par Daniel Oberhaus | 7 septembre 2016

lingua cosmica

En juillet dernier, le milliar­­daire russe Iouri Milner a lancé une campagne inti­­tu­­lée Break­­through Initia­­tives (« projets révo­­lu­­tion­­naires »), un fonds de 100 millions de dollars qui seront accor­­dés exclu­­si­­ve­­ment à des scien­­ti­­fiques travaillant à la recherche d’une intel­­li­­gence extra­­­ter­­restre (Search for Extra Terres­­trial Intel­­li­­gence, SETI). Cette initia­­tive aurait pu se conten­­ter de donner un regain de légi­­ti­­mité à un domaine qui a beau­­coup de mal à être pris au sérieux depuis sa créa­­tion, mais elle a fait mieux que ça.

NEW YORK, NEW YORK - APRIL 12: Yuri Milner, Breakthrough Prize and DST Global Founder, demonstrates a new chip on stage as Yuri Milner and Stephen Hawking host press conference to announce Breakthrough Starshot, a new space exploration initiative, at One World Observatory on April 12, 2016 in New York City. (Photo by Bryan Bedder/Getty Images for Breakthrough Prize Foundation) *** Local Caption *** Yuri Milner
Iouri Milner lors du lance­­ment de Break­­through Initia­­tives
Crédits : Break­­through Initia­­tives

Le projet de Milner a avant tout remé­­dié au deuxième plus gros problème auquel la recherche fait face (le premier étant de mettre la main sur ces sata­­nés extra­­­ter­­restres) : trou­­ver les fonds néces­­saires afin de conti­­nuer à cher­­cher. Scru­­ter le cosmos en quête d’une forme de vie intel­­li­­gente coûte cher et demande beau­­coup de prépa­­ra­­tion en vue d’un premier contact – chose que certains scien­­ti­­fiques, comme Seth Shos­­tak, direc­­teur de l’Ins­­ti­­tut SETI en Cali­­for­­nie, s’at­­tendent à voir arri­­ver de notre vivant. L’argent de Milner servira essen­­tiel­­le­­ment à payer les factures pendant que les scien­­ti­­fiques du SETI font tout leur possible pour concré­­ti­­ser cette prise de contact. L’his­­toire pour­­rait s’ar­­rê­­ter là, mais la recherche d’ex­­tra­­ter­­restres fait face à bien des obstacles que l’argent ne saurait résoudre. La ques­­tion la plus épineuse n’est pas seule­­ment de trou­­ver quoi dire à E.T. quand il finira par appe­­ler : c’est de savoir comment nous le lui dirons. Les astro­­nomes et scien­­ti­­fiques spécia­­li­­sés dans la recherche d’une intel­­li­­gence « alien » cherchent une solu­­tion à ce problème de commu­­ni­­ca­­tion depuis un bon bout de temps. Ils ont trouvé quelques idées en chemin, certaines plus farfe­­lues que d’autres. L’une des premières solu­­tions fut suggé­­rée au début du XIXe siècle par l’as­­tro­­nome autri­­chien Joseph Johann von Littrow, qui proposa de creu­­ser de gigan­­tesques tran­­chées dans le désert du Sahara, de les remplir d’eau, de verser du kéro­­sène à la surface et d’y mettre le feu afin d’en­­voyer des messages enflam­­més à nos voisins plané­­taires.


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Littrow a un cratère à son nom sur la Lune
Crédits : NASA

