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par Christopher Schroeder | 22 septembre 2015

Mon dernier déjeu­ner au restau­rant en compa­gnie d’une dizaine de jeunes aspi­rants entre­pre­neurs n’avait rien de très excep­tion­nel. Il avait lieu dans un restau­rant typique, bondé, bour­don­nant – de la bonne nour­ri­ture pas chère et où il est facile de rassem­bler des tables pour se parler. Hommes et femmes débat­taient des dernières tech­no­lo­gies, décri­vaient leurs dernières idées, alter­nant régu­liè­re­ment entre la conver­sa­tion et la véri­fi­ca­tion de leurs comptes SnapC­hat, Insta­gram, Twit­ter et Face­book.

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Un repas simple
Crédits : Chris­to­pher Schroe­der

J’ai demandé à l’une des femmes comment elle faisait face aux exigences liées à la créa­tion d’une entre­prise. « En faisant ! » m’a-t-elle simple­ment répondu en m’adres­sant un sourire satis­fait. Elle a fait une pause avant d’ajou­ter : « Oh, et bien sûr je lis les meilleurs blogs de la Sili­cone Valley, et je prends des gratuits sur Cour­sera – à Stan­ford, Whar­ton et d’autres univer­si­tés dans le monde. » Plusieurs personnes présentes au déjeu­ner ont alors posé leur four­chette pour me montrer leurs smart­phones, tous connec­tés au Wifi pour suivre des cours inti­tu­lés « Intro­duc­tion au Marke­ting », « Leader­ship inter­na­tio­nal et compor­te­ment orga­ni­sa­tion­nel », ou encore « Un meilleur leader pour une vie plus riche ». Un jeune homme m’a décrit sa star­tup. Le concept ressemble un peu à un Airbnb pour voya­geurs aven­tu­riers, mais en plus low-tech, un genre d’agence de voyage bran­chée. La nouvelle géné­ra­tion, m’a-t-il expliqué, ne veut pas seule­ment « voir » un endroit, mais aussi comprendre comment vivent les gens, comment ils pensent et comment cela imprègne leur vie de tous les jours. Il a récem­ment trouvé de nombreuses familles vivant dans de belles régions monta­gneuses, qui seraient heureuses d’ac­cueillir des jeunes pour les nour­rir, leur faire visi­ter des sites cultu­rels uniques et leur faire parta­ger leur musique et leur art. « Où vas-tu emme­ner le prochain groupe de voya­geurs ? » lui ai-je demandé. « Dans la région kurde. C’est l’une des plus belles et des plus inté­res­santes régions du pays. » C’était là la seule chose que mon déjeu­ner avait d’ex­cep­tion­nel, ou du moins de surpre­nant : je le parta­geais avec de jeunes entre­pre­neurs de Téhé­ran, la capi­tale iranienne.

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Dans les rues de Téhé­ran
Crédits : Chris­to­pher Schroe­der

Deux Irans

Avant ce repas, j’avais rencon­tré seule­ment cinq Kurdes dans ma vie. Jusqu’ici pour moi, « la région kurde » évoquait les attaques terro­ristes de l’État isla­mique, bien que sa longue et riche histoire soit divi­sée entre trois pays : l’Irak, l’Iran et la Turquie. « N’y a-t-il pas de risques ? » ai-je demandé. « Cela ne t’inquiète pas d’être si proche de la fron­tière irakienne ? »

La tech­no­lo­gie remo­dèle toutes nos socié­tés, et ce monde inclut l’Iran.

