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Alyssa Carson a 17 ans, Abigail Harrison en a 21, et elles se voient déjà fouler le sol martien. Rencontre avec les astronautes de la Génération Mars

par Clara Lalanne | 19 avril 2019

Instal­lée sur le siège de la centri­fu­geuse humaine, la jeune fille sourit et donne le signal à un tech­ni­cien. Elle s’agrippe ferme­ment aux barreaux de la machine qui tourne de plus en plus vite, renver­sant sa nacelle dans tous les sens. Secouée par cette expé­rience éprou­vante, qui repro­duit les condi­tions extrêmes d’un vais­seau spatial, la jeune fille n’a pas le temps de reprendre ses esprits. Elle enchaîne déjà avec un autre exer­cice, postée au tableau de bord d’un simu­la­teur de vol. Dans sa combi­nai­son recou­verte de galons, nom de code « Blue­berry » mani­pule les boutons du poste de commande avec infi­nie concen­tra­tion, le regard fixé sur l’ho­ri­zon.

Cette appren­tie astro­naute s’ap­pelle Alyssa Carson. Elle a seule­ment 17 ans, mais son programme d’en­traî­ne­ment spatial à la PoSSUM Academy de Colo­rado Springs est digne d’un membre expé­ri­menté de la NASA. Pendant de longues heures, la jeune fille enchaîne sans faiblir exer­cices en micro­gra­vité, plon­gée sous-marine avec bouteilles d’oxy­gène, et analyse d’échan­tillons en labo­ra­toire. Un rythme intense pour celle qui a inté­gré cette forma­tion avan­cée alors qu’elle n’avait que quinze ans.

Alyssa « Blue­berry » Carson
Crédits : Bert Carson

Comme de nombreux adoles­cents améri­cains, Alyssa Carson a été bercée par les exploits de la NASA, et par le rêve un peu fou de conqué­rir l’es­pace. Pour cette adoles­cente ambi­tieuse, il ne fait aucun doute qu’il devien­dra réalité. Elle fera partie des premiers humains à fouler le sol de Mars, et à embarquer dans la plus grande aven­ture spatiale de sa géné­ra­tion.

Géné­ra­tion Mars

Hammond, Loui­siane, en 2003. Dans le quar­tier rési­den­tiel bordé de chênes où vit la famille Carson, à envi­ron 70 kilo­mètres de Bâton Rouge, la petite fille aux cheveux bruns a le regard rivé sur la télé­vi­sion. Son père, Bert Carson, travaille à ses côtés, le bruit des dessins animés en fond sonore. Une petite voix le tire soudai­ne­ment de ses pensées : « Papa, est-ce que les humains sont déjà allés sur Mars ? ». Sur l’écran, trois créa­tures en combi­nai­son spatiale dansent joyeu­se­ment sur le sol de la planète rouge. La jeune enfant dévi­sage son père, atten­dant sa réponse avec curio­sité.

Souve­nirs du Space Camp
Crédits : Alyssa Carson

À cette époque, Alyssa Carson n’a que trois ans. Son père, Bert, ne réalise pas que cet élan de curio­sité va marquer un tour­nant dans la vie de sa fille. « Il pensait qu’il s’agis­sait d’une passion enfan­tine, que cela fini­rait par me passer », raconte t-elle avec un sourire. À partir de ce moment-là, cela ne fera que s’am­pli­fier. Alyssa passe de longues heures plon­gées dans les livres d’ex­plo­ra­tion spatiale, et tapisse les murs de sa chambre de cartes de la planète rouge. Devant son insis­tance, son père l’ins­crit à son premier Space Camp à Hunts­ville, dans l’Ala­bama, alors qu’elle n’a que sept ans. « C’était comme un rêve éveillé », se souvient Alyssa. Comme des dizaines d’en­fants de son âge, la fillette s’émer­veille devant les répliques de vais­seaux et leurs histoires épiques.

La « Géné­ra­tion Mars », comme elle a été bapti­sée par l’une de ses repré­sen­tantes Abigail Harri­son, a grandi dans ces camps spatiaux. « Nous avons vu l’ère Appolo, Space Shutthle, et main­te­nant nous sommes prêts à entrer dans l’ère Orion », écrit celle qui se fait surnom­mer « Abby l’as­tro­naute ». « Ma géné­ra­tion va en faire une réalité ». Deve­nus adoles­cents, ces passion­nés exal­tés par les aven­tures de la NASA se retrouvent au sein de larges centres de forma­tion, comme le montre le docu­men­taire The Mars Gene­ra­tion. « Les jeunes d’aujourd’­hui ont la même passion que nous avions quand nous avons regardé le premier décol­lage de fusée », raconte l’as­tro­naute Don Thomas.

