par Christopher Schroeder | 22 septembre 2015

Mon dernier déjeu­­ner au restau­­rant en compa­­gnie d’une dizaine de jeunes aspi­­rants entre­­pre­­neurs n’avait rien de très excep­­tion­­nel. Il avait lieu dans un restau­­rant typique, bondé, bour­­don­­nant – de la bonne nour­­ri­­ture pas chère et où il est facile de rassem­­bler des tables pour se parler. Hommes et femmes débat­­taient des dernières tech­­no­­lo­­gies, décri­­vaient leurs dernières idées, alter­­nant régu­­liè­­re­­ment entre la conver­­sa­­tion et la véri­­fi­­ca­­tion de leurs comptes SnapC­­hat, Insta­­gram, Twit­­ter et Face­­book.

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Un repas simple
Crédits : Chris­­to­­pher Schroe­­der

J’ai demandé à l’une des femmes comment elle faisait face aux exigences liées à la créa­­tion d’une entre­­prise. « En faisant ! » m’a-t-elle simple­­ment répondu en m’adres­­sant un sourire satis­­fait. Elle a fait une pause avant d’ajou­­ter : « Oh, et bien sûr je lis les meilleurs blogs de la Sili­­cone Valley, et je prends des gratuits sur Cour­­sera – à Stan­­ford, Whar­­ton et d’autres univer­­si­­tés dans le monde. » Plusieurs personnes présentes au déjeu­­ner ont alors posé leur four­­chette pour me montrer leurs smart­­phones, tous connec­­tés au Wifi pour suivre des cours inti­­tu­­lés « Intro­­duc­­tion au Marke­­ting », « Leader­­ship inter­­­na­­tio­­nal et compor­­te­­ment orga­­ni­­sa­­tion­­nel », ou encore « Un meilleur leader pour une vie plus riche ». Un jeune homme m’a décrit sa star­­tup. Le concept ressemble un peu à un Airbnb pour voya­­geurs aven­­tu­­riers, mais en plus low-tech, un genre d’agence de voyage bran­­chée. La nouvelle géné­­ra­­tion, m’a-t-il expliqué, ne veut pas seule­­ment « voir » un endroit, mais aussi comprendre comment vivent les gens, comment ils pensent et comment cela imprègne leur vie de tous les jours. Il a récem­­ment trouvé de nombreuses familles vivant dans de belles régions monta­­gneuses, qui seraient heureuses d’ac­­cueillir des jeunes pour les nour­­rir, leur faire visi­­ter des sites cultu­­rels uniques et leur faire parta­­ger leur musique et leur art. « Où vas-tu emme­­ner le prochain groupe de voya­­geurs ? » lui ai-je demandé. « Dans la région kurde. C’est l’une des plus belles et des plus inté­­res­­santes régions du pays. » C’était là la seule chose que mon déjeu­­ner avait d’ex­­cep­­tion­­nel, ou du moins de surpre­­nant : je le parta­­geais avec de jeunes entre­­pre­­neurs de Téhé­­ran, la capi­­tale iranienne.

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Dans les rues de Téhé­­ran
Crédits : Chris­­to­­pher Schroe­­der

Deux Irans

Avant ce repas, j’avais rencon­­tré seule­­ment cinq Kurdes dans ma vie. Jusqu’ici pour moi, « la région kurde » évoquait les attaques terro­­ristes de l’État isla­­mique, bien que sa longue et riche histoire soit divi­­sée entre trois pays : l’Irak, l’Iran et la Turquie. « N’y a-t-il pas de risques ? » ai-je demandé. « Cela ne t’inquiète pas d’être si proche de la fron­­tière irakienne ? »

La tech­­no­­lo­­gie remo­­dèle toutes nos socié­­tés, et ce monde inclut l’Iran.

