honnête du coin. » Dotcom essuie la sueur sur son front puis replie sa serviette noire. « Le plus marrant dans toute cette histoire, c’est que tout le monde pense me connaître. Mais personne ne me connaît vrai­­ment. »

Kimble.org

Kim avait 19 ans lors de sa première incar­­cé­­ra­­tion. L’in­­cul­­pa­­tion parle de « déten­­tion de biens volés », mais la réalité n’est pas si simple. À l’époque, la justice alle­­mande ne dispo­­sait pas d’une termi­­no­­lo­­gie spéci­­fique pour décrire le délit de pira­­tage. Kim a grandi dans la ville de Kiel, au nord de l’Al­­le­­magne, en compa­­gnie de sa mère et d’un père alcoo­­lique. Il a eu des ennuis avec la justice bien avant de décou­­vrir l’in­­for­­ma­­tique. Alors que je suis assis à table en sa compa­­gnie, bien long­­temps après que ses domes­­tiques ont débar­­rassé le couvert, que sa femme et ses parte­­naires se sont reti­­rés, Kim me parle avec hési­­ta­­tion de son enfance « en proie à la peur », de ce père qui battait sa mère lorsqu’il était saoul ou qui faisait pendre Kim dans le vide au balcon, à la manière de Mickaël Jack­­son. « Je voulais être celui qui serait capable de tout répa­­rer. J’étais persuadé qu’en essayant assez fort, je pour­­rais repro­­gram­­mer mon père, ou, plus tard, convaincre ma mère de se remettre en ménage avec lui. » Cela n’a pas fonc­­tionné, mais les trau­­ma­­tismes ont modelé sa person­­na­­lité. « À six ans, j’en avais telle­­ment vu que plus rien ne me faisait peur. Ça m’a endurci. »

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Kiel, dans le nord de l’Al­­le­­magne
Crédits : Klaas Ole Kürtz

Le gamin tout juste sorti de l’en­­fance était futé et obstiné. Il n’avait pas peur des adultes, pas plus qu’il ne respec­­tait leur auto­­rité. Leurs ensei­­gne­­ments ne l’in­­té­­res­­saient guère, que ce soit les cours arbi­­traires ou la magie suppo­­sée d’un diplôme. Kim préfé­­rait faire la grasse mâti­­née et l’école buis­­son­­nière. Son peu d’ap­­pli­­ca­­tion lui a valu, au lycée, d’être renvoyé en classe de collège. Il raconte que son compor­­te­­ment diffi­­cile l’a fait atter­­rir dans le bureau d’un psychiatre. Le méde­­cin lui a fait passer des tests : Kim a réussi à déro­­ber son porte-feuille pour payer des glaces à ses amis avec l’argent volé. Il avait 11 ans quand il a vu pour la première fois son premier Commo­­dore C-16 dans une vitrine : la machine faisait tour­­ner la démons­­tra­­tion d’un jeu pixe­­lisé. Kim a harcelé sa mère pour qu’elle lui achète. Il s’est assis à son bureau face à la machine : une énigme lui deman­­dait sa solu­­tion en BASIC. Tout cela était bien plus inté­­res­­sant que l’école ne le serait jamais. Un cama­­rade de classe avait un logi­­ciel appelé ICE sur une disquette : il permet­­tait de faire des copies de jeux, en reti­­rant simple­­ment une ligne de code. À l’époque, personne ne parlait de pira­­tage. Il dispo­­sait d’un accès illi­­mité. La seule limite était le possible. L’un de ses amis lui avait décrit un Éden numé­­rique du nom de X.25, en somme un réseau fermé pré-Inter­­net. Kim s’est acheté un modem à 2400-baud, le genre d’ap­­pa­­reil sur lequel on devait coller un combiné télé­­pho­­nique avec un coupleur en caou­t­chouc. « J’étais dans un nouveau monde. » Il ne voulait plus en sortir. ulyces-kimdotcommanor-26« Le X.25, c’était diffi­­cile d’y entrer : il vous fallait les codes d’ac­­cès. Mais une fois qu’on y était, les personnes étaient très dispo­­sées à vous expliquer comment hacker diffé­­rentes choses, ils parta­­geaient les numé­­ros d’ac­­cès. La parole y était très libre. » Kim, calme­­ment assis à son bureau, rôdait sur le réseau, absor­­bant la moindre infor­­ma­­tion. Il n’a pas fallu long­­temps avant qu’il lance sa première attaque. L’un de ses hackings préfé­­rés, c’était une attaque par porte déro­­bée sur les systèmes des entre­­prises opérant en système PBX, le réseau télé­­pho­­nique et de trans­­fert de données interne d’une entre­­prise. « À l’époque, le concept d’ad­­mi­­nis­­tra­­teur réseau n’exis­­tait pas. Très peu d’ad­­mi­­nis­­tra­­teurs savaient comment chan­­ger les mots de passe par défaut des réseaux. Cela ne leur a jamais traversé l’es­­prit qu’un gamin puisse péné­­trer dans le système. C’était exac­­te­­ment comme péné­­trer dans un de ces petits villages suédois où aucune porte n’a de verrou. Vous entrez, vous vous attri­­buez tous les droits et c’est comme si le réseau vous appar­­te­­nait. Une véri­­table aubaine ! » La majo­­rité des premiers PBX étaient basés de l’autre côté de l’océan, dans la zone 212 de Manhat­­tan. Il fallait de coûteux appels longue distance pour les joindre. Par chance, Kim connais­­sait un forum BBS de hackers qui s’échan­­geaient des numé­­ros de cartes télé­­pho­­niques volées. Kim adorait péné­­trer dans la base de données d’une nouvelle compa­­gnie : il fallait être très atten­­tif aux appels modem en cours, qui le mène­­raient à encore davan­­tage de PBX. Kim a écrit un petit script qu’il faisait tour­­ner la nuit : le programme compo­­sait tout seul des numé­­ros puis se ména­­ger en douceur un accès aux back­­doors. Le lende­­main, Kim avait accès à plus 800 comptes avec leurs mots de passe et leurs iden­­ti­­fiants complets. Il se bâtis­­sait une armée. « Ado, quand tu découvres ce monde à quoi, 14, 15 ans ? tu ne penses même plus à aller à l’école, mec. T’en as plus rien à foutre. » Kim voulait juste rester chez lui dans le contrôle de son monde virtuel, un contrôle qui avait toujours fait défaut à sa vie réelle. Ses exploits le faisaient passer aux yeux de ses copains pour un type cool et dange­­reux, un héros. Et la commu­­nauté des hackers se nour­­rit de ce senti­­ment, celui du groupe contre le reste du monde. Les services de messa­­ge­­rie en ligne avec paie­­ment à la minute, très popu­­laires au début des années 1990, ont été le théâtre de l’es­­croque­­rie qui lui a valu sa première arres­­ta­­tion. Ce sont les équi­­va­­lents alle­­mands des boucles télé­­pho­­niques communes pour lesquelles les compa­­gnies télé­­pho­­niques factu­­raient un appel longue distance, géné­­ra­­le­­ment autour de 1,20 dollars la minute. L’opé­­ra­­teur de la ligne perce­­vait un pour­­cen­­tage sur la commu­­ni­­ca­­tion locale, envi­­ron 15 centimes par appe­­lant : plus il y en avait, plus le proprié­­taire de la boucle télé­­pho­­nique empo­­chait d’argent. Kim a installé sa propre boucle télé­­pho­­nique aux Antilles néer­­lan­­daises. Une fois ceci fait, il a généré un afflux de trafic énorme grâce aux numé­­ros de cartes télé­­pho­­niques volées sur les tableaux des forums de hackers.