Sauf qu’A­lyssa Carson, Abigail Harri­son et leurs cama­rades rêvent plus grand que leurs prédé­ces­seurs. Leur futur à eux se situera à 76 millions de kilo­mètres de la Terre, sur le sol de la mythique planète rouge. « Mars sera la plus grande aven­ture de tous les temps » décla­rait Elon Musk, le célèbre entre­pre­neur à l’ori­gine d’un projet de colo­nie martienne. Et cette folle idée, aujourd’­hui, n’a jamais semblé aussi proche de se concré­ti­ser. « Comme la mission sur la lune avant nous, Mars est en train de deve­nir une réalité » explique Jason Reimul­ler, direc­teur exécu­tif du projet PoSSUM.

Mars parais­sait un rêve inac­ces­sible au début du XXIe, mais les progrès tech­no­lo­giques permettent aujourd’­hui d’en­vi­sa­ger de l’éta­blis­se­ment de colo­nies humaines dès 2030. Des projets inter­na­tio­naux comme HI-SEAS IV, auquel parti­cipe l’as­tro­bio­lo­giste français Cyprien Verseux, expé­ri­mentent depuis plusieurs années les condi­tions de vie que les astro­nautes rencon­tre­ront sur Mars. Des puis­sances spatiales émer­geantes comme les Émirats Arabes Unis ont lancé un recru­te­ment massif en février 2018, espé­rant eux-aussi prendre part à la colo­ni­sa­tion martienne. Enfin, des compa­gnies privées comme Space X ou Blue Origin, la firme du PDG d’Ama­zon, se préparent depuis de longues années pour conqué­rir la planète rouge.

Pour saisir l’op­por­tu­nité quand elle se présen­tera, Alyssa Carson dédie ses jeunes années à l’en­traî­ne­ment. Entre l’âge de 8 et 15 ans, la jeune fille a gravi les éche­lons des Space Camp, avec 18 forma­tions à Hunts­ville. Elle a même assisté même à des lance­ments de fusées sur trois bases améri­caines. Après ses voyages à Izmir, en Turquie, et à Laval au Canada, elle est deve­nue la seule personne au monde à avoir visité les trois Space Camps de la NASA. « C’est Sara Magnus, une astro­naute de la NASA, m’a poussé à accom­plir mon rêve et à ne pas l’aban­don­ner », raconte t-elle. L’an­cienne ingé­nieur de l’ISS, toute­fois, met en garde la jeune fille : pour espé­rer être la première à aller Mars, il va falloir travailler très dur.

Appren­ties astro­nautes

Un forma­teur de l’Aca­dé­mie PoSSUM dépose déli­ca­te­ment le casque sur la tête et les épaules d’Alyssa. Dans ce centre de recherche en sciences subor­bi­tales de la haute méso­sphère, Blue­berry a été choi­sie pour tester de nouvelles combi­nai­sons spatiales, celles que porte­ront peut-être les futurs astro­nautes quand ils quit­te­ront notre berceau terrestre. Elle revêt solen­nel­le­ment l’unité de mobi­lité extra­vé­hi­cu­laire, le mythique équi­pe­ment blanc des astro­nautes, qui permis à Neil Armstrong de fouler le sol de la lune il y a un demi-siècle. Au milieu des cratères et des vallées de la planète rouge, la jeune fille s’ima­gine déjà réité­rer l’ex­ploit, plan­tant le drapeau améri­cain sous les yeux émer­veillés du monde entier.

« Nous avons fixé un objec­tif clair pour le prochain chapitre de l’his­toire de l’Amé­rique dans l’es­pace : envoyer des humains sur Mars dans les années 2030 et les rame­ner sur Terre en toute sécu­rité », exprime sans détour Barack Obama, en octobre 2016, sous un tonnerre d’ap­plau­dis­se­ments. Pour les jeunes de la Géné­ra­tion Mars, les rivés sur leurs écrans, le rêve peut désor­mais deve­nir réalité. En 2033, les condi­tions de missions seront idéales : des radia­tions solaires au plus bas niveau, et une proxi­mité rare entre les deux planètes devront permettre de mettre le cap sur Mars. Et surtout, ces adoles­cents auront atteint leurs trente ans : l’âge parfait pour être recruté comme astro­naute par la NASA.

