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par David Axe | 1 janvier 2015

Les géants paisibles

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Crédits : Dave Prof­­fer

Nous avons marché depuis le camp, passant devant les fermes qui cultivent de déli­­cats pyrèthres blancs pour le marché des insec­­ti­­cides, traver­­sant des rangées de taillis d’eu­­ca­­lyp­­tus à crois­­sance rapide impor­­tés d’Aus­­tra­­lie. Puis nous avons fran­­chi un mur de pierre moussu à hauteur de taille, pour atteindre la réserve natu­­relle la plus ancienne d’Afrique : le Parc natio­­nal des volcans, dont les 13 000 hectares s’étendent au nord du Rwanda. Ce pan de chaîne monta­­gneuse consti­­tue le dernier refuge des gorilles des montagnes. Edward, notre guide anglo­­phone travaillant pour l’or­­ga­­nisme rwan­­dais de conser­­va­­tion de la faune, nous fait signe de nous arrê­­ter. « Mesdames et messieurs, j’ai une bonne nouvelle à vous annon­­cer », déclare Edward, un grand homme souriant au crâne rasé. « Les pisteurs sont déjà avec les gorilles, qui ne sont plus très loin. » Un murmure d’ex­­ci­­ta­­tion parcourt notre groupe de six touristes améri­­cains. En ce jour brumeux de la mi-mai, nous sommes sur le point de rendre visite à 16 des 880 derniers gorilles des montagnes encore en vie sur notre planète. Mais une telle expé­­di­­tion requiert des moyens consi­­dé­­rables.

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Les gorilles des montagnes résident au nord-ouest du pays

Les pisteurs auxquels Edward fait réfé­­rence sont essen­­tiel­­le­­ment des obser­­va­­teurs. Ils passent des jours et des jours sur les pas de familles de gorilles, enre­­gis­­trant méti­­cu­­leu­­se­­ment leurs mouve­­ments à l’aide de récep­­teurs GPS portables. Ils font des rapports aux guides chaque matin avant que les touristes n’ar­­rivent. Trois de ces patients obser­­va­­teurs ont pris part à notre trek. Les obser­­va­­teurs en ques­­tion sont munis de fusils d’as­­saut AK-47. Et ce ne sont pas les seuls. Le gouver­­ne­­ment attri­­bue égale­­ment deux gardes armés de l’or­­ga­­nisme rwan­­dais respon­­sable de la conser­­va­­tion de la faune à chacune des milliers d’ex­­pé­­di­­tions qui partent chaque année à la rencontre des gorilles des montagnes. Et tandis qu’un groupe de touristes évolue à travers les volcans endor­­mis du parc en direc­­tion de la famille de gorilles qui lui a été atti­­trée, une escouade de mili­­taires rwan­­dais les suit de près, silen­­cieux et invi­­sibles. Ces collines ne sont pas sans danger, pour l’homme comme pour son proche parent le gorille. Des buffles agres­­sifs et des éléphants de forêt effrayants peuvent attaquer soudai­­ne­­ment. Les bracon­­niers, les contre­­ban­­diers et les rebelles sont encore plus meur­­triers. Mais aujourd’­­hui, ni les buffles, ni les bandits ne peuvent se mesu­­rer aux protec­­teurs des gorilles. Alors que les gorilles des montagnes ont été mena­­cés d’ex­­tinc­­tion durant des décen­­nies, à cause de la chasse inten­­sive et non-régu­­lée, de la défo­­res­­ta­­tion rapide, de la guerre et du géno­­cide qui sévis­­saient à leur porte, de nos jours, plus d’une douzaine de ces géants paisibles voient le jour chaque année. Leur protec­­tion – ainsi que les centaines de millions de dollars qu’ils rapportent au Rwanda et aux pays voisins dans le secteur du tourisme de faune chaque année – est une affaire extrê­­me­­ment sérieuse et non moins dange­­reuse.

