par Clémence Postis | 13 juin 2015

Les propos ayant servi à réali­­ser cette histoire ont été recueillis par Clémence Postis au cours d’un entre­­tien avec John Under­­kof­­fler. Les mots qui suivent sont les siens. L’in­­for­­ma­­tique m’a fasciné très jeune. Quand j’étais au collège, mon profes­­seur de mathé­­ma­­tiques a apporté en classe quelques modèles du TRS-80 de Radio Shack. J’ai passé toute une partie de mon été avec lui, à expé­­ri­­men­­ter leurs atouts péda­­go­­giques et à cher­­cher ce qu’ils pouvaient appor­­ter de plus dans l’en­­sei­­gne­­ment. À la même époque, mon oncle avait un ami, un excen­­trique complè­­te­­ment fou de radio. C’était un amateur, mais son toit était recou­­vert d’an­­tennes gigan­­tesques et il avait chez lui une pièce entière remplie de radios et d’or­­di­­na­­teurs. C’était assez impres­­sion­­nant et ce fut une grande source d’ins­­pi­­ra­­tion. Et puis, à la toute fin des années 1970, ma famille a acheté un Apple II Plus, une machine extra­­or­­di­­naire. Elle était si simple, faite d’un seul bloc, vous pouviez tout apprendre, tout comprendre de son fonc­­tion­­ne­­ment, interne comme externe. Tout comprendre de son langage, de son élec­­tro­­nique… C’était une invi­­ta­­tion à la décou­­verte. Il n’y avait aucun logi­­ciel préins­­tallé contrai­­re­­ment aux ordi­­na­­teurs actuels, tout était à faire et à expé­­ri­­men­­ter. Je débu­­tais complè­­te­­ment, mais j’ai installé toutes sortes de programmes, des jeux, des logi­­ciels musi­­caux… J’ai vrai­­ment assisté à la nais­­sance d’un nouveau média.

John Underkoffler présente son interface utilisateurCrédits : TED
John Under­­kof­­fler présente son inter­­­face utili­­sa­­teur
Crédits : TED

Enfant du MIT Media Lab

Mais après le bac, je voulais abso­­lu­­ment deve­­nir chimiste ou ingé­­nieur chimiste. Enfant, mon idole était Marie Curie, et je me passion­­nais pour la physique et la chimie. Au lycée, mon mentor et modèle était une profes­­seure incroya­­ble­­ment charis­­ma­­tique qui avait autre­­fois été chimiste. Malgré tous ces signes promet­­teurs, j’ai rapi­­de­­ment compris en arri­­vant à la fac que ce n’était pas ma voie. J’étais en réalité très mauvais dans ce domaine. À la place, je me suis tourné vers l’ima­­ge­­rie. Et le Media Lab. Je suis un enfant du MIT Media Lab. Je suis arrivé à MIT en 1984, pile au bon moment. Les fonda­­teurs du Media Lab, Nicho­­las Negro­­ponte et Jerome Wies­­ner, avaient réussi à lever les fonds néces­­saires et la construc­­tion des bâti­­ments était finie. J’ai rejoint le Media Lab six ou neuf mois avant son ouver­­ture offi­­cielle. J’étais un petit jeune sous-quali­­fié embarqué dans une aven­­ture incroyable. De nombreuses disci­­plines qui n’avaient jamais eu l’oc­­ca­­sion jusqu’à présent de se rencon­­trer se retrou­­vaient à coha­­bi­­ter sous le même toit. Dans le Media Lab, d’émi­­nents infor­­ma­­ti­­ciens travaillaient aux côtés de réali­­sa­­teurs de docu­­men­­taires, des archi­­tectes avec des physi­­ciens, et ainsi de suite. De toutes ces colla­­bo­­ra­­tions – parfois fruc­­tueuses, parfois catas­­tro­­phiques –, beau­­coup de concepts nova­­teurs ont émergé.