Le plan de Littrow n’abou­­tit jamais, mais c’est la meilleure idée qu’on ait eu pendant près de 150 ans. Ce n’est qu’en 1960 qu’une autre idée a fait son appa­­ri­­tion.  Elle conti­­nue d’ailleurs encore aujourd’­­hui d’in­­fluen­­cer le domaine de l’exolin­­guis­­tique, auquel elle a donné nais­­sance. Elle se présen­­tait sous la forme d’un livre inti­­tulé Lincos : projet d’un langage pour les rapports cosmiques. Sa publi­­ca­­tion marqua la créa­­tion du premier langage arti­­fi­­ciel élaboré dans le seul but de commu­­niquer avec une forme de vie extra­­­ter­­restre. Lincos, l’abré­­via­­tion de lingua cosmica, a été créé par le mathé­­ma­­ti­­cien juif alle­­mand Hans Freu­­den­­thal. Né en 1905, Freu­­den­­thal a débuté sa carrière acadé­­mique comme confé­­ren­­cier à l’uni­­ver­­sité d’Am­s­ter­­dam en 1930, poste qu’il occupa jusqu’à l’in­­va­­sion nazie des Pays-Bas en 1940. Après avoir perdu son travail, Freu­­den­­thal s’est fait discret durant les années d’oc­­cu­­pa­­tion. Il fut envoyé au camp de travail d’Ha­­velte en 1944, mais il est parvenu à s’échap­­per quelques mois plus tard. Le fugi­­tif a rejoint Amster­­dam, où il a assisté à la libé­­ra­­tion du pays par les Alliés en mai 1945. Peu de temps après la fin de la guerre, Freu­­den­­thal s’est vu offrir une chaire de géomé­­trie à plein temps à l’uni­­ver­­sité d’Utrecht. Fervent défen­­seur des réformes éduca­­tives des années d’après-guerre, Freu­­den­­thal s’est opposé avec véhé­­mence à l’in­­tro­­duc­­tion des « mathé­­ma­­tiques modernes », une méthode d’en­­sei­­gne­­ment rigou­­reu­­se­­ment logique, dans le programme néer­­lan­­dais. Il préfé­­rait les méthodes péda­­go­­giques liant les prin­­cipes mathé­­ma­­tiques à la vie de tous les jours, ce en quoi les mathé­­ma­­tiques modernes échouaient lamen­­ta­­ble­­ment. La combi­­nai­­son de ces deux inté­­rêts – la logique et les maths appliquées – fut le terreau fertile de l’ima­­gi­­na­­tion de Freu­­den­­thal. Il donna nais­­sance à Lincos, un langage utili­­sant les mathé­­ma­­tiques afin de trans­­mettre à la fois des véri­­tés univer­­selles et des détails de la vie terrienne à de poten­­tiels inter­­­lo­­cu­­teurs cosmiques.

Les messages Evpa­­to­­ria

Bien qu’il soit consi­­déré comme un tour­­nant majeur par la commu­­nauté des cher­­cheurs d’une intel­­li­­gence extra­­­ter­­restre, Lincos n’a jamais attiré l’at­­ten­­tion du grand public. Cela s’ex­­plique proba­­ble­­ment du fait que le texte de Freu­­den­­thal se résume essen­­tiel­­le­­ment à un jargon dense et tech­­nique entre­­coupé de formules mathé­­ma­­tiques incom­­pré­­hen­­sibles pour le lecteur lambda. Pour l’as­­tro­­phy­­si­­cien Yvan Dutil, cher­­cheur au sein de la Télé-Univer­­sité de l’uni­­ver­­sité du Québec, il s’agit d’un « travail révo­­lu­­tion­­naire ». « Mais à part ça, le livre de Freu­­den­­thal est le plus ennuyeux que j’ai jamais lu de ma vie. À côté, les tables de loga­­rithmes sont le sommet du cool. »

Le Allen Telescope Array, projet commun de l'institut SETI et du laboratoire de radioastronomie de BerkeleyCrédits : Wikipédia
Le Allen Teles­­cope Array, utilisé par l’Ins­­ti­­tut SETI
Crédits : Wiki­­pé­­dia