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Les guides sont équi­­pés d’AK-47
Crédits : David Axe

Des temps diffi­­ciles

Personne ne sait à combien s’éle­­vait le nombre de gorilles des montagnes dans un passé récent – sans parler des temps plus recu­­lés. La terre qu’on nomme aujourd’­­hui Rwanda a long­­temps accueilli l’une des popu­­la­­tions humaines les plus denses de la planète. Aussi, les gorilles ont proba­­ble­­ment toujours vécu sous pres­­sion. Il y a quelques décen­­nies de cela, personne ne se donnait la peine de comp­­ter ces singes impo­­sants mais amicaux. Cepen­­dant, nous savons au moins une chose : à la fin des années 1980, les biolo­­gistes dénom­­braient à peine plus de six-cents gorilles des montagnes. Ils prévoyaient anxieu­­se­­ment l’ex­­tinc­­tion de l’es­­pèce d’ici la fin du siècle à cause du bracon­­nage, de leur capture illé­­gale pour le marché des animaux de compa­­gnie, ainsi que d’une compé­­ti­­tion inces­­sante pour l’ha­­bi­­tat.

En sauvant les gorilles, les Rwan­­dais se sont égale­­ment sauvés eux-mêmes.

Mais c’était avant le géno­­cide de 1994, qui a  décimé envi­­ron 10 % des cent millions de Rwan­­dais et menacé la fragile popu­­la­­tion de gorilles. Après plusieurs années de lutte poli­­tique et écono­­mique, les Rwan­­dais du peuple hutu s’en sont pris sauva­­ge­­ment à la mino­­rité tutsi et à leurs protec­­teurs, des Hutus modé­­rés. Les massacres ont provoqué la migra­­tion de millions de Rwan­­dais avant qu’une milice, diri­­gée par l’an­­cien réfu­­gié Paul Kagame, ne traverse le Rwanda, disper­­sant les meur­­triers et réta­­blis­­sant l’ordre dans le pays. Aujourd’­­hui, Kagame est le président – contro­­versé – du Rwanda. De nombreuses personnes avaient trouvé refuge au cœur des immenses forêts. Ce déluge humain déses­­péré aurait pu empor­­ter avec lui les centaines de gorilles des montagnes. Affa­­més, certains ont placé des pièges dans la forêt pour captu­­rer des anti­­lopes. Il arri­­vait que des singes s’y empêtrent, leur infli­­geant des bles­­sures mortelles. Malgré la perte de ses parents et de trois de ses frères lors du géno­­cide, le biolo­­giste rwan­­dais Eugene Ruta­­ga­­rama s’est immé­­dia­­te­­ment employé à sauver des gorilles. « J’y ai mis toute mon atten­­tion et toute mon âme, explique Ruta­­ga­­rama à The Ecolo­­gist. Il n’y avait plus de place pour le reste. »

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Le gorille des montagnes est une créa­­ture sociable et paci­­fique
Crédits : David Axe

Il a rassem­­blé autour de lui les gardiens pour la préser­­va­­tion de la faune qui avaient survécu et fait sortir de leur retraite d’an­­ciens gardiens, igno­­rant roya­­le­­ment les divi­­sions passées. L’équipe du parc a réta­­bli la sécu­­rité dans les habi­­tats des gorilles, ôté les pièges et assuré la protec­­tion des touristes, qui faisaient leur retour au compte-gouttes à mesure que la situa­­tion rwan­­daise s’apai­­sait. En sauvant les gorilles, les Rwan­­dais se sont sauvés eux-mêmes. « Après un désastre huma­­ni­­taire aussi terrible que le géno­­cide, cette lutte commune pour préser­­ver un bien dont la valeur impor­­tait à tous a permis aux popu­­la­­tions de trans­­cen­­der le conflit et de recréer des liens », explique Ruta­­ga­­rama.

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La décen­­nie qui a suivi le géno­­cide a été une période dange­­reuse pour les habi­­tants de la région, les gorilles et les touristes. En 1999, des rebelles hutus qui avaient échappé à l’ar­­mée de Kagame en fuyant vers la Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo se sont intro­­duits en Ouganda et ont attaqué un groupe de touristes en marche pour voir les gorilles de la Forêt impé­­né­­trable de Bwindi, près du Parc natio­­nal des volcans. Les rebelles ont tué quatre Britan­­niques, deux Améri­­cains et deux Néo-Zélan­­dais en plus du guide touris­­tique ougan­­dais. Au fil des années, d’autres événe­­ments tragiques ont eu lieu. Des actes de violence répé­­tés au Rwanda ont causé la mort de plus de cent gardes fores­­tiers. Plus d’une centaine de leurs homo­­logues congo­­lais sont égale­­ment tombés en se battant dans leur pays. En janvier 2007, des rebelles situés du côté congo­­lais des volcans ont tué et mangé deux gorilles, quand en juillet de la même année, cinq autres gorilles ont été tués au Congo. Les enquê­­teurs ont mis un an à éclair­­cir ces meurtres-ci.