Au Media Lab, il conçoit un programme de musique assistée par ordinateur Crédits : John Underkoffler
Au Media Lab, il conçoit un programme de musique assis­­tée par ordi­­na­­teur
Crédits : John Under­­kof­­fler

Pour un inadapté comme moi, qui n’au­­rait jamais eu sa place dans un dépar­­te­­ment scien­­ti­­fique clas­­sique, le Media Lab était le para­­dis sur Terre. Et tout natu­­rel­­le­­ment, j’y suis resté long­­temps, de 1984 à 2000. Tant de choses extra­­or­­di­­naires sont arri­­vées à cette époque et à cet endroit. Les huit premières années au Media Lab, j’ai travaillé sur les holo­­grammes grâce aux lasers et à la créa­­tion d’image en 3D. Mais très rapi­­de­­ment, entre le milieu des années 1980 et le début des années 1990, tous les corps de métier se sont infor­­ma­­ti­­sés. Le temps passant, je me suis mis à utili­­ser des ordi­­na­­teurs toute la jour­­née. Et un jour de 1992, l’im­­mo­­bi­­lité des holo­­grammes et leur manque d’in­­te­­rac­­ti­­vité m’a vrai­­ment frus­­tré. On pouvait simple­­ment les regar­­der, et moi je voulais davan­­tage. Alors je me suis réorienté et j’ai commencé à conce­­voir de nouvelles inter­­­faces utili­­sa­­teurs. En 1984, le McIn­­tosh faisait son appa­­ri­­tion sur le marché – une étape incroyable dans l’his­­toire de l’in­­for­­ma­­tique. L’or­­di­­na­­teur appre­­nait soudain à parler avec des images, et nous appre­­nions à comprendre et à utili­­ser ces images et ces icônes. C’était la tran­­si­­tion entre le texte unidi­­men­­sion­­nel et l’image vecto­­rielle en deux dimen­­sions. Aupa­­ra­­vant, l’uti­­li­­sa­­teur tapait du texte et rece­­vait une réponse textuelle sur l’écran. Il faisait appel à la partie de son cerveau consa­­crée au langage abstrait. Mais le McIn­­tosh s’adres­­sait à l’autre partie, la partie vecto­­rielle. D’un certaine manière, il s’agit de la partie la plus terre à terre du cerveau, la plus basique. Et cela a ouvert le monde à l’in­­for­­ma­­tique, car un grand nombre de personnes pouvaient dès lors utili­­ser l’or­­di­­na­­teur et profi­­ter de ses avan­­tages. En 1994, dix ans après la sortie du McIn­­tosh, j’ai naïve­­ment cru que dix ans d’exis­­tence suffi­­saient pour une inter­­­face utili­­sa­­teur, et qu’il était temps d’en créer une nouvelle. Les ordi­­na­­teurs avaient dix ans de plus et étaient plus puis­­sants, utili­­saient Inter­­net, et regor­­geaient de capa­­ci­­tés extra­­or­­di­­naires. Il était évident pour moi qu’il fallait offrir aux gens une nouvelle inter­­­face, une nouvelle façon d’in­­te­­ra­­gir avec les machines. J’ai alors commencé toute une série d’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tions et construit des proto­­types qui, je l’es­­pé­­rais, permet­­traient d’uti­­li­­ser les ordi­­na­­teurs d’une façon plus humaine, plus puis­­sante, et peut être moins abstraite. Une utili­­sa­­tion plus proche des inter­­ac­­tions qu’un peintre, qu’un desi­­gner ou un sculp­­teur peuvent avoir avec la tech­­no­­lo­­gie.

Le système d'exploitation g-speakCrédits : Oblong Industries
Le système d’ex­­ploi­­ta­­tion g-speak
Crédits : Oblong Indus­­tries

Évidem­­ment, j’étais trop naïf et il était bien trop tôt. Trente ans après, nous utili­­sons toujours l’in­­ter­­face McIn­­tosh. Mais je pense qu’à présent, assez de temps a passé, et les choses sont prêtes à chan­­ger. J’ai alors passé  toute une année à construire un système d’ex­­plo­­ra­­tion et d’in­­for­­ma­­ti­­sa­­tion de la musique. Grâce à des graphiques très détaillés, l’uti­­li­­sa­­teur pouvait voguer entre les parti­­tions, les notes, et la progres­­sion se synchro­­ni­­sait avec la version origi­­nale du morceau. Ce projet était extrê­­me­­ment distrayant et a augmenté mes compé­­tences tech­­niques et esthé­­tiques. Il s’agis­­sait pour moi de la première étape vers un monde entiè­­re­­ment synthé­­tique. J’étais très influencé par le concept de cyber­­monde présenté dans les romans de science-fiction de William Gibson et Neal Stephen­­son. Pour moi, il était temps d’in­­ven­­ter ce cybe­­res­­pace. Mais tout ne s’est pas passé comme je l’ima­­gi­­nais. Mon super­­­vi­­seur de l’époque – qui n’était pas encore le profes­­seur Hiro­­shi Ishii –, a détesté ce projet parce qu’il détes­­tait lui-même la musique. Je n’avais jamais rencon­­tré personne qui n’ai­­mait pas la musique ou qui n’était pas capable de la comprendre ! J’ai ainsi perdu plus d’un an de ma vie. Je ne savais plus quoi faire, tout était bouché. L’uni­­ver­­sité a même essayé de me renvoyer après cette débâcle. Fort heureu­­se­­ment, le profes­­seur Hiro­­shi Ishii, le direc­­teur actuel du Tangible Media Group, un des pôles du Media Lab, m’a défendu et soutenu dans l’ad­­ver­­sité. J’ai passé des mois et des mois à essayer de trou­­ver un autre projet. Jusqu’au jour où mon meilleur ami m’a dit : « C’est le Media Lab. Réflé­­chis au truc le plus stupide et le plus cher que tu puisse trou­­ver. Ça va forcé­­ment marcher. »

