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par Craig Fehrman | 12 octobre 2016

Le gros camion rouge

Pour comprendre le gouffre qui sépare les partis poli­­tiques de l’In­­diana, il suffit de regar­­der ce qu’il se passe lors des célé­­bra­­tions des soirs d’élec­­tion. Le 6 novembre 2012, les Démo­­crates ont opté pour la salle de bal feutrée de l’hô­­tel Marriott Down­­town d’In­­dia­­na­­po­­lis. Les Répu­­bli­­cains, qui allaient obte­­nir une majo­­rité écra­­sante à la Chambre des repré­­sen­­tants et au Sénat, ont préféré la zone d’em­­but du Lucas Oil Stadium. Ce soir-là, plus de 2 000 membres du parti se sont rassem­­blés pour assis­­ter aux résul­­tats, parti­­cu­­liè­­re­­ment les fidèles du tréso­­rier de l’In­­diana Richard Mour­­dock, qui avait fait campagne pour deve­­nir séna­­teur. Mais celui autour de qui tout tour­­nait réel­­le­­ment ce soir-là, c’était Mike Pence. Dans les dernières semaines de sa campagne pour deve­­nir gouver­­neur de l’In­­diana, le président du groupe répu­­bli­­cain au Congrès avait lancé son Big Red Truck Tour, troquant son costume sombre contre un bomber pour sillon­­ner les petites villes de l’État. Ce soir-là, tous les sièges de la zone d’em­­but étaient déco­­rés à l’image du pick-up rouge. Quelqu’un avait même pensé à faire instal­­ler un revê­­te­­ment pour proté­­ger l’herbe avant de faire entrer le fameux Big Red Truck sur le terrain.

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La victoire de Pence en 2012
Crédits : Indy Star

Passé ce spec­­tacle, le silence a gagné les gradins. Le public regar­­dait le direct de la chaîne conser­­va­­trice Fox News, diffu­­sée en hauteur sur des écrans de 30 mètres de large. Je trom­­pais l’en­­nui en suivant du regard les membres de l’équipe de campagne, qui parcou­­raient la zone pendus à leurs télé­­phones, butant de temps en temps les uns dans les autres. J’en ai égale­­ment profité pour parler aux élec­­teurs répu­­bli­­cains. « J’ai été une patriote pares­­seuse », m’a confié une suppor­­ter de Mour­­dock qui n’avait pas vrai­­ment suivi les élec­­tions. Elle aimait bien Pence : « Il a l’air d’être un Hoosier typique : sincère, honnête, avec de bonnes valeurs. » Beau­­coup d’autres ont fait l’éloge de Pence, mais la plupart ajou­­taient qu’il pour­­sui­­vrait le travail de son prédé­­ces­­seur le gouver­­neur Mitch Daniels, répu­­bli­­cain lui aussi. « Je pense que Mitch – je veux dire Mike – va conti­­nuer à faire aller l’État dans la bonne direc­­tion », m’a dit un homme assis à une quin­­zaine de mètres de la billet­­te­­rie. À 21 h 33, Fox News esti­­mait que Mour­­dock allait perdre. Un silence pesant s’est abattu sur le stade instan­­ta­­né­­ment. Lorsque Pence s’est montré pour clamer victoire, une heure plus tard, la moitié de la foule était partie. Il s’est dirigé vers la scène et a laissé sa femme, Karen, monter les marche la première avant de commen­­cer son discours. « L’heure est venue de mettre la poli­­tique de côté et de travailler ensemble », a-t-il dit, promet­­tant aux Hoosiers « des budgets équi­­li­­brés, des taxes revues à la baisse et moins de pape­­rasse ». C’était une solide perfor­­mance, même si Pence a toujours été meilleur en un contre un ou à la télé­­vi­­sion. C’est ce qu’il a fait ensuite, marchant le long de la ligne de touche à travers une foule compacte de fans et de jour­­na­­listes. Pence était sûre­­ment fati­­gué après les derniers jours inten­­sifs de la campagne, mais il n’en lais­­sait rien devi­­ner. Il passait de poignées de mains en inter­­­views, de photos prises au télé­­phone portable aux micros des équipes de télé. Après 45 minutes, il n’était qu’aux deux tiers du chemin. C’est alors que la Fox a annoncé que Barack Obama venait d’être réélu président. Le silence est retombé une deuxième fois sur le stade. Mike Pence n’a pas bron­­ché. Il travaillait depuis 25 ans pour deve­­nir l’un des poli­­ti­­ciens les plus souples d’Amé­­rique. Il fut un temps où il était facile de passer à côté du gouver­­neur de l’In­­diana.