Il a souri et a répondu : « En Iran, tout va bien. Mais quelques kilo­­mètres après avoir traversé la fron­­tière irakienne, nos télé­­phones portables ont commencé à vibrer. J’ai checké mes messages et voilà ce que j’ai vu. » J’ai imaginé qu’au mieux, ils auraient reçu un message d’aver­­tis­­se­­ment et au pire des menaces directes. J’ai regardé son télé­­phone et j’ai lu : « Bien­­ve­­nue en Irak. Faites comme chez vous pendant votre roaming sur le réseau de Korek Tele­­com. Pour tout rensei­­gne­­ment, appe­­lez le + 9647508000400. »

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C’est l’his­­toire de deux Irans. Je me propose de vous racon­­ter l’his­­toire de l’autre Iran. Celle qu’on entend géné­­ra­­le­­ment porte sur ses ressources natu­­relles : le pétrole est son meilleur atout et sa puis­­sance nucléaire repré­­sente sa prin­­ci­­pale menace. Un récit figé dans le temps depuis plusieurs décen­­nies, alimenté par de doulou­­reux souve­­nirs remâ­­chés par les deux parties. Pour de nombreux Améri­­cains, l’Iran est encore asso­­cié à la crise des otages de l’am­­bas­­sade améri­­caine à Téhé­­ran, il y a 35 ans. Pour d’autres, l’Iran évoque le soutien apporté aux acteurs désta­­bi­­li­­sa­­teurs de la région, à l’en­­contre des inté­­rêts des États-Unis et au détri­­ment de la vie de certaines personnes. Paral­­lè­­le­­ment, les Iraniens ont bien évidem­­ment leur propre version de l’his­­toire : beau­­coup n’ou­­blient pas que les États-Unis ont appuyé le coup d’État contre leurs diri­­geants élus, et que plus tard ils ont soutenu la dicta­­ture et encou­­ragé l’Iran à mener une guerre contre l’Irak qui a coûté la vie de presque un demi-million d’Ira­­niens.

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« Nous devons construire le futur »
Crédits : Chris­­to­­pher Schroe­­der

Poli­­tique, pouvoir, méfiance : c’est sur ces points que la presse axe ses débats sur l’Iran. S’ils sont bien réels, il y a une autre histoire. Une histoire que j’ai inlas­­sa­­ble­­ment vue répé­­tée tout au long de mon voyage là-bas en mai dernier. C’était ma deuxième visite en Iran cette année. Avec un groupe de cadres supé­­rieurs, je décou­­vrais une nation remarquable autant que contro­­ver­­sée. Cette histoire évoque d’une part la prochaine géné­­ra­­tion iranienne – qui a atteint l’âge adulte bien après la Révo­­lu­­tion iranienne –, et d’autre part le capi­­tal humain, qui est le meilleur atout d’un pays. La tech­­no­­lo­­gie est l’élé­­ment qui a fait tomber toutes les barrières, malgré les contrôles internes et les sanc­­tions externes. Aujourd’­­hui, les jeunes de moins de 35 ans repré­­sentent envi­­ron deux tiers de la popu­­la­­tion en Iran : beau­­coup se sont enga­­gés dans les mani­­fes­­ta­­tions du Mouve­­ment vert contre l’élec­­tion prési­­den­­tielle iranienne en 2009. D’autres sont tota­­le­­ment connec­­tés et voient tous les jours le monde au-delà des fron­­tières de l’Iran – souvent sous la forme d’ac­­tua­­li­­tés mondiales, de programmes télés, de films, de musique, de blogs et de star­­tups – sur leur télé­­phone portable. C’est une histoire qu’on entend rare­­ment. Ces percep­­tions – et les détails compliqués de la construc­­tion d’une confiance entre les deux parties – sont la préoc­­cu­­pa­­tion numéro un en ce moment, avec la récente vali­­da­­tion de l’ac­­cord nucléaire des Améri­­cains avec l’Iran. Les consé­quences se feront sentir sur cette nouvelle géné­­ra­­tion d’Ira­­niens.