L’idée de génie

C’était le coup de pouce qui m’a permis de sortir de l’im­­passe dans laquelle je me trou­­vais. J’ai commencé à regar­­der l’am­­poule de mon bureau. J’ai commencé à penser à l’éclai­­rage et à cet objet vieux de 110 ans, qu’on trou­­vait dans chaque bâti­­ment et dans chaque chambre de chaque bâti­­ment. Nous plaçons les ampoules au plafond afin qu’elles puissent éclai­­rer l’in­­té­­gra­­lité d’une pièce. Elles « voient » tout.

La Lumi­­nous Room a amené Holly­­wood à entrer en contact avec moi pour travailler sur le film Mino­­rity Report.

Je me suis alors demandé ce qu’il se passe­­rait si on plaçait des appa­­reils infor­­ma­­tiques au plafond. Si, à la place des fila­­ments de l’am­­poule qui éclairent à la même inten­­sité dans toutes les direc­­tions, on instal­­lait un projec­­teur. Ce projec­­teur, si tous les pixels de même couleur et de même inten­­sité étaient acti­­vés, pour­­rait tout de même éclai­­rer la pièce. Mais si vous envoyiez un signal diffé­rent à l’in­­té­­rieur du projec­­teur, que vous lui faisiez envoyer une image ou une vidéo, alors vous pour­­riez injec­­ter des infor­­ma­­tions dans le monde réel. Et pourquoi ne pas inté­­grer une caméra dans le projec­­teur en bonus ? Ainsi, l’am­­poule ne se contente plus d’en­­voyer de la lumière, elle la reçoit égale­­ment, et capte des infor­­ma­­tions. C’est ainsi qu’est né le I/O Bulb. Le concept était de créer un tout nouveau genre d’in­­ter­­face utili­­sa­­teur, moins indi­­recte que l’uti­­li­­sa­­tion de la souris. Fina­­le­­ment, lorsque l’uti­­li­­sa­­teur utilise une souris, sa main est à un endroit, et ce qui lui importe, les pixels, sont à un autre endroit. L’idée est de proje­­ter et de collec­­ter des infor­­ma­­tions au même endroit, là où l’être humain se tient, et là où sont ses mains. Une nouvelle forme d’in­­te­­rac­­tion devient alors possible, entiè­­re­­ment centrée sur l’hu­­main plutôt que sur la tech­­no­­lo­­gie. L’in­­te­­rac­­tion peut se faire sur n’im­­porte quelle surface de la pièce, et plus unique­­ment sur les éléments infor­­ma­­tiques dédiés. Cette idée s’est révé­­lée fruc­­tueuse. Avec le Tangible Media Group, nous y avons travaillé pendant des années, et nous avons baptisé cet ensemble de systèmes et de proto­­types Lumi­­nous Room. Et c’est la Lumi­­nous Room qui a amené Holly­­wood à entrer en contact avec moi pour travailler sur Mino­­rity Report.