Pendant toute l’an­­née 2012, Pence a béné­­fi­­cié d’une avance consi­­dé­­rable, mais en défi­­ni­­tive il n’a battu le Démo­­crate John Gregg que de 4 points. La course au Sénat l’a égale­­ment éclipsé. Richard Mour­­dock était sorti de nulle part. Il semblait unique­­ment animé par des convic­­tions ultra-conser­­va­­trices et refu­­sait de plier sur la moindre d’entre elles. 0113-pence-truckOn pour­­rait tout à fait en dire autant de Mike Pence. L’un des nombreux slogans de Pence est qu’il est « chré­­tien, conser­­va­­teur et répu­­bli­­cain, dans cet ordre ». Et il ne laisse aucun doute sur le fait qu’il aime sa famille, son État et son dieu. « Il y a beau­­coup de poli­­ti­­ciens qui mènent une vie en public et une autre en privé », dit Mike Murphy, un conseiller poli­­tique répu­­bli­­cain. « Mais s’il y a bien une chose que je peux vous dire sur Mike, c’est qu’il est le même dans les deux cas. Il n’y a aucune contra­­dic­­tion chez lui. » Presque. Il y avait une contra­­dic­­tion entre le passé de Pence et sa campagne de gouver­­neur de 2012. En tant que membre influent du Congrès (et avant ça), Pence a pris des posi­­tions ultra-conser­­va­­trices sur tous les sujets : la poli­­tique étran­­gère, la poli­­tique fiscale, les affaires sociales et j’en passe. Mais durant sa campagne de gouver­­neur, il s’en est tenu à un plan austère basé sur des statis­­tiques qu’il a baptisé sa « feuille de route » pour l’In­­diana. Pence sonnait davan­­tage comme un comp­­table que comme un idéo­­logue, contras­­tant du tout au tout avec les convic­­tions inflexibles qu’il avait défen­­dues au cours de sa carrière. Son premier accom­­plis­­se­­ment majeur en tant que gouver­­neur a donc été de convaincre les élec­­teurs qu’il était quelqu’un qu’il n’était pas en réalité.

Les jeunes années

Mike Pence est en campagne depuis l’école primaire. La seule chose qui a changé, c’est son parti poli­­tique. Ce natif de l’In­­diana est né en 1959 au sein d’une famille irlan­­daise, catho­­lique et démo­­crate (dans cet ordre). Lorsqu’il était enfant, à Colum­­bus, il collec­­tion­­nait les coupures de presse de Kennedy. À 15 ans, il était respon­­sable des Jeunes Démo­­crates d’Amé­­rique de son comté de Bartho­­lo­­mew. Après le lycée, Pence a pris la direc­­tion du sud-est pour étudier au Hano­­ver College, où il s’est spécia­­lisé en histoire. Il n’était pas le plus studieux des étudiants – il s’y est repris à deux fois pour entrer à l’école de droit de l’uni­­ver­­sité de l’In­­diana –, mais ses cama­­rades l’ont dési­­gné pour pronon­­cer le discours de remise des diplômes d’Ha­­no­­ver. « Mike est une personne sociable par nature », se souvient G. M. Curtis III, un de ses anciens profes­­seurs, « il avait de grandes facul­­tés d’écoute. »

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Mike Pence (à gauche) entouré de sa famille

C’est à Hano­­ver que Pence a connu deux trans­­for­­ma­­tions impor­­tantes. La première était poli­­tique. Il a travaillé avec Curtis sur sa thèse – il voulait écrire sur la reli­­gion de Lincoln – et s’est inscrit à son cours d’his­­toire consti­­tu­­tion­­nelle et légale, qui avait mauvaise répu­­ta­­tion. Curtis était rigou­­reu­­se­­ment origi­­na­­liste. Son programme ne s’ap­­puyait que sur les écrits des Pères fonda­­teurs des États-Unis, et Pence a commencé à s’éprendre de la notion de gouver­­ne­­ment limité. Cela a pris du temps (il votait encore pour Carter en 1980), mais les convic­­tions poli­­tiques de Pence ont commencé à déri­­ver. La deuxième trans­­for­­ma­­tion était reli­­gieuse. À Hano­­ver, Pence faisait partie d’un groupe non confes­­sion­­nel et il s’est converti au chris­­tia­­nisme évan­­gé­­lique. Cela aussi a pris du temps – il a rencon­­tré sa future femme, Karen, à l’église Saint-Thomas-d’Aquin d’In­­dia­­na­­po­­lis –, mais en 1986, lorsqu’il s’est installé pour étudier le droit, il avait commencé à ressem­­bler au Mike Pence d’aujourd’­­hui. « Certaines personnes donnent l’im­­pres­­sion qu’ils vont prendre les choses en main », raconte Van Smith, qui fut long­­temps son mentor et qui, à 85 ans, était le président de la campagne de gouver­­neur de Pence. « C’est le senti­­ment qu’on avait avec Mike et Karen. » Malgré tout, Pence a surpris tout le monde lorsqu’il a décidé, en 1988 à tout juste 29 ans, de se présen­­ter pour deve­­nir membre du Congrès dans ce qui était alors la deuxième circons­­crip­­tion de l’In­­diana. Il a mené une campagne directe et popu­­liste. « La plus grande diffé­­rence entre Mike Pence et Phil Sharp », clamait-il durant ses rassem­­ble­­ments, prenant à parti son adver­­saire démo­­crate, « c’est le million de dollars qu’il reçoit de groupes d’in­­té­­rêt spéciaux ».