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Les nouveaux entre­­pre­­neurs
Crédits : Chris­­to­­pher Schroe­­der

Il est tentant de réduire ces deux histoires de l’Iran en une discus­­sion pola­­ri­­sée entre « théo­­cra­­tie » contre « tech­­no­­lo­­gie », « fermé » contre « ouvert » ou même de défi­­nir les tensions par « locales » contre « mondiales ». Toutes ces simpli­­fi­­ca­­tions consti­­tuent une grande erreur. Elles réduisent gros­­siè­­re­­ment une histoire extrê­­me­­ment riche, nuan­­cée et parfois très complexe. En Iran, Face­­book est inter­­­dit. Pour­­tant, dans la ville sacrée et conser­­va­­trice de Qom, un grand ayatol­­lah s’est plaint devant nous de l’uti­­li­­sa­­tion exces­­sive de Face­­book par ses petits-enfants. Le pays abrite l’une des plus anciennes civi­­li­­sa­­tions du monde, mais il est devenu le pôle d’at­­trac­­tion de l’une des écono­­mies qui croît le plus rapi­­de­­ment : envi­­ron 30 000 Chinois ou plus sont actuel­­le­­ment expa­­triés à Téhé­­ran et beau­­coup d’entre eux parlent le farsi. L’ana­­lo­­gie à laquelle on pense immé­­dia­­te­­ment (et qui a été appliquée à l’his­­toire d’autres pays évoluant de manière simi­­laire) est celle d’un palimp­­seste, où chaque couche est recou­­verte d’une nouvelle vérité, et où ce qui est imprimé ne dispa­­raît jamais réel­­le­­ment. Mais cette analo­­gie semble extrê­­me­­ment inadé­quate à l’ère du numé­­rique. Comme le dit si bien le leader de la Sili­­con Valley, Marc Andrees­­sen, « le soft­­ware dévore le monde », la tech­­no­­lo­­gie remo­­dèle toutes nos socié­­tés – et ce monde inclut l’Iran, il ne l’ex­­clut pas.

Star­­tups Rising

Le livre sur les star­­tups et l’in­­no­­va­­tion dans le Moyen-Orient que j’ai écrit l’an­­née dernière, Start-Up Rising : The Entre­­pre­­neu­­rial Revo­­lu­­tion Rema­­king the Middle East, est l’un des seuls ouvrages récents opti­­mistes sur la région. Il n’a donc pas été faci­­le­­ment accepté par certains. Et cela peut être diffi­­cile si on ne s’ar­­rête pas pour prendre en compte l’une des prin­­ci­­pales diffé­­rences entre le monde d’aujourd’­­hui et celui d’il y a à peine cinq ans : l’es­­sor du mobile.

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La crois­­sance est en hausse
Crédits : Chris­­to­­pher Schroe­­der

