par Daniel Lansberg-Rodriguez | 21 septembre 2015

No man’s land

À première vue, on pour­­rait croire que le miracle attendu par le président véné­­zué­­lien Nico­­las Maduro s’est fina­­le­­ment produit. Exxon Mobil a récem­­ment annoncé la décou­­verte d’un impor­­tant gise­­ment pétro­­lier ainsi que le forage de son premier puits offshore dans le Stabroek Block, une zone mari­­time située à quelques kilo­­mètres des côtes véné­­zué­­liennes. Bien que les détails demeurent obscurs, certaines esti­­ma­­tions consi­­dèrent que cette nouvelle réserve de pétrole pour­­rait frôler les 1,5 milliard de barils. C’est poten­­tiel­­le­­ment une aubaine de taille pour Cara­­cas, à l’heure où la compa­­gnie pétro­­lière natio­­nale, la PDVSA, se bat pour faire face à un prix du brut très bas et une écono­­mie au fond du trou. ulyces-venezuelaoil-map01Il y a juste un hic : le Stabroek Block ne se trouve pas, tech­­nique­­ment parlant, au Vene­­zuela – en tout cas pas d’après les cartes étran­­gères. Le terri­­toire contesté dans lequel la zone se situe – la Guayana Esequiba – repré­­sente en réalité près des deux tiers du pays voisin, le Guyana, peuplé de quelque 800 000 habi­­tants. À l’ori­­gine colo­­nie hollan­­daise nommée Essequibo, le Guyana fut rendu à l’An­­gle­­terre à l’oc­­ca­­sion de la signa­­ture du Traité anglo-hollan­­dais de 1814, sans qu’au­­cune fron­­tière ne soit cepen­­dant clai­­re­­ment établie à l’ouest. Comme à leur habi­­tude, les Britan­­niques ont défini leur propre fron­­tière, s’oc­­troyant un complé­­ment de terri­­toire d’en­­vi­­ron 48 000 km2. Le Vene­­zuela n’a pas appré­­cié la plai­­san­­te­­rie. Aujourd’­­hui, pour beau­­coup de Véné­­zué­­liens, la région perdue de « l’Esequibo véné­­zué­­lien » demeure une injus­­tice histo­­rique encore ressen­­tie comme une vive douleur. Connue comme le « terri­­toire à récu­­pé­­rer », cette vaste zone rappelle le temps où de grandes puis­­sances humi­­liaient des États plus faibles – d’au­­tant qu’un arbi­­trage inter­­­na­­tio­­nal a par la suite attri­­bué la majeure partie du terri­­toire à l’An­­gle­­terre en 1899, dans des circons­­tances douteuses. Ce diffé­­rend sécu­­laire pour­­rait appuyer le discours d’un Hugo Chavez qui prônait l’anti-impé­­ria­­lisme – et ce fut d’ailleurs un temps le cas. Mais lorsque le prix du brut a flambé au début des années 2000, les ambi­­tions de Chavez ont dépassé les fron­­tières pour deve­­nir mondiales. Plutôt que de prendre le risque de s’alié­­ner son petit voisin antillais, qu’il essayait plutôt de cour­­ti­­ser en lui four­­nis­­sant de grandes quan­­ti­­tés de pétrole à bas prix, Chavez s’est mis à igno­­rer le problème malgré l’in­­sis­­tance de ses pairs véné­­zué­­liens. En 2004, il a même déclaré publique­­ment que le Vene­­zuela n’in­­ter­­fé­­re­­rait pas si le Guyana déci­­dait d’of­­frir aux multi­­na­­tio­­nales pétro­­lières des conces­­sions à exploi­­ter et les infra­s­truc­­tures qui vont avec, dans la région préci­­sé­­ment contes­­tée. Une telle décla­­ra­­tion allait à l’en­­contre de la poli­­tique véné­­zué­­lienne menée depuis l’in­­dé­­pen­­dance du Guyana dans les années 1960. Même si la décla­­ra­­tion de Chavez n’avait léga­­le­­ment aucun carac­­tère contrac­­tuel, le gouver­­ne­­ment du Guyana s’est depuis appuyé la magna­­ni­­mité du défunt « Coman­­dante éter­­nel » pour justi­­fier le déve­­lop­­pe­­ment de nouveaux projets sur le fameux terri­­toire.

