par Craig Shaw | 9 août 2016

Mihai

En février 2014, le président russe Vladi­­mir Poutine a inau­­guré les Jeux olym­­piques et para­­lym­­piques d’hi­­ver au stade Ficht de Sotchi, sur les bords de la mer Noire. Sept ans de travaux, un coût annoncé de plus de 40 milliards d’eu­­ros : les Jeux d’hi­­ver en Russie repré­­sentent l’évé­­ne­­ment spor­­tif le plus cher de l’his­­toire. Pour­­tant, l’évo­­ca­­tion de ce complexe extra­­­va­­gant et des deux semaines de festi­­vi­­tés n’ins­­pire que de la peine à la famille moldave de Mihai Cerni­­sov. En juillet 2013, Mihai avait 22 ans. Jeune  marié, il était impa­­tient de gagner de l’argent. Sa femme, Mariana, était enceinte de six mois de leur premier enfant, un garçon. Ils voulaient ache­­ter leur propre maison. Mais en Molda­­vie, répu­­blique pauvre de l’ex-bloc sovié­­tique coin­­cée entre la Rouma­­nie et l’Ukraine, le chômage atteint des taux records parmi les jeunes. Trou­­ver un travail bien payé était quasi­­ment mission impos­­sible.

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Le stade olym­­pique en construc­­tion
Crédits : Rob Horns­­tra

Un ami a dit à Mihai qu’on recher­­chait des ouvriers sur les sites de construc­­tion olym­­piques en Russie. À la clé, 1 000 euros par mois, soit plus de cinq fois le salaire moyen en Molda­­vie. Tout se faisait dans l’illé­­ga­­lité, mais pour les milliers de Moldaves qui travaillaient à Sotchi à l’époque, ce détail avait peu d’im­­por­­tance. Deux jours plus tard, Mihai et son jeune cousin Iura ont parcouru 1 200 km en bus pour rejoindre la future ville olym­­pique. Il a laissé son épouse au pays, sachant qu’il ne serait peut-être pas là pour assis­­ter à la nais­­sance de leur fils. Avant de partir, il a choisi un nom pour leur garçon : Bogdan. Arri­­vés à Sotchi, les deux garçons ont été enga­­gés par un contrac­­tant privé sur le chan­­tier du stade Ficht. Ils devaient rempla­­cer les câbles élec­­triques et vidéos de l’en­­droit. « On posait juste les câbles sur les clôtures », raconte Iura. « On ne touchait pas à l’élec­­tri­­cité. » Leurs employeurs ont promis à Mihai et Iura que des contrats de travail en bonne et due forme ne tarde­­raient pas à arri­­ver. Jusque là, ils devaient attendre au point de contrôle du site que les agents de sécu­­rité s’éloignent avant de s’in­­tro­­duire à l’in­­té­­rieur. « Nous n’avions pas de permis, donc on ne pouvait pas toujours aller travailler », dit Iura. « On a fait le néces­­saire et on atten­­dait de les rece­­voir. » Les deux hommes portaient des gants mais ils n’ont pas reçu de forma­­tion de sécu­­rité. Il n’y avait de plus aucun employé quali­­fié pour assu­­rer la sécu­­rité sur le site. « On nous disait d’être prudents », dit Iura. « C’était ça notre forma­­tion. »

Adler, RUSSIA, 2011 - Olympic stadiums being built at the Black Sea coast in the Imeretin Valley. The 2014 Winter Olympics, officially the XXII Olympic Winter Games, or the 22nd Winter Olympics, is a major international multi-sport event scheduled to be celebrated from 7 to 23 February 2014, in Sochi, Russia with some events held in the resort town of Krasnaya Polyana. Both the Olympic and Paralympic Games are being organized by the Sochi Organizing Committee (SOOC). The 2014 Winter Olympics will become the second Olympics hosted by Russia. Previously, Russia hosted the 1980 Summer Olympics in Moscow.
À l’ar­­rière-plan, le stade Ficht
Crédits : Rob Horns­­tra