Un tel accès univer­­sel à la tech­­no­­lo­­gie est un phéno­­mène tota­­le­­ment nouveau et peu compris par les diri­­geants. Je ne peux pas prédire quelle sera la situa­­tion poli­­tique ou écono­­mique dans un an en Iran, en Syrie ou en Égypte, mais je peux sans souci affir­­mer qu’au cours de la présente décen­­nie, près des deux tiers de la popu­­la­­tion de ces pays aura un smart­­phone. Dans le Golfe, ils ont déjà dépassé ce chiffre. Mais atten­­tion, cela ne signi­­fie pas qu’ils auront simple­­ment de meilleurs télé­­phones : chaque smart­­phone a des capa­­ci­­tés infor­­ma­­tiques équi­­va­­lentes à celles de la NASA en 1969 lorsqu’elle a envoyé un homme sur la lune. Deux tiers de la popu­­la­­tion au Moyen-Orient – en fait, deux tiers de la popu­­la­­tion mondiale – aura cette même puis­­sance super-infor­­ma­­tique entre les mains. C’est déjà le cas en Iran. L’uti­­li­­sa­­tion du portable là-bas dépasse les 120 % puisque de nombreuses personnes possèdent plus d’un télé­­phone ou plus d’une carte SIM. Les Iraniens utilisent aujourd’­­hui 40 millions de smart­­phones de marques, incluant HTC et Samsung. En vérité, il est presque impos­­sible de faire 1 km sur l’un des péri­­phé­­riques les plus larges et les plus embou­­teillés du pays, ou marcher quelques mètres dans l’élé­­gant aéro­­port sans voir des publi­­ci­­tés pour un nouveau télé­­phone portable et des données plus rapides. Dans ce pays de 80 millions d’ha­­bi­­tants, on compte près de six millions d’iP­­hone – qui comme Face­­book ont été inter­­­dits, aussi bien par les sanc­­tions mondiales que par le gouver­­ne­­ment iranien. Pour­­tant, des millions d’Ira­­niens – et pas seule­­ment quelques entre­­pre­­neurs doués pour la tech­­no­­lo­­gie comme ceux que je décri­­vais plus haut – ont accès à des sites comme Face­­book, Twit­­ter, Snap­­chat ainsi que des cours en lignes (« MOOC ») offerts quoti­­dien­­ne­­ment par de nombreuses univer­­si­­tés du monde entier. Tout le monde, quel que soit son âge, a accès à cet Inter­­net sans filtre à travers des Réseaux privés virtuels (VPN). Ainsi, et grâce à la musique qu’ils adorent et aux vidéos qu’ils regardent, les ados bran­­chés partagent plus de choses avec leurs compa­­triotes autour du monde que les révo­­lu­­tion­­naires austères d’il y a 40 ans.

Les Iraniens rassemblent de nouvelles véri­­tés. Non pas des véri­­tés occi­­den­­tales, mais les leurs.

Mettons en pers­­pec­­tive le niveau de connec­­ti­­vité de l’Iran : près de 65 % des foyers iraniens ont accès à une connexion haut débit – taux presque équi­­valent à celui des États-Unis, où les dernières données collec­­tées par le sondage Pew montrent que 70 % des Améri­­cains ont une connexion haut débit chez eux. Or l’an­­née dernière, au cours d’un séjour là-bas, j’avais été frappé par l’ac­­cès très limité à la 3G sur les télé­­phones portables. À l’époque, il y avait au mieux un million d’abon­­nés. Cette année, ils seraient plus de 20 millions. Cela signi­­fie que les Iraniens ont un accès sans précé­dent au monde qui les entoure. Cela signi­­fie qu’ils ont au bout de leurs doigts autant de connais­­sances que les Occi­­den­­taux, de manière presque gratuite. Cela signi­­fie que toute une nouvelle géné­­ra­­tion partage des idées et colla­­bore numé­­rique­­ment. Ils sont au courant de tout ce qu’il se passe aux États-Unis et dans le reste du monde, et voient les oppor­­tu­­ni­­tés écono­­miques et le pouvoir surgir dans une partie du monde qui était autre­­fois large­­ment reje­­tée car consi­­dé­­rée comme faisant partie du tiers monde. Ils craignent moins le pouvoir centra­­lisé, ou les personnes qui leur diraient « d’at­­tendre une géné­­ra­­tion » pour résoudre les problèmes que d’autres comme eux sont actuel­­le­­ment en train de résoudre. Ils rassemblent donc de nouvelles véri­­tés. Non pas des véri­­tés occi­­den­­tales, mais les leurs, dans le contexte qui leur appar­­tient.