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Kim Schmitz à l’époque

« Ça fonc­­tion­­nait très bien », explique Kim. D’après lui, il se serait fait plus de 75 000 deut­­sche­­marks (plus de 180 000 euros actuels) « À l’époque, c’était une somme énorme, parce que j’étais gamin. Je voulais ache­­ter plus de modems pour mon BBS, un meilleur ordi­­na­­teur, bref du meilleur matos pour augmen­­ter mes capa­­ci­­tés. » En 1993, trois ans après le début de l’es­­croque­­rie, Kim se fait prendre. Il est arrêté et envoyé pour un mois dans une prison pour mineurs. Kim raconte qu’il « crevait de trouille » en prison mais que cela a été une expé­­rience inté­­res­­sante. « J’avais plein de visi­­teurs, des adultes employés par MCI et AT&T qui venaient me parler. » Kim était choqué du peu de connais­­sances de ces soi-disant experts embau­­chés par de grandes entre­­prises : ils n’avaient aucune idée du fonc­­tion­­ne­­ment d’un PBX, encore moins du fait qu’on puisse le hacker. « C’était comme si je leur parlais chinois. C’était tota­­le­­ment hallu­­ci­­nant. » C’était aussi un busi­­ness poten­­tiel. Il s’est asso­­cié avec son compa­­gnon hacker et génial codeur Mathias Ortmann pour créer Data Protect, l’une des premières entre­­prises de consul­­ting en infor­­ma­­tique : le duo factu­­rait des centaines de dollars pour une heure passée à expliquer à des entre­­prises comment se proté­­ger des personnes comme eux. Leurs anciens cama­­rades de la commu­­nauté des hackers les consi­­dé­­raient comme des traîtres. Kim et Ortmann esti­­maient qu’ils prenaient du galon. Les médias alle­­mands ont rapi­­de­­ment décou­­vert l’ado­­les­cent prodige et Kim a réalisé qu’il appré­­ciait d’être au centre des atten­­tions. « Le hacker était le nouveau magi­­cien », se souvient Kim. « Ils vous trai­­taient comme un putain de génie, mec ! Mais tout ce que j’avais fait, c’était d’ana­­ly­­ser des tableaux en ligne. Je trou­­vais des mots de passe. Un singe pour­­rait faire ça. Il n’y avait rien de génial là-dedans. Mais on s’ha­­bi­­tue vite au gros titres, aux gens qui vous compli­­mentent, quand on vous dit que vous êtes génial. » La méca­­nique était en branle : Kim avait les besoins d’un outsi­­der et le pres­­tige d’une rock-star. Il n’avait que mépris pour le système et il dispo­­sait des moyens de le vaincre. Il se sentait puis­­sant, impi­­toyable, on lui disait qu’il était le plus malin d’entre tous. À l’aube de la ving­­taine, il touchait un gros salaire lui permet­­tant d’ache­­ter des voitures de luxes person­­na­­li­­sées et de beaux costumes. Bravache, il flam­­bait son argent dans les boîtes de nuit. Il avait des filles pour lui. Sa propre bande. Il occu­­pait la page de garde des maga­­zines. Au cours de l’an­­née 1997, Kim s’est dit qu’il allait faire ses gros titres lui-même en lançant un site web consa­­cré à sa vie et sa vision du monde. Il l’a baptisé Kimble.org, à partir de son nom de hacker, Kimble : une réfé­­rence à Richard Kimble, le Fugi­­tif. Kim aimait le fait que son véri­­table prénom soit inclus dans le titre de son site et il s’iden­­ti­­fiait au person­­nage incom­­pris et persé­­cuté du film. Dix ans avant que Face­­book ne fasse du partage en ligne la norme, Kim utili­­sait Kimble.org comme vitrine de sa propre vie. C’était un des premiers sites à utili­­ser le langage Flash. « Avant, Inter­­net, c’était juste des carac­­tères hideux avec des liens hyper­­­texte souli­­gnés en bleu. Les gens, en venant sur mon site, en voyant les anima­­tions et les couleurs, se disaient : “Qu’est-ce que c’est que ça ?” Ils n’avaient jamais rien vu de tel. »

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Une capture d’écran du site

Il y avait des vidéos de Kim, des photos de Kim. Kim comme icône de succès, une inspi­­ra­­tion. Kim avec des femmes. Kim au sommet d’une montagne. Kim en costume noir. Kim en costume blanc. Kim dans un jet. Il avait rempli le site de listes de déve­­lop­­pe­­ment person­­nel telles que « les 10 règles du succès ». « Les gens croient que j’ai monté ce site pour satis­­faire mon ego, mais c’était pour les moti­­ver. » Kim sait que cela peut sembler idiot, mais il aspi­­rait à deve­­nir un modèle, une figure exem­­plaire, un Gates, un Jobs, un Bran­­son, un Tony Roobins ou un Donald Trump. Les photos et les vidéos, les postures, le côté bling-bling, les mises en scène… tout ça agis­­sait comme un appeau à confiance pour nerd, une inci­­ta­­tion à prendre des risques et à entre­­prendre. Comme le faisait Kim. En 2000, Kim a vendu la majo­­rité de ses parts de Data Protect pour débu­­ter un fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment privé. Il avait des vues sur une société appe­­lée Lets­­buyIt.com, une sorte de proto-Grou­­pon (compa­­ra­­teur de prix sur Inter­­net) apparu dix ans trop tôt. Kim a investi des parts dans la société, pensant qu’il pour­­rait simpli­­fier son inter­­­face et en faire un succès. Après quoi, il a annoncé son inten­­tion de lever 50 millions de dollars pour la subven­­tion­­ner. Les actions de la compa­­gnie ont bondi de 220 % et Kim a vendu une partie de ses parts en réali­­sant un bon béné­­fice. « Je me déten­­dais à Bang­­kok quand j’ai appris la nouvelle », me dit Kim. Il était accusé de délit d’ini­­tié. Il a expliqué qu’il ne consi­­dé­­rait pas le fait d’agir de manière indi­­vi­­duelle comme un délit d’ini­­tié et qu’il était loyal envers la compa­­gnie, mais appa­­rem­­ment, les régu­­la­­teurs finan­­ciers ne parta­­geaient pas son point de vue. Le récit d’une autre folle arnaque de la part du flam­­boyant Kim Schmitz a suscité une véri­­table fréné­­sie média­­tique. Une chaîne de télé­­vi­­sion alle­­mande est venue inter­­­vie­­wer le célèbre génie dans la suite prési­­den­­tielle du Grand Hyatt de Bang­­kok. « J’étais vrai­­ment furieux et un poil préten­­tieux », concède Kim. « Je leur ai dit que si c’était la manière dont l’Al­­le­­magne trai­­tait ses entre­­pre­­neurs, alors je ne voulais plus remettre les pieds en Alle­­magne. Ce fut une énorme erreur. »

