par Charlotte Huff | 5 juin 2017

Il arrive qu’ils conservent les vête­­ments, les lambeaux de chemise ou de panta­­lons qui n’ont pas été décou­­pés et jetés par les méde­­cins et les infir­­mières. Ils racontent encore et encore leur histoire  lors des réunions de famille ou sur Inter­­net, où ils partagent des photos et des articles parlant d’autres survi­­vants ou de tragé­­dies plus graves que la leur. La vidéo d’un touriste frappé sur une plage brési­­lienne. Celle du Texan fauché par la mort alors qu’il faisait son jogging. Ou ces 65 personnes tuées au cours d’une tempête de quatre jours au Bangla­­desh. Il n’y a qu’en mettant côte-à-côte les témoi­­gnages, les vête­­ments rous­­sis et la peau brûlée que les survi­­vants peuvent imagi­­ner la trajec­­toire qu’a pu emprun­­ter le courant élec­­trique. Un courant qui peut appro­­cher les 200 millions de volts et voya­­ger à un tiers de la vitesse de la lumière. C’est de cette façon que la famille de Jaime Santana a pu recol­­ler les morceaux de ce qu’il s’est passé ce samedi après-midi d’avril 2016. À travers les bles­­sures, les vête­­ments brûlés et son chapeau de paille à large bord, déchiqueté. « On dirait que quelqu’un a tiré dessus au boulet de canon », commente Sydney Vail, un chirur­­gien trau­­ma­­to­­logue de Phoe­­nix, en Arizona, qui s’est occupé de Jaime à son arri­­vée en ambu­­lance. Son cœur avait subi plusieurs chocs élec­­triques par défi­­bril­­la­­tion tandis que les ambu­­lan­­ciers s’achar­­naient à stabi­­li­­ser son rythme. Jaime était sorti pour une balade à cheval avec son beau-frère et deux amis dans les montagnes qui se dressent derrière la maison de ce dernier, en péri­­phé­­rie de Phoe­­nix. Une excur­­sion comme ils en faisaient souvent le week-end. Des nuages noirs se sont formés, avançant dans leur direc­­tion, aussi ont-ils fait demi-tour. Ils étaient presque parve­­nus à la maison quand c’est arrivé, raconte Alejan­­dro Torres, le beau-frère de Jaime. Il désigne la zone, un paysage aride hérissé de buis­­sons qui s’étend au-delà de sa propriété.

Au loin, les montagnes surplombent le désert, leurs pics bruns comme des crocs décou­­pant l’ho­­ri­­zon. Les quatre cava­­liers avaient aperçu des éclairs au loin, alors qu’ils appro­­chaient de la maison d’Alejan­­dro. Mais il était à peine tombé quelques gouttes de pluie tandis qu’ils attei­­gnaient les corrals, à quelques centaines de mètres du refuge. Alejan­­dro ne croit pas être resté KO très long­­temps. Quand il est revenu à lui, il gisait face contre terre, complè­­te­­ment trempé. Son cheval avait disparu. Les deux autres cava­­liers étaient choqués mais indemnes. Alejan­­dro est parti à la recherche de Jaime, qu’il a trouvé près de son cheval effon­­dré sur le flanc. En passant, Alejan­­dro a touché ses pattes du pied. Elles étaient dures comme du métal, dit-il dans un anglais ponc­­tué d’es­­pa­­gnol. Il est arrivé auprès de Jaime : « J’ai vu de la fumée s’éle­­ver. C’est là que j’ai eu peur. » Des flammes sortaient de la poitrine de Jaime. Alejan­­dro les a éteintes trois fois à mains nues. Et trois fois, le feu a repris. Ce n’est que plus tard, après qu’un voisin a accouru depuis sa maison pour les aider et que les ambu­­lan­­ciers sont arri­­vés, qu’ils ont commencé à réali­­ser ce qu’il s’était passé : Jaime avait été frappé par la foudre.