Crédits: UCSD Guar­dian

Le seul désir de se rendre sur Mars, cepen­dant, ne suffira pas : parmi des dizaines de milliers de candi­dats, seule­ment douze d’entre eux seront sélec­tion­nés. Et malgré leur noto­riété gran­dis­sante, des jeunes comme Alyssa Carson ou Abigail Harri­son n’ont aucune garan­tie de faire partie de cette poignée de pion­niers. Pour cette raison, les plus ambi­tieux redoublent déjà d’ef­forts depuis de longues années, espé­rant briller devant les redou­tables comi­tés de la NASA. Une forme olym­pique, un mental d’acier et un parcours acadé­mique brillant ne sont que le début : si les jeunes comme Alyssa sont sur la bonne voie, il ont encore un long chemin à parcou­rir.

Infa­ti­gable, l’ado­les­cente enchaîne simu­la­tions en micro-gravité, vols à haute alti­tude et exer­cices de plon­gée sous-marine. En inté­grant le programme avancé de l’Aca­dé­mie PoSSUM, Blue­berry a déjà pris une longueur d’avance sur ses concur­rents. « Ils ne prennent que les titu­laire d’une licence ou d’un master norma­le­ment, mais ils m’ont donné ma chance », raconte t-elle. Grâce à cet insti­tut, elle a déjà reçu un certi­fi­cat qui la rend opéra­tion­nelle pour des vols subor­bi­taux. « Elle se donne les moyens de rele­ver de vrais chal­lenges  », explique Jason Reimul­ler, direc­teur de l’aca­dé­mie. « Elle a récem­ment pris part à un vol de nuit au dessus Canada. Elle est même capable de diri­ger des recherches, alors qu’elle est encore au lycée ».

 En dédiant leur vie à cette prépa­ra­tion exigeante, les aspi­rants astro­nautes comme Alyssa Carson font figure d’ex­cep­tion dans leur entou­rage. À Bâton-Rouge, la jeune fille est régu­liè­re­ment absente de son lycée pour suivre des sessions de forma­tion à l’autre bout du pays. « Les entraî­ne­ments sont très exci­tants, j’ap­prend énor­mé­ment de choses, mais c’est aussi vrai­ment diffi­cile », admet-elle. Ces heures de forma­tion repré­sen­tant aussi un réel effort finan­cier : une semaine d’ap­pren­tis­sage à l’Aca­dé­mie PoSSUM tourne ainsi autour de 3 500 €.

« Mes amis pensent que je suis folle parfois », plai­sante t-elle avec un rire. Diffi­cile, en effet, de conser­ver une vie privée quand la passion frise avec l’ob­ses­sion. Assise dans sa chambre d’ado­les­cente, le nez plongé dans ses livres, Alyssa sourit en haus­sant les épaules : « J’es­saye de trou­ver le bon équi­libre entre les entraî­ne­ments, l’école » explique la jeune fille, « et je suis quand même une ado normale ». Le weekend, quand elle ne pilote pas un simu­la­teur de vol, la jeune fille s’évade donc aux côtés de ses amis, s’adonne au sport ou à la musique, sans que son grand projet ne quitte jamais vrai­ment son esprit.

En atten­dant de pouvoir postu­ler à la NASA dans quelques années, Alyssa n’a pas prévu de ralen­tir le rythme. Quand elle sera diplô­mée du Lycée Inter­na­tio­nal de Bâton Rouge, la jeune femme partira étudier l’as­tro­bio­lo­gie au Florida Insti­tute of Tech­no­logy. « Quand nous irons sur Mars, nous ne saurons pas ce sur quoi nous allons tomber. Avec ce parcours, je serais aussi compé­tente et poly­va­lente que possible ». La jeune fille suit les traces d’Abi­gail Harri­son, étudiante au pres­ti­gieux Welles­ley College de Boston, qui a inté­gré les labo­ra­toires de la NASA à l’âge de 21 ans. Déter­mi­née, Alyssa compte bien mettre toutes les chances de son côté pour faire partie des 12 élus.

Terra­for­mée

Entre les cratères de la planète Rouge, le robot Curio­sity mène sa route en soli­taire. Depuis déjà quelques années, il livre aux humains curieux quelques frag­ments de la planète Mars. Son paysage rougeâtre s’étend jusqu’à perte de vue, vallonné et percé de creux façon­nés depuis des millé­naires. Déjà, les premières images de synthèse montrent notre voisine rouge « terra­for­mée » pour deve­nir habi­table, verdoyante et couverte de camps de base digne d’un film de science fiction. « Nous avons encore un long chemin à parcou­rir pour en faire une réalité », explique Abigail Harri­son, « mais je crois en l’objec­tif d’une mission Mars en 2030, si les États-Unis s’in­ves­tissent réel­le­ment ».