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Le hall de l’hô­­tel Grand Hyatt de Bang­­kok
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La télé­­vi­­sion alle­­mande a passé en boucle les images de cette riche tête brûlée tançant le gouver­­ne­­ment depuis une suite de luxe en Thaï­­lande, agis­­sant comme s’il était hors de portée de la loi alle­­mande. Un procu­­reur alle­­mand a décidé de lui donner tort et a lancé un mandat d’ar­­rêt contre Kim. L’am­­bas­­sade alle­­mande a révoqué son passe­­port. Kim était désor­­mais un étran­­ger en situa­­tion illé­­gale en Thaï­­lande. La police thaïe est venue le cueillir dans sa suite pour le mener dans une prison pour migrants. « C’était pas une prison normale : c’était complè­­te­­ment dingue. Ils m’ont fait porter une combi­­nai­­son spéciale. Ils m’ont jeté dans cet endroit, avec 18 mecs dormant sur le béton. Tout le monde portait des chemises dégueu­­lasses, par 40 degrés… ça puait grave. Les mous­­tiques me bouf­­faient litté­­ra­­le­­ment, la nour­­ri­­ture était servie dans des seaux. » L’avo­­cat de Kim lui a alors dit qu’il pouvait contes­­ter la déci­­sion et gagner le procès : il sorti­­rait libre dans un mois au plus tard. Kim a trouvé la plai­­san­­te­­rie excel­­lente. Le gouver­­ne­­ment alle­­mand lui a proposé un visa de voyage valable deux jours à condi­­tion qu’il accepte de rentrer au pays. « OK », a convenu Kim. Dans l’avion du retour, il était flanqué de deux poli­­ciers. La presse l’at­­ten­­dait de pied ferme. L’af­­faire a fait les gros titres en Alle­­magne : c’était le plus gros délit d’ini­­tié de l’his­­toire, et de plus l’ac­­cusé violait une loi exis­­tant depuis à peine quelques années. « Les jour­­naux n’ar­­rê­­taient pas de faire allu­­sion à mon poids, ils écri­­vaient “la chute de la grande gueule”, des trucs comme  ça. Mon style de vie et Kimble.org avaient fait de moi une cible. Ils parlaient de moi comme d’un  méga­­lo­­mane, d’un arnaqueur, du roi des pirates. » Le gouver­­ne­­ment, consi­­dé­­rant que la fuite de Kim était probable avant son procès, l’a fait passer cinq mois en prison avant qu’on ne lui propose une proba­­tion assor­­tie d’une petite amende, à condi­­tion qu’il plaide coupable à son procès. « J’en avais marre et je savais que je n’avais plus d’ave­­nir en Alle­­magne de toute façon », soupire Kim. Et il savait que Kimble.org était foutu égale­­ment, il n’y avait plus la moindre chance pour qu’il devienne un modèle à présent. « Alors j’ai accepté l’offre. Et c’est mon plus grand regret. Parce que si j’avais plaidé à l’époque, alors je n’au­­rais pas eu mon étiquette actuelle de “crimi­­nel de carrière”. Et rien de tout cela ne serait arrivé. »

L’avè­­ne­­ment de Megau­­pload

S’il est un seul domaine où Kim se livre à une acti­­vité illé­­gale, il faut aller le cher­­cher du côté de son besoin patho­­lo­­gique pour la vitesse. Il ne boit pas, ne prend aucune drogue, mais c’est un chauf­­fard invé­­téré. Conduire est un vice pour lui, une véri­­table addic­­tion à l’ivresse que procure la vitesse et au contrôle d’une machine gracieuse. Kim raconte qu’a­­vant son départ de l’Al­­le­­magne, il a essayé d’éta­­blir le record du citoyen ayant perdu le plus de points sur son permis : « Je grillais les feux rouges en passant à fond, quand le radar me flashait, je m’ar­­ran­­geais pour qu’on me voie le pouce bien levé. Après quoi je faisais demi-tour et je recom­­mençais. » Pendant les rallyes routiers, il était connu pour tampon­­ner les autres concur­­rents ou pour prendre des raccour­­cis : tout était bon pour arri­­ver en tête. D’au­­cuns diraient que sa conduite était auda­­cieuse, d’autres qu’elle était impi­­toyable, mais tout le monde s’en­­ten­­dait pour dire qu’il était sacré­­ment doué.

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L’une des voitures de Kim Dotcom
Crédits : Kim.com