Le maillot de corps porté par Jaime Santana ce jour-là
Crédits : William LeGoul­­lon

Les survi­­vants

Justin Gauger aime­­rait que le souve­­nir du jour où il a été frappé par la foudre – alors qu’il pêchait la truite sur un lac près de Flag­s­taff, en Arizona – ne soit pas aussi vif. Si ce n’était pas le cas, il se dit que peut-être l’an­xiété et le stress post-trau­­ma­­tique ne le pour­­sui­­vraient pas depuis si long­­temps. Même aujourd’­­hui, trois ans plus tard, quand un orage se déclare et que les éclairs se rapprochent, il ne se sent en sécu­­rité qu’as­­sis dans l’ar­­moire de sa salle de bain, en suivant la progres­­sion de l’orage sur une appli­­ca­­tion mobile. Pêcheur passionné, l’ar­­ri­­vée de la pluie avait d’abord trans­­porté Justin de joie en cet après-midi du mois d’août. La tempête s’était déclen­­chée brusque­­ment, comme c’est souvent le cas en période esti­­vale. Les pois­­sons sont plus enclins à mordre quand il pleut, disait-il à sa femme, Rachel. Mais alors que la pluie s’in­­ten­­si­­fiait, bien­­tôt rempla­­cée par de la grêle, son épouse et sa fille sont retour­­nées à la camion­­nette, suivies de près par son fils. Les grêlons ont grossi rapi­­de­­ment, gros comme des balles de golf, et ils commençaient à faire vrai­­ment mal en frap­­pant le corps et la tête de Justin. N’y tenant plus, il a attrapé sa chaise pliante – sur laquelle on peut encore voir aujourd’­­hui des traces de carbo­­ni­­sa­­tion – et tourné les talons en direc­­tion de la camion­­nette. Rachel filmait la tempête depuis le siège avant. Elle voulait conser­­ver les images de son mari battant en retraite alors que la grêle s’in­­ten­­si­­fiait. Elle me montre la vidéo sur son télé­­phone. Au début, tout ce qu’on peut voir sur l’écran est un voile de grêle qui s’abat sur le pare-brise, brouillant tout. Puis un éclair aveu­­glant traverse l’écran. C’est le seul éclair que Rachel a vu ce jour-là, celui qui d’après elle a frappé son mari.

Le slip de Jaime et les chaus­­settes de Justin
Crédits : William LeGoul­­lon

Un fracas assour­­dis­­sant. Une douleur atroce. « Tout mon corps s’est arrêté, je ne pouvais plus bouger », se rappelle Justin. « La douleur était… Je ne saurais pas vous l’ex­­pliquer. Si vous avez déjà mis vos doigts dans une prise en étant petite, multi­­pliez ce que vous avez ressenti par mille milliards dans tout votre corps. Et j’ai vu une lumière blanche entou­­rer mon corps, comme si j’étais dans une bulle. Tout s’est passé au ralenti. J’ai eu l’im­­pres­­sion d’être dans cette bulle pour toujours. » Un couple blot­­tis sous un arbre tout près de là s’est préci­­pité pour porter secours à Justin. Ils lui ont dit plus tard qu’il était toujours agrippé à la chaise. De la fumée s’éle­­vait de son corps. Quand Justin a repris conscience, il a vu des gens penchés sur lui, ses oreilles sifflaient. Puis il a réalisé qu’il était para­­lysé de la taille jusqu’aux pieds. « Quand j’ai compris que je ne pouvais pas bouger mes jambes, j’ai commencé à avoir peur. » Tandis qu’il décrit ce qu’il s’est passé ce jour-là, assis chez lui dans son canapé, il montre sur son épaule la trace de ses brûlures, qui recou­­vraient à un moment près d’un tiers de son corps. Elles commençaient près de son épaule droite et traver­­saient son torse en diago­­nale, avant de conti­­nuer le long de l’ex­­té­­rieur de ses deux jambes. Il quitte la pièce et revient avec une paire de chaus­­sures de randon­­née à la main, les incli­­nant pour me montrer les dégâts à l’in­­té­­rieur. Les traces rondes et rous­­sies sont parfai­­te­­ment alignées avec celles des chaus­­settes qu’il portait ce jour-là, ainsi qu’a­­vec les brûlures de la taille d’une pièce de monnaie qu’il avait sur chaque pied. Des bles­­sures assez profondes pour qu’il puisse enfouir le bout de son doigt à l’in­­té­­rieur.

