par David Harris | 5 avril 2016

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Le saut de l’ange

Le respon­­sable du déchar­­ge­­ment des frets expliqua à Earl qu’il faisait juste une escale ici en atten­­dant un trans­­port pour le péni­­ten­­cier d’At­­lanta. Le temps qu’il arrive en Géor­­gie, la peine de Earl serait presque écou­­lée et il n’y passe­­rait que peu de temps avant d’être relâ­­ché. ulyces-alcatrazjohnson-07« Tu ne passe­­ras pas assez de temps ici pour causer des problèmes », lui dit le respon­­sable. Il se trom­­pait. Les nouveaux ennuis de Earl furent causés par un homme du nom de Robert Stroud. En cette année 1940, Stroud n’était pas très connu. Plus tard, celui qu’on connaît aujourd’­­hui comme « l’homme aux cana­­ris d’Al­­ca­­traz » serait joué par Burt Lancas­­ter dans Le Prison­­nier d’Al­­ca­­traz.


En 1940, il n’était rien de plus que Robert Stroud, le mec du pavillon d’iso­­le­­ment de Leaven­­worth. Les rumeurs de cour le décri­­vaient comme un putain de taré. Il aurait tué sept personnes au sein de la prison, et Dieu sait combien d’autres à l’ex­­té­­rieur. Sa peine le condam­­nait à l’iso­­le­­ment, si bien que peu de déte­­nus avaient eu l’oc­­ca­­sion de le voir de près. Le seul moment où il avait le droit de sortir de sa cellule était pour assis­­ter au film du samedi après-midi. Juste avant l’ex­­tinc­­tion des lumières, il appa­­rais­­sait enca­­dré par deux gardes. Les deux flics prenaient place sur deux sièges et devaient tirer le prison­­nier sur celui du milieu, car Stroud restait debout aussi long­­temps que possible pour balayer la pièce du regard. « Du repé­­rage, c’est ça qu’il faisait », se souve­­nait Earl. « Il cher­­chait les jeunots. Il choi­­sis­­sait un gars qu’il trou­­vait mignon et atten­­dait que les lumières s’éteignent. » Une fois le film commencé, Stroud glis­­sait de son siège. Les gardes savaient qu’il était beau­­coup plus facile à vivre pendant la semaine s’il se vidait les couilles le samedi après-midi, ils avaient donc appris à regar­­der ailleurs. Stroud rampa sous les bancs jusqu’à celui où Earl, Tommy Miller et un gamin de l’Omaha étaient assis. Earl baissa les yeux un instant pour trou­­ver Stroud à ses pieds. Ce dernier tendit la main et fit sauter le bouton du panta­­lon de John­­son, et, sans sour­­ci­­lier, entre­­prit de lui choper la bite. Earl bondit de son siège et le frappa au visage de toutes ses forces. La tête de Stroud craqua et son visage se tordit de douleur lorsque le poing de Earl vint s’y plan­­ter, lui brisant la mâchoire. Cela n’em­­pê­­cha pas Tommy Miller de lui impri­­mer, pour la forme, le « 42 » indiqué sous sa chaus­­sure sur la gueule. Stroud poussa un gémis­­se­­ment alors qu’on rallu­­mait les lumières, pour éclai­­rer Earl et Tommy assis sur leur banc, avec à leurs pieds un Stroud réduit à l’état d’une loque baignant dans une flaque de sang de type O.

Le garde remarqua qu’il manquait de la peau aux phalanges de Earl et l’en­­voya au Trou pour six semaines. Lorsqu’il en sortit, le Bureau des prisons lui offrit le voyage vers Atlanta qui lui avait été promis. Il n’y avait qu’un seul arrêt à faire en chemin : à Birmin­­gham, dans l’Ala­­bama ; un arrêt qui, bien que court, chan­­gea toute la nature du voyage. Le gouver­­ne­­ment n’avait pas oublié les charges qui avaient été aban­­don­­nées lors de la première condam­­na­­tion de Earl. Après quelques recherches, ils trou­­vèrent un nouveau chef d’ac­­cu­­sa­­tion qui serait main­­tenu : des vols d’une valeur de 150 dollars qui allon­­ge­­raient sa peine de trois ans. Le juge