À partir de 2001, Kim et sa Mercedes custo­­mi­­sée « MegaCar » étaient des habi­­tués du rallye Gumball 3000, une version pour riche et presque légale des Cannon­­ball Runs. Des vidéos d’époque montrent un Kim provo­­ca­­teur, souvent en compa­­gnie de femmes légè­­re­­ment vêtues, coiffé d’un casque de la Wehr­­macht, portant bien haut son trophée. En 2004, il a lancé son propre rallye, à une vitesse bien supé­­rieure. « Le Rally Ulti­­mate était censé être un Gumball sous stéroïdes », me précise-t-il. L’évé­­ne­­ment avait souvent lieu dans des coins comme la Corée du Nord, et il atti­­rait des pilotes offi­­ciels de formule 1, le tout avec un million de dollars à la clef pour le vainqueur. Kim a vite compris qu’il exis­­tait un marché basé sur les droits de retrans­­mis­­sion vidéos et les spon­­sors. Kim et son nouvel asso­­cié, Bram van der Kolk, ont suscité l’in­­té­­rêt en envoyant des vidéos des exploits de pilote de Kim, le plus souvent par cour­­riel. Mais les vidéos en pièces-jointes étant trop lourdes, les cour­­riels ne cessaient de leur reve­­nir. Il devait certai­­ne­­ment y avoir un meilleur moyen pour parta­­ger des fichiers volu­­mi­­neux sur le web. Ils ont baptisé leur solu­­tion Megau­­pload. Les charges qui pèsent contre l’en­­tre­­prise en décrivent préci­­sé­­ment le mode de fonc­­tion­­ne­­ment : « Une fois que l’uti­­li­­sa­­teur a choisi un fichier présent sur son ordi­­na­­teur et qu’il a cliqué sur le bouton “Upload”, Megau­­pload.com repro­­duit le fichier sur au moins un des serveurs de l’en­­tre­­prise. Après quoi, il four­­nit à l’uti­­li­­sa­­teur un lien URL unique qui permet­­tra à n’im­­porte qui le connais­­sant de télé­­char­­ger le fichier. » « C’était une idée toute simple. À ce stade, honnê­­te­­ment, on ne s’at­­ten­­dait pas à en faire grand’­­chose de plus. » ulyces-kimdotcommanor-31Initia­­le­­ment, Kim utili­­sait Megau­­pload pour géné­­rer du buzz autour de l’Ul­­ti­­mate Rally, allant jusqu’à offrir 5 000 dollars pour les meilleurs vidéos de rallyes urbains clan­­des­­tins. « Très vite, tous les fanas de bagnoles ont commencé à mettre en ligne des vidéos et parta­­ger les liens avec leurs amis », s’ex­­clame Kim. Les bandes passantes des serveurs ont très vite été satu­­rées. Kim a alors réalisé que le site avait un poten­­tiel qui allait bien au-delà des simples vidéos de courses. La taille des fichiers ne cessait de croître, le format HD commençait à se démo­­cra­­ti­­ser. Le futur était évident. Il ne l’au­­rait jamais réalisé s’il était resté en Alle­­magne et si son ancienne entre­­prise n’avait pas mordu la pous­­sière. Le futur était dans le cloud. « Je me suis dit : “Au diable Ulti­­mate Rally !” » À partir de ce moment-là, Kim se consa­­cre­­rait exclu­­si­­ve­­ment à Megau­­pload. Kim Schmitz n’exis­­tait plus. Schmitz était le nom de son père. La dernière fois qu’il l’avait vu, son père était inter­­­viewé par la télé­­vi­­sion alle­­mande. Il avait l’air de vivre dans un abri de jardin : l’homme était complè­­te­­ment ravagé par l’al­­cool. Il avait déclaré aux jour­­na­­listes que son fils ne venait jamais lui rendre visite. « Mais comment ils ont pu le lais­­ser dire ça ? » enrage Kim. Il détourne le regard. « C’est pas juste. » Kim a reçu plusieurs lettres de son pater­­nel par la suite, mais il n’y a jamais répondu. « Je sais pas, peut-être qu’il est mort main­­te­­nant », dit-il, l’œil humide. Kim a laissé ce monde derrière lui. Sa nouvelle entre­­prise était un nouveau départ qui ferait de lui un géant du numé­­rique. Et si le monde le connais­­sait désor­­mais sous le patro­­nyme de Dotcom (« point com » en anglais) ? Une URL n’est rien de plus qu’un empla­­ce­­ment, à l’ins­­tar d’un numéro de télé­­phone. Kim était réel­­le­­ment surpris que personne n’ait songé à le faire avant lui.

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Un nouveau person­­nage
Crédits : Hannah Johns­­ton

Une fois devenu Kim Dotcom, son nom était son site web, sa présence, son entre­­prise et son héri­­tage. Comme il aurait été stupide et contre-produc­­tif de demeu­­rer le Kim Schmitz de Megau­­pload à propos duquel on pouvait apprendre telle­­ment de choses sur Kimble.org : quelle perte de temps, quelle solu­­tion de gagne-petit ! Qui aurait écouté jusqu’au bout un nom aussi long ?  Mais « Dotcom »… c’était la méga-clé. Les droits de rachat pour le nom de domaine Kim.com lui ont coûté une petite fortune, mais il a payé sans regret. Il allait reprendre le flam­­beau de Kimble.org, pour­­suivre son œuvre là où elle s’était arrê­­tée, deve­­nir une source d’ins­­pi­­ra­­tion pour le monde entier. Kim peut prêter à rire quand il se compare aux plus grands inno­­va­­teurs, mais une fois que Kim aurait révo­­lu­­tionné notre manière d’ache­­ter, de penser et d’ap­­prendre, alors Kim.com serait fait de l’étoffe des légendes. Kimble.org avait fait de lui une vaste blague. Mais Kim.com pouvait encore faire de lui un héros. Tout ce qu’il lui fallait désor­­mais, c’était une méga success story.