Avec le Tangible Media Group, il crée la Luminous RoomCrédits : John Underkoffler
Avec le Tangible Media Group, il crée la Lumi­­nous Room
Crédits : John Under­­kof­­fler

Quand Steven Spiel­­berg a choisi d’adap­­ter Mino­­rity Report, il voulait que le monde de 2054 soit le plus crédible possible. Il voulait que le public, devant le film, comprenne instinc­­ti­­ve­­ment toutes les étapes qui sépa­­raient 2002 de 2054, comment cette évolu­­tion avait été possible. Mais c’est une tâche extrê­­me­­ment ardue que de conce­­voir cinquante ans de sciences et de tech­­niques. Il faut imagi­­ner les moyens de trans­­ports, l’agri­­cul­­ture, l’ar­­chi­­tec­­ture, la socio­­lo­­gie, la mode… Il faut que tout soit réflé­­chi, logique et parfai­­te­­ment cohé­rent. La tâche a incombé à Alex Mcdo­­well, le plus talen­­tueux des chefs déco­­ra­­teurs du monde. Il trou­­vait extra­­or­­di­­naire de pouvoir être le père de tout un univers. Il a alors fait le tour de monde et voyagé à travers toute l’Amé­­rique à la recherche de nouvelles inno­­va­­tions tech­­niques et d’idées futu­­ristes à inté­­grer dans le film. C’est ainsi qu’il a décou­­vert nos travaux sur la Lumi­­nous Room au Media Lab. Soudain, le prin­­ci­­pal problème du film, à savoir l’as­­pect des ordi­­na­­teurs, trou­­vait sa solu­­tion. Un beau jour, je suis monté dans un avion et je suis parti créer le monde de 2054 avec Alex McDo­­well et Steven Spiel­­berg. Quand j’ai commencé à travailler en 2000 sur Mino­­rity Report, l’idée d’un consul­­tant scien­­ti­­fique ou tech­­no­­lo­­gique sur un film était inédite, alors qu’a­­voir recours à des consul­­tants et des experts sur les tour­­nages était tout de même monnaie courante.

g-speak est basé sur le mouvementCrédits : Oblong Industries
G-speak est basé sur le mouve­­ment
Crédits : Oblong Indus­­tries

Pour un film sur la chirur­­gie, il y a toujours un méde­­cin réfé­rent ; un drame judi­­ciaire a forcé­­ment besoin d’un conseiller juri­­dique. Si c’est un road movie, le réali­­sa­­teur fait appel à des conseillers mili­­taires, et si c’est un drame poli­­cier, à des agents des forces de l’ordre. Mais intro­­duire la science et la tech­­nique dans la réali­­sa­­tion d’un film était une véri­­table nouveauté. Malgré cela, les gens ont été complè­­te­­ment embal­­lés par l’at­­ten­­tion portée à la créa­­tion du futur de Mino­­rity Report et à la crédi­­bi­­lité tech­­no­­lo­­gique du film. D’autres réali­­sa­­teurs ont voulu eux aussi appor­­ter du soin à l’es­­thé­­tique et à la logique tech­­no­­lo­­gique de leurs œuvres, eux aussi ont voulu un back­­ground pour leur univers. Des collègues et moi-même sommes ainsi deve­­nus conseillers tech­­niques sur diffé­­rents films. Pour ma part, après Mino­­rity Report, j’ai travaillé après sur Hulk, du génial Ang Lee. J’ai parti­­cipé à de nombreux films, dont le plus récent d’entre eux est Iron Man. Je devais travailler sur ce person­­nage, ce géant égoïste, à la fois scien­­ti­­fique et ingé­­nieur. Nous devions trou­­ver comment un super-héros, créa­­teur de ses propres pouvoir, peut réagir, parler, comment il pense le monde autour de lui et quels les outils il peut créer et utili­­ser.

MetamorFaces, un des premiers systèmes interactifs de modélisation du visageCrédits : John Underkoffler
Meta­­morFaces, un des premiers systèmes inter­­ac­­tifs de modé­­li­­sa­­tion du visage en 3D
Crédits : John Under­­kof­­fler