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Un vété­­ri­­naire de Gorilla Doctors
L’ONG joue un rôle crucial dans la sauve­­garde des gorilles
Crédits : Gorilla Doctors

Honoré Masha­­giru, chef des gardiens du Parc natio­­nal des Virunga – du côté congo­­lais de la montagne des gorilles –, avait ordonné à ses hommes d’abattre les singes pour monter un coup contre Paulin Ngobobo, un garde fores­­tier intré­­pide qui s’était long­­temps battu pour mettre fin à la produc­­tion illé­­gale de char­­bon de bois. Masha­­giru avait un inté­­rêt finan­­cier person­­nel très impor­­tant dans cette pratique, certes lucra­­tive mais dévas­­ta­­trice sur le plan écolo­­gique. Les auto­­ri­­tés congo­­laises ont arrêté Masha­­giru, mais il n’a passé que deux jours en prison. « Au Congo, la justice n’est pas très sévère », soupire Jean Felix Kinani, vété­­ri­­naire chez Gorilla Doctors, une ONG ougan­­daise qui veille sur la santé des gorilles. Cepen­­dant, au Rwanda et en Ouganda, le gouver­­ne­­ment s’est rapi­­de­­ment déve­­loppé, tout comme les efforts de préser­­va­­tion. Le tourisme lui aussi a repris. En 2009, moins de mille touristes ont visité les volcans. Trois ans plus tard, leur nombre était monté à six mille. Aujourd’­­hui, envi­­ron dix mille personnes visitent le parc chaque année pour obser­­ver les gorilles, injec­­tant des centaines de millions de dollars dans l’éco­­no­­mie locale.

Guérille­­ros et gorilles

Et pour­­tant, la guerre des gorilles n’est pas termi­­née tandis que d’im­­por­­tantes menaces planent encore sur le pays. Les forces démo­­cra­­tiques de libé­­ra­­tion du Rwanda, un groupe rebelle hutu plus connu sous l’acro­­nyme FDLR, se sont rappro­­chées du Rwanda depuis leur base actuelle sise au Congo – et leurs combat­­tants pénètrent parfois dans le Parc natio­­nal des volcans. Ruta­­ga­­rama a déclaré que même les guérille­­ros avaient fini se ravi­­ser au sujet des gorilles. Alors qu’au­­tre­­fois les combat­­tants les tuaient volon­­tiers pour se nour­­rir ou vendre leurs mains et leurs crânes à des collec­­tion­­neurs, ils laissent aujourd’­­hui géné­­ra­­le­­ment ces paisibles créa­­tures en paix. « Il est impor­­tant d’ob­­ser­­ver que les nouveaux rebelles présents dans la région de Virunga s’abs­­tiennent de faire du mal aux gorilles », remarquent les spécia­­listes de la conser­­va­­tion des gorilles.

Des pisteurs armés précèdent chaque groupe, des gardes les accom­­pagnent et des soldats de l’ar­­mée assurent une surveillance de proxi­­mité.