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L’idée était simple et l’équipe pour la mettre en œuvre, réduite. Ortmann et van der Kolk étaient les seuls à contrô­­ler l’ac­­cès aux serveurs. Pour faire le buzz et atti­­rer les inves­­tis­­seurs, ils avaient besoin de débit, d’un grand trafic de données. Pour le bâtir, ils ont offert de l’argent à tous ceux qui mettaient en ligne des conte­­nus deman­­dés. Les utili­­sa­­teurs de Megau­­pload ont très vite dépassé le stade du partage de vidéos de courses : bien­­tôt, ils propo­­saient tous types de conte­­nus… y compris du porno et du maté­­riel volé. Kim m’ex­­plique que lui et son équipe ont très tôt compris que leur service était utilisé de cette façon, ils ont alors essayé de trou­­ver une solu­­tion pour remé­­dier au problème. Selon leurs avocats, la méthode était simple : en cas de demande légale, il fallait suppri­­mer les fichiers délic­­tueux. Kim affirme qu’en cas de demande, la suppres­­sion était systé­­ma­­tique, mais la mise en examen du dépar­­te­­ment de la Justice affirme qu’ils ne l’ont fait que de « manière sélec­­tive ». ulyces-kimdotcommanor-33Kim m’ex­­plique qu’ils ont fait de leur mieux pour se plier à la loi, bien plus que la plupart des autres acteurs du secteur, allant même jusqu’à remettre les fichiers violant la propriété intel­­lec­­tuelle direc­­te­­ment aux studios lésés par leur mise en ligne. « Tous les éditeurs majeurs avaient un accès direct à nos serveurs. Personne d’autre ne fait ce genre de choses. » Kim me dit qu’il pensait en avoir fait suffi­­sam­­ment. Lui et ses parte­­naires n’au­­raient jamais pensé risquer de la prison. En vérité, en 2010, Kim et ses asso­­ciés avaient beau­­coup plus à perdre qu’au­­pa­­ra­­vant. Kim avait rencon­­tré une jeune femme, Mona Verga, aux Philip­­pines : ils s’étaient mariés et avaient fondé une famille. Kim précise qu’ils avaient choisi la Nouvelle-Zélande pour son côté vierge et vert, un pays qui avait les meilleures proba­­bi­­li­­tés de survie dans un futur incer­­tain. C’était l’en­­droit idéal depuis lequel diri­­ger une entre­­prise numé­­rique légale et floris­­sante, qui comp­­tait plus de 100 employés. C’est le carac­­tère légal de ce succès qui est au cœur de la bataille judi­­ciaire actuelle. Le dépar­­te­­ment de la Justice cite plusieurs cour­­riels de Megau­­pload comme preuves à charge, attes­­tant du carac­­tère déli­­bé­­ré­­ment illé­­gal de l’en­­tre­­prise (Van der Kolk : « on a un drôle de busi­­ness […] nous sommes des pirates des temps modernes :). » Ortmann : « Nous ne sommes pas des pirates mais on leur four­­nit des moyens de diffu­­sion :). » En réponse, Kim me dit que le FBI n’a aucun sens de l’hu­­mour et il pointe du doigt les 45 000 autres cour­­riels qui ne sont pas cités. « Ils ont lu toute notre corres­­pon­­dance interne. Ils savent que nous sommes de bons citoyens respon­­sables. » Il n’y a aucun doute sur le fait que la tech­­no­­lo­­gie utili­­sée par Megau­­pload n’est pas de nature crimi­­nelle. Selon la personne qui en fait usage, le service peut aussi bien mettre en rela­­tion des pirates et des gens télé­­char­­geant des conte­­nus illé­­gaux que des artistes de premier plan et leur audience colos­­sale. En 2011, le site a connu plus de 4,9 milliards de connexions indi­­vi­­duelles : Kim factu­­rait très cher ses services aux socié­­tés publi­­ci­­taires. Il commençait même à signer des contrats tout ce qu’il y a de plus légaux avec des stars de premiers plans telles que Kanye West, Will.I.Am, Jamie Foxx, Sean « Diddy » Combs, Alicia Keys et Chris Brown. Tout cela allait mener au lance­­ment du service Mega­­box, qui aurait permis à des artistes de géné­­rer des profits à partir de pubs atta­­chées direc­­te­­ment à leurs chan­­sons léga­­le­­ment télé­­char­­gées. Des télé­­char­­ge­­ments libres avec auto­­ri­­sa­­tion des ayants-droits n’étaient pas du pira­­tage mais un nouveau mode de diffu­­sion  qui aurait tué l’at­­trait du télé­­char­­ge­­ment illé­­gal auprès de la plupart des pirates d’une part, et permis à chacun d’être rétri­­bué d’autre part. Kim prépa­­rait un service simi­­laire pour les films holly­­woo­­diens et les émis­­sions de télé­­vi­­sion. Dotcom était prêt à passer au stade supé­­rieur. Mais à ce stade, bien que Kim l’igno­­rait encore, il était déjà trop tard. Le 5 janvier 2012, un grand jury fédé­­ral a envoyé une mise en accu­­sa­­tion de 72 pages à Megau­­pload, suite à une enquête de deux ans diri­­gée par le FBI. Quelques jours plus tard, des membres du FBI ont contacté les services d’in­­ter­­ven­­tion anti­­ter­­ro­­riste néo-zélan­­dais. La plani­­fi­­ca­­tion de l’opé­­ra­­tion Debut venait de commen­­cer. Le 18 janvier, deux agents spéciaux améri­­cains et l’as­­sis­­tant d’un procu­­reur améri­­cain étaient présents en Nouvelle-Zélande. Le 19, un agent de police, équipé d’une caméra minia­­ture, s’est rendu au manoir Dotcom pour repé­­rer furti­­ve­­ment la dispo­­si­­tion des lieux et les dispo­­si­­tifs de sécu­­rité. Le lende­­main, deux sections du Groupe d’in­­ter­­ven­­tion tactique et quatre sections de l’Armed Offen­­ders Squad ont été mobi­­li­­sées sur Coates­­ville. L’opé­­ra­­tion Take­­down débu­­tait. ulyces-kimdotcommanor-tt

La Salle Rouge

Les hommes riches recourent aux services de protec­­tion privés pour les mêmes raisons que les banques : ils sont là où se trouvent l’argent. La famille de Kim était suscep­­tible d’être la victime de vols, d’at­­taques de gangs et de kidnap­­ping. Mais elle n’au­­rait jamais imagi­­née être la cible du raid d’une unité anti-terro­­riste. le matin de l’at­­taque, Kim, en enten­­dant le vacarme, s’est souvenu du proto­­cole de sécu­­rité de Tempero : il s’est préci­­pité vers le bouton d’alarme situé sur le côté de son lit de travail. Il ressem­­blait à un gros buzzer en laque noire de jeu télé­­visé, protégé d’une acti­­va­­tion acci­­den­­telle par un clapet en verre à char­­nières. Kim, en pres­­sant le bouton, a envoyé un SMS à tous les membres de la sécu­­rité présents dans le complexe. La porte située derrière lui était sur le point de céder. Kim s’en est éloi­­gné en emprun­­tant un couloir courant en direc­­tion d’un hall central qui mène à des esca­­liers et à diffé­­rentes parties du complexe. Il est arrivé dans une salle de bain aux dimen­­sions gigan­­tesques et dans l’atrium bleuté d’une piscine de 30 mètres de long. Des serviettes pour tous les membres de la famille étaient stockées dans un placard. Les étagères dissi­­mu­­laient un esca­­lier dérobé menant à une pièce que Tempero avait baptisé la Salle Rouge.

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L’hé­­li­­co­­ptère des forces d’in­­ter­­ven­­tion approche du manoir
Crédits : Kim.com

C’était un grenier tout simple au sol couvert de tapis, situé sous la pente du toit. Kim s’est rendu au bout de la pièce pour se cacher derrière un pilier. Il a entendu des éclats, des explo­­sions et des cris relayés par les corri­­dors et les esca­­liers. « Police ! » hurlait-on partout d’une seule voix. Kim savait exac­­te­­ment ce qu’il se passait. Il aurait pu sortir de sa cachette. Il aurait pu descendre les esca­­liers pour appa­­raître dans la salle bruyante. Mais cela ne lui a pas paru très sûr. Il ne voulait pas surgir d’un coup et risquer de surprendre les membres des forces de l’ordre. Il a préféré s’en tenir au proto­­cole. À en croire les infor­­ma­­tions, Kim aurait été retrouvé occupé à se cacher non loin d’un fusil à canon scié, voire il se serait carré­­ment retran­­ché avec pour en découdre. Il est vrai que la Salle Rouge contient un fusil à pompe, mais Kim se cachait complè­­te­­ment à l’op­­posé, à plus de 15 mètres de l’arme. Il n’était même pas caché en réalité, son ample silhouette bien visible derrière le pilier, mais il tenait à proté­­ger sa tête. Il a attendu là pendant plusieurs heures. Le vacarme se faisait de plus en plus proche. Quelques minutes après l’ar­­ri­­vée des unités tactiques, plusieurs dizaines d’hommes supplé­­men­­taires sont arri­­vés en héli­­co­­ptères, suivis de plusieurs vans noirs à vitres tein­­tées, qui ont pris posi­­tion autour de la propriété. Les lieux étaient désor­­mais aux mains d’une petite armée.