Les jeans que portait Jaime Santana
Crédits : William LeGoul­­lon

Les traces brûlées sont égale­­ment alignées avec des trous de la taille d’une aiguille, situés juste au-dessus de l’épaisse semelle de ses chaus­­sures. Justin émet l’hy­­po­­thèse – en se basant sur ce qu’a raconté le couple qui lui a porté secours et sur la bles­­sure qu’il a sur l’épaule droite – que la foudre a frappé le haut de son corps avant de sortir par ses pieds. Bien que les survi­­vants font fréquem­­ment état de bles­­sures « d’en­­trée et de sortie », il est diffi­­cile de savoir préci­­sé­­ment en rétros­­pec­­tive quel chemin a emprunté la foudre, explique Mary Ann Cooper. Méde­­cin urgen­­tiste à la retraite de Chicago, elle fait depuis long­­temps des recherches sur la foudre. D’après elle, la trace visible du coup de foudre reflète davan­­tage le type de vête­­ments que portaient les survi­­vants, les pièces qu’ils avaient dans leurs poches ou les bijoux qu’ils portaient quand la foudre les a frap­­pés.

Chaque année, la foudre est respon­­sable de plus de 4 000 morts dans le monde, d’après les rapports consi­­gnés de 26 pays. Le nombre véri­­table de victimes de la foudre dans les zones les plus pauvres et les plus touchées, comme l’Afrique centrale, est encore en train d’être calculé. Cooper fait partie d’une petite équipe de méde­­cins, de météo­­ro­­logues, d’in­­gé­­nieurs en élec­­tri­­cité et d’autres cher­­cheurs qui s’échinent à mieux comprendre la façon dont les gens sont frap­­pés par la foudre et comment il est possible de l’évi­­ter. Sur dix personnes frap­­pées par la foudre, neuf survivent pour racon­­ter leur histoire. Mais elles peuvent souf­­frir de nombreux effets à court et à long-terme. La liste est longue et effrayante : arrêt cardiaque, confu­­sion, convul­­sions, étour­­dis­­se­­ment, douleurs muscu­­laires, surdité, migraines, pertes de mémoire, pertes d’at­­ten­­tion, troubles de la person­­na­­lité et douleurs chro­­niques – entre autres.

Les survi­­vants sont nombreux à racon­­ter leur histoire. Dans des posts en ligne ou lors des rassem­­ble­­ments annuels de Light­­ning Strike & Elec­­tric Shock Survi­­vors Inter­­na­­tio­­nal, ils sont prompts à faire part de leurs témoi­­gnages. Le groupe se rassemble dans les montagnes du sud-est des États-Unis chaque prin­­temps depuis sa première édition, au début des années 1990, qui rassem­­blait 13 survi­­vants. À cette époque où Inter­­net n’exis­­tait pas, il était plus diffi­­cile de rencon­­trer d’autres survi­­vants faisant face aux migraines, aux troubles de la mémoire, à des insom­­nies et d’autres effets causés par la foudre, explique Steve Marsh­­burn, le fonda­­teur du groupe, qui vit avec ces symp­­tômes depuis qu’il a été frappé aux abords d’une banque en 1969. Depuis près de 30 ans, lui et sa femme dirigent l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, qui compte aujourd’­­hui près de 2 000 membres. Ils ont failli annu­­ler la confé­­rence de cette année, car Marsh­­burn, 72 ans, a des problèmes de santé. Mais ses membres ne lui pardon­­ne­­raient pas, dit-il avec fierté. Les troubles de la person­­na­­lité et de l’hu­­meur dont les survi­­vants font l’ex­­pé­­rience, s’ac­­com­­pa­­gnant chez certains d’épi­­sodes dépres­­sifs, peuvent mettre à rude épreuve familles et mariages, parfois jusqu’à les briser. Cooper aime dire que la foudre recâble le cerveau de la même façon qu’un choc élec­­trique peut embrouiller un ordi­­na­­teur. L’ex­­té­­rieur semble intact, mais le logi­­ciel qui contrôle ses fonc­­tions est endom­­magé.