Pence, dont les cheveux bruns tour­­naient déjà au gris, a parcouru 420 kilo­­mètres sur son vélo sans vitesses pour aller à la rencontre des élec­­teurs. Il a récolté plus de fonds que n’im­­porte quel autre candi­­dat de l’État. Pence a fini par perdre, mais il est passé plus près de la victoire que quiconque l’au­­rait cru. Il s’est immé­­dia­­te­­ment attelé au match retour. Cette fois-ci, il a reçu l’aide inat­­ten­­due d’une person­­na­­lité de la radio locale du nom de Sharon Disin­­ger. La première fois que Disin­­ger a vu Pence, lui et Karen étaient en campagne à vélo. Elle voulait lui offrir un média plus effi­­cace : une émis­­sion sur sa station de radio de Rush­­ville. « Quand nous avons parlé pour la première fois », se rappelle Disin­­ger, « je lui ai rappelé que Ronald Reagan aussi avait perdu une élec­­tion et qu’il avait enchaîné avec une émis­­sion de radio pour qu’on ne l’ou­­blie pas. » Ses paroles ont convaincu Pence, qui a commencé à faire le trajet une fois par semaine d’In­­dia­­na­­po­­lis à Rush­­ville pour présen­­ter son émis­­sion, Washing­­ton Update. Il s’as­­seyait ensuite avec Disin­­ger et son mari pour débrie­­fer.

En 1990, Pence s’est mesuré à Sharp une seconde fois. Cette élec­­tion est restée dans les annales comme une des plus agres­­sives de l’his­­toire de l’In­­diana. L’une des publi­­ci­­tés de Pence mettait en scène un homme en robe avec un fort accent arabe qui remer­­ciait Sharp pour son soutien envers le pétrole étran­­ger. Mais le choc de cette publi­­cité éclipse un point plus impor­­tant : Pence ne s’est pas contenté de mener une campagne très laide ; elle était surtout parfai­­te­­ment inepte. Elle a été enta­­chée par des scan­­dales et une mauvaise commu­­ni­­ca­­tion. Son pire moment a eu lieu lorsqu’un membre de l’équipe de Sharp a brandi les rapports finan­­ciers de la campagne de Pence durant une confé­­rence de presse. « Si vous donnez de l’argent à Mike Pence, vous rembour­­sez son crédit immo­­bi­­lier », a-t-il déclaré. Et ce n’est pas tout. La campagne de Pence avait illé­­ga­­le­­ment servi à payer sa voiture, ses notes de frais et même ses parties de golf. La révé­­la­­tion a porté un coup fatal à sa campagne. Des années plus tard, quand Pence s’est retrouvé face au membre de l’équipe de Sharp à Washing­­ton, il aurait déclaré : « Tiens donc, voilà l’as­­sas­­sin poli­­tique. »

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Mike Pence lorsqu’il était membre du Congrès

Cette expé­­rience a appris à Pence à être plus vigi­­lant – même si à l’époque il pensait qu’il ne se présen­­te­­rait plus jamais à une élec­­tion. En 1991, il est devenu président de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion conser­­va­­trice Indiana Policy Review Foun­­da­­tion. Tout le monde y a gagné : Pence a triplé les fonds du think tank et il a dévoré leurs travaux de recherche, appro­­fon­­dis­­sant sa connais­­sance des poli­­tiques répu­­bli­­caines. Mais Pence et la Policy Review se sont ensuite sépa­­rés. Les amis de Pence situent tous l’époque où il a atteint sa « matu­­rité » au milieu des années 1990. Karen et lui ont eu le premier de leurs trois enfants après des années de tenta­­tives infruc­­tueuses. Pence s’est peu à peu inté­­ressé davan­­tage à des sujets socié­­taux comme l’avor­­te­­ment. La Policy Review préfé­­rait s’en tenir à des articles écono­­miques et poli­­tiques, et Pence les a quit­­tés en bons termes en 1994. Grâce à Sharon Disin­­ger, plusieurs options s’of­­fraient à lui. Pence animait jusqu’ici un petit talk show du samedi matin, qu’il a décidé d’étendre à trois heures par jour, cinq jours par semaine. Il a présenté l’idée à des publi­­ci­­taires aux quatre coins de l’État et le Mike Pence Show a rencon­­tré beau­­coup de succès – 19 stations le diffu­­saient. « C’était une émis­­sion typique de l’In­­diana », se souvient le produc­­teur Todd Meyer. Pence digres­­sait souvent sur l’agri­­cul­­ture, l’ar­­ti­­sa­­nat et le coach de basket de l’uni­­ver­­sité de l’In­­diana Bob Knight. Mais il parlait avant tout de poli­­tique. Il lui arri­­vait d’in­­vi­­ter des Démo­­crates, mais ses convic­­tions ont conti­­nué à se renfor­­cer. Lorsque le Répu­­bli­­cain Richard Lugar a parti­­cipé à l’élec­­tion prési­­den­­tielle de 1996, Pence a utilisé son émis­­sion pour le critiquer car il n’était « pas assez conser­­va­­teur » à son goût.