Amazon Iran

Naza­­nin Dane­­sh­­var appar­­tient à la nouvelle histoire. Elle est entre­­pre­­neure et elle a mis sur pied Takh­­fi­­fan, un site de vente au détail en Iran. Il n’y a pas trois ans, encore dans sa ving­­taine, elle et sa sœur (la cofon­­da­­trice) auraient peut-être été surprises d’ap­­prendre que leur rêve repré­­sen­­te­­rait aujourd’­­hui 60 personnes entas­­sées dans leurs bureaux, situés au quatrième étage d’un immeuble. Cepen­­dant, rien ne la surprend. Elle est habi­­tuée à faire ce qu’il faut pour réus­­sir. Elle savait à quelle vitesse Grou­­pon avait grandi aux États-Unis, et à quel point les Iraniens devaient saisir les oppor­­tu­­ni­­tés de ce genre. À l’époque, peu de commerçants connais­­saient Inter­­net, sans parler du marke­­ting web. Elle a donc rendu visite à de petits maga­­sins et restau­­rants, géné­­ra­­le­­ment tenus par des amis, pour leur poser une seule ques­­tion : combien paie­­raient-ils pour avoir un nouveau client ? Elle a mis en place la tech­­no­­lo­­gie et, à leur grande surprise, a commencé à livrer davan­­tage que prévu.

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Naza­­nin Dane­­sh­­var et l’équipe de Takh­­fi­­fan
Crédits : takh­­fi­­fan.com

Forte de ce succès, il ne lui restait plus qu’à convaincre les plus grands centres commer­­ciaux de Téhé­­ran de conclure des accords simi­­laires. Il y a dans le pays de nombreux centres commer­­ciaux ultra­­mo­­dernes où l’on peut trou­­ver des marques mondia­­le­­ment connues. Elle se présen­­tait avec le hidjab exigé par le gouver­­ne­­ment et deman­­dait respec­­tueu­­se­­ment à voir les direc­­teurs géné­­raux pour leur présen­­ter ses résul­­tats. Mais inva­­ria­­ble­­ment, ils deman­­daient à voir son direc­­teur qui, à leurs yeux, devait être un homme. Agacée, elle est allée trou­­ver son père (direc­­teur d’une usine éner­­gé­­tique qui n’avait aucune idée de ce qu’é­­tait le commerce sur Inter­­net) et lui a demandé de l’ac­­com­­pa­­gner à chaque rendez-vous pendant un an. Son père débu­­tait chacun d’entre eux avec cette phrase : « Je suis le direc­­teur de cette nouvelle compa­­gnie, mais je vais lais­­ser ma collègue vous expliquer le concept. » Puis il s’as­­seyait en silence, alors même que c’était lui qui signait tous les contrats et qui était initia­­le­­ment proprié­­taire de la société. Comme cela avait été le cas avec ses petits clients, la perfor­­mance a été concluante en l’es­­pace 18 mois, et Dane­­sh­­var a béné­­fi­­cié d’une telle atten­­tion de la part des médias qu’au cours de ma dernière visite, elle m’a souri et m’a dit que son père était à la « retraite ». Aujourd’­­hui, Takh­­fi­­fan comp­­ta­­bi­­lise près de deux millions d’uti­­li­­sa­­teurs dans sept villes iraniennes, et repré­­sente un réseau de 10 000 commerçants.

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Mohsen Malayeri n’ap­­par­­tient pas non plus à l’his­­toire tradi­­tion­­nelle. Ce diplômé univer­­si­­taire en ingé­­nie­­rie a récem­­ment orga­­nisé de nombreux « Star­­tup Weekends » en Iran, réunis­­sant des centaines de jeunes et d’in­­ves­­tis­­seurs locaux pour présen­­ter et propo­­ser leurs inno­­va­­tions dans des rassem­­ble­­ments dyna­­miques, orga­­ni­­sés sur les campus univer­­si­­taires. Mohsen est le cofon­­da­­teur d’Ava­­tech, un des plus grands « accé­­lé­­ra­­teurs » d’en­­tre­­prises qui proposent des ressources, du conseil et de l’argent à de nouveaux entre­­pre­­neurs.