Justin a retrouvé l’usage de ses jambes dans les cinq heures après l’ac­­ci­dent.

Marsh­­burn et Cooper affirment tous deux que l’exis­­tence de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion a sauvé des vies. D’après Marsh­­burn, elle aurait évité 22 suicides. Il n’est pas inha­­bi­­tuel pour lui de rece­­voir un coup de fil en pleine nuit et de parler plusieurs heures avec une personne déses­­pé­­rée. Cela le vide de son éner­­gie, à tel point qu’il est inca­­pable de faire quoi que ce soit les jours suivants. Cooper, qui a assisté à certains de ces rassem­­ble­­ments, a appris à s’ac­­cro­­cher tandis que les survi­­vants et leurs proches décrivent leurs symp­­tômes. « Il y en a beau­­coup que je ne comprends pas », dit-elle. « Souvent, je ne comprends rien de ce qui leur arrive. Alors j’écoute, j’écoute et j’écoute encore. » Malgré l’em­­pa­­thie profonde qu’elle ressent pour les survi­­vants, certains symp­­tômes restent diffi­­ciles à croire pour elle. Certaines personnes affirment qu’elles peuvent détec­­ter la forma­­tion d’une tempête bien avant qu’elle appa­­raisse à l’ho­­ri­­zon. D’après Cooper, c’est possible du fait de leur extrême sensi­­bi­­lité aux signes avant-coureurs d’un orage, depuis leur trau­­ma­­tisme. Elle est moins encline à croire d’autres témoi­­gnages – ceux qui disent que leur ordi­­na­­teur freeze lorsqu’ils entrent dans la pièce, ou que les batte­­ries des portes de leur garage ou d’autres acces­­soires se vident plus rapi­­de­­ment en leur présence. Mais après des décen­­nies de recherche, Cooper et les autres experts de la foudre admettent volon­­tiers qu’il reste de nombreux mystères à éclair­­cir. Sans comp­­ter qu’il s’agit d’un domaine où les ressources se font rares, voire inexis­­tantes.

Par exemple, on ne sait pas pourquoi certaines personnes présentent les symp­­tômes d’une épilep­­sie après avoir été frap­­pées par la foudre. Les cher­­cheurs se demandent aussi si les survi­­vants sont plus vulné­­rables à d’autres problèmes de santé, comme les mala­­dies cardiaques, plus tard dans leur exis­­tence. Certains survi­­vants disent se sentir comme des « nomades médi­­caux », car ils ont beau­­coup de mal à trou­­ver un méde­­cin qui soit fami­­lier de leurs symp­­tômes. Justin, qui a retrouvé l’usage de ses jambes cinq heures après l’ac­­ci­dent, a fini par trou­­ver de l’aide à la Mayo Clinic, un centre de recherche mondia­­le­­ment réputé. En plus de subir un trouble de stress post-trau­­ma­­tique, Justin doit compo­­ser avec un cerveau qui ne fonc­­tionne plus avec autant de flui­­dité qu’au­­tre­­fois. « Dans ma tête, les mots sont désor­­don­­nés. Quand je pense à ce que j’es­­saie de dire, c’est tout mélangé. Alors quand je parle, ça peut sonner bizarre. »