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La police arrête toute personne se trou­­vant sur la propriété
Crédits : Kim.com

Mais la police ne parve­­nait pas à loca­­li­­ser Kim. Ils se doutaient que la demeure devait compor­­ter une pièce de sécu­­ri­­té… quelque part. Mais ils ne connais­­saient pas l’em­­pla­­ce­­ment précis de son entrée. Les forces spéciales s’af­­fai­­raient autour d’un monte-plat qu’ils pensaient être une cachette. Des déto­­na­­tions semblables à des coups de gongs ont retenti dans le manoir tandis que la police attaquait le métal des portes de sécu­­rité à la masse. Fina­­le­­ment, un membre du person­­nel domes­­tique a ouvert le monte-plat. Kim ne s’y cachait pas. Les unités d’élite anti-terro­­riste étaient en train de perdre une partie de cache-cache avec un nerd géant. L’homme muni d’un dispo­­si­­tif capable de détruire l’en­­semble de ses serveurs leur faisait défaut depuis dix longues minutes. Tempero avait entendu le fracas dès l’at­­ter­­ris­­sage du premier héli­­co­­ptère. Il s’est préci­­pité dehors… avant d’être arrêté dans son élan par un type en armure tactique noire qui lui poin­­tait une arme sur le visage. « OK, amuse-toi bien, mec », lui a-t-il dit avant de coucher au sol. Il y était toujours quand la police est venue pour l’in­­ter­­ro­­ger. Tempero se faisait du souci pour son patron. Il leur a montré la porte déro­­bée vers la Salle Rouge. Ils ne l’avaient pas encore décou­­verte. Kim raconte que les poli­­ciers lui ont donné des coups de pieds dans les côtes, plusieurs coups de poings au visage, assor­­tis de coups de pieds jusqu’à ce qu’il saigne du nez (la police conteste ces affir­­ma­­tions). Ils l’ont ensuite plaqué au sol avant de l’en­­traî­­ner dans l’es­­ca­­lier. Ce n’est que lorsqu’il est passé devant les fenêtres que Kim a eu une idée de l’am­­pleur des opéra­­tions.

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Armes et chiens sont de sortie
Crédits : Kim.com

Les flics étaient partout. En uniforme, en civil, en armure tactique, la plupart étaient armés de fusils Bush­­mas­­ter ou de semi-auto­­ma­­tiques. Il y avait même une unité canine et des types sur le toit avec des jumelles. L’opé­­ra­­tion impliquait telle­­ment de monde que les flics étaient même venus avec des toilettes chimiques et un food truck. Kim avait du mal à en croire ses yeux. Les types rôdaient dans la propriété, avec leurs sand­­wichs et leur café en s’auto-congra­­tu­­lant. L’in­­ven­­taire de la police ressem­­ble­­rait à un cata­­logue d’ar­­ticles de luxe : 15 Mercedes d’une valeur de plusieurs centaines de milliers de dollars pièce, deux Mini Cooper, une Cadillac El Dorado de 1957, une Cadillac déca­­po­­table de la série rose de 1962, une Lambor­­ghini LM002, un coupé Rolls-Royce Phan­­tom Drophead, des motos Harley David­­son et Von Dutch Kustom, huit télé­­vi­­sions et des œuvres d’arts visi­­ble­­ment d’une grande valeur, dont une impo­­sante statue d’un Preda­­tor qui n’au­­rait pas dépa­­reillé chez Planet Holly­­wood. Mais c’est l’argent qu’ils ont saisi qui a consti­­tué la plus grosse prise : des millions entas­­sés sur plus de 50 comptes bancaires à travers le monde. Si les méga-conspi­­ra­­teurs avaient l’in­­ten­­tion de se défendre contre la puis­­sance du système judi­­ciaire US, ils devraient le faire à crédit. La police a conduit Kim jusqu’à la pelouse où la plupart des domes­­tiques étaient rassem­­blés. « J’étais si inquiet à propos de Mona : elle était enceinte des jumeaux. Je n’ar­­rê­­tais pas de leur deman­­der où elle était et où étaient les enfants. » Kim ne les a pas vus mais il a aperçu Ortmann. Lui et Batato étaient arri­­vés pour parti­­ci­­per à l’an­­ni­­ver­­saire dont Kim parta­­gait la date avec son fils, Kimmo. Cela aurait dû être un événe­­ment épique, avec des artistes de premier ordre venus spécia­­le­­ment des États-Unis pour l’oc­­ca­­sion. Le château gonflable ne l’était pas encore.

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La cadillac fétiche de Kim est enle­­vée
Crédits : Kim.com

La police a mis la main sur Batato à l’ar­­rière de la maison : affairé sur son ordi­­na­­teur portable, il était encore en robe de chambre. Ortmann dormait encore quand une équipe tactique a fait irrup­­tion dans sa chambre. Il avait vrai­­ment l’air effrayé et brisé. Ce n’était pas le genre à prétendre qu’il faisait parti d’un gang. Il ne jouait même pas à des FPS. Kim a inter­­­pellé un offi­­cier de police : « Quelles sont les accu­­sa­­tions ? » Il pensait qu’a­­vec plus de 50 employés répar­­tis sur toute la planète, l’un d’entre eux avait dû être mêlé à quelque chose d’illé­­gal. La réponse l’a pris de cours : « Viola­­tion de la propriété intel­­lec­­tuelle. » Tandis que les flics l’en­­traî­­naient vers une four­­gon­­nette, Kim est arrivé à la hauteur de Mona. Elle avait l’air effrayée. « Tout ça pour une histoire de copy­­right ? » lui a-t-elle dit. « C’est des conne­­ries ! » Une fois dans le véhi­­cule de police, on a remis une copie de l’acte d’ac­­cu­­sa­­tion à Kim. Il a vu l’ac­­cu­­sa­­tion de viola­­tion de la propriété intel­­lec­­tuelle, mais, et c’était plus surpre­­nant, on l’ac­­cu­­sait égale­­ment de blan­­chi­­ment d’argent. Il ne compre­­nait pas la premier chef d’ac­­cu­­sa­­tion de la liste : « Racket ? » a-t-il demandé à un poli­­cier. « C’est une accu­­sa­­tion réser­­vée aux orga­­ni­­sa­­tions crimi­­nelles, comme la mafia », lui a-t-on donné comme réponse.