Il a souri et a répondu : « En Iran, tout va bien. Mais quelques kilo­mètres après avoir traversé la fron­tière irakienne, nos télé­phones portables ont commencé à vibrer. J’ai checké mes messages et voilà ce que j’ai vu. » J’ai imaginé qu’au mieux, ils auraient reçu un message d’aver­tis­se­ment et au pire des menaces directes. J’ai regardé son télé­phone et j’ai lu : « Bien­ve­nue en Irak. Faites comme chez vous pendant votre roaming sur le réseau de Korek Tele­com. Pour tout rensei­gne­ment, appe­lez le + 9647508000400. »

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C’est l’his­toire de deux Irans. Je me propose de vous racon­ter l’his­toire de l’autre Iran. Celle qu’on entend géné­ra­le­ment porte sur ses ressources natu­relles : le pétrole est son meilleur atout et sa puis­sance nucléaire repré­sente sa prin­ci­pale menace. Un récit figé dans le temps depuis plusieurs décen­nies, alimenté par de doulou­reux souve­nirs remâ­chés par les deux parties. Pour de nombreux Améri­cains, l’Iran est encore asso­cié à la crise des otages de l’am­bas­sade améri­caine à Téhé­ran, il y a 35 ans. Pour d’autres, l’Iran évoque le soutien apporté aux acteurs désta­bi­li­sa­teurs de la région, à l’en­contre des inté­rêts des États-Unis et au détri­ment de la vie de certaines personnes. Paral­lè­le­ment, les Iraniens ont bien évidem­ment leur propre version de l’his­toire : beau­coup n’ou­blient pas que les États-Unis ont appuyé le coup d’État contre leurs diri­geants élus, et que plus tard ils ont soutenu la dicta­ture et encou­ragé l’Iran à mener une guerre contre l’Irak qui a coûté la vie de presque un demi-million d’Ira­niens.

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« Nous devons construire le futur »
Crédits : Chris­to­pher Schroe­der

Poli­tique, pouvoir, méfiance : c’est sur ces points que la presse axe ses débats sur l’Iran. S’ils sont bien réels, il y a une autre histoire. Une histoire que j’ai inlas­sa­ble­ment vue répé­tée tout au long de mon voyage là-bas en mai dernier. C’était ma deuxième visite en Iran cette année. Avec un groupe de cadres supé­rieurs, je décou­vrais une nation remarquable autant que contro­ver­sée. Cette histoire évoque d’une part la prochaine géné­ra­tion iranienne – qui a atteint l’âge adulte bien après la Révo­lu­tion iranienne –, et d’autre part le capi­tal humain, qui est le meilleur atout d’un pays. La tech­no­lo­gie est l’élé­ment qui a fait tomber toutes les barrières, malgré les contrôles internes et les sanc­tions externes. Aujourd’­hui, les jeunes de moins de 35 ans repré­sentent envi­ron deux tiers de la popu­la­tion en Iran : beau­coup se sont enga­gés dans les mani­fes­ta­tions du Mouve­ment vert contre l’élec­tion prési­den­tielle iranienne en 2009. D’autres sont tota­le­ment connec­tés et voient tous les jours le monde au-delà des fron­tières de l’Iran – souvent sous la forme d’ac­tua­li­tés mondiales, de programmes télés, de films, de musique, de blogs et de star­tups – sur leur télé­phone portable. C’est une histoire qu’on entend rare­ment. Ces percep­tions – et les détails compliqués de la construc­tion d’une confiance entre les deux parties – sont la préoc­cu­pa­tion numéro un en ce moment, avec la récente vali­da­tion de l’ac­cord nucléaire des Améri­cains avec l’Iran. Les consé­quences se feront sentir sur cette nouvelle géné­ra­tion d’Ira­niens.

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Les nouveaux entre­pre­neurs
Crédits : Chris­to­pher Schroe­der

