fbpx

Les enquêteurs du paranormal sont de plus en plus nombreux à travers le monde. Pourquoi décident-ils de lancer sur les traces de l'invisible ?

par Clara Lalanne | 13 juillet 2018

« Il y a quelque chose là-bas », murmure Leo en dési­gnant la porte de la salle de classe. Avec un brin de tension dans la voix, le jeune homme scrute les oscil­la­tions de son enre­gis­treur, à la recherche d’un phéno­mène de voix élec­tro­nique sortant de l’or­di­naire. Le 24 novembre 2017, entre les murs de l’école primaire de Poast­town, dans l’Ohio, ils sont cinq enquê­teurs à s’être lancés sur la piste de fantômes d’en­fants, qui hante­raient ce lieu connu des amateurs de phéno­mènes étranges. Immor­ta­li­sés par leur caméra à vision nocturne, les chas­seurs parcourent les couloirs de l’école à la recherche d’un murmure, d’une ombre ou d’un rayon­ne­ment magné­tique qui leur signa­le­rait la présence d’un esprit.

Zodiacs Super­na­tu­ral Inves­ti­ga­tors
Crédits : Roger Caudle

Sur un fond sonore angois­sant, lampes torches à la main et regards concen­trés, les membres des Zodiacs Super­na­tu­ral Inves­ti­ga­tors posent dans un vieux cime­tière envahi par la brume. Ainsi débutent les vidéos tour­nées par ces quatre jeunes de l’Ohio, âgés d’une ving­taine d’an­nées, qui s’évadent de leur quoti­dien en se lançant sur la piste d’es­prits en tout genre. Pour leurs acti­vi­tés de chas­seurs, les Zodiacs Cody Dodson, James Snider, Sydney Noel et Roger Caudle préfèrent toute­fois se faire appe­ler Leo, Aries, Aqua­rius et Cancer – des noms de code qui leur permet­traient de se proté­ger de l’em­prise d’es­prits malé­fiques.

Enquê­teurs de l’in­vi­sible

De nos jours, les Zodiacs Super­na­tu­ral Inves­ti­ga­tors sont loin d’être les seuls à partir à la chasse aux fantômes. Qu’ils enquêtent dans les forêts du Midwest améri­cain, dans d’an­ciens temples hindous ou dans les châteaux hantés de France, de plus en plus de groupes de cher­cheurs para­nor­maux s’arment d’équi­pe­ments sophis­tiqués pour tenter de démasquer l’in­vi­sible. Grâce à des détec­teurs de champs élec­tro­ma­gné­tiques et des enre­gis­treurs de phéno­mènes de voix élec­tro­niques, ils viennent à la rescousse de personnes déses­pé­rées, qui affrontent des situa­tions qu’ils n’ar­rivent pas à expliquer. « Il y a des choses, là-dehors, que les gens n’ima­ginent même pas », raconte Cody Dodson, qui s’est formé pendant des années grâce à des livres et sur Inter­net avant de lancer son équipe.

Du côté de Grégory Dela­place, ensei­gnant-cher­cheur en anthro­po­lo­gie à l’uni­ver­sité Paris-Nanterre, ce sont les peuples des steppes de Mongo­lie qui ont fait naître sa curio­sité pour les fantômes. Aux côtés des pasteurs nomades, ces bergers Dörvöd au mode de vie tradi­tion­nel, il a décou­vert le chama­nisme, les posses­sions, et les récits d’ap­pa­ri­tions inex­pliquées. « Les fantômes, ce sont des choses qui arrivent […] on peut déci­der de ne pas croire à leur exis­tence, mais ils ne nous demandent pas notre avis pour appa­raître », raconte le cher­cheur. Comme il l’ex­plique, les mani­fes­ta­tions de l’in­vi­sible diffèrent selon les cultures, mais il n’y a pas un seul pays au monde qui ne possède pas ses histoires de fantômes et d’es­prits. À Tokyo, par exemple, les appar­te­ments dans lesquels une tragé­die est arri­vée – suicide, meurtre – sont consi­dé­rés comme hantés, et voient leur prix dégrin­go­ler sur le marché de l’im­mo­bi­lier. Et même dans l’une des dix villes les plus chères au monde, ces jiko bukken trouvent rare­ment preneurs.