L’em­­bra­­se­­ment

Quand quelqu’un est frappé par la foudre, cela arrive si vite que seule une toute petite partie de l’élec­­tri­­cité ricoche à travers le corps. La majeure partie passe autour du corps dans un effet d’ « embra­­se­­ment », explique Cooper. En compa­­rai­­son, entrer en contact avec de l’élec­­tri­­cité à haut voltage, comme en touchant des câbles tombés à terre, peut poten­­tiel­­le­­ment causer beau­­coup plus de bles­­sures internes, car l’ex­­po­­si­­tion est plus prolon­­gée. Une « longue » expo­­si­­tion peut être rela­­ti­­ve­­ment brève – à peine quelques secondes. Mais cela suffit pour que l’élec­­tri­­cité pénètre la surface de la peau, causant des bles­­sures internes au point de cuire les muscles et les tissus de telle façon qu’il sera parfois besoin d’am­­pu­­ter une main ou un membre. Alors qu’est-ce qui cause les brûlures externes ? Cooper explique que lorsque la foudre traverse le corps, elle entre en contact avec de la sueur ou des gouttes de pluie à la surface de la peau. L’eau liquide augmente de volume lorsqu’elle se trans­­forme en vapeur, ainsi même une petite quan­­tité d’eau peut créer une « explo­­sion de vapeur ». « C’est ce qui fait litté­­ra­­le­­ment explo­­ser les vête­­ments », explique Cooper. Ou les chaus­­sures. Mais les chaus­­sures sont plus suscep­­tibles d’être déchi­­rées ou endom­­ma­­gées de l’in­­té­­rieur, car c’est là que la chaleur se concentre et que l’ex­­plo­­sion de vapeur a lieu. « Voilà c‘est ça », répond Cooper lorsque je lui fais part des traces de brûlures des chaus­­sures de randon­­née de Justin. Dans le cas des vête­­ments, la vapeur inter­­a­gira avec eux diffé­­rem­­ment selon la matière dont ils sont faits. Une veste en cuir peut empri­­son­­ner la chaleur à l’in­­té­­rieur, brûlant la peau du survi­­vant. Le poly­es­­ter peut fondre et ne lais­­ser que quelques morceaux, la plupart du temps les coutures qui tenaient ensemble les diffé­­rentes parties du vête­­ment disparu, énumère Cooper, qui a passé en revue une quan­­tité non-négli­­geable de reliques post-foudroie­­ment avec les années.