En campagne

Quelques années plus tard, David McIn­­tosh, le candi­­dat répu­­bli­­cain qui a remplacé Phil Sharp, a invité Van Smith à un petit-déjeu­­ner. Il lui a confié qu’il allait se présen­­ter pour deve­­nir gouver­­neur en 2000. Sitôt chez lui, Smith a appelé Pence et lui a dit qu’il était temps de se relan­­cer en poli­­tique. Pence a répondu qu’il devait en parler avec Karen, mais il a rappelé avant la fin de jour­­née. « Il n’a pas perdu de temps », se souvient Smith. Pence est entré dans la course pour prendre le siège de McIn­­tosh au Congrès en menant une campagne lisse et posi­­tive. Cette fois-ci, il a remporté l’élec­­tion haut la main. Van Smith était égale­­ment présent lorsque Pence a lancé sa campagne pour deve­­nir gouver­­neur. À la fin de l’an­­née 2010, il a réuni sa famille, les membres de son équipe et une poignée de conseillers pour une réunion qui a duré toute une jour­­née. Le groupe a parlé logis­­tique et détails poli­­tiques, mais le défi était avant tout de défi­­nir quels seraient ses chevaux de bataille. D’après Smith, les parti­­ci­­pants ont émis toutes sortes d’idées, parmi lesquelles des campagnes tour­­nant autour de ques­­tions socié­­tales comme l’avor­­te­­ment et le mariage gay. « Mike a décidé qu’il fallait mettre l’ac­cent sur l’em­­ploi et l’édu­­ca­­tion », raconte Smith. Cette fois, il a laissé son vélo au garage. À chaque événe­­ment, Pence se levait et décla­­rait simple­­ment : « Je veux deve­­nir gouver­­neur pour deux raisons. »

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Mike Pence en plein discours
Crédits : Gage Skid­­more

La première fois que je l’ai vu pronon­­cer son discours, c’était à l’hô­­tel Conrad India­­na­­po­­lis en centre-ville, lors d’une conven­­tion d’en­­tre­­pre­­neuses de l’In­­diana. C’était une jour­­née morne de septembre et Pence portait un panta­­lon chino et une chemise bleue, serrée sur les hanches. Il s’en est prin­­ci­­pa­­le­­ment tenu à ses deux raisons. « La première est que j’aime cet État de tout mon cœur », a-t-il dit. « L’autre raison est que l’In­­diana traverse une époque diffi­­cile. » Il a ensuite enchaîné les slogans. « Il est temps de faire passer l’In­­diana des réformes aux résul­­tats. » Plus tard, c’était « du passable au formi­­dable ». Il s’en est tenu scru­­pu­­leu­­se­­ment aux points détaillés sur sa feuille de route pour l’In­­diana, jusqu’à conclure : « Il faut que je file à mon prochain rendez-vous. » Il s’est ensuite dirigé vers la porte. Son prochain rendez-vous était une collecte de fonds privée et j’y suis arrivé en avance. Elle avait lieu dans un petit centre commer­­cial où l’on trou­­vait un coif­­feur afri­­cain, un barbier et une pizze­­ria, ainsi que des devan­­tures aban­­don­­nées. Sur le parking se trou­­vait une Chevro­­let Impala sur le pare-choc de laquelle était écrit « SEXY BLAQ » en lettres gothiques.

À l’époque, Pence ne béné­­fi­­ciait pas d’une grande couver­­ture média­­tique : en plus de moi, il n’y avait qu’un repor­­ter de l’India­­na­­po­­lis Star et un photo­­graphe. Quand Pence a fini par arri­­ver, il a commencé par la pizze­­ria. La petite dame qui tenait l’éta­­blis­­se­­ment a ôté son tablier et lui a amené des gres­­sins. « Je me consi­­dère comme un expert en pizza, avec une expé­­rience très vaste et très diver­­si­­fiée », a dit Pence alors qu’il en goûtait un. La dame a commencé à lui confier le mal qu’elle avait à faire tour­­ner son établis­­se­­ment. Pence, qui la regar­­dait droit dans les yeux en hochant la tête de façon exagé­­rée, a posé une main sur son épaule et l’a faite pivo­­ter de quelques centi­­mètres sur la droite – un meilleur angle pour lui, une meilleure photo pour l’India­­na­­po­­lis Star. Il est ensuite allé chez le barbier, où il a promis qu’il répon­­drait à des ques­­tions. Mais d’abord, un grand homme noir nommé Gary Hobbs s’est levé. Quelques mois plus tôt, raconte Hobbs, Pence avait parlé à un groupe de promo­­teurs de sa volonté de relan­­cer l’en­­sei­­gne­­ment profes­­sion­­nel de l’In­­diana. Hobbs est ensuite venu le trou­­ver pour lui expliquer que lui et quelques autres essayaient d’en faire autant au lycée d’Ar­­ling­­ton. C’est pour cela que Pence était là ; non pas pour se faire prendre en photo mais parce que Hobbs l’avait invité. « Il a vrai­­ment pris le temps de m’écou­­ter », a dit Hobbs au barbier. « Mike est une personne qui se soucie des autres. »