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L’in­­cu­­ba­­teur de star­­tups iranien
Crédits : Avatech

Avatech est l’un des 100 incu­­ba­­teurs et accé­­lé­­ra­­teurs d’Iran – dont 31 sont soute­­nus par le gouver­­ne­­ment pour aider à rele­­ver le défi des infra­s­truc­­tures dans l’agri­­cul­­ture, l’édu­­ca­­tion et la santé. Un ministre m’a confié que l’Iran avait injecté quatre milliards de dollars dans des infra­s­truc­­tures tech­­no­­lo­­giques l’an­­née dernière seule­­ment, et prévoyait d’en dépen­­ser 25 millions de plus au cours des trois prochaines années. Ils sont convain­­cus que d’ici la fin de la décen­­nie, la télé­­santé révo­­lu­­tion­­nera la santé pour les citoyens iraniens. Dans le même temps, la carte de débit sera égale­­ment proba­­ble­­ment rempla­­cée par les paie­­ments par télé­­phones mobiles – une ambi­­tion bien plus grande qu’aux États-Unis. Ceci n’est pas que conjec­­tures ou rêves loin­­tains. Lais­­sez-moi vous donner l’exemple de Digi­­kala, un site d’e-commerce dont la valeur a doublé en moins d’un an (évaluée à près de 300 millions de dollars, selon certains inves­­tis­­seurs), qui emploie 700 personnes et expé­­die des centaines de commandes tous les jours – les livrai­­sons arrivent le jour même ou le lende­­main dans plusieurs villes iraniennes. Cela vous rappelle-t-il quelque chose ? C’est normal, le site est connu sous le nom d’Ama­­zon d’Iran, et a été créé par deux frères frus­­trés de ne pouvoir trou­­ver le bon appa­­reil photo, car il n’y avait aucune critique en ligne publiée dans leur langue.

Nouvelle dyna­­mique

C’est l’his­­toire d’un nouvel Iran, d’une géné­­ra­­tion qui utilise la tech­­no­­lo­­gie pour résoudre des problèmes et saisir des oppor­­tu­­ni­­tés écono­­miques. Tandis que ces étudiants et ces entre­­pre­­neurs créent des entre­­prises repo­­sant sur la tech­­no­­lo­­gie, qui peuvent nous sembler banales en Occi­dent, ils ne se contentent pas de répliquer le succès de star­­tups tech­­no­­lo­­giques vues ailleurs dans le monde. Ils les person­­na­­lisent. Ce qui semblait être des solu­­tions à court terme en atten­­dant la levée des sanc­­tions inter­­­na­­tio­­nales jette en réalité les bases – infra­s­truc­­tures tech­­no­­lo­­giques, tolé­­rance à l’échec, star­­tups consi­­dé­­rées comme un « véri­­table » travail – pour la prochaine géné­­ra­­tion de compa­­gnies et d’en­­tre­­pre­­neurs. Assiste-t-on à la nais­­sance d’une Sili­­cone Valley en Iran ? Malayeri ne me répond pas comme beau­­coup d’autres entre­­pre­­neurs en Iran et au Moyen-Orient, ainsi que sur les autres marchés en crois­­sance dans le monde. La Sili­­con Valley et l’in­­no­­va­­tion aux États-Unis sont évidem­­ment extra­­or­­di­­naires, mais l’ac­­cès univer­­sel à la tech­­no­­lo­­gie a permis de résoudre des problèmes qui n’au­­raient pas pu être réglés aupa­­ra­­vant. Des socié­­tés qui n’avaient pas de télé­­phones fixes ont dépassé cette tech­­no­­lo­­gie démo­­dée en inno­­vant avec les paie­­ments mobiles.