Le travail entre Mino­­rity Report et Iron Man était très diffé­rent. Mino­­rity Report est un chemin à la fois inté­­rieur et exté­­rieur. C’est l’his­­toire d’un monde, d’un système qui se veut utopique, où des enfants pres­­cients peuvent prédire les crimes à venir. Mais ce système est corrompu. Il s’agit égale­­ment de l’his­­toire et du chemi­­ne­­ment inté­­rieur de John Ander­­ton, le person­­nage incarné par Tom Cruise, qui inter­­a­git avec un système corrompu qui est l’écho de son propre passé. Iron Man est une pure fable person­­nelle, une histoire d’ego. L’his­­toire d’un homme parti­­cu­­liè­­re­­ment talen­­tueux, Tony Stark, un ingé­­nieur incroya­­ble­­ment égotique qui construit lui-même l’uni­­vers qui l’en­­toure. Il conçoit des solu­­tions à ses problèmes, il construit toutes ces choses pour lui-même. Il se construit une armure, il se construit un ordi­­na­­teur… La tâche était donc philo­­so­­phique­­ment complè­­te­­ment diffé­­rente. Nous n’avions pas à conce­­voir un monde avec lequel toute une popu­­la­­tion inter­­a­git, mais le monde d’un seul homme, que lui seul utilise.

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Il y a un cercle vertueux entre le cinéma et la science, ils s’in­­fluencent sans cesse, et cette inspi­­ra­­tion n’est jamais allée aussi vite : la réalité rattrape la fiction. Je suis véri­­ta­­ble­­ment obsédé par les inter­­­faces utili­­sa­­teurs, je veux rendre les ordi­­na­­teurs plus humains, plus compé­­tents. En faire de véri­­tables parte­­naires et outils pour les êtres humains, plutôt que les êtres humains soient dépen­­dant des ordi­­na­­teurs – ce qui est plus ou moins le cas aujourd’­­hui.

Le moteur de la conscience est le résul­­tat du mouve­­ment.

Je pense que pour y parve­­nir, ce n’est ni l’in­­for­­ma­­tique, ni les autres inter­­­faces utili­­sa­­teurs qu’il faut étudier. Il faut étudier l’en­­semble des acti­­vi­­tés humaines : la musique, la danse, l’ar­­chi­­tec­­ture, la sculp­­ture et avant tout le cinéma. Car le cinéma saisit le temps et l’es­­pace. C’est l’art de la narra­­tion, il décrit la façon dont les gens se réunissent, dont les corps et les objets se déplacent à travers l’es­­pace et inter­­a­gissent les uns avec les autres. À l’ins­­tar de la biolo­­gie. Ce qui nous importe le plus, c’est la conscience, et le moteur de la conscience est le résul­­tat du mouve­­ment. La biolo­­gie est à l’heure actuelle le meilleur moyen de comprendre l’ori­­gine de la conscience et de l’in­­tel­­li­­gence. Les plantes n’ont pas de conscience parce qu’elles ne bougent pas, elles n’ont pas besoin de comprendre le monde qui les entoure et de plani­­fier des choses. Mais les animaux, les créa­­tures vivantes ont besoin de plani­­fier. Elles ont besoin  de déter­­mi­­ner vers quoi nager ou de quoi s’échap­­per, ce qu’elles peuvent manger, ou comment commu­­niquer. C’est le mouve­­ment qui déter­­mine qui nous sommes, qui nous offre une conscience. Nous sommes des créa­­tures en mouve­­ments et le mouve­­ment est à l’ori­­gine de la plupart de nos pensées et de notre sens esthé­­tique. C’est donc cela que nous devons utili­­ser, ce à quoi nous devons penser en réali­­sant des ordi­­na­­teurs et des inter­­­faces utili­­sa­­teurs.

De la fiction à la réalité

Quelques années après la sortie de Mino­­rity Report, une chose étrange s’est produite. L’in­­té­­rêt pour les inter­­­faces utili­­sa­­teurs, pour les inter­­­faces gestuelles du film, n’a pas dimi­­nué. Les jour­­na­­listes et le public conti­­nuaient d’en parler, et les gens ont commencé à réflé­­chir à l’in­­té­­rêt de telles inter­­­faces. Les grandes entre­­prises m’ap­­pe­­laient sans cesse pour savoir si ce que j’avais inséré dans le film était une simple idée ou une réalité. Et si c’était une réalité, elles voulaient l’ache­­ter et l’uti­­li­­ser.