Le mercredi 11 septembre, les hommes travaillaient sur les câbles comme à leur habi­­tude, les étirant le long des clôtures en métal sur tout le péri­­mètre. Iura avait terminé plus tôt et il était en train de nettoyer son poste avant d’al­­ler déjeu­­ner. « C’est là que j’ai entendu les cris », dit-il. « J’ai vu les fils barbe­­lés tres­­sau­­ter au-dessus de ma tête. Au début, je n’ai pas compris ce qu’il se passait. » Les respon­­sables du site avaient garanti que l’élec­­tri­­cité était coupée, mais un câble sous tension laissé par un autre ouvrier pendait sur la clôture. Personne ne l’avait remarqué. Et sans qu’on sache comment, la tête de Mihai a touché le câble, l’élec­­tro­­cu­­tant et proje­­tant son corps plusieurs mètres en arrière. Ses collègues ont essayé de le rani­­mer alors que son corps deve­­nait bleu. Leurs efforts étaient vains. Mihai est mort sur le coup. Cons­­cients que l’am­­bu­­lance et la police étaient en route pour s’oc­­cu­­per du malheu­­reux étendu dans la pous­­sière, les agents de sécu­­rité ont ordonné à Iura et ses collègues de quit­­ter le site sans perdre une minute. « Ils savaient perti­­nem­­ment que nous n’avions pas de permis et ne voulaient pas avoir de problèmes », dit-il. Le lende­­main, la police l’a appelé pour l’in­­ter­­ro­­ger. « Ils ont posé beau­­coup de ques­­tions », dit-il. « Qu’est-ce qu’il s’était passé ? Comment nous nous étions retrou­­vés là ? Ils voulaient tout savoir, y compris sur les permis de travail, mais je n’ai pas dit grand-chose. » La police a relâ­­ché Iura sans prendre de dépo­­si­­tion offi­­cielle. Plus tard dans la jour­­née, la sœur aînée de Mihai, Ana, est arri­­vée à Sotchi pour iden­­ti­­fier le corps. « J’ai vu son visage, ses cheveux… Il avait l’air de dormir. »

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Des immeubles de Sotchi
Crédits : Rob Horns­­tra

Deux jours après la mort de Mihai, la police a remis sa dépouille à la famille, promet­­tant d’enquê­­ter sur l’in­­ci­dent. Deux ans après, les auto­­ri­­tés russes ne leur ont toujours pas fourni de rapport concer­­nant la mort du garçon. Ana a quitté la morgue avec le corps de Mihai et une poignée de docu­­ments offi­­ciels, dont un certi­­fi­­cat de décès russe, signé par deux docteurs du bureau du méde­­cin légiste de la ville de Kras­­no­­dar. Les docu­­ments présentent deux inexac­­ti­­tudes : ils indiquent que Mihai est mort sur le site de construc­­tion de la piste de course de Formule 1, égale­­ment située à Sotchi, et qu’il était « sans emploi». « Sans emploi… », s’in­­digne Ana. « Comment peut-on prétendre qu’il travaillait ici par hasard ? » L’en­­tre­­prise a payé pour le rapa­­trie­­ment du corps de Mihai. À l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Sotchi, un homme russe est venu trou­­ver Ana. Il ne s’est pas présenté et s’est contenté de lui donner une enve­­loppe conte­­nant 300 000 roubles (envi­­ron 6 000 euros) pour les frais funé­­raires, lui en promet­­tant plus. « Il a juste dit “bonjour”, il m’a présenté ses condo­­léances et il m’a donné de l’argent. »

Des centaines de morts

L’homme travaillait pour RZDs­­troy, une filiale de la Compa­­gnie des chemins de fer russes, déte­­nue par l’État et gérée par Vladi­­mir Yakou­­nine, allié de longue date de Vladi­­mir Poutine. En 2015, le gouver­­ne­­ment améri­­cain a ajouté Yakou­­nine sur la liste des indi­­vi­­dus sanc­­tion­­nés suite à l’an­­nexion de la Crimée par la Russie. En 2010, la Compa­­gnie des chemins de fer russes est deve­­nue parte­­naire offi­­cielle d’Olymps­­troi, la compa­­gnie publique char­­gée de super­­­vi­­ser l’es­­sen­­tiel des contrats et des construc­­tions pour les Jeux olym­­piques d’hi­­ver.