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Célé­­bra­­tion après l’ar­­res­­ta­­tion
Crédits : Kim.com

Voilà qui n’au­­gu­­rait rien de bon. Kim possé­­dait bien une plaque d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion sur laquelle était écrit « mafia », mais il en avait d’autres indiquant « dieu », « police » et « diable », pour­­tant on ne l’ac­­cu­­sait pas d’être une de ces choses. Il devait y avoir erreur. Kim et ses asso­­ciés avaient dépensé beau­­coup d’argent pour comprendre toutes les facettes du busi­­ness, y compris le DMCA. « C’est pour cette raison que nous avons loca­­lisé certains de nos serveurs en Virgi­­nie », dit Batato. « Pour être proté­­gés par la sphère de sécu­­rité. » Ils s’at­­ten­­daient à être traî­­nés au tribu­­nal pour toutes sortes de raisons. Mais être sous le coup de charges crimi­­nelles ou risquer la prison, voilà qui était imprévu. Les hommes de Megau­­pload ont été conduits au commis­­sa­­riat central de la côte nord pour inter­­­ro­­ga­­toire, puis au centre de déten­­tion de Mount Eden. Il faisait presque nuit quand ils y ont été admis. La cellule de béton de Kim conte­­nait un mate­­las de 5 cm d’épais­­seur. « Avec mon poids, c’est comme si je n’avais pas eu de mate­­las », précise-t-il. Quelques jours plus tard, il était en proie à de violentes douleurs dorsales. On lui a donné de l’ibu­­pro­­fène, il a été placé dans un fauteuil roulant et mis sous garde constante pour éviter qu’il ne se suicide. « Le psy est venu me parler. Il m’a demandé si j’avais l’in­­ten­­tion de me tuer et j’ai dit non. C’est vrai, tu sais ? Mais ils m’ont gardé à l’œil malgré tout, alors ils passaient dans ma cellule toutes les deux heures, pour voir si je bougeais encore. » L’équipe de Megau­­pload était dans le même bloc de cellules. Pendant les heures de ballades, ils s’as­­seyaient ensemble pour étudier de près les accu­­sa­­tions. Plus Kim les lisait, plus elles lui parais­­saient merdiques. Ils allaient rempor­­ter le procès, leur affir­­mait Kim. Puis ils déchaî­­ne­­raient leurs avocats pour que le moindre penny saisi leur soit resti­­tué, sans comp­­ter les pertes de reve­­nus et les dommages et inté­­rêts. Il a dit à Ortmann : « Je vais appe­­ler mon bateau “J’ai été payé par le FBI”. » Les Améri­­cains étaient leurs enne­­mis dans l’af­­faire. Un coup de Holly­­wood qui avait financé Obama – peut-être que cette méga-opéra­­tion était une méga-vengeance. Faire la diffé­­rence au cours des prochaines prési­­den­­tielles améri­­caines ferait partie de leur retour, mais, en tant que hackers, ils devaient voir plus loin. Holly­­wood n’avait pas pris la main que Kim leur avait tendu. À présent, il devait leur offrir quelque chose d’autre. ulyces-kimdotcommanor-36Holly­­wood les accu­­sait d’être des pirates en arguant qu’ils étaient conscients et respon­­sables du contenu que leurs clients mettaient en ligne et télé­­char­­geaient. Mais s’ils parve­­naient à créer un moyen de stockage en ligne sur lequel personne, même eux, ne pour­­rait obser­­ver le contenu ? Voilà qui serait la sphère de sécu­­rité ultime. Et cela chan­­ge­­rait toutes les règles concer­­nant la légis­­la­­tion des données. Une nouvelle fois, la prison a contraint Kim à se montrer créa­­tif. Il s’est assis en compa­­gnie d’Ort­­mann, de van der Kolk et de Batato dans une cellule. Ils se sont penchés sur le problème en conce­­vant une nouvelle tech­­no­­lo­­gie à partir de rien, unique­­ment dans leurs têtes. Elle repo­­sait sur une idée simple : d’un clic, le fichier est crypté et mise en ligne. Seule la personne qui l’a mis en ligne détient la clé de cryp­­tage. S’il la diffuse, c’est son problème. Comme toutes les données du serveur sont codées, il est impos­­sible d’y cher­­cher quoi que ce soit. Même si quelqu’un s’em­­pare des données, il ne pourra rien en faire sans les clés de cryp­­tage. Bien­­ve­­nue dans une nouvelle zone grise parmi les plus troubles du globe. Ils l’ont appelé Mega. Comme Megau­­pload, le site combi­­ne­­rait une tech­­no­­lo­­gie de pointe avec une inter­­­face ergo­­no­­mique. Il ne géné­­re­­rait sans doute pas autant de reve­­nus que Megau­­pload, mais ils pensaient que les droits d’ins­­crip­­tion pour les entre­­prises en ferait une affaire rentable. Plus impor­­tant encore, le site four­­ni­­rait aux citoyens d’In­­ter­­net un moyen de parta­­ger des données person­­nelles avec un niveau de protec­­tion sans précé­dent, en épar­­gnant aux four­­nis­­seurs d’ac­­cès la majo­­rité des maux de tête juri­­diques. En d’autres mots, on ne pour­­rait pas débran­­cher Mega. Kim s’était fait du souci au sujet de Ortmann. Il semblait si fragile lors de son entrée en prison, mais à présent il était complè­­te­­ment galva­­nisé par le défi. Les longs débats ont remo­­tivé les hommes de Megau­­pload et Kim était véri­­ta­­ble­­ment enthou­­siaste à propos du nouveau projet. Mais en son for inté­­rieur, il crai­­gnait que son rêve ne soit mort. Il serait peut-être encore un million­­naire du numé­­rique. Mais il ne serait plus jamais un héros.

Le procès

Cela fait sept jours que je suis l’hôte de Kim. Le samedi matin se change en après-midi, qui cède à son tour la place au soir, quand le gel glace à nouveau le toit endormi. Fina­­le­­ment, un tweet arrive, puis un texto. « Viens. » Il est 21 h 45 et Kim prend son petit-déjeu­­ner.

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Peut-il vrai­­ment tout perdre ?
Crédits : Wilk

Quand j’ar­­rive dans la cuisine, l’une des domes­­tiques philip­­pine a disposé sur la table des gaufres, des pancakes, des tranches de divers saucis­­sons, des pickles, du jus de fruit et un verre d’eau de Fiji, qu’elle remplit avec de minus­­cules bouteilles en plas­­tique. « Il va falloir que je renonce à toute cette bouffe bien­­tôt », m’ex­­plique Kim en tarti­­nant une seconde miche de pain avec un steak tartare. « Soit je perds 30 kilos, soit je perds le procès. » Kim est ainsi, s’ima­­gi­­nant trans­­formé, seyant pour ses débuts en Amérique dans un costume noir ajusté. C’était une belle vision, comme lorsqu’on s’ima­­gine en costume à ses propres funé­­railles. Kim est un homme impo­­sant, mais ce soir il semble aussi vulné­­rable qu’un enfant privé de sommeil. Il est d’hu­­meur contem­­pla­­tive et il veut parler, toute la nuit si néces­­saire. Il se souvient très bien à quel point cela a été diffi­­cile pour lui de se refaire après le coup dur en Alle­­magne, de tous les efforts qu’il a dû mettre en œuvre pour resur­­gir avec un nouveau busi­­ness numé­­rique et un nouveau nom de domaine. Megau­­pload aurait dû être la dynas­­tie sur laquelle ses enfants se seraient éten­­dus ; Kim.com ne four­­nira que l’hé­­ri­­tage de Kim Dotcom. Il a ravivé les cendres de Kimble.org pour initier un site qui aurait fait de Kim le Ramsès II d’un empire numé­­rique, un bâtis­­seur de mondes charis­­ma­­tique. Après des années de labeur, son méga-monu­­ment était quasi-achevé. « Mais pour qui est-ce que je pour­­rais être un modèle main­­te­­nant ? » se demande Kim. Il va rempor­­ter le procès et récu­­pé­­rer son argent. Et après ? Sa femme est jeune et belle. « Alors que moi… » souligne Kim en se dési­­gnant. Si le procès traîne, s’ils sont coin­­cés pendant des années dans ce manoir vide et ennuyeux, Kim ne donne pas cher de son mariage. Il n’est pas plus opti­­miste concer­­nant ses pers­­pec­­tives d’ave­­nir.