La chemise de Jaime Santana
Crédits : William LeGoul­­lon

En plus des traces de brûlures visibles sur les affaires de Jaime Santana, le télé­­phone portable qu’il avait dans sa poche a fondu, collant à son panta­­lon. (Sa sœur, Sara, regrette de l’avoir jeté mais ils avaient peur qu’il ne contienne du courant rési­­duel – elle sait à présent que ce n’est pas possible.) Alors que la famille de Jaime pense que la foudre a déchiqueté son chapeau, Cooper est dubi­­ta­­tive en voyant la photo­­gra­­phie. On ne voit aucune trace de roussi, remarque-t-elle. Le frag­­ment de paille a pu se perdre quand Jaime a chuté de son cheval. Cooper est l’au­­teure d’une des premières études consa­­crées aux bles­­sures par la foudre, publiée il y a près de quatre décen­­nies, dans laquelle est passe en revue 66 rapports de méde­­cins à propos de patients sévè­­re­­ment bles­­sés, dont huit qu’elle a trai­­tés elle-même. La perte de conscience est commune. Près d’un tiers d’entre eux ont fait l’ex­­pé­­rience d’une para­­ly­­sie tempo­­raire des bras ou des jambes. Ces chiffres sont peut-être plus élevés que la réalité – Cooper ajoute que tous les patients frap­­pés par la foudre ne sont pas suffi­­sam­­ment bles­­sés pour que les méde­­cins écrivent à leur propos. Mais les survi­­vants décrivent fréquem­­ment des para­­ly­­sies tempo­­raires, comme celle dont a souf­­fert Justin, ou une perte de conscience, même si la raison pour laquelle elles se produisent reste mysté­­rieuse. On en sait davan­­tage sur la capa­­cité de la foudre à boule­­ver­­ser les impul­­sions élec­­triques du cœur, grâce à des expé­­riences menées sur des moutons austra­­liens. Le courant élec­­trique massif de la foudre peut tempo­­rai­­re­­ment para­­ly­­ser le cœur, explique Chris Andrews, méde­­cin et cher­­cheur spécia­­lisé dans la foudre de l’uni­­ver­­sité du Queens­­land, en Austra­­lie. Heureu­­se­­ment, le cœur possède un pace­­ma­­ker natu­­rel : la plupart du temps, il peut redé­­mar­­rer tout seul. Le problème est que la foudre peut aussi mettre KO la région du cerveau qui contrôle la respi­­ra­­tion. Et elle ne dispose pas pour sa part de fonc­­tion reset, signi­­fiant que l’ap­­port en oxygène de la victime peut se trou­­ver dange­­reu­­se­­ment appau­­vri. Le risque est alors que le cœur succombe à un second arrêt, poten­­tiel­­le­­ment mortel, explique Andrews. « Si une personne est en vie pour vous dire qu’elle a été frap­­pée par la foudre, il est probable que sa respi­­ra­­tion n’a pas été complè­­te­­ment arrê­­tée, et qu’elle a repris son cours à temps pour empê­­cher le cœur de s’ar­­rê­­ter. » Andrews est armé pour mener des recherches sur la foudre, avec son bagage d’in­­gé­­nieur en élec­­tri­­cité et de méde­­cin. Ses recherches, qui portent sur l’im­­pact du courant élec­­trique sur les moutons, sont fréquem­­ment citées pour démon­­trer comment l’em­­bra­­se­­ment de la foudre peut causer malgré tout des dégâts à l’in­­té­­rieur du corps. L’une des raisons qui font qu’il a choisi les moutons est qu’ils sont d’une taille proche de celle des humains, explique-t-il. L’autre est que la race choi­­sie, le Leices­­ter, n’a pas beau­­coup de laine autour de la tête, tout comme nous.

La cein­­ture de Jaime
Crédits : William LeGoul­­lon

Pour ses recherches, Andrews a soumis des moutons anes­­thé­­siés à des chocs élec­­triques de voltage simi­­laire à ceux d’un petit éclair, et il a photo­­gra­­phié le chemin emprunté par l’élec­­tri­­cité. Il a montré qu’a­­lors que l’éclair flam­­boie autour du sujet, le courant élec­­trique pénètre par des voies impor­­tantes dans le corps : les yeux, les oreilles, la bouche. Cela aide à comprendre pourquoi les survi­­vants font souvent état de douleurs aux yeux et dans les oreilles. Ils peuvent déve­­lop­­per des cata­­ractes ; ou bien leur ouïe peut être endom­­ma­­gée de façon perma­­nente, même après que l’acou­­phène post-défla­­gra­­tion s’est dissipé. Il est parti­­cu­­liè­­re­­ment inquié­­tant de consta­­ter qu’en péné­­trant les oreilles, l’éclair peut atteindre la région du cerveau qui contrôle la respi­­ra­­tion, dit Andrews. Au moment de péné­­trer le corps, l’élec­­tri­­cité peut emprun­­ter un autre canal, qu’il s’agisse du sang ou du fluide qui entoure le cerveau et la moelle épinière. Une fois qu’elle atteint la circu­­la­­tion, le voyage jusqu’au cœur est très rapide. Jaime Santana a survécu au coup de foudre, mais pas Pelu­­cha – « peluche » –, le cheval qui faisait l’ad­­mi­­ra­­tion de la famille. Le chirur­­gien trau­­ma­­to­­logue Sydney Vail et d’autres avancent que c’est parce que la monture de 700 kilos a absorbé une bonne partie de l’éclair qui a presque tué son cava­­lier de 31 ans.