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Nicolás Maduro offre un portrait de Chávez à Dilma Rous­­seff
Crédits : Valter Campa­­nato/ABr

Le dilemme de Maduro

Tout cela place Maduro dans une posi­­tion déli­­cate : doit-il pour­­suivre l’ap­­proche conci­­liante de son mentor et tenir sa promesse, ou tenter de miser sur le capi­­tal émotion­­nel alimenté par le senti­­ment d’injus­­tice pour stabi­­li­­ser son gouver­­ne­­ment en plein marasme ? Après tout, des géné­­ra­­tions de Véné­­zué­­liens ont grandi en enten­­dant ces histoires de terri­­toires annexés illé­­ga­­le­­ment par des puis­­sances étran­­gères. La poli­­tique de Chavez d’un rappro­­che­­ment avec le Guyana prêtait à contro­­verse, même pour Maduro. Avec une cote de popu­­la­­rité descen­­due à 28 % – son point le plus bas –, Maduro peut diffi­­ci­­le­­ment se permettre d’être consi­­déré comme le président ayant défi­­ni­­ti­­ve­­ment renoncé à ce terri­­toire et à la manne pétro­­lière qui va avec, alors que son peuple souffre actuel­­le­­ment d’im­­por­­tantes pénu­­ries et d’une infla­­tion à trois chiffres. Bien qu’il semble peu probable que Cara­­cas soit en posi­­tion de profi­­ter de cette décou­­verte, un conflit enve­­nimé pour­­rait servir d’écran de fumée pour détour­­ner les regards de la misère qui sévit à l’in­­té­­rieur du pays, et tout élan de ferveur natio­­nale en décou­­lant pour­­rait même aider à sauver la majo­­rité légis­­la­­tive de Maduro lors des élec­­tions prochaines de décembre.

Peut-être que le Vene­­zuela décou­­vrira la mythique cité d’or d’El Dorado, que la légende dit cachée quelque part dans la jungle à l’est du pays.

Comme tout patch­­work post-colo­­nial, l’Amé­­rique latine a encore son lot de conflits terri­­to­­riaux et d’injus­­tices histo­­riques qui couvent. La Boli­­vie accuse le Chili de ne pas avoir accès à la mer ; le Guate­­mala réclame la moitié, quand ce n’est pas la tota­­lité du Belize (selon qui gouverne) ; et le conflit le plus célèbre de tous est celui qui oppose l’Ar­­gen­­tine à l’An­­gle­­terre au sujet des îles Malouines. À travers tout le conti­nent, de telles problé­­ma­­tiques sont souvent consi­­dé­­rées comme des points de rallie­­ment natio­­naux, car une inten­­si­­fi­­ca­­tion du conflit peut permettre de boos­­ter une cote de popu­­la­­rité en berne et de détour­­ner l’at­­ten­­tion de la popu­­la­­tion d’autres problèmes. Mais une telle stra­­té­­gie ne va cepen­­dant pas sans risques. En 1981, le dicta­­teur mili­­taire argen­­tin Leopoldo Galtieri a dû faire face aux mêmes problèmes que ceux que rencontre actuel­­le­­ment Maduro, y compris une infla­­tion galo­­pante et une censure inter­­­na­­tio­­nale pour non-respect des droits de l’homme. En lais­­sant le conflit dégé­­né­­rer au sujet des Malouines, Galtieri a un temps créé un regain de fierté natio­­nale qui l’a rendu très popu­­laire, mais l’a amené par la suite à une guerre désas­­treuse avec l’An­­gle­­terre, préci­­pi­­tant sa chute et son empri­­son­­ne­­ment. Le Vene­­zuela, qui n’a, depuis son indé­­pen­­dance, connu aucune guerre avec un État voisin, ne suivra pas le même chemin que l’Ar­­gen­­tine avec le terri­­toire d’Esequibo, mais l’es­­ca­­lade du conflit peut prendre d’autres formes. Lorsque le problème du forage d’Exxon au Guyana est réap­­paru au début de l’an­­née, le ministre véné­­zué­­lien des Affaires étran­­gères Delcy Rodri­­guez a envoyé un cour­­rier à Exxon, leur deman­­dant de stop­­per leurs acti­­vi­­tés. Le cour­­rier est resté sans réponse, à l’ex­­cep­­tion de la demande expresse du gouver­­ne­­ment guya­­nien pour que le Vene­­zuela cesse toute ingé­­rence. Le Vene­­zuela a suren­­chéri en publiant un aver­­tis­­se­­ment en forme de menace adressé au Guyana dans un jour­­nal local, déplo­­rant l’at­­ti­­tude unila­­té­­rale du Guyana et assu­­rant que Cara­­cas « se réser­­vait le droit de mettre en œuvre toutes les actions diplo­­ma­­tiques néces­­saires en accord avec le droit inter­­­na­­tio­­nal », afin de préser­­ver sa souve­­rai­­neté de la zone contes­­tée d’Esequibo. Cette menace n’ayant pas non plus produit l’ef­­fet escompté, Maduro a poussé le bouchon plus loin encore en publiant un décret offi­­ciel le 26 mai dernier, dans lequel il assu­­rait le contrôle mili­­taire du Vene­­zuela sur ses eaux terri­­to­­riales jusqu’au Suri­­nam. Il visait à clouer le bec du Guyana – en tout cas sur le papier –, pour lui faire payer le prix de son imper­­ti­­nence.