Il est tentant de réduire ces deux histoires de l’Iran en une discus­sion pola­ri­sée entre « théo­cra­tie » contre « tech­no­lo­gie », « fermé » contre « ouvert » ou même de défi­nir les tensions par « locales » contre « mondiales ». Toutes ces simpli­fi­ca­tions consti­tuent une grande erreur. Elles réduisent gros­siè­re­ment une histoire extrê­me­ment riche, nuan­cée et parfois très complexe. En Iran, Face­book est inter­dit. Pour­tant, dans la ville sacrée et conser­va­trice de Qom, un grand ayatol­lah s’est plaint devant nous de l’uti­li­sa­tion exces­sive de Face­book par ses petits-enfants. Le pays abrite l’une des plus anciennes civi­li­sa­tions du monde, mais il est devenu le pôle d’at­trac­tion de l’une des écono­mies qui croît le plus rapi­de­ment : envi­ron 30 000 Chinois ou plus sont actuel­le­ment expa­triés à Téhé­ran et beau­coup d’entre eux parlent le farsi. L’ana­lo­gie à laquelle on pense immé­dia­te­ment (et qui a été appliquée à l’his­toire d’autres pays évoluant de manière simi­laire) est celle d’un palimp­seste, où chaque couche est recou­verte d’une nouvelle vérité, et où ce qui est imprimé ne dispa­raît jamais réel­le­ment. Mais cette analo­gie semble extrê­me­ment inadé­quate à l’ère du numé­rique. Comme le dit si bien le leader de la Sili­con Valley, Marc Andrees­sen, « le soft­ware dévore le monde », la tech­no­lo­gie remo­dèle toutes nos socié­tés – et ce monde inclut l’Iran, il ne l’ex­clut pas.

Star­tups Rising

Le livre sur les star­tups et l’in­no­va­tion dans le Moyen-Orient que j’ai écrit l’an­née dernière, Start-Up Rising : The Entre­pre­neu­rial Revo­lu­tion Rema­king the Middle East, est l’un des seuls ouvrages récents opti­mistes sur la région. Il n’a donc pas été faci­le­ment accepté par certains. Et cela peut être diffi­cile si on ne s’ar­rête pas pour prendre en compte l’une des prin­ci­pales diffé­rences entre le monde d’aujourd’­hui et celui d’il y a à peine cinq ans : l’es­sor du mobile.

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La crois­sance est en hausse
Crédits : Chris­to­pher Schroe­der

Un tel accès univer­sel à la tech­no­lo­gie est un phéno­mène tota­le­ment nouveau et peu compris par les diri­geants. Je ne peux pas prédire quelle sera la situa­tion poli­tique ou écono­mique dans un an en Iran, en Syrie ou en Égypte, mais je peux sans souci affir­mer qu’au cours de la présente décen­nie, près des deux tiers de la popu­la­tion de ces pays aura un smart­phone. Dans le Golfe, ils ont déjà dépassé ce chiffre. Mais atten­tion, cela ne signi­fie pas qu’ils auront simple­ment de meilleurs télé­phones : chaque smart­phone a des capa­ci­tés infor­ma­tiques équi­va­lentes à celles de la NASA en 1969 lorsqu’elle a envoyé un homme sur la lune. Deux tiers de la popu­la­tion au Moyen-Orient – en fait, deux tiers de la popu­la­tion mondiale – aura cette même puis­sance super-infor­ma­tique entre les mains. C’est déjà le cas en Iran. L’uti­li­sa­tion du portable là-bas dépasse les 120 % puisque de nombreuses personnes possèdent plus d’un télé­phone ou plus d’une carte SIM. Les Iraniens utilisent aujourd’­hui 40 millions de smart­phones de marques, incluant HTC et Samsung. En vérité, il est presque impos­sible de faire 1 km sur l’un des péri­phé­riques les plus larges et les plus embou­teillés du pays, ou marcher quelques mètres dans l’élé­gant aéro­port sans voir des publi­ci­tés pour un nouveau télé­phone portable et des données plus rapides. Dans ce pays de 80 millions d’ha­bi­tants, on compte près de six millions d’iP­hone – qui comme Face­book ont été inter­dits, aussi bien par les sanc­tions mondiales que par le gouver­ne­ment iranien. Pour­tant, des millions d’Ira­niens – et pas seule­ment quelques entre­pre­neurs doués pour la tech­no­lo­gie comme ceux que je décri­vais plus haut – ont accès à des sites comme Face­book, Twit­ter, Snap­chat ainsi que des cours en lignes (« MOOC ») offerts quoti­dien­ne­ment par de nombreuses univer­si­tés du monde entier. Tout le monde, quel que soit son âge, a accès à cet Inter­net sans filtre à travers des Réseaux privés virtuels (VPN). Ainsi, et grâce à la musique qu’ils adorent et aux vidéos qu’ils regardent, les ados bran­chés partagent plus de choses avec leurs compa­triotes autour du monde que les révo­lu­tion­naires austères d’il y a 40 ans.