« J’étais Tea Party avant que ce soit cool. » — Mike Pence

Tandis que son équipe de campagne faisait passer aux personnes présentes des exem­­plaires de sa feuille de route, Pence a raconté les souve­­nirs qu’il avait de ses cours de tech­­no­­lo­­gie. Il avait de piètres résul­­tats, mais certains de ses amis étaient très doués. « Ça ne nous empê­­chait pas de manger ensemble et d’al­­ler voir le match le samedi soir », a-t-il dit. En faisant le tour de l’État, il avait entendu les employeurs se plaindre du fait qu’ils avaient des emplois tech­­niques à pour­­voir mais personne d’as­­sez quali­­fié pour les occu­­per. C’est pour cela que Pence avait eu l’idée de déve­­lop­­per l’en­­sei­­gne­­ment profes­­sion­­nel. « Je suis abso­­lu­­ment convaincu que l’In­­diana peut deve­­nir un leader en la matière », a-t-il dit à la petite assem­­blée. Puis ça a été l’heure des ques­­tions. Une femme la façon dont fonc­­tion­­ne­­rait système de santé pour les gens coin­­cés entre Medi­­caid et un travail leur assu­­rant des reve­­nus décents. Sa ques­­tion était longue, détaillée et, en partie parce qu’un poster d’Obama pendait au mur du barbier, un peu déli­­cate. Pence a néan­­moins répondu sur un mode tout aussi détaillé. « Obama­­care ne conduira qu’à des impôts plus élevés et à davan­­tage de coûts médi­­caux pour les habi­­tants de l’In­­diana », a-t-il répondu. Pence a conclu que l’ap­­proche propo­­sée par le gouver­­neur Mitch Daniels avec Heal­­thy Indiana était meilleure. « Je pense qu’il s’agit du bon modèle », a-t-il affirmé, « contrai­­re­­ment à celui dicté par Washing­­ton. » Son inter­­­lo­­cu­­trice n’était pas tota­­le­­ment satis­­faite, mais elle a appré­­cié de rece­­voir une réponse directe. Les autres ques­­tions se sont enchaî­­nées sur le même mode.

À chaque fois, Pence a répondu fran­­che­­ment, sans cher­­cher à dire aux gens ce qu’ils voulaient entendre. Au déjeu­­ner de l’hô­­tel Conrad, j’ai parlé à une chef d’en­­tre­­prise de la ville de Fishers. Elle a été conquise par les posi­­tions de Pence à propos de l’en­­sei­­gne­­ment profes­­sion­­nel, ayant elle aussi du mal à trou­­ver des employés quali­­fiés. « Tout le monde veut voir ses enfants deve­­nir des patrons », m’a-t-elle dit, « mais nous avons aussi besoin d’ou­­vriers quali­­fiés. » Quand je l’ai inter­­­ro­­gée au sujet de la carrière de Pence au Congrès, elle a admis – comme toutes les personnes à qui j’ai posé la ques­­tion – qu’elle n’en avait jamais entendu parler. C’est pour­­tant cette carrière au Congrès qui fait que son adver­­saire démo­­crate John Gregg dépeint Pence comme un ultra-conser­­va­­teur sur le plan socié­­tal. Et il ne fait aucun doute que pendant ses 12 années au Congrès, Pence a dépensé beau­­coup d’éner­­gie sur ces ques­­tions. « La crise que nous traver­­sons », a-t-il déclaré dans un discours de 2010, « n’est pas seule­­ment écono­­mique et poli­­tique, elle est aussi intrin­­sèque­­ment morale. » Il est diffi­­cile de penser à un sujet de société sur lequel il n’a pas opté pour une posi­­tion d’ex­­trême-droite, qu’il défen­­dait avec passion. Comme il l’a dit dans une inter­­­view en 2011 : « J’étais Tea Party avant que ce soit cool. »

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Donald Trump et Mike Pence sur scène
Crédits : Gage Skid­­more

De Washing­­ton à l’In­­diana

Son atti­­tude défiante a débuté quand Pence est arrivé à Washing­­ton en 2001. Lors de son premier mandat, quand le Répu­­bli­­cain John McCain a essayé de faire passer une réforme sur le finan­­ce­­ment des campagnes, Pence s’est levé en réunion et a accusé le séna­­teur d’Ari­­zona de « coucher avec » les Démo­­crates sur ce sujet. La loi McCain a donné l’oc­­ca­­sion à Pence de faire montre de ses compé­­tences de légis­­la­­teur. « Je ne dirais pas néces­­sai­­re­­ment que c’est un mordu de droit consti­­tu­­tion­­nel », dit son ancien colla­­bo­­ra­­teur Stephen Piep­­grass, « mais il avait un vrai talent pour mettre le doigt sur ce qui n’al­­lait pas. » Quand la loi McCain a été propo­­sée, Pence a affirmé qu’elle était anti­­cons­­ti­­tu­­tion­­nelle avant que quiconque ait commencé à l’ana­­ly­­ser.