Avant Jaime, personne n’avait survécu à cela.

L’autre raison pour laquelle Jaime a survécu est que le voisin qui a accouru pour lui porter secours – une personne que la famille n’avait jamais rencon­­tré aupa­­ra­­vant – a immé­­dia­­te­­ment entre­­pris une réani­­ma­­tion cardio-pulmo­­naire (RCP), et a conti­­nué jusqu’à l’ar­­ri­­vée des ambu­­lan­­ciers. Alejan­­dro raconte que l’un des ambu­­lan­­ciers a demandé à ses collègues s’il fallait qu’ils arrêtent, car Jaime ne reve­­nait pas. Mais le voisin a insisté pour qu’ils conti­­nuent. Cette RCP pratiquée immé­­dia­­te­­ment est « la seule raison pour laquelle il est en vie », dit Vail. Le voisin a plus tard expliqué à la famille qu’il avait pratiqué des RCP « des centaines et des centaines de fois » en près de deux décen­­nies, en tant qu’am­­bu­­lan­­cier volon­­taire, raconte la sœur de Jaime, Sara, la voix nouée. Avant Jaime, personne n’avait survécu à cela.

KABOOM

L’éclair se forme haut dans les nuages, parfois entre 4,5 et 7,6 kilo­­mètres au-dessus de la surface de la Terre. Alors qu’il descend vers le sol, l’élec­­tri­­cité cherche avide­­ment une chose à laquelle se connec­­ter. L’éclair avance à une vitesse déli­­rante, par paliers de 50 mètres. Une fois qu’il est à 50 mètres du sol envi­­ron, il cherche à nouveau à tâtons dans un proche rayon « la chose la plus pratique à frap­­per le plus vite », explique Ron Holle, météo­­ro­­logue améri­­cain et spécia­­liste des éclairs depuis de longues années. Les premiers candi­­dats incluent les objets isolés et poin­­tant vers le ciel : les arbres, les poteaux, les bâti­­ments, et parfois les gens. La séquence toute entière se déroule à une vitesse incroyable. On dit souvent que nous avons une chance sur un million d’être frappé par la foudre. Si l’on se réfère aux données améri­­caines, il y a du vrai là-dedans, mais seule­­ment si on regarde les morts et les bles­­sures sur une seule année. Mais Holle, pour qui cette statis­­tique est faus­­sée, met d’autres chiffres dans la balance. Si une personne vit jusqu’à 80 ans, ses chances d’être frap­­pée par la foudre au cours de sa vie sont d’une sur 13 000. Si l’on consi­­dère ensuite que chaque victime connaît au moins inti­­me­­ment dix personnes, comme les amis et la famille de Jaime et Justin, alors la proba­­bi­­lité d’être person­­nel­­le­­ment affecté par un coup de foudre au cours de son exis­­tence grimpe à une chance sur 1 300. Holle n’aime pas non plus le mot « frappé », car cela implique que la foudre frap­­pe­­rait le corps direc­­te­­ment. Or, c’est très rare. Holle, Cooper et d’autres cher­­cheurs de premier plan ont récem­­ment réuni leur travaux pour déter­­mi­­ner que cela n’ar­­rive que dans 3 à 5 % des cas. (Vail assure pour sa part que Jaime a été frappé direc­­te­­ment, étant donné qu’il chevau­­chait dans le désert sans arbre ni autres grands objets à proxi­­mité.) Justin pense pour sa part avoir fait l’ex­­pé­­rience de ce qu’on appelle un side flash, au cours duquel la foudre « écla­­bousse » ce qui l’en­­toure – comme un arbre ou un télé­­phone. Consi­­déré comme le deuxième danger lié à la foudre, les side flashs sont respon­­sables de 20 à 30 % des bles­­sures et des décès. Mais la cause de bles­­sures de loin la plus répan­­due est le courant au sol, lorsque l’élec­­tri­­cité rampe à la surface de la Terre, prenant au piège dans son circuit un trou­­peau de vaches ou un groupe de gens dormant dans une tente. Que faire si l’on se trouve loin d’un bâti­­ment ou d’une voiture où s’abri­­ter quand la tempête arrive ?