Le Projet Mezzanine Crédits : Oblong Industries
Le Projet Mezza­­nine
Crédits : Oblong Indus­­tries

À la longue, j’ai pris conscience qu’il était temps pour moi de fonder ma propre société, d’ap­­por­­ter mes idées dans le monde réel et non plus seule­­ment au cinéma. Ces idées étaient peut-être bonnes, et le monde était peut-être enfin prêt à chan­­ger d’in­­ter­­face utili­­sa­­teur. Ainsi, avec des collègues, nous avons créé Oblong, une entre­­prise dont le but est de chan­­ger l’uti­­li­­sa­­tion des ordi­­na­­teur, mais d’une manière parti­­cu­­lière : en commençant par l’in­­ter­­face utili­­sa­­teur. Chez Oblong, nous travaillons sur g-speak et sur le projet Mezza­­nine. G-speak est essen­­tiel­­le­­ment une plate­­forme logi­­cielle, autre­­ment dit un système d’ex­­ploi­­ta­­tion. Il s’agit du système d’ex­­ploi­­ta­­tion sur lequel se basent tous les systèmes d’Oblong. Mezza­­nine se base donc sur g-speak, de la même façon que Skype utilise Windows ou l’OS X d’Apple. Mais g-speak est le système d’ex­­ploi­­ta­­tion à utili­­ser pour élabo­­rer des programmes comme Mezza­­nine, qui se déplacent sur de nombreux écrans et espaces d’af­­fi­­chage, et qui permettent à plusieurs personnes d’in­­te­­ra­­gir au même moment, de plusieurs façons diffé­­rentes et avec divers mouve­­ments. Mezza­­nine est l’or­­di­­na­­teur dont nous rêvions depuis toujours : un complé­­ment, une pièce rajou­­tée qui s’im­­brique parfai­­te­­ment avec les ordi­­na­­teurs que nous possé­­dons aujourd’­­hui. Il faut recon­­naître que ces ordi­­na­­teurs sont quelques peu limi­­tés, conçu pour un unique indi­­vidu. C’est un peu comme n’avoir qu’un seul ami ou une seule personne à qui parler. L’or­­di­­na­­teur ne pense qu’à vous, il ne se soucie que d’une personne à la fois.

John Underkoffler au Web SummitCrédits : Web Summit
John Under­­kof­­fler au Web Summit
Crédits : Web Summit

Cela signi­­fie que l’ac­­ti­­vité humaine la plus impor­­tante, à savoir la colla­­bo­­ra­­tion ou la conver­­sa­­tion, est par essence impos­­sible dans le monde numé­­rique. Et ce unique­­ment à cause de nos concep­­tions et de l’éla­­bo­­ra­­tion de nos ordi­­na­­teurs. Mezza­­nine est donc l’autre moitié de l’or­­di­­na­­teur, celle consa­­crée à la colla­­bo­­ra­­tion, à la conver­­sa­­tion. C’est un ordi­­na­­teur « archi­­tec­­tu­­ral » qui utilise dans l’es­­pace des pixels et des écrans sur plusieurs murs à la fois. Il remplit la pièce de pixels, d’in­­for­­ma­­tique, de savoirs et d’in­­for­­ma­­tions, dispo­­nibles symé­­trique­­ment et démo­­cra­­tique­­ment pour tous les utili­­sa­­teurs présents dans la pièce. Mezza­­nine tire son inspi­­ra­­tion de l’ar­­chi­­tec­­ture. En tant qu’êtres humains, nous construi­­sons des pièces, des immeubles, des espaces et des formes qui peuvent conte­­nir nos acti­­vi­­tés. Elles sont à l’échelle humaine et ont pour but spéci­­fique de rassem­­bler les gens pour parler, manger, se battre, créer, compa­­tir, analy­­ser, travailler… Mezza­­nine, c’est trans­­for­­mer l’in­­for­­ma­­tique en une forme archi­­tec­­tu­­rale. C’est être acces­­sible à tous, permettre à n’im­­porte qui de rentrer dans la pièce et de commen­­cer à jeter des idées sur les murs, dépla­­cer ces idées et les rassem­­bler, les juxta­­po­­ser. G-speak et Mezza­­nine n’in­­carnent pas forcé­­ment l’ave­­nir de l’in­­for­­ma­­tique. Mais ils le seront si nous avons envie d’évo­­luer dans une société saine. Je crois sincè­­re­­ment que la créa­­tion d’in­­ter­­faces utili­­sa­­teurs est un acte poli­­tique, et si nous construi­­sons des inter­­­faces qui limitent les gens, si nous leur permet­­tons unique­­ment de regar­­der des films et d’ache­­ter, alors c’est un bien étrange monde que nous créons. C’est le monde d’aujourd’­­hui. Je suis beau­­coup plus inté­­ressé par une inter­­­face qui permet à l’uti­­li­­sa­­teur d’être actif, puis­­sant, expres­­sif, qui auto­­rise les gens à colla­­bo­­rer les uns avec les autres. Qui les auto­­rise à trans­­for­­mer leurs idées en réalité. Et tout cela est bien plus complexe et sophis­­tiqué que de regar­­der un film ou que d’ache­­ter un produit en ligne. Nous avons besoin d’un nouveau modèle d’in­­ter­­face, et c’est la raison pour laquelle la concep­­tion d’in­­ter­­faces utili­­sa­­teur est une tâche conti­­nue, qui néces­­site des centaines de personne pour que ce soit réussi.D’après moi, c’est extrê­­me­­ment impor­­tant, car aujourd’­­hui, nous, les êtres humains, avons décidé d’être à moitié biolo­­gique et à moitié numé­­rique. Nous avons fait ce choix sans en discu­­ter, mais nous vivons main­­te­­nant avec les ordi­­na­­teurs, ils nous enva­­hissent. Si notre espèce tient à rester équi­­li­­brée, alors nous devons prendre le contrôle sur ces appa­­reils, et faire d’eux nos parte­­naires créa­­tifs. Des outils créa­­tifs plutôt que des outils commer­­ciaux.