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Une tradeuse de Téhé­­ran
Crédits : Chris­­to­­pher Schroe­­der

Des pays qui luttent pour béné­­fi­­cier de l’eau et d’autres ressources natu­­relles deviennent les leaders des tech­­no­­lo­­gies vertes et de la dessa­­li­­ni­­sa­­tion. Mohsen cite volon­­tiers le légen­­daire chef d’en­­tre­­prise et inves­­tis­­seur Brad Feld : « La Sili­­con Valley n’est pas une reli­­gion. » Il semble que personne n’es­­saye de troquer une théo­­lo­­gie pour une autre. Ils espèrent et veulent unique­­ment ce qui marche et ce qui a un impact réel sur leurs vies. Bien que Washing­­ton éprouve de grandes diffi­­cul­­tés à l’ac­­cep­­ter, ces chan­­ge­­ments tech­­no­­lo­­giques et cultu­­rels, qu’im­­porte le nom qu’on leur donne, sont en train de s’opé­­rer en Iran et risquent bien d’ex­­clure l’Oc­­ci­dent de l’équa­­tion. Pendant mon voyage, j’ai été frappé par l’aug­­men­­ta­­tion signi­­fi­­ca­­tive d’hommes d’af­­faires et de touristes venant du monde entier, et parti­­cu­­liè­­re­­ment d’Al­­le­­magne, de Scan­­di­­na­­vie et de Russie. Évidem­­ment, la Chine l’em­­porte haut la main. Paral­­lè­­le­­ment à sa popu­­la­­tion expa­­triée crois­­sante, le commerce chinois est en hausse là-bas. L’en­­tre­­prise élec­­tro­­nique chinoise Xiaomi va proba­­ble­­ment péné­­trer agres­­si­­ve­­ment le marché en Iran cette année. Surnom­­mée la « Apple chinoise », elle est actuel­­le­­ment le troi­­sième plus grand distri­­bu­­teur de smart­­phones dans le monde et elle défie constam­­ment ce que nous pensions que d’autres entre­­prises tech­­no­­lo­­giques pouvaient accom­­plir. Tout cela ne devrait pas nous surprendre car nous assis­­tons régu­­liè­­re­­ment à des chan­­ge­­ments écono­­miques et des crois­­sances. Pour­­tant, nous refu­­sons de les accep­­ter car nous sommes prison­­niers de notre propre vision du monde. Qui aurait pensé, il y a même quelques années, que le plus grand premier appel public à l’épargne (IPO) dans l’his­­toire récente des États-Unis serait réalisé par une compa­­gnie de soft­­ware chinoise (Alibaba), virtuel­­le­­ment construite en dehors du marché occi­­den­­tal ? Ou que parmi les plus grandes acqui­­si­­tions de star­­tups tech­­no­­lo­­giques améri­­caines, on trou­­ve­­rait celle d’une entre­­prise de messa­­ge­­rie (WhatsApp par Face­­book) dont les prin­­ci­­paux utili­­sa­­teurs se trouvent à l’étran­­ger ? Il y a quelques décen­­nies, combien de personnes auraient deviné que les prin­­ci­­paux four­­nis­­seurs de maté­­riel infor­­ma­­tique et élec­­tro­­nique grand public seraient le Japon et la Corée ? Devrions-nous nous attendre à autre chose de la part de la nouvelle géné­­ra­­tion iranienne, haute­­ment éduquée et connec­­tée, d’où sont issus les meilleurs ingé­­nieurs au monde, parfai­­te­­ment situés géogra­­phique­­ment comme point de passage numé­­rique et physique entre l’est, l’ouest, le nord et le sud ? Le plus grand défi pour l’Oc­­ci­dent n’est pas de savoir quelle version de l’his­­toire est la bonne, puisque les deux existent.

Les Iraniens ont placé de grands espoirs dans la connec­­ti­­vité et la connexité.