Les Iraniens rassemblent de nouvelles véri­tés. Non pas des véri­tés occi­den­tales, mais les leurs.

Mettons en pers­pec­tive le niveau de connec­ti­vité de l’Iran : près de 65 % des foyers iraniens ont accès à une connexion haut débit – taux presque équi­valent à celui des États-Unis, où les dernières données collec­tées par le sondage Pew montrent que 70 % des Améri­cains ont une connexion haut débit chez eux. Or l’an­née dernière, au cours d’un séjour là-bas, j’avais été frappé par l’ac­cès très limité à la 3G sur les télé­phones portables. À l’époque, il y avait au mieux un million d’abon­nés. Cette année, ils seraient plus de 20 millions. Cela signi­fie que les Iraniens ont un accès sans précé­dent au monde qui les entoure. Cela signi­fie qu’ils ont au bout de leurs doigts autant de connais­sances que les Occi­den­taux, de manière presque gratuite. Cela signi­fie que toute une nouvelle géné­ra­tion partage des idées et colla­bore numé­rique­ment. Ils sont au courant de tout ce qu’il se passe aux États-Unis et dans le reste du monde, et voient les oppor­tu­ni­tés écono­miques et le pouvoir surgir dans une partie du monde qui était autre­fois large­ment reje­tée car consi­dé­rée comme faisant partie du tiers monde. Ils craignent moins le pouvoir centra­lisé, ou les personnes qui leur diraient « d’at­tendre une géné­ra­tion » pour résoudre les problèmes que d’autres comme eux sont actuel­le­ment en train de résoudre. Ils rassemblent donc de nouvelles véri­tés. Non pas des véri­tés occi­den­tales, mais les leurs, dans le contexte qui leur appar­tient.

Amazon Iran

Naza­nin Dane­sh­var appar­tient à la nouvelle histoire. Elle est entre­pre­neure et elle a mis sur pied Takh­fi­fan, un site de vente au détail en Iran. Il n’y a pas trois ans, encore dans sa ving­taine, elle et sa sœur (la cofon­da­trice) auraient peut-être été surprises d’ap­prendre que leur rêve repré­sen­te­rait aujourd’­hui 60 personnes entas­sées dans leurs bureaux, situés au quatrième étage d’un immeuble. Cepen­dant, rien ne la surprend. Elle est habi­tuée à faire ce qu’il faut pour réus­sir. Elle savait à quelle vitesse Grou­pon avait grandi aux États-Unis, et à quel point les Iraniens devaient saisir les oppor­tu­ni­tés de ce genre. À l’époque, peu de commerçants connais­saient Inter­net, sans parler du marke­ting web. Elle a donc rendu visite à de petits maga­sins et restau­rants, géné­ra­le­ment tenus par des amis, pour leur poser une seule ques­tion : combien paie­raient-ils pour avoir un nouveau client ? Elle a mis en place la tech­no­lo­gie et, à leur grande surprise, a commencé à livrer davan­tage que prévu.

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Naza­nin Dane­sh­var et l’équipe de Takh­fi­fan
Crédits : takh­fi­fan.com