C’est cette même compé­­tence qu’il met à profit pour ses slogans – Pence les élabore seul et ne les soumet jamais à l’ap­­pro­­ba­­tion de focus groups. Ses anciens collègues parlent aussi de son amour pour l’In­­diana. Au Congrès, Pence a décoré son bureau avec des souve­­nirs de son État natal. Il encou­­ra­­geait telle­­ment son équipe à être réac­­tive que les élec­­teurs de tout l’État ont fini par les appe­­ler pour leur deman­­der de l’aide. Il a égale­­ment présidé une cinquan­­taine de conseils muni­­ci­­paux par an, d’après l’an­­cien membre de son équipe Ryan Reger. Sur les conseils de Dan Quayle, Pence a installé sa jeune famille à Washing­­ton. Il y a aussi amené son pick-up rouge, avec lequel il se rendait au Capi­­tole tous les jours. Si bien que quand Pence retour­­nait dans l’In­­diana, Reger lui servait de chauf­­feur. Leurs jour­­nées commençaient si tôt que le membre du Congrès – qui n’hé­­si­­tait jamais à sortir sa Bible pour montrer sur quel passage sa déci­­sion s’ap­­puyait – finis­­sait souvent sur le siège passa­­ger. « Chaque soir, tandis que nous rentrions à la maison », se rappelle Reger, « il appe­­lait Karen et ses enfants. » L’unique objec­­tif de Pence était alors de se battre pour ses prin­­cipes farou­­che­­ment conser­­va­­teurs. C’est ce qui l’a poussé à refu­­ser de soute­­nir le plan de George W. Bush pour prendre en charge une partie du coût des médi­­ca­­ments des personnes âgées. Pence s’est opposé dès le début à ce qu’il consi­­dé­­rait comme une mesure sortie de nulle part pour laquelle il n’exis­­tait aucun finan­­ce­­ment prévu. « Il ne s’est jamais dit : “Peut-être que si on chan­­geait ci ou ça” », raconte Ryan Fisher, qui a travaillé avec Pence pendant des années en tant que direc­­teur légis­­la­­tif de son équipe. « C’était une posi­­tion fondée sur ses prin­­cipes. »

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George Bush et Mike Pence à la Maison-Blanche

Bush a fait du lobbying auprès de Pence person­­nel­­le­­ment. Un jour, le président a convoqué les plus entê­­tés des repré­­sen­­tants à la Maison-Blanche. Il a fait un tour de table en deman­­dant à chacun quel était le problème. Quand ça a été le tour de Pence, celui-ci a répondu qu’a­­près cette réunion, il devait se rendre aux 10 ans de sa fille et qu’il ne voulait pas arri­­ver à la fête d’an­­ni­­ver­­saire en sachant qu’il avait endetté plus encore sa géné­­ra­­tion. Au final, la Maison-Blanche est parve­­nue à convaincre assez de repré­­sen­­tants conser­­va­­teurs de soute­­nir la loi, et elle est passée. Mais Pence n’a jamais cédé. D’autres grandes lois ont connu le même sort à ses yeux.

Au cours des années 2000, Pence a résisté à tout, jusqu’au plan Paul­­son pour faire face à la crise finan­­cière de 2008. Les dona­­teurs l’ont lâché et la direc­­tion du Parti répu­­bli­­cain lui a tourné le dos. Le Weekly Stan­­dard a écrit à l’époque que Pence était « haï par les assis­­tants de Bush ». Ce n’est pas l’unique fois où Pence a attiré l’at­­ten­­tion des médias. Dès son premier jour à Washing­­ton, il avait recom­­mandé à son staff d’in­­for­­mer la presse et de se montrer coopé­­ra­­tifs. Cela lui a donné à une couver­­ture média­­tique flat­­teuse – « Le parfait conser­­va­­teur », procla­­mait le New York Times – ainsi qu’une nouvelle tribune où défendre ses idées. Fina­­le­­ment, Pence a trouvé le moyen de s’en­­tendre avec ses cama­­rades répu­­bli­­cains : non pas en chan­­geant, mais en regar­­dant le parti chan­­ger. À la fin de sa carrière au Congrès, le Parti répu­­bli­­cain faisait écho à beau­­coup de ses posi­­tions. Il a accédé à la troi­­sième plus haute place de la direc­­tion du parti, mais même à ce moment-là il n’a pas tran­­sigé et s’est toujours fait l’avo­­cat de plus de « pureté ». « On ne fera pas de compro­­mis dans notre combat pour stop­­per la fréné­­sie de dépenses du gouver­­ne­­ment », a dit Pence dans l’émis­­sion de Hugh Hewitt en 2010. « On ne fera pas de compro­­mis dans notre combat pour empê­­cher les Démo­­crates d’im­­po­­ser toujours plus d’État et de haus­­ser les impôts. Et si je n’ai pas encore été assez clair, permet­­tez-moi de me répé­­ter : pas-de-compro­­mis. »