Ces quelques conseils sont précieux : il faut éviter les pics monta­­gneux, les grands arbres ou n’im­­porte quelle éten­­due d’eau. Mieux vaut cher­­cher un ravin ou une dépres­­sion topo­­gra­­phique pour s’abri­­ter. Il faut distendre son groupe, en obser­­vant au moins six mètres de distance entre chaque personne, afin de réduire les risques de bles­­sures multiples. Il ne faut pas s’étendre au sol, car cela augmente les chances d’être victime du courant. Il existe même une posture anti-foudre recom­­man­­dée : accroupi, les pieds joints. Mais ne vous aven­­tu­­rez pas à parler à Holle de ces sugges­­tions. Rien ne peut vous proté­­ger de la foudre, dit-il à répé­­ti­­tion. « Il y a des cas où chacune de ces stra­­té­­gies a conduit à la mort », dit-il. Aux commandes de l’US Natio­­nal Light­­ning Detec­­tion Network (NLDN) de Tucson, Holle a accu­­mulé des tonnes de dossiers remplis d’ar­­ticles détaillant une variété inima­­gi­­nable de scéna­­rios impliquant des gens ou des animaux. Les morts et les bles­­sures ont eu lieu dans des tentes, durant des compé­­ti­­tions de sport, ou lorsque des indi­­vi­­dus trouvent refuge sous des abris de golfs, d’aires de pique-nique, et bien d’autres. Le mot « abri » déforme la réalité, dit Holle, car ils deviennent des pièges mortels durant un orage. Ils vous empêchent d’être mouillés, c’est tout.

Les jeans de Jaime
Crédits : William LeGoul­­lon

Sur une série d’écrans géants alignés sur deux murs dans une salle des bureaux du NLDN, à Tucson, Holle peut obser­­ver où tombe la foudre tomber en temps réel. Ceci grâce à des capteurs stra­­té­­gique­­ment posi­­tion­­nés aux États-Unis et ailleurs. Les données satel­­lites montrent que certaines régions du monde, géné­­ra­­le­­ment celles situées près de l’équa­­teur, sont davan­­tage frap­­pées par la foudre. Le Vene­­zuela, la Colom­­bie, la Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo et le Pakis­­tan font tous partie du Top 10 des endroits du monde les plus touchés par la foudre. Initia­­le­­ment, les campagnes de sécu­­rité se basaient sur la règle des 30/30, qui s’ap­­puyait sur le nombre de secondes écou­­lées après l’ap­­pa­­ri­­tion d’un éclair. Si le tonnerre gron­­dait avant qu’on ait atteint 30, cela signi­­fiait que la foudre était assez proche pour être dange­­reuse. Mais Holle explique que la science a pris ses distances avec ce conseil pour des raisons diverses. L’une d’elles étant d’as­­pect pratique : il n’est pas toujours facile de savoir quel coup de tonnerre corres­­pond à quel éclair. Pour plus de simpli­­cité, on dit aujourd’­­hui la même chose aux enfants comme aux grands-parents : « Quand le tonnerre gronde, rentrez à l’in­­té­­rieur. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « This is what it’s like to be struck by light­­ning », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Les effets d’un survi­­vant. (William LeGoul­­lon)


 

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