Forte de ce succès, il ne lui restait plus qu’à convaincre les plus grands centres commer­ciaux de Téhé­ran de conclure des accords simi­laires. Il y a dans le pays de nombreux centres commer­ciaux ultra­mo­dernes où l’on peut trou­ver des marques mondia­le­ment connues. Elle se présen­tait avec le hidjab exigé par le gouver­ne­ment et deman­dait respec­tueu­se­ment à voir les direc­teurs géné­raux pour leur présen­ter ses résul­tats. Mais inva­ria­ble­ment, ils deman­daient à voir son direc­teur qui, à leurs yeux, devait être un homme. Agacée, elle est allée trou­ver son père (direc­teur d’une usine éner­gé­tique qui n’avait aucune idée de ce qu’é­tait le commerce sur Inter­net) et lui a demandé de l’ac­com­pa­gner à chaque rendez-vous pendant un an. Son père débu­tait chacun d’entre eux avec cette phrase : « Je suis le direc­teur de cette nouvelle compa­gnie, mais je vais lais­ser ma collègue vous expliquer le concept. » Puis il s’as­seyait en silence, alors même que c’était lui qui signait tous les contrats et qui était initia­le­ment proprié­taire de la société. Comme cela avait été le cas avec ses petits clients, la perfor­mance a été concluante en l’es­pace 18 mois, et Dane­sh­var a béné­fi­cié d’une telle atten­tion de la part des médias qu’au cours de ma dernière visite, elle m’a souri et m’a dit que son père était à la « retraite ». Aujourd’­hui, Takh­fi­fan comp­ta­bi­lise près de deux millions d’uti­li­sa­teurs dans sept villes iraniennes, et repré­sente un réseau de 10 000 commerçants.

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Mohsen Malayeri n’ap­par­tient pas non plus à l’his­toire tradi­tion­nelle. Ce diplômé univer­si­taire en ingé­nie­rie a récem­ment orga­nisé de nombreux « Star­tup Weekends » en Iran, réunis­sant des centaines de jeunes et d’in­ves­tis­seurs locaux pour présen­ter et propo­ser leurs inno­va­tions dans des rassem­ble­ments dyna­miques, orga­ni­sés sur les campus univer­si­taires. Mohsen est le cofon­da­teur d’Ava­tech, un des plus grands « accé­lé­ra­teurs » d’en­tre­prises qui proposent des ressources, du conseil et de l’argent à de nouveaux entre­pre­neurs.

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L’in­cu­ba­teur de star­tups iranien
Crédits : Avatech

Avatech est l’un des 100 incu­ba­teurs et accé­lé­ra­teurs d’Iran – dont 31 sont soute­nus par le gouver­ne­ment pour aider à rele­ver le défi des infra­struc­tures dans l’agri­cul­ture, l’édu­ca­tion et la santé. Un ministre m’a confié que l’Iran avait injecté quatre milliards de dollars dans des infra­struc­tures tech­no­lo­giques l’an­née dernière seule­ment, et prévoyait d’en dépen­ser 25 millions de plus au cours des trois prochaines années. Ils sont convain­cus que d’ici la fin de la décen­nie, la télé­santé révo­lu­tion­nera la santé pour les citoyens iraniens. Dans le même temps, la carte de débit sera égale­ment proba­ble­ment rempla­cée par les paie­ments par télé­phones mobiles – une ambi­tion bien plus grande qu’aux États-Unis. Ceci n’est pas que conjec­tures ou rêves loin­tains. Lais­sez-moi vous donner l’exemple de Digi­kala, un site d’e-commerce dont la valeur a doublé en moins d’un an (évaluée à près de 300 millions de dollars, selon certains inves­tis­seurs), qui emploie 700 personnes et expé­die des centaines de commandes tous les jours – les livrai­sons arrivent le jour même ou le lende­main dans plusieurs villes iraniennes. Cela vous rappelle-t-il quelque chose ? C’est normal, le site est connu sous le nom d’Ama­zon d’Iran, et a été créé par deux frères frus­trés de ne pouvoir trou­ver le bon appa­reil photo, car il n’y avait aucune critique en ligne publiée dans leur langue.