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Le soir de son élec­­tion au poste de gouver­­neur, après avoir longé la ligne de touche, Mike Pence a retrouvé sa mère et lui a rappelé qu’il l’em­­mè­­ne­­rait déjeu­­ner le lende­­main matin. « Je passe­­rai te cher­­cher à 8 heures », a-t-il dit en se penchant sur elle. « Nous irons chez Shapiro. » Le lende­­main matin, deux heures après son petit-déjeu­­ner, Pence et deux de ses assis­­tants sont entrés dans une petite pièce au quatrième étage du Colum­­bia Club d’In­­dia­­na­­po­­lis. Pence avait l’air lessivé et ses gestes parais­­saient plus lents qu’à l’ha­­bi­­tude. Il a envoyé un de ses assis­­tants cher­­cher du café et de l’édul­­co­­rant. Malgré cela, il affi­­chait un visage enjoué alors que nous nous apprê­­tions à discu­­ter pendant 45 minutes. L’autre assis­­tant venait de lui montrer un exem­­plaire du Star, dont la rubrique « Metro » affi­­chait en première page un sujet sur la famille Pence. Il était détendu. Après avoir répondu à quelques ques­­tions sur sa vie, Pence a réflé­­chi à la diffé­­rence entre gouver­­neur et séna­­teur. « C’est une respon­­sa­­bi­­lité très diffé­­rente », a-t-il dit. « Je crois vrai­­ment qu’un légis­­la­­teur doit défendre ses convic­­tions et qu’un gouver­­neur doit porter une vision à travers son travail. » La vision de Pence, bien sûr, était centrée autour de l’em­­ploi et de l’édu­­ca­­tion. « Si vous regar­­dez notre feuille de route pour l’In­­diana », dit-il, « nous avons six buts précis et six variables. » Il m’a ensuite raconté qu’a­­près Shapiro, il avait retrouvé son prédé­­ces­­seur Mitch Daniels au capi­­tole de l’In­­diana pour qu’il lui fasse visi­­ter les bureaux du gouver­­neur. Pence prévoyait de faire agran­­dir sa feuille de route et de la coller sur un des murs. « Je n’ai pas vu où est-ce que nous pour­­rions la mettre », dit-il, « mais à chaque fois que nous nous verrons on la regar­­dera en détail. »

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Crédits : Gage Skid­­more

À ce moment-là, je lui ai fait part des opinions de Richard Mour­­dock sur le compro­­mis. Pence s’est empressé de décli­­ner tout commen­­taire. Je lui ai alors demandé ce qu’il pensait person­­nel­­le­­ment du bipar­­tisme. « Dans notre feuille de route pour l’In­­diana, nous avons arti­­culé une vision, un ensemble de six objec­­tifs », a-t-il répondu. « Ce que je souhaite, c’est mettre tout le monde d’ac­­cord au sein des deux partis. Tout en conti­­nuant de viser ces buts, je veux entendre les idées de chacun. » Puis quelque chose d’étrange s’est produit. Mike Pence, l’homme qui, la nuit d’avant, avait serré toutes les mains présentes au Lucas Oil Stadium ; l’homme dont les assis­­tants prévoient toujours plus de temps dans son agenda car il a la langue trop bien pendue ; ce Mike Pence a déclaré, après préci­­sé­­ment vingt minutes d’in­­ter­­view : « On doit y aller dans cinq minutes, n’est-ce pas ? » Un des assis­­tants est parti cher­­cher la voiture et Pence a commencé à expé­­dier toutes mes ques­­tions. Je lui ai demandé de me parler de sa foi en détail. « Je suis un chré­­tien très ordi­­naire », a-t-il répondu. Je lui ai demandé où il allait à l’église. Il a répondu qu’il était plus ou moins en train d’en cher­­cher une. « Nous avons été enga­­gés pour un nouveau poste hier soir, vous vous souve­­nez ? » Je lui ai demandé s’il compre­­nait pourquoi la presse locale le pour­­chas­­sait avec les choses dont il ne parlait pas, comme les ques­­tions socié­­tales. « Je n’ai jamais refusé de parler aux membres du quatrième pouvoir de tout ce dont ils voulaient parler », a-t-il dit. Je lui ai demandé pourquoi, après une carrière au Congrès durant laquelle il avait soutenu que les ques­­tions socié­­tales étaient des ques­­tions écono­­miques, il avait cessé d’en parler. « Vous lais­­sez entendre que je n’en ai pas parlé durant la campagne », s’est-il contenté de répondre. Je lui ai enfin demandé de me parler de cette réunion dans le comté de Brown, dont Van Smith m’avait parlé. « C’était une réunion privée », m’a-t-il dit. C’est cette dernière absence de réponse qui est la plus signi­­fi­­ca­­tive.