Chaman sous un arbre sacré, Mongo­lie
Crédits : David Baxen­dale

« Quand vous pensez faire face à un fantôme, il faut cher­cher un spécia­liste rituel, quelqu’un qui va vous aider à trou­ver le mort et à l’exor­ci­ser », pour­suit Grégory Dela­place. C’est à ce moment-là qu’in­ter­viennent les médiums, les chamans, mais aussi les chas­seurs de fantôme, comme les Zodiacs, qui viennent « nettoyer » les lieux de ces présences surna­tu­relles. « Nous parlons aux fantômes, nous leur disons qu’ils doivent partir et aller de l’avant. Et si ça ne marche pas, nous réali­sons des rituels, avec de la sauge et d’autres plantes », explique Cody Dodson. Selon lui, ces rites incitent les esprits à reprendre leur route vers l’au-delà, et permettent aux personnes affec­tées par leur présence de retrou­ver la séré­nité.

Que l’on croie aux fantômes ou non, le plus impor­tant semble donc d’agir rapi­de­ment. Sinon, les consé­quences peuvent être terribles : comme l’a observé le cher­cheur sur les terres d’Asie Centrale, des cas de folie inex­pliquée ou des décès en série sont régu­liè­re­ment attri­bués à une posses­sion par des fantômes. Il faut donc une média­tion, une prise en charge par des spécia­listes rituels, qui sauront expliquer l’inex­pli­cable. Comme le dit la chan­son : Who you gonna call? Ghost­bus­ters!

Histoires de fantômes

Année 1871, à Londres. Devant une salle comble, Florence Cook pénètre dans le secret de son cabi­net noir. La célèbre médium britan­nique s’isole pour pouvoir entrer en transe, et le savant William Crookes, atten­tif, veille au bon dérou­le­ment de l’ex­pé­rience. Quelques instants plus tard, les rideaux sont tirés, et une silhouette de femme appa­raît à côté de Florence, dissi­mu­lée sous un voile : elle est présen­tée comme Katie King, une « maté­ria­li­sa­tion complète » de l’es­prit de la médium. Vêtue de blanc, elle salue la salle et retourne se cacher derrière les pans de tissu, sous les applau­dis­se­ments à tout rompre du public londo­nien.

Katie King et William Crookes

Depuis le début des années 1850, les britan­niques sont pris de fasci­na­tion pour le spiri­tisme, une croyance qui attire de nombreuses personnes – et par dessus tout, les scien­ti­fiques de la Société de recherche psychique. William Crookes, son président, est un chimiste et physi­cien renommé. Il a décou­vert le thal­lium, et inventé le radio­mètre de Crookes. Toute­fois, comme de nombreux indi­vi­dus avant lui, il s’est piqué de curio­sité pour la para­psy­cho­lo­gie, les sciences psychiques, et l’étude des phéno­mènes para­nor­maux. L’ex­pli­ca­tion, selon Grégory Dela­place, est qu’il y a un fil rouge dans l’his­toire humaine, « une forme de curio­sité qui a toujours attiré l’homme dans la quête de l’in­vi­sible et de l’inex­pliqué ».

Phan­tasma, le terme latin dési­gnant les fantômes mais aussi le fantasme, l’illu­sion, était déjà utilisé à l’époque de la Grèce Antique. Dans les pages de L’Odys­sée, publiée au VIIIe avant J.-C., Ulysse fait déjà face à des appa­ri­tions lors de son passage aux Enfers. Dans le Chant XI du poème épique, des esprits comme celui de sa défunte mère, Anti­clée, lui appa­raissent depuis l’au-delà. Cette évoca­tion du royaume d’Ha­dès, centrale dans les mythes de l’An­tiquité, est l’une des premières allu­sions connues au retour des âmes après la mort.