Nouvelle dyna­mique

C’est l’his­toire d’un nouvel Iran, d’une géné­ra­tion qui utilise la tech­no­lo­gie pour résoudre des problèmes et saisir des oppor­tu­ni­tés écono­miques. Tandis que ces étudiants et ces entre­pre­neurs créent des entre­prises repo­sant sur la tech­no­lo­gie, qui peuvent nous sembler banales en Occi­dent, ils ne se contentent pas de répliquer le succès de star­tups tech­no­lo­giques vues ailleurs dans le monde. Ils les person­na­lisent. Ce qui semblait être des solu­tions à court terme en atten­dant la levée des sanc­tions inter­na­tio­nales jette en réalité les bases – infra­struc­tures tech­no­lo­giques, tolé­rance à l’échec, star­tups consi­dé­rées comme un « véri­table » travail – pour la prochaine géné­ra­tion de compa­gnies et d’en­tre­pre­neurs. Assiste-t-on à la nais­sance d’une Sili­cone Valley en Iran ? Malayeri ne me répond pas comme beau­coup d’autres entre­pre­neurs en Iran et au Moyen-Orient, ainsi que sur les autres marchés en crois­sance dans le monde. La Sili­con Valley et l’in­no­va­tion aux États-Unis sont évidem­ment extra­or­di­naires, mais l’ac­cès univer­sel à la tech­no­lo­gie a permis de résoudre des problèmes qui n’au­raient pas pu être réglés aupa­ra­vant. Des socié­tés qui n’avaient pas de télé­phones fixes ont dépassé cette tech­no­lo­gie démo­dée en inno­vant avec les paie­ments mobiles.

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Une tradeuse de Téhé­ran
Crédits : Chris­to­pher Schroe­der

Des pays qui luttent pour béné­fi­cier de l’eau et d’autres ressources natu­relles deviennent les leaders des tech­no­lo­gies vertes et de la dessa­li­ni­sa­tion. Mohsen cite volon­tiers le légen­daire chef d’en­tre­prise et inves­tis­seur Brad Feld : « La Sili­con Valley n’est pas une reli­gion. » Il semble que personne n’es­saye de troquer une théo­lo­gie pour une autre. Ils espèrent et veulent unique­ment ce qui marche et ce qui a un impact réel sur leurs vies. Bien que Washing­ton éprouve de grandes diffi­cul­tés à l’ac­cep­ter, ces chan­ge­ments tech­no­lo­giques et cultu­rels, qu’im­porte le nom qu’on leur donne, sont en train de s’opé­rer en Iran et risquent bien d’ex­clure l’Oc­ci­dent de l’équa­tion. Pendant mon voyage, j’ai été frappé par l’aug­men­ta­tion signi­fi­ca­tive d’hommes d’af­faires et de touristes venant du monde entier, et parti­cu­liè­re­ment d’Al­le­magne, de Scan­di­na­vie et de Russie. Évidem­ment, la Chine l’em­porte haut la main. Paral­lè­le­ment à sa popu­la­tion expa­triée crois­sante, le commerce chinois est en hausse là-bas. L’en­tre­prise élec­tro­nique chinoise Xiaomi va proba­ble­ment péné­trer agres­si­ve­ment le marché en Iran cette année. Surnom­mée la « Apple chinoise », elle est actuel­le­ment le troi­sième plus grand distri­bu­teur de smart­phones dans le monde et elle défie constam­ment ce que nous pensions que d’autres entre­prises tech­no­lo­giques pouvaient accom­plir. Tout cela ne devrait pas nous surprendre car nous assis­tons régu­liè­re­ment à des chan­ge­ments écono­miques et des crois­sances. Pour­tant, nous refu­sons de les accep­ter car nous sommes prison­niers de notre propre vision du monde. Qui aurait pensé, il y a même quelques années, que le plus grand premier appel public à l’épargne (IPO) dans l’his­toire récente des États-Unis serait réalisé par une compa­gnie de soft­ware chinoise (Alibaba), virtuel­le­ment construite en dehors du marché occi­den­tal ? Ou que parmi les plus grandes acqui­si­tions de star­tups tech­no­lo­giques améri­caines, on trou­ve­rait celle d’une entre­prise de messa­ge­rie (WhatsApp par Face­book) dont les prin­ci­paux utili­sa­teurs se trouvent à l’étran­ger ? Il y a quelques décen­nies, combien de personnes auraient deviné que les prin­ci­paux four­nis­seurs de maté­riel infor­ma­tique et élec­tro­nique grand public seraient le Japon et la Corée ? Devrions-nous nous attendre à autre chose de la part de la nouvelle géné­ra­tion iranienne, haute­ment éduquée et connec­tée, d’où sont issus les meilleurs ingé­nieurs au monde, parfai­te­ment situés géogra­phique­ment comme point de passage numé­rique et physique entre l’est, l’ouest, le nord et le sud ? Le plus grand défi pour l’Oc­ci­dent n’est pas de savoir quelle version de l’his­toire est la bonne, puisque les deux existent.