Dans son intro­­duc­­tion à Lincos, Freu­­den­­thal expliquait que son but premier était « de créer un langage pouvant être compris par une personne étran­­gère à nos langages natu­­rels et à leurs struc­­tures syntaxiques ». « Les messages trans­­mis au travers de ce langage », disait-il, « contiennent non seule­­ment des mathé­­ma­­tiques, mais en prin­­cipe l’es­­sen­­tiel de notre savoir. » Pour y parve­­nir, Freu­­den­­thal a déve­­loppé Lincos comme une langue orale plutôt qu’é­­crite. Elle est compo­­sée de phonèmes et non de lettres, et régie par la phoné­­tique, non par l’or­­tho­­graphe. Le langage lui-même est consti­­tué d’ondes radio non modu­­lées de longueur et de durée variables, retrans­­crites dans un code mélan­­geant des symboles emprun­­tés aux mathé­­ma­­tiques, à la science, à la logique symbo­­lique et au latin. Grâce à diffé­­rentes combi­­nai­­sons, elles peuvent être utili­­sées pour trans­­mettre aussi bien des prin­­cipes mathé­­ma­­tiques basiques que des expli­­ca­­tions de concepts abstraits comme l’amour et la mort. Freu­­den­­thal écrit que le tout premier message envoyé en Lincos doit être numé­­ral, afin d’ini­­tier le desti­­na­­taire aux mathé­­ma­­tiques. Il se compo­­sera ainsi de pulsa­­tions courtes et régu­­lières, ou « bips », le nombre de pulsa­­tions corres­­pon­­dant à un chiffre précis : un bip pour 1, deux bips pour 2, et ainsi de suite. L’étape suivante est de trans­­mettre des formules basiques à l’aide de symboles comme =, + ou > pour expliquer les proprié­­tés de la nota­­tion humaine et des connais­­sances mathé­­ma­­tiques simples (par exemple : « . . . . . > . . . . » pour signi­­fier que 5 est supé­­rieur à 4). Les messages succes­­sifs seront de plus en plus complexes, passant des chiffres et des formules basiques à des sujets sophis­­tiqués comme les compor­­te­­ments humains.

Hans FreudenthalCrédits : Wikipédia
Hans Freu­­den­­thal
Crédits : Wiki­­pé­­dia

Malgré sa métho­­do­­lo­­gie rigou­­reuse et cohé­­rente, l’une des prin­­ci­­pales critiques adres­­sées à Lincos était que Freu­­den­­thal ne prenait pas en compte le fait que les extra­­­ter­­restres sont suscep­­tibles de ne pas du tout penser comme nous, auquel cas notre logique leur échap­­pera tota­­le­­ment. Freu­­den­­thal a reconnu cette limite. Il écrit avoir été contraint de « suppo­­ser que la personne qui rece­­vra mes messages est humaine ou qu’elle possède du moins des capa­­ci­­tés cogni­­tives semblables à celles d’un humain, car je ne saurais pas comment commu­­niquer avec un indi­­vidu ne remplis­­sant pas ces condi­­tions. » Selon Dutil, cette réflexion fait l’objet d’un consen­­sus au sein des membres de la commu­­nauté scien­­ti­­fique. Beau­­coup affirment que s’il existe une forme de vie intel­­li­­gente dans l’uni­­vers, il y a de fortes chances pour qu’elle pense comme nous – ou qu’elle soit au moins fami­­lière avec nos mathé­­ma­­tiques. Si une civi­­li­­sa­­tion a été capable d’éla­­bo­­rer de quoi rece­­voir notre message, cela signi­­fie que ses membres comprennent les mathé­­ma­­tiques et les sciences néces­­saires à la construc­­tion d’un tel appa­­reil. Le célèbre spécia­­liste des sciences cogni­­tives et de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle Marvin Minsky incline lui aussi à penser que de tels extra­­­ter­­restres seraient dotés d’un esprit simi­­laire au nôtre. Dans un essai dédié à la mémoire de Freu­­den­­thal, il écrit que les extra­­­ter­­restres sont soumis aux « mêmes contraintes fonda­­men­­tales que nous : les limites de l’es­­pace, du temps et de la matière ». Le 13 octobre 1990, Freu­­den­­thal a été retrouvé inanimé sur un banc par des écoliers, à Utrecht. Il avait succombé à la contrainte tempo­­relle de l’hu­­ma­­nité lors de sa prome­­nade quoti­­dienne. Il est décédé avant d’avoir achevé sa lingua cosmica : le Lincos de 1960 devait être le premier de deux volumes, le second devant renfer­­mer diffé­­rentes façons d’en­­voyer des messages sur « la Matière », « la Vie » et « la Terre ».

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Traduit de l’an­­glais par Myriam Vlot, d’après l’ar­­ticle « Buil­­ding a Language to Commu­­ni­­cate With Extra­­ter­­res­­trials », paru dans The Atlan­­tic. Couver­­ture : Créa­­tion graphique par Ulyces.


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