L’Iran se joint à un mouve­­ment qui s’amorce dans tous les marchés émer­­gents et que l’Oc­­ci­dent a réso­­lu­­ment ignoré jusqu’à présent. En un court laps de temps, la majo­­rité de l’hu­­ma­­nité s’est connec­­tée, et cette dyna­­mique permet la créa­­tion de nouvelles classes moyennes à travers le monde. Les efforts sont encore récents, mais nous avons vu en Asie, en Europe de l’Est, en Amérique du Sud et bien au-delà, à quelle vitesse peuvent avoir lieu l’adop­­tion, la crois­­sance écono­­mique et l’amé­­lio­­ra­­tion réelle de la vie quoti­­dienne. Par consé­quent, comprendre et séduire la nouvelle géné­­ra­­tion iranienne en respec­­tant leurs condi­­tions aura non seule­­ment des consé­quences sur les négo­­cia­­tions actuelles, mais aussi sur la créa­­tion d’un marché et de nouveaux débou­­chés écono­­miques consi­­dé­­rables qui amélio­­re­­ront des milliards de vies. Les meilleurs résul­­tats béné­­fi­­cient toujours à ceux qui comprennent le contexte géné­­ral, et cela inclut l’évo­­lu­­tion des choses à long terme.

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Le fait qu’il y ait deux (voire bien plus) histoires de l’Iran ne devrait pas porter à confu­­sion : la nouvelle géné­­ra­­tion connec­­tée ne raconte pas le triomphe de la tech­­no­­lo­­gie sur la théo­­cra­­tie, et il ne faudrait pas croire que la tech­­no­­lo­­gie est l’in­­car­­na­­tion de notre vision de la démo­­cra­­tie. Il s’agit plutôt du mélange de tech­­no­­lo­­gies, de culture et d’his­­toire. C’est un para­­digme complexe qui  n’ap­­par­­tient qu’à l’Iran. Même le concept de l’ « Iran » en soi est en réalité une homo­­gé­­néi­­sa­­tion gros­­sière d’un pays tout entier : il existe d’énormes diffé­­rences au niveau régio­­nal, entre les diffé­­rentes géné­­ra­­tions ou entre les zones urbaines et rurales. Ce que je sais avec certi­­tude, c’est qu’à une époque où une bonne partie de cette géné­­ra­­tion a peu d’es­­poir en (nos) son gouver­­ne­­ment(s), la nouvelle géné­­ra­­tion admire l’Amé­­rique et son poten­­tiel d’in­­no­­va­­tion. Elle dévore ses expé­­riences, ce qu’elle écrit et s’ins­­pire des leçons qu’elle tire de ses erreurs. Elle adore les réseaux sociaux améri­­cains et les utilise comme bon leur semble. On m’a plusieurs fois demandé à quelle vitesse les inves­­tis­­seurs et les entre­­prises tech­­no­­lo­­giques occi­­den­­tales envi­­sa­­ge­­raient de faire des affaires lorsque les sanc­­tions seront levées.

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Vue de la capi­­tale iranienne
Crédits : Chris­­to­­pher Schroe­­der

Il était diffi­­cile de trou­­ver un seul homme ou une seule femme de cette géné­­ra­­tion en Iran – en réalité de n’im­­porte quel âge – qui s’in­­té­­res­­sait aux discus­­sions sur le nucléaire, autre que pour s’as­­su­­rer qu’ils pour­­raient coopé­­rer avec le monde et construire ainsi un meilleur futur pour eux et pour leur famille. Les Iraniens ont placé de grands espoirs dans la connec­­ti­­vité et la connexité. Sur cette toile de fond, une coopé­­ra­­tion mondiale accrue est un espoir énorme pour le succès de leur écono­­mie future dans la région (et pour les écono­­mies émer­­gentes en géné­­ral).


Traduit de l’an­­glais par Maya Majzoub d’après l’ar­­ticle « The Iran I Saw », paru dans Poli­­tico Maga­­zine. Couver­­ture : Téhé­­ran au crépus­­cule, par Blon­­din­­ri­­kard Fröberg.


LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE D’IRAN EN SEPT HISTOIRESvol-teheran

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