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Cara­­cas

El Dorado

Ce n’était que des mots. Le Guyana a flairé le bluff et en a même rajouté une couche, en dénonçant une tenta­­tive « d’an­­nexion » de la part du Vene­­zuela, annu­­lant les vols inté­­rieurs vers Cara­­cas et deman­­dant une inter­­­ven­­tion de l’ONU pour contraindre à trou­­ver une solu­­tion judi­­ciaire défi­­ni­­tive au problème. Depuis, Maduro a légè­­re­­ment fait marche arrière en intro­­dui­­sant discrè­­te­­ment le 8 juin un nouveau para­­graphe dans son décret, clari­­fiant le fait que le Guyana ne se trou­­ve­­rait pas véri­­ta­­ble­­ment « piégé », dans la mesure où « certaines zones mari­­times » leur seront ouvertes une fois qu’un accord éven­­tuel aura été trouvé.

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la plate­­forme Deep­­wa­­ter Cham­­pion

Une esca­­lade trop forte du conflit risque de faire passer le Vene­­zuela pour un État brutal. Lors d’un inci­dent large­­ment média­­tisé en 2013, le Guyana avait déclaré que « l’Ar­­mada boli­­vienne » avait expulsé d’une zone mari­­time contes­­tée un bateau d’ex­­plo­­ra­­tion d’une compa­­gnie pétro­­lière basée au Texas, engen­­drant ainsi une condam­­na­­tion massive de la part de la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale. Tandis que les petits États proches, aux Antilles, ont tendance à se rallier à la cause de l’un des leurs, Maduro risque de détruire ce qui reste de la cohé­­sion régio­­nale que Chavez avait construite au fil des ans. Même Cuba, le plus proche allié du Vene­­zuela, est oppo­­sée à des mesures dras­­tiques contre le Guyana. En outre, Exxon la perni­­cieuse – que Maduro accuse de monter la crise en épingle afin de sabo­­ter la révo­­lu­­tion socia­­liste au Vene­­zuela – a certes un inté­­rêt finan­­cier énorme dans le projet Stabroek, mais il n’en reste pas moins que 25 % des inté­­rêts finan­­ciers dans cette affaire sont déte­­nus par une filiale de la Compa­­gnie pétro­­lière natio­­nale chinoise. La survie du régime de Maduro dépend gran­­de­­ment du bon vouloir de Pékin (et de ses prêts régu­­liers). Face à un tel casse-tête, Maduro va sans doute reve­­nir à la stra­­té­­gie qu’il maîtrise le mieux : attendre, en espé­­rant un miracle. Peut-être que le Guyana chan­­gera d’avis et deman­­dera à être annexé suite à la glorieuse révo­­lu­­tion boli­­vienne. Peut-être qu’une compa­­gnie Exxon pétrie de remords déci­­dera contre toute attente de renon­­cer à tous ces milliards poten­­tiels, simple­­ment pour se rache­­ter de son passé capi­­ta­­liste. Ou peut-être que le Vene­­zuela décou­­vrira la mythique cité d’or d’El Dorado, que la légende dit cachée quelque part dans la jungle à l’est du pays. Voilà qui résou­­drait tous les problèmes de Maduro – à condi­­tion, évidem­­ment, qu’elle ne se trouve pas du côté guya­­nien.


Traduit de l’an­­glais par Céline Laurent-Santran d’après l’ar­­ticle « An Oil Strike in No Man’s Land », paru dans Foreign Policy. Couver­­ture : Une plate­­forme pétro­­lière.  Créa­­tion graphique par Ulyces.

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