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Une construc­­tion d’RZDs­­troy
Crédits : RZDs­­troy

Envi­­ron 23 % du budget olym­­pique a été alloué à la Compa­­gnie des chemins de fer russes, soit huit milliards d’eu­­ros. Son mandat a été placé sous le sceau du scan­­dale et des accu­­sa­­tions de surfac­­tu­­ra­­tion. En mars 2015, le quoti­­dien écono­­mique russe Vedo­­mosti a révélé que l’en­­tre­­prise devait payer une amende de 240 millions d’eu­­ros du fait de l’in­­ca­­pa­­cité de RZDs­­troy à remplir son contrat pour la construc­­tion d’ap­­par­­te­­ments à Sotchi. La Compa­­gnie des chemins de fer russes et RZDs­­troy nient toute impli­­ca­­tion dans la mort de Mihai et affirment que l’en­­tre­­prise n’a déploré qu’un seul acci­dent mortel sur les chan­­tiers de Sotchi.

Le 20 décembre 2013, un soudeur du nom de « S. V. Bukho­­nov » serait mort après que la flèche d’une grue lui soit tombée dessus. L’en­­tre­­prise a ignoré nos ques­­tions à propos de la mort de Mihai et Bukho­­nov. À l’en­­ter­­re­­ment de Mihai, un de ses employeurs a dit à Mariana que RZDs­­troy leur offri­­rait une aide finan­­cière régu­­lière, à elle et Bogdan. Elle a reçu un paie­­ment supplé­­men­­taire de 600 euros, puis les verse­­ments se sont arrê­­tés. Un rapport de Human Rights Watch datant de 2013 estime que 70 000 ouvriers migrants ont parti­­cipé à la construc­­tion des Jeux de Sotchi. Nombre d’entre eux ont subi de longues heures de travail, de salaires impayés et de loge­­ments surpeu­­plés. Certains employeurs confisquaient même leurs passe­­ports. Le nombre de morts exact sur les chan­­tiers n’est pas connu, mais les chiffres offi­­ciels ne concordent pas avec ceux des pays de rési­­dence des ouvriers. Plus tôt cette année, nous avons contacté les auto­­ri­­tés moldaves afin de consul­­ter les certi­­fi­­cats de décès émis par Sotchi. Le minis­­tère de l’In­­té­­rieur rassemble les données des familles deman­­dant des fonds publics pour payer les frais d’in­­hu­­ma­­tion. Ces registres indiquent que 33 Moldaves sont morts à Sotchi depuis 2009, dont 19 entre 2012 et 2013. L’ins­­pec­­tion du travail de Russie, respon­­sable du recen­­se­­ment des décès, affirme que 26 ouvriers sont morts à Sotchi entre 2012 et 2013.

La commu­­nauté ouzbèke a été la plus touchée.

La plupart des ouvriers migrants venaient d’Asie centrale, dont une mino­­rité de Molda­­vie. La proba­­bi­­lité que plus des trois quarts des morts soient de natio­­na­­lité moldave est maigre… Dans un commu­­niqué offi­­ciel, l’ins­­pec­­tion du travail affirme que « la sécu­­rité des ouvriers était correc­­te­­ment assu­­rée » à Sotchi et que les acci­­dents mortels parmi les ouvriers sur le site des jeux étaient « quatre fois moins élevés que la moyenne » pour l’in­­dus­­trie du bâti­­ment russe dans son ensemble. Pour sa part, le Royaume-Uni n’a déploré aucun acci­dent mortel parmi les ouvriers lors de la construc­­tion des Jeux olym­­piques de 2012. Vancou­­ver n’a déploré qu’un mort avant les Jeux d’hi­­ver de 2010, et la Chine déclare que dix ouvriers sont morts pendant la construc­­tion des jeux de Pékin la même année. Les ouvriers de Sotchi nous ont confié que les décès étaient quoti­­diens sur les chan­­tiers et que le nombre de morts se compte en centaines. La commu­­nauté ouzbèke est celle qui a été la plus touchée.