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Il rêvait d’une fin plus épique
Crédits : Kim.com

Kim a 38 ans. Ses genoux sont en ruines, son dos n’est que douleur et il a quelque chose comme 70 kilos à perdre. Il est épuisé. Il lui faudrait une décen­­nie pour bâtir un nouvel empire avec sa prochaine idée géniale. Mais il n’est pas sûr d’en avoir encore la force. « J’ai fait une erreur en Alle­­magne : j’ai aban­­donné. » Ça lui a coûté son nom. Il ne fera pas deux fois la même erreur. Il n’y aura pas de compro­­mis avant le procès. Il va faire face et combattre le dépar­­te­­ment de la Justice. Même s’il lui prend tout. Il est 5 h 30 et Kim Dotcom commence sa jour­­née. Kim dort toute la jour­­née du lende­­main pour se repo­­ser en vue des trois jours d’au­­dience. Lundi midi, je le trouve atta­­blé devant un petit-déjeu­­ner, respec­­tant son nouveau régime alimen­­taire : 500 mg de vita­­mine C, des fruits et des baies, des œufs et des yaourts. Sa femme est à ses côtés. Elle semble calme et radieuse, ses longs cheveux sombres fraî­­che­­ment lavés. « OK », conclut Kim. Il enfile ses lunettes Cartier bleues tein­­tées et une écharpe repo­­sant sur le comp­­toir. « Allons botter des culs. »

~

La tribu­­nal est un bâti­­ment civil tout simple en briques, situé non loin d’un jardin public. Un détec­­teur de métal dont personne ne semble faire grand cas se trouve là, ainsi que plusieurs équipes de télé bran­­dis­­sant leurs micros duve­­teux. Mona et Kim s’as­­soient sur les bancs en compa­­gnie de leur avocat améri­­cain, Ira Roth­­ken et leurs co-défen­­seurs Ortmann, Batato et van der Kolk. Tempero et un autre membre de la sécu­­rité attendent, derrière eux, aux aguets.

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Kim Dotcom relate les faits au tribu­­nal
Crédits : Kim.com

Kim se rend à la barre pour racon­­ter l’at­­taque. « Notre belle demeure s’est chan­­gée une maison hantée. » Dans toute la salle, les jour­­na­­listes grif­­fonnent sur leurs carnets. Le ton est donné. « Je veux y retour­­ner », s’ex­­clame Kim pendant un inter­­­lude. Il sert les poings comme un enfant au jardin public. « Putain, c’était trop bon ! » Au cours des deux jour­­nées qui ont suivi, le raid a été analysé en détails et le juge Helen Winkel­­mann a fréquem­­ment inter­­­rompu les offi­­ciers de police. En Nouvelle-Zélande, la police ne porte habi­­tuel­­le­­ment pas d’armes : le raid est consi­­déré comme un usage sans précé­dent des forces d’in­­ter­­ven­­tion anti-terro­­riste contre un domi­­cile civil, sur la base d’un mandat d’ar­­rêt spécieux et de rensei­­gne­­ments inexacts. À la barre, il a été demandé au chef de la police anti-crimi­­nelle de Nouvelle-Zélande si le Manoir Dotcom était sous la surveillance d’un autre orga­­nisme d’État dont l’iden­­tité serait encore incon­­nue du public. Le fonc­­tion­­naire a répondu qu’il n’en était rien. Malheu­­reu­­se­­ment, ce n’était pas la vérité. En réalité, le complexe était sous la surveillance des services spéciaux néo-zélan­­dais depuis des mois. Les infor­­ma­­tions qu’ils ont collec­­tées (des cour­­riels, des appels télé­­pho­­niques et des textos) demeurent un mystère, mais la loi ne peut admettre de zone d’ombres. Le Bureau de la sécu­­rité des commu­­ni­­ca­­tions du gouver­­ne­­ment n’a pas le droit d’es­­pion­­ner des rési­­dents légaux en Nouvelle-Zélande. Au cours des semaines suivantes, Kim est devenu le point central du Water­­gate local. Même le Premier ministre a dû lui présen­­ter ses plus plates excuses. La cour a fini par rendre à Kim une partie de l’argent perdu : 4,8 millions de dollars pour les frais de justice et ses dépenses courantes. Mais avant que la sentence ne soit rendue, on doit présen­­ter certaines preuves dont plusieurs vidéos. Un huis­­sier atté­­nue la lumière et lance l’en­­re­­gis­­tre­­ment.

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Dotcom n’est plus à l’abri dans son manoir
Crédits : Wilk

La vidéo débute par un plan magni­­fique à l’aube du 20 janvier, le came­­ra­­man se trouve dans un héli­­co­­ptère de la police. Nous nous élevons par-delà de vertes collines néo-zélan­­daises, au-dessus des lignes à haute tension, puis l’ap­­pa­­reil survole une dernière colline et un poli­­cier crachote ses instruc­­tions dans les écou­­teurs alors que nous aper­­ce­­vons le Manoir Dotcom, un U d’un blanc majes­­tueux sur l’éten­­due herbeuse. L’hé­­li­­co­­ptère atter­­rit : on voit les pieds d’hommes en armes, lancés au pas de charge contre la porte prin­­ci­­pale tandis que l’hé­­li­­co­­ptère reprend son envol pour décrire des cercles autour de la propriété. « Nous four­­ni­­rons une copie de cet enre­­gis­­tre­­ment aux médias », promet le juge. Mais comment diable, se demande-t-elle, pourra-t-elle distri­­buer ses copies iden­­tiques instan­­ta­­né­­ment à toutes les station de radios et de TV ? Aux quatre coins de la salle d’au­­dience, les hommes de Megau­­pload commencent à rire.

Le mardi 24 novembre 2015, après dix semaines d’exa­­men par la Cour de district d’Au­­ck­­land, l’au­­dience pour la demande d’ex­­tra­­di­­tion de Kim Dotcom a pris fin. On ne connaît pas encore la date à laquelle le tribu­­nal néo-zélan­­dais rendra son juge­­ment.


Traduit de l’an­­glais par Cédric Stome d’après l’ar­­ticle « Inside the Mansion—and Mind— of the Net’s Most Wanted Man », paru dans Wired. Couver­­ture : Kim Dotcom inter­­­viewé par les médias néo-zélan­­dais. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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