C’est dans les cime­tières du Moyen-Âge, des siècles plus tard, que les chasses aux fantômes débutent réel­le­ment. Les habi­tants s’y aven­turent, à la nuit tombée, pour tenter d’aper­ce­voir les esprits entre les croix et les pierres tombales. Afin de décou­ra­ger les curieux, de nombreuses rumeurs circulent, préten­dant que les défunts peuvent se saisir des chas­seurs et les entraî­ner avec eux jusque dans l’au-delà. Comme le raconte Grégory Dela­place, « la conver­sion au protes­tan­tisme a ensuite été un grand moment de rupture : on consi­dère que les hommes sont soit élus soit damnés, il n’y a donc plus de raisons de reve­nir sur Terre ». Dans l’Eu­rope du XVIe siècle, les fantômes deviennent plus couram­ment des démons, des êtres malveillants qui doivent être expul­sés à tout prix du monde des vivants.

Pour le profes­seur de l’uni­ver­sité de Neuchâ­tel Daniel Sang­sue, auteur d’un essai sur les fantômes, il faudra ensuite attendre le XIXe pour connaître un regain d’in­té­rêt pour les phéno­mènes para­nor­maux. Ce sont les savants de la Société de recherche psychique qui, dès 1882, incarnent un engoue­ment nouveau pour les sciences occultes. Entre les murs de briques de leur bâti­ment londo­nien, ceux qui souhai­taient mettre fin aux spécu­la­tions sur les fantômes finissent par deve­nir les chas­seurs d’es­prits les plus convain­cus. Et certains, comme William Crookes, s’y passionnent jusqu’à l’aveu­gle­ment : il n’aura jamais réalisé que la maté­ria­li­sa­tion de Florence Cook n’était qu’une impos­ture, et que cette dernière réali­sait sa perfor­mance avec une doublure.

Harry Price était un homme char­mant

Ces inves­ti­ga­teurs de l’étrange trouvent fina­le­ment une figure emblé­ma­tique en la personne d’Harry Price, auteur de l’ou­vrage Confes­sions d’un chas­seur de fantômes. Dans les années 1920, ce Britan­nique est l’un des premiers à enquê­ter ouver­te­ment sur les phéno­mènes para­nor­maux, et à reven­diquer son acti­vité de chas­seurs d’es­prits. Fonda­teur en 1925 d’une autre société de l’oc­culte, le Labo­ra­toire natio­nal de recherche psychique, Price s’est surtout fait connaître en démasquant plusieurs faux médiums. Chas­ser les impos­teurs a permis de donner une vraie crédi­bi­lité à son travail d’enquê­teur, qui demeure toujours une réfé­rence auprès des chas­seurs de fantômes.

Chas­seurs 2.0

La longue cadillac Ecto-1 blanche quitte la caserne new-yorkaise en trombe, gyro­phares allu­més sur le toit. Sur la musique culte de Ray Parker Jr., Peter Venk­man, Raymond Stanz et Egon Spen­gler traversent la ville à toute allure, assom­brie par des nuages malé­fiques. Vêtus de leurs combi­nai­sons de pilotes de l’avia­tion améri­caine, les trois enquê­teurs arment leurs Proton-Pack, dans l’ul­time espoir de sauver New York d’une inva­sion de créa­tures terri­fiantes. En 1984, la comé­die fantas­tique à petit budget Ghost­bus­ters n’était pas partie pour deve­nir un succès. Mais contre toute attente, le film réalisé par Ivan Reit­man a acquis un statut de film culte, et contri­bué à propul­ser les chas­seurs de fantômes sur les écrans du monde entier.

« Je suis de la géné­ra­tion Ghost­bus­ters et X-files. […] Nous avons tous des réfé­rences au para­nor­mal qui nous entourent », raconte Nico­las Delan­cray. Âgé de 36 ans, ce Dijon­nais a fondé sa propre asso­cia­tion d’enquête sur les phéno­mènes surna­tu­rels, Spirit XperienZ. Et comme il le raconte, les chas­seurs de fantômes sont entrés petit à petit dans son quoti­dien grâce à des séries comme Super­na­tu­ral, ou des jeux vidéo comme Resident Evil et Silent Hill. Deve­nus des réfé­rences, ils ont donné envie à de nombreux jeunes de partir par eux-mêmes à la pour­suite des esprits.