Ouzbeks

La répu­­blique auto­­ri­­taire d’Ouz­­bé­­kis­­tan four­­nit désor­­mais telle­­ment d’ou­­vriers migrants à la Russie qu’en russe, le terme « ouzbek » quali­­fie une personne venant des anciennes nations sovié­­tiques d’Asie centrale. Le service des migra­­tions russe a déclaré le 4 décembre 2014 qu’il y avait 2,15 millions d’Ouz­­beks offi­­ciel­­le­­ment enre­­gis­­trés en Russie. Ajou­­tez à cela les migrants en situa­­tion irré­­gu­­lière et vous obtien­­drez un chiffre consi­­dé­­ra­­ble­­ment plus élevé.

Village détruit pour la construc­­tion d’in­­fra­s­truc­­tures des JO
Crédits : Rob Horns­­tra

Beau­­coup d’entre eux quittent l’Ouz­­bé­­kis­­tan pour échap­­per aux viola­­tions des droits de l’homme dont ils sont victimes et au travail forcé dans les champs de coton. Une fois en Russie, ils font face à des condi­­tions de vie diffi­­ciles, à la xéno­­pho­­bie et au travail clan­­des­­tin dans le secteur du bâti­­ment, qui brasse approxi­­ma­­ti­­ve­­ment 135 milliards d’eu­­ros par an. Quand l’heure est arri­­vée de s’at­­taquer à la construc­­tion des infra­s­truc­­tures olym­­piques de Sotchi, la Russie a fait de la commu­­nauté ouzbèke expa­­triée un capi­­tal humain utile. La détresse de cette main d’œuvre clan­­des­­tine rappelle celle des migrants népa­­lais au Qatar, où des centaines d’in­­di­­vi­­dus meurent sur les chan­­tiers de la Coupe du monde 2022. Mahsud Abdujab­­ba­­rov vient tout juste de passer deux mois dans une cellule de prison à Tachkent, la capi­­tale ouzbèke.

En août, les auto­­ri­­tés russes l’ont expulsé du pays. Lorsqu’il est arrivé en Ouzbé­­kis­­tan plus tard dans la jour­­née, la police secrète l’a accueillie à l’aé­­ro­­port. Son crime ? En tant que chef du Centre inter-régio­­nal pour l’édu­­ca­­tion des migrants à Moscou, il s’est battu pour les droits juri­­diques des ouvriers migrants. Il avait publié peu de temps aupa­­ra­­vant les résul­­tats préli­­mi­­naires de recherches sur les Ouzbeks morts en Russie.

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Vladi­­mir Poutine et le président ouzbek Islam Kari­­mov
Crédits : Krem­­lin