Durant sa campagne de gouver­­neur, Pence a esquivé les ques­­tions socié­­tales en prenant l’ex­­cuse des élec­­teurs. C’est ce qu’il a fait une fois de plus durant notre entre­­tien : « En sillon­­nant cet État durant un an et demi », a-t-il dit, « tout ce dont j’ai entendu les Hoosiers parler, c’était de l’em­­ploi et de l’édu­­ca­­tion. » Il ne fait aucun doute que les habi­­tants de l’In­­diana sont inté­­res­­sés par ces ques­­tions. Mais si l’on en croit Van Smith, cette foca­­li­­sa­­tion sur l’em­­ploi et l’édu­­ca­­tion remonte bien avant que Pence ait annoncé sa campagne. Pence n’a pas menti en disant qu’il suivait la voix des élec­­teurs, mais il n’a pas dit toute la vérité non plus. Cette campagne de Pence avait laissé entre­­voir le revers avisé de la nature rigide et campée sur ses prin­­cipes qu’il a montré au Congrès. Ce revi­­re­­ment a surpris tout mes inter­­­lo­­cu­­teurs. « J’ai été très surpris qu’il évite les ques­­tions socié­­tales », m’a dit un ancien membre de son équipe. « Il est plus calcu­­la­­teur que je l’au­­rais imaginé. » C’est que Mike Pence avait des ambi­­tions prési­­den­­tielles. Il a choisi en 2012 de briguer le poste de gouver­­neur plutôt que de se présen­­ter aux élec­­tions prési­­den­­tielles. Entre sa carrière au Congrès et ses talents de commu­­ni­­cant, Pence était déjà pres­­senti à l’époque pour tirer son épingle du jeu lors des élec­­tions de 2016.

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Crédits : Gage Skid­­more

Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « INco­­ming: Mike Pence », paru dans India­­na­­po­­lis Monthly. Couver­­ture : Mike Pence par Gage Skid­­more.


UNE SEMAINE AVEC LES JOURNALISTES QUI COUVRENT TANT BIEN QUE MAL LA CAMPAGNE DE DONALD TRUMP

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Donald Trump est connu pour détes­­ter les jour­­na­­listes, qu’il quali­­fie d’ « écœu­­rants ». Plon­­gée dans le quoti­­dien des repor­­ters qui le suivent dans sa campagne.

I. Le chaos

Le 11 mars, une heure avant le début d’un rassem­­ble­­ment de soutien à Donald Trump à Chicago, je suis allé jeter un œil à l’es­­pace presse – un rectangle entouré de barrières en métal où étaient conte­­nus les jour­­na­­listes. Je suis allé à la rencontre de certains de mes collègues. Je parlais avec Sopan Deb, un repor­­ter pour CBS News qui suit la campagne de Trump depuis des mois, quand les premières protes­­ta­­tions se sont faites entendre dans la foule. Les suppor­­ters de Trump avaient encer­­clé des hommes qui portaient des t-shirts sur lesquels était écrit : « Les musul­­mans unis contre Donald Trump ». Deb s’est excusé, a hissé sa caméra sur son épaule et a quitté l’es­­pace presse au pas de course en quête d’un meilleur angle pour filmer la scène. Lorsqu’il est revenu, il a posé sa caméra et a repris sa conver­­sa­­tion avec moi comme si rien ne s’était passé. Un jour­­na­­liste papier s’est joint à la discus­­sion. Deux minutes plus tard, on a entendu crier un autre protes­­ta­­taire anti-Trump. Mes deux compères ont tourné la tête en direc­­tion des voix et se sont à nouveau préci­­pi­­tés vers la foule une fois le désordre loca­­lisé.

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Les protes­­ta­­tions anti-Trump du 11 mars à Chicago

Est-ce que ça se passe toujours comme ça ? « Oui, c’est tota­­le­­ment normal », m’a dit Deb à son retour, imper­­tur­­bable. « Les gens pensent que c’est nouveau, mais ça se passe comme ça à tous les rassem­­ble­­ments de Trump depuis novembre. Il y en aura dix autres comme ça ce soir. » Alors que l’heure du début de l’évé­­ne­­ment appro­­chait, deux hommes portant des pins à l’ef­­fi­­gie de Trump au revers de leurs costumes ont fermé les portes de l’es­­pace presse. « Ils n’ont plus le droit de sortir », a expliqué l’un d’eux à l’autre. « Pas avant qu’il [c’est-à-dire Trump] ait quitté le bâti­­ment. » Les tensions ont conti­­nué et se sont inten­­si­­fiées. La police four­­mil­lait dans la salle. Tout le monde se tenait debout, à crier et poin­­ter d’autres gens du doigt. Et quand une annonce publique nous a infor­­més que l’évé­­ne­­ment était annulé, la salle a explosé.

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