Abigail « Astro­naut Abby » Harri­son

Neuf mois de voyage spatial, une année et demie en orbite autour de Mars, puis neuf mois pour reve­nir vers la Terre : telle est la mission prévue par la NASA à l’ho­ri­zon 2033. La première, peut-être d’une longue série, pour faire de la planète rouge le nouveau terrain de jeu de l’hu­main dans la galaxie. L’idée d’être la première à poser son pied sur Mars fait vibrer Abigail tout autant qu’elle la terri­fie. « Les voyages spatiaux sont dange­reux. Ils repoussent nos barrières et celles du genre humain, la peur est donc natu­relle », confie t-elle. « Mais quand je pense à tous leurs béné­fices, ils surpassent de loin les incon­vé­nients ».

Le programme Jour­ney to Mars 2033 de la NASA, qui prévoit d’uti­li­ser le lanceur Space Launch System et le vais­seau Orion, reste un rêve encore fragile. Depuis les premières décla­ra­tions de la Maison Blanche dans les années 1960, le programme d’ex­plo­ra­tion de Mars ne cesse d’être repoussé. En cause : les évolu­tions tech­no­lo­giques, mais aussi les diver­gences de vision entre les diffé­rents prési­dents améri­cains. « Aux États-Unis, les finan­ce­ments scien­ti­fiques sont très vulné­rables aux fluc­tua­tions poli­tiques », explique Jason Reimul­ler. Et même si Donald Trump s’est posi­tionné en faveur du programme de la NASA, la réduc­tion des fonds alloués à la science sous sa prési­dence fait planer le doute sur le projet.

Pour Alyssa Carson, qui s’en­traîne depuis 15 ans pour vivre ce rêve, un report du programme – ou un rejet de sa candi­da­ture – n’est tout simple­ment pas envi­sa­geable. « Je ne me vois pas faire un autre métier que celui là, c’est aussi simple que ça », déclare t-elle. Bert Carson, son père, pense que les planètes conti­nue­ront de s’ali­gner en sa faveur d’ici au départ. Contrai­re­ment à certaines rumeurs, toute­fois, Alyssa n’est pas offi­ciel­le­ment soute­nue dans son projet par la NASA.

Face à ce rêve fragile, Abigail Harri­son se veut plus réaliste. « Mes chances d’al­ler jusqu’au bout sont minces, même si je conti­nue de travailler dur », admet-elle. En 2015, la jeune femme a fondé sa propre asso­cia­tion, The Mars Gene­ra­tion. « J’es­saye d’ins­pi­rer les gens et de leur donner envie de s’in­té­res­ser à l’ex­plo­ra­tion spatiale », explique t-elle, ajou­tant qu’elle souhaite encou­ra­ger les filles à s’en­ga­ger dans des programmes scien­ti­fiques. « Mon premier instruc­teur de vol m’a dit que je ne voudrais plus aller dans l’es­pace dans 20 ans, car je préfè­re­rais avoir des enfants. J’es­saye donc de faire passer le message que l’on doit croire en soi, peu importe qui l’on est ».

Abby l’as­tro­naute n’aura peut-être pas à renon­cer à ses rêves de conquête de la planète rouge. Ces dernières années, de nouvelles missions pour Mars se multi­plient en paral­lèle des programmes de la NASA. Pour que sa fille Alyssa atteigne son objec­tif, Bert Carson glisse qu’elle pour­rait tout aussi bien tenter de rejoindre Space X, le projet concur­rent d’Elon Musk, qui avance à pas de géant depuis le lance­ment de la fusée Falcon Heavy. Blue­berry est égale­ment deve­nue ambas­sa­drice de la mission Mars One, un autre projet visant à établir une colo­nie humaine sur Mars d’ici à 2030.

D’ici là, Alyssa Carson conti­nuera de s’en­traî­ner pour porter son rêve et celui de sa géné­ra­tion. « Il est vital de conti­nuer explo­rer l’es­pace, où sinon l’es­pèce humaine finira par s’éteindre comme celle des dino­saures. Mars sera notre deuxième Terre », lance t-elle avec convic­tion. Derrière elle, scin­tille une image de la planète rouge vif, qu’elle rêve déjà en vert et en bleu.


Couver­ture : Alyssa Carson, par Bert Carson.


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