Avec deux collègues russes, il affirme que 48 500 Ouzbeks sont morts en Russie au cours des quatre dernières années. Ces chiffres proviennent du minis­­tère des Situa­­tions d’ur­­gence de Russie, du minis­­tère de l’In­­té­­rieur, des hôpi­­taux locaux et des aéro­­ports expé­­diant des cercueils en Ouzbé­­kis­­tan. Certains décès, dit-il, sont dus à des causes natu­­relles telles que l’in­­suf­­fi­­sance cardiaque.  D’autres sont impu­­tés à des acci­­dents ou des meurtres racistes. 42 % des morts, soit près de 18 000 personnes, sont surve­­nues sur les chan­­tiers russes. Abdujab­­ba­­rov nous a confié qu’au moins 120 Ouzbeks avaient été tués pendant la construc­­tion des infra­s­truc­­tures olym­­piques. « Il y a plusieurs raisons à la mort des ouvriers », dit-il, « mais les prin­­ci­­paux coupables sont les employeurs. Des gens sans forma­­tion profes­­sion­­nelle et sans contrôle appro­­prié ont dû effec­­tuer des tâches très dange­­reuses» « Sans comp­­ter qu’ils devaient travailler sans arrêt », ajoute-t-il, « parfois même sans dormir… Certains ouvriers sont morts à cause d’un manque de concen­­tra­­tion car ils étaient épui­­sés. » Depuis sa sortie de prison, Abdujab­­ba­­rov a fui l’Ouz­­bé­­kis­­tan et se cache. Il ne peut pas retour­­ner en Russie ni retour­­ner voir sa femme.

Les fantômes de Sotchi

Les droits des migrants ont égale­­ment été bafoués par la corrup­­tion régnant autour des Jeux. Avec un coût total de 45 milliards d’eu­­ros, l’évé­­ne­­ment a essuyé de nombreuses accu­­sa­­tions de détour­­ne­­ment de fonds. Une enquête a été menée sur les employés d’Olymps­­troi, l’en­­tre­­prise publique russe en charge de la gestion des Jeux. Ils ont été accu­­sés de malver­­sa­­tions, mais aucune incul­­pa­­tion offi­­cielle n’a eu lieu à ce jour. En 2010, des fonc­­tion­­naires russes ont égale­­ment ouvert une enquête concer­­nant Vladi­­mir Leschevsky, un ancien repré­­sen­­tant du dépar­­te­­ment des Affaires prési­­den­­tielles super­­­vi­­sant les contrats de construc­­tion. Il aurait accepté des pots-de-vin. Valery Moro­­zov est l’an­­cien direc­­teur de l’en­­tre­­prise de construc­­tion russe Moskon­­vers­­prom. Il vit à présent en exil en Grande-Bretagne et nous a confié qu’il avait person­­nel­­le­­ment versé des millions en pots-de-vin à Leschevsky.

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Le site des JO
Crédits : DR

Le haut-fonc­­tion­­naire aurait ensuite fait pres­­sion sur lui pour qu’il sous-traite le travail à des socié­­tés venues d’ex-Yougo­s­la­­vie. L’une de ces entre­­prises, Putevi Udice, est basée en Serbie et appar­­tient à l’homme d’af­­faires Basil Micic. Putevi a reçu des centaines de millions d’eu­­ros en contrats pour construire ou réno­­ver des sites à Sotchi, y compris l’aé­­ro­­port de la ville et l’hô­­tel Kame­­lia, un complexe de luxe estam­­pillé « 5 étoiles ». Malgré ces énormes flux de capi­­taux, des ONG et certains employés ont accusé Putevi de ne pas payer les salaires. Misha a travaillé illé­­ga­­le­­ment à Sotchi pour Putevi de 2012 à 2014. Le travailleur moldave raconte qu’il a eu vent de la mort d’au moins sept ouvriers qui travaillaient pour Putevi. « Trois d’entre eux venaient d’Ouz­­bé­­kis­­tan », dit-il, « et Putevi a payé de grosses sommes pour les dissi­­mu­­ler. » L’en­­tre­­prise serbe n’a pas souhaité répondre à nos ques­­tions. Fina­­le­­ment, les charges contre Leschevky n’ont pas été rete­­nues et le gouver­­ne­­ment l’a discrè­­te­­ment trans­­féré dans un autre dépar­­te­­ment. Moro­­zov raconte que la preuve vidéo contre Leschevsky a été « égarée ». Proba­­ble­­ment utili­­sée par les services de rensei­­gne­­ment russes (FSB) pour ache­­ter le fonc­­tion­­naire, d’après lui. Les discus­­sions autour de la mort des ouvriers ouzbeks étaient fréquentes sur les chan­­tiers de Sotchi. Misha et un de ses collègues qui a souhaité conser­­ver l’ano­­ny­­mat ont évoqué la rumeur d’une tombe qui aurait été creu­­sée à Rosa Khutor, où les épreuves olym­­piques de ski avaient lieu. Elle contien­­drait les corps d’une demi-douzaine d’ou­­vriers.