Nico­las Delan­cray
Crédits : Spirit XperienZ/Face­book

Quelques années après s’être rassem­blés devant le petit écran, la commu­nauté des passion­nés de surna­tu­rel a trouvé un outil beau­coup plus adapté à ses acti­vi­tés : Inter­net, et en parti­cu­lier YouTube. Ces enquê­teurs du para­nor­mal, qui rejettent souvent l’ap­pel­la­tion de « chas­seurs de fantômes » comme Nico­las Delan­cray, partagent leurs inves­ti­ga­tions sous formes de vidéos, accom­pa­gnées des preuves qu’ils disent avoir collec­tées. Ce web du para­nor­mal, qui mélange vidéos amateurs et chaînes quasi-profes­sion­nelles, est devenu le porte-voix de ces passion­nés de l’étrange.

La plupart d’entre eux sont comme les Zodiacs : des jeunes à la recherche d’émo­tions fortes, mais aussi dési­reux d’ai­der ceux dont la vie serait pertur­bée par la présence de fantômes. Comme les membres de Spirit XperienZ, ils leur viennent en aide gratui­te­ment, souvent pendant plusieurs heures, et dépensent des centaines d’eu­ros pour s’of­frir leur maté­riel d’enquê­teurs. Cody Dodson estime que cet inves­tis­se­ment en vaut la peine : « Les gens que l’on aide dorment mieux la nuit, ils respirent mieux, ils ne ressentent plus la pres­sion causée par l’es­prit. C’est vrai­ment génial. »

Si ces enquê­teurs amateurs tentent de rendre leur propos le plus crédible possible, en enre­gis­trant et docu­men­tant méti­cu­leu­se­ment leurs missions, ils sont régu­liè­re­ment cibles de critiques, parfois violentes. Les révé­la­tions de trucage dans l’une des vidéos du youtu­beur Guss DX, l’un des prin­ci­paux chas­seurs de fantômes français, a égale­ment instillé le doute chez les amateurs d’his­toires de fantômes. Le vrai problème de l’in­vi­sible est que l’on ne peut le quali­fier, ni y appor­ter des preuves irré­fu­tables, et comme la plupart de ces inves­ti­ga­teurs n’ont pas de quali­fi­ca­tion scien­ti­fique, leur acti­vité est très souvent relé­guée au rang du diver­tis­se­ment.

« Les indi­vi­dus qui ont vécu des expé­riences n’osaient pas en parler il y a dix ans, de peur d’être pris pour des fous, mais aujourd’­hui, ce n’est plus le cas. »

S’ils ne peuvent prou­ver qu’ils disent vrai, personne ne peut certi­fier pour autant qu’ils fabulent : et c’est dans cette petite marge d’ac­tion qu’é­vo­luent aujourd’­hui les chas­seurs de fantômes. D’après Grégory Dela­place, la raison est assez simple : «Comme en Mongo­lie, les gens croient à certaines histoires et pas à d’autres, selon les sché­mas qui leur semblent les plus crédibles. » Comme il en a fait l’ex­pé­rience dans les steppes de Mongo­lie, aux côtés des cava­liers nomades, le scep­ti­cisme n’em­pêche pas l’in­vi­sible de faire partie du quoti­dien. Il évoque égale­ment l’exemple de la France, où les histoires de fantômes sont plus confi­den­tielles, mais n’ont pas disparu pour autant.

À Dijon, Nico­las Delan­cray s’étonne même du succès de son petit groupe, de plus en plus solli­cité. « Les indi­vi­dus qui ont vécu des expé­riences n’osaient pas en parler il y a dix ans, de peur d’être pris pour des fous, mais aujourd’­hui, ce n’est plus le cas. » Aux États-Unis, le nombre d’enquê­teurs du para­nor­mal s’est même démul­ti­plié en l’es­pace de quelques années : de 1 600 en 2012, ils sont passés à 4 323 groupes, selon le site Para­nor­mal Socie­ties. « Les jeunes d’aujourd’­hui sont plus ouverts, ils veulent apprendre et parti­ci­per à des inves­ti­ga­tions », approuve Cody Dodson, qui espère agran­dir l’équipe des Zodiacs. La chasse aux fantômes a de beaux jours devant elle.


Couver­ture : Les Zodiacs, par Roger Caudle.


Plus de mystère