Les Mezzanine Room travaillent ensembleCrédits : Oblong Industries
Les Mezza­­nine Room travaillent ensemble
Crédits : Oblong Indus­­tries

G-speak et Mezza­­nine devraient se propa­­ger partout, entrer dans chaque affi­­chage, chaque écran, chaque ensemble de pixels, et lorsque ce sera le cas, la commu­­ni­­ca­­tion et la colla­­bo­­ra­­tion – et non plus la consom­­ma­­tion – devien­­dront les prin­­ci­­pales acti­­vi­­tés d’un ordi­­na­­teur. Aujourd’­­hui, si une idée vient à l’es­­prit d’une personne, la chose la plus natu­­relle pour elle est d’en parler à quelqu’un, ou à défaut, de s’em­­pa­­rer d’un bout de papier et d’un crayon. Natu­­rel­­le­­ment, elle va faire un croquis ou écrire cette idée dont elle veut tant se souve­­nir et travailler dessus plus tard. Je pense qu’il devrait en être ainsi pour les ordi­­na­­teurs : ils devraient être un moyen de se souve­­nir et de discu­­ter, d’en­­ga­­ger des conver­­sa­­tions, et de synthé­­ti­­ser. Cela peut sembler impos­­sible pour un ordi­­na­­teur, mais c’est seule­­ment dû au fait que dans la vie quoti­­dienne, on attrape un stylo ou un crayon, un geste telle­­ment natu­­rel qu’on n’y réflé­­chit plus. Je voudrais donc que pour l’in­­for­­ma­­tique, pour ces appa­­reils que nous trans­­por­­tons, ce soit la même chose et qu’au­­to­­ma­­tique­­ment, sans avoir à y penser, nous puis­­sions conser­­ver et trans­­for­­mer nos idées ainsi. Plus de cinquante entre­­prises à travers le monde utilisent déjà Mezza­­nine. On peut trou­­ver actuel­­le­­ment Mezza­­nine et g-speak sur six conti­­nents. Mezza­­nine permet de rassem­­bler des colla­­bo­­ra­­teurs, où qu’ils soient. Une Mezza­­nine Room peut entrer en contact avec une autre, et les pixels sont ainsi parta­­gés, traver­­sant les distances qui les séparent.

G-speak se base sur les mouvements et le partageCrédits : Oblong Industries
G-speak se base sur les mouve­­ments et le partage
Crédits : Oblong Indus­­tries

Dentsu Aegis, l’agence de publi­­cité, possède aujourd’­­hui des Mezza­­nine Room à New York, Londres et Singa­­pour, afin que leurs équipes du monde entier puissent colla­­bo­­rer visuel­­le­­ment et simul­­ta­­né­­ment. Ce n’est plus seule­­ment une affaire de télé­­phone ou de chat vidéo, mais d’idées visuelles qui peuvent traver­­ser natu­­rel­­le­­ment les fron­­tières. Je souhaite que ces possi­­bi­­li­­tés et ces capa­­ci­­tés soient acces­­sibles à tous les êtres humains, dans leur vie profes­­sion­­nelle ou chez eux.


Traduit de l’an­­glais par Claire Ferrant et Clémence Postis. Couver­­ture : g-speak, Oblong Indus­­tries

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