La céré­­mo­­nie d’ou­­ver­­ture des JO de Sotchi
Crédits : AFP

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Le jour de l’ou­­ver­­ture des Jeux, le président turc Recep Tayyip Erdo­­gan, alors Premier ministre, a rencon­­tré Vladi­­mir Poutine. Ce dernier a ouver­­te­­ment loué les efforts des entre­­prises en bâti­­ment turques. Il a déclaré : « Je veux expri­­mer notre grati­­tude envers les entre­­pre­­neurs turcs pour leur travail à Sotchi… Ce que nous voyons ici est une réus­­site commune. » Les entre­­prises turques font l’objet de graves accu­­sa­­tions envers leurs pratiques de travail. Un travailleur ouzbek, Adiji­­lon, nous a confié qu’il avait été témoin de la mort de trois ouvriers illé­­ga­­le­­ment employés par l’en­­tre­­prise de bâti­­ment turque Ant Yapi, pendant la construc­­tion de l’hô­­tel Azimut. « Il y a un gars a été renversé par une grue », dit-il. « Le conduc­­teur ne l’a pas vu et il ne nous a pas compris quand nous avons criés, car il était turc. Ils ont dû appe­­ler la police car les Ouzbeks voulaient le tuer. Les patrons d’Ant Yapi ont renvoyé le conduc­­teur en Turquie. »

En septembre 2012, Adiji­­lon raconte que les respon­­sables du chan­­tier d’Ant Yapi a ordonné à un ouvrier ouzbek de grim­­per six étages pour verser du béton à l’in­­té­­rieur du bâti­­ment.

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Des travailleurs sur les chan­­tiers de Sotchi
Crédits : DR

« Au début, il a refusé », dit Adiji­­lon. « Il leur a expliqué que ce n’était pas son métier et qu’il avait le vertige. »

Mais les chefs ont insisté et ont menacé de le renvoyer s’il n’obéis­­sait pas. Il est mort en tombant du sixième étage. Son épouse et ses quatre filles l’at­­ten­­daient au pays. C’est un ami qui a ramené son corps à sa famille en Ouzbé­­kis­­tan. « Certains ouvriers disent que Ant Yapi a donné 100 000 roubles (1 500 euros) à sa famille. D’autres disent qu’ils n’ont rien reçu », pour­­suit Adiji­­lon. Ant Yapi n’a pas souhaité répondre à nos ques­­tions.

L’ar­­chi­­tecte turc Destan Kiliç est arrivé à Sotchi début 2013, employé d’abord par l’en­­tre­­prise de construc­­tion russe TransKomS­­troy puis par l’en­­tre­­prise turque Mono­­lith.

Elles travaillaient en colla­­bo­­ra­­tion étroite avec Sembol, une entre­­prise basée à Istan­­bul, sur la construc­­tion d’équi­­pe­­ments de loisirs à Kras­­naïa Poliana, un site de 800 000 m2 situé dans les collines surplom­­bant la ville. Kiliç a quitté le site soudai­­ne­­ment en février 2014 après une violente dispute avec ses employeurs concer­­nant le trai­­te­­ment des ouvriers migrants. Kiliç raconte que le projet repo­­sait entiè­­re­­ment sur les épaules d’ou­­vriers clan­­des­­tins et que pendant qu’il travaillait là-bas, on a déploré plus d’une centaine de morts. « Il y avait beau­­coup d’Ouz­­beks parmi les morts et de travailleurs sans papiers », dit-elle. « Les nouvelles de la mort des ouvriers arri­­vaient tous les jours. » Mais rien n’a jamais été noté nulle part, car ils étaient sans papiers.