Les Iraniens ont placé de grands espoirs dans la connec­ti­vité et la connexité.

L’Iran se joint à un mouve­ment qui s’amorce dans tous les marchés émer­gents et que l’Oc­ci­dent a réso­lu­ment ignoré jusqu’à présent. En un court laps de temps, la majo­rité de l’hu­ma­nité s’est connec­tée, et cette dyna­mique permet la créa­tion de nouvelles classes moyennes à travers le monde. Les efforts sont encore récents, mais nous avons vu en Asie, en Europe de l’Est, en Amérique du Sud et bien au-delà, à quelle vitesse peuvent avoir lieu l’adop­tion, la crois­sance écono­mique et l’amé­lio­ra­tion réelle de la vie quoti­dienne. Par consé­quent, comprendre et séduire la nouvelle géné­ra­tion iranienne en respec­tant leurs condi­tions aura non seule­ment des consé­quences sur les négo­cia­tions actuelles, mais aussi sur la créa­tion d’un marché et de nouveaux débou­chés écono­miques consi­dé­rables qui amélio­re­ront des milliards de vies. Les meilleurs résul­tats béné­fi­cient toujours à ceux qui comprennent le contexte géné­ral, et cela inclut l’évo­lu­tion des choses à long terme.

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Le fait qu’il y ait deux (voire bien plus) histoires de l’Iran ne devrait pas porter à confu­sion : la nouvelle géné­ra­tion connec­tée ne raconte pas le triomphe de la tech­no­lo­gie sur la théo­cra­tie, et il ne faudrait pas croire que la tech­no­lo­gie est l’in­car­na­tion de notre vision de la démo­cra­tie. Il s’agit plutôt du mélange de tech­no­lo­gies, de culture et d’his­toire. C’est un para­digme complexe qui  n’ap­par­tient qu’à l’Iran. Même le concept de l’ « Iran » en soi est en réalité une homo­gé­néi­sa­tion gros­sière d’un pays tout entier : il existe d’énormes diffé­rences au niveau régio­nal, entre les diffé­rentes géné­ra­tions ou entre les zones urbaines et rurales. Ce que je sais avec certi­tude, c’est qu’à une époque où une bonne partie de cette géné­ra­tion a peu d’es­poir en (nos) son gouver­ne­ment(s), la nouvelle géné­ra­tion admire l’Amé­rique et son poten­tiel d’in­no­va­tion. Elle dévore ses expé­riences, ce qu’elle écrit et s’ins­pire des leçons qu’elle tire de ses erreurs. Elle adore les réseaux sociaux améri­cains et les utilise comme bon leur semble. On m’a plusieurs fois demandé à quelle vitesse les inves­tis­seurs et les entre­prises tech­no­lo­giques occi­den­tales envi­sa­ge­raient de faire des affaires lorsque les sanc­tions seront levées.

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Vue de la capi­tale iranienne
Crédits : Chris­to­pher Schroe­der

Il était diffi­cile de trou­ver un seul homme ou une seule femme de cette géné­ra­tion en Iran – en réalité de n’im­porte quel âge – qui s’in­té­res­sait aux discus­sions sur le nucléaire, autre que pour s’as­su­rer qu’ils pour­raient coopé­rer avec le monde et construire ainsi un meilleur futur pour eux et pour leur famille. Les Iraniens ont placé de grands espoirs dans la connec­ti­vité et la connexité. Sur cette toile de fond, une coopé­ra­tion mondiale accrue est un espoir énorme pour le succès de leur écono­mie future dans la région (et pour les écono­mies émer­gentes en géné­ral).


Traduit de l’an­glais par Maya Majzoub d’après l’ar­ticle « The Iran I Saw », paru dans Poli­tico Maga­zine. Couver­ture : Téhé­ran au crépus­cule, par Blon­din­ri­kard Fröberg.


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