Mais les combat­­tants des FDLR ne font pas néces­­sai­­re­­ment preuve de la même clémence envers les alliés humains des singes. En décembre 2012, les rebelles ont pris d’as­­saut un camp de pisteurs de gorilles des volcans. Il est néan­­moins possible que les combat­­tants des FDLR aient cru attaquer un campe­­ment de l’ar­­mée rwan­­daise, incline à penser Kinani. Les guérille­­ros ont ouvert le feu et tué un pisteur du nom d’Es­­drass. Les troupes rwan­­daises ont pris les tueurs en chasse dans la forêt, mais ces derniers ont réussi à fuir au Congo. Plus récem­­ment, la compa­­gnie pétro­­lière britan­­nique Soco Inter­­na­­tio­­nal et le gouver­­ne­­ment congo­­lais ont annoncé leur projets de forage dans le parc natio­­nal des Virunga. Le chef de la garde, Emma­­nuel De Merode – qui a succédé au crimi­­nel Masha­­giru –, s’y est formel­­le­­ment opposé. En avril dernier, une embus­­cade a été tendue à De Merode, qui a été griè­­ve­­ment blessé par balle. Human Rights Watch a trouvé des preuves qui lient la tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat de De Merode à son oppo­­si­­tion au projet d’ex­­plo­­ra­­tion pétro­­lière. Le gardien s’est réta­­bli et a eu le courage de retour­­ner travailler. Quant à Soco, la firme a flan­­ché devant la pres­­sion inter­­­na­­tio­­nale et a rétracté ses projets de forage. Les gorilles consti­­tuent à présent l’un des secteurs d’ac­­ti­­vité les plus impor­­tants du Rwanda. De nombreux Congo­­lais espèrent que les créa­­tures leur seront béné­­fiques à eux aussi, bien que le gouver­­ne­­ment à Kinshasa ait mis du temps à offrir aux gorilles une protec­­tion adéquate. À Kigali du moins, la capi­­tale rwan­­daise, on prend la protec­­tion des singes au sérieux… ainsi que les reve­­nus qu’ils génèrent. Des pisteurs armés précèdent chaque groupe, des gardes les accom­­pagnent et des soldats de l’ar­­mée assurent une surveillance de proxi­­mité.

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Ihirwe est sauvé des mains des bracon­­niers
Crédits : Gorilla Doctors

Une étroite coopé­­ra­­tion s’est mise en place entre les orga­­nismes de conser­­va­­tion de la faune au Rwanda, en Ouganda et au Congo, ainsi qu’a­­vec l’ar­­mée, les Nations Unies et les nombreuses ONG qui étudient, protègent et offrent des soins vété­­ri­­naires aux gorilles dans ces trois pays. En mai, Gorilla Doctors, les Nations Unies et les orga­­nismes auto­­ri­­sés au Rwanda et au Congo ont colla­­boré pour trans­­fé­­rer Ihirwe, un gorille de Grauer très rare qui a été sauvé des mains des bracon­­niers, puis trans­­porté du Rwanda vers un centre de réha­­bi­­li­­ta­­tion situé au Congo. « Les zones proté­­gées sont mieux gérées et possèdent plus de ressources que jamais », affirme Drew McVey, direc­­teur du programme des espèces de la branche britan­­nique du World Wild­­life Fund, à propos des volcans et des parcs adja­­cents. Par consé­quent, le nombre actuel de gorilles des montagnes est en augmen­­ta­­tion. De seule­­ment six-cents, le nombre de singes des Virunga, des volcans et de Bwindi est passé à huit cent quatre-vingt. Chaque été, le gouver­­ne­­ment rwan­­dais orga­­nise une grande fête – la Kwita Izina – à Musanze, à proxi­­mité du Parc natio­­nal des volcans, où les défen­­seurs de la faune sauvage baptisent tous les bébés gorilles nés l’an­­née précé­­dente. En 2013, ils en ont baptisé douze.

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Tandis que nous péné­­trions dans une clai­­rière à flanc de montagne en ce jour de mai, nous nous sommes retrou­­vés face à face avec une famille de seize gorilles occu­­pés à se prélas­­ser, leur petit-déjeu­­ner fini. Les trois mâles à dos argenté et la dizaine de femelles adultes ont fait de leur mieux pour nous igno­­rer. Mais un petit gars âgé d’un an à peine – proba­­ble­­ment l’un de ceux qui avaient été bapti­­sés à la Kwita Izina l’an­­née précé­­dente – est monté sur un arbuste et a martelé son petit torse avec ses poings minus­­cules pour marquer son terri­­toire. Il repré­­sente l’ave­­nir de son espèce et est la preuve que les gens qui aiment les gorilles sont en train de gagner la bataille, lente­­ment mais sûre­­ment. Et non sans efforts.

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Crédits : Gorilla Doctors

Traduit de l’an­­glais par Marie-Audrey Espo­­sito d’après l’ar­­ticle « Gorilla Wars », paru dans War Is Boring. Couver­­ture : Des gorilles des montagnes, par David Axe. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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