1 200 km

Kiliç relate un inci­dent durant lequel un travailleur monté à haute alti­­tude sans équi­­pe­­ment adéquat est mort dans sa chute. Lorsque les ouvriers ont trouvé son corps, le person­­nel de l’en­­tre­­prise a atta­­ché une cein­­ture de sécu­­rité à son cadavre et pris des photos. Ils ont fait ça pour pouvoir accu­­ser le travailleur d’être seul respon­­sable de sa mort, selon elle.

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Vue aérienne du site de Kras­­naïa Poliana
Crédits : Mikhail Mokru­­shin

« Aucune mesures d’hy­­giène et de sécu­­rité n’étaient prises », ajoute-t-elle. « Il n’y avait pas le person­­nel de sécu­­rité néces­­saire. À Sotchi, les entre­­prises décla­­raient simple­­ment que tel ingé­­nieur était leur agent de sécu­­rité. » Kiliç s’est plainte à ses patrons, mais le mépris du bien-être des ouvriers venait direc­­te­­ment d’en haut. Lors d’une dispute, les prio­­ri­­tés ont été expri­­mées clai­­re­­ment par Ayte­­kin Gulte­­kin, le patron de Sembol Cons­­truc­­tion. « La direc­­tion m’a dit : “C’est une guerre. Tout est permis.” », affirme Kiliç. « Ceux qui mour­­ront, mour­­ront. Et ceux qui seront renvoyés chez eux, seront renvoyés chez eux. Tout ce qui importe, c’est de termi­­ner le boulot. » Elle ajoute que cette bruta­­lité s’ap­­pliquait aussi aux femmes ouzbèkes employées comme femmes de ménage, serveuses ou cuisi­­nières. Elle affirme que les agres­­sions sexuelles de la part de la direc­­tion étaient monnaie courante. « Les hommes forçaient les femmes à coucher avec eux », dit-elle. « Toute cette atmo­­sphère était répu­­gnante. »

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Le futur siège de Sembol à Istan­­bul
Crédits : Sembol

Un respon­­sable de Sembol, qui a demandé à rester anonyme, nous a confirmé que le viol et les agres­­sions sexuelles des femmes ouzbèkes étaient fréquents et réali­­sés en toute impu­­nité. « C’était extrê­­me­­ment, extrê­­me­­ment commun… », dit-il. « Et la plupart des cas ne vont pas au tribu­­nal car les femmes ouzbèkes sont des villa­­geoises sans éduca­­tion, qui travaillent dans la clan­­des­­ti­­nité. La direc­­tion ferme toujours les yeux. »

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Le 2 décembre 2010, le comité exécu­­tif de la FIFA a voté à Zurich pour que la Russie accueille la Coupe du monde de 2018. Le tour­­noi doit se dérou­­ler dans 11 villes, prin­­ci­­pa­­le­­ment dans l’ouest du pays. Il s’agit une fois encore d’un énorme projet de construc­­tion, que le Premier ministre russe Dmitri Medve­­dev évalue à près de 20 milliards d’eu­­ros. Tout comme pour les Jeux olym­­piques d’hi­­ver de Sotchi, la plupart des gros travaux repo­­se­­ront sur les épaules des migrants. Dans la ville de Samara, au nord de la fron­­tière avec le Kaza­­khs­­tan, le minis­­tère pour le Travail, l’em­­ploi et l’im­­mi­­gra­­tion recense déjà 56 000 ouvriers migrants. Au total sur les 11 villes, le nombre sera proba­­ble­­ment de l’ordre de centaines de milliers.

Plus d’une dizaine d’ou­­vriers ont déjà « offi­­ciel­­le­­ment » trouvé la mort sur les chan­­tiers de la Coupe du monde.

Le parle­­ment russe a pris les mesures néces­­saires pour s’as­­su­­rer que le véri­­table nombre ne soit jamais connu. En juillet 2013, le gouver­­ne­­ment a promul­­gué une loi reti­­rant plusieurs clauses au Code du travail accor­­dées aux ouvriers de la Coupe du monde de 2018 – dont les migrants. Appli­­cable à toutes les entre­­prises russes et celles travaillant pour la FIFA, aux contrac­­tants et aux sous-trai­­tants asso­­ciés aux projets de construc­­tion du tour­­noi, elle suspend les droits des ouvriers au paie­­ment des heures supplé­­men­­taires, aux horaires de travail fixes et aux vacances. Elle permet de plus aux entre­­prises d’em­­bau­­cher et de renvoyer les ouvriers migrants sans devoir obte­­nir le moindre permis de la part de l’État, ni même d’in­­for­­mer les auto­­ri­­tés fiscales ou migra­­toires. Cette loi préoc­­cupe beau­­coup les orga­­ni­­sa­­tions de régle­­men­­ta­­tion inter­­­na­­tio­­nale du travail, pour qui elle faci­­lite la migra­­tion et les pratiques d’em­­bauches obscures, y compris le travail forcé et celui des mineurs. Selon Anna Bolsheva,qui travaille pour l’In­­ter­­na­­tio­­nale des travailleurs du bâti­­ment et du bois, une orga­­ni­­sa­­tion basée à Genève, plus d’une dizaine d’ou­­vriers ont déjà « offi­­ciel­­le­­ment » trouvé la mort sur les chan­­tiers de la Coupe du monde. « Malheu­­reu­­se­­ment, il est quasi­­ment impos­­sible pour les ouvriers migrants d’ob­­te­­nir un statut légal en Russie », dit-elle. « Quand ils viennent en Russie, ils se retrouvent dans une posi­­tion des plus vulné­­ra­­bles… et les employeurs en profitent. Lors des Jeux de Sotchi, ça a atteint des sommets : les droits des ouvriers ont été bruta­­le­­ment violés et personne n’a écopé de la respon­­sa­­bi­­lité de ces abus, y compris dans des cas de mort. »

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En Molda­­vie, Ana raconte que la famille de Mihai a perdu tout espoir de voir la Compa­­gnie des chemins de fer russes compa­­raître un jour au tribu­­nal pour la mort de son frère. Les experts légaux les ont dissua­­dés d’in­­ten­­ter la moindre action en justice, car cela leur coûte­­rait trop cher et que la corrup­­tion était trop présente en Russie pour espé­­rer une issue favo­­rable.

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Mariana et Bogdan
Crédits : The Black Sea

Deux mois après la mort de Mihai, sa femme Mariana a donné nais­­sance à leur fils, qu’elle a appelé Bogdan comme il le souhai­­tait. « Je ne veux pas que quelqu’un aille en prison pour ça », dit Ana. « Mais Mihai était le seul soutien qu’a­­vait Mariana. Il voulait aller à Sotchi pour trois mois jusqu’à la nais­­sance de Bogdan. Il voulait qu’ils aient leur propre maison et il travaillait dur pour ça. » À la morgue, Ana a rencon­­tré les familles de trois autres ouvriers moldaves morts sur les chan­­tiers. Ils ont dit à Ana qu’ils l’en­­viaient. Elle a été dérou­­tée, jusqu’à ce qu’ils lui expliquent qu’elle avait la chance de pouvoir rapa­­trier le corps de son frère à la maison par avion. Pour leur part, ils devaient rapa­­trier les cadavres de leurs maris et de leurs fils en voiture, lors d’un trajet de 1 200 km autour de la mer Noire, pour leur offrir la sépul­­ture qu’ils méri­­taient.


Traduit de l’an­­glais par Marine Péri­­net d’après l’ar­­ticle « Ghosts of Sochi », paru dans The Black Sea. Couver­­ture : Travaux pour l’ac­­cueil des Jeux Olym­­piques de Sotchi (Rob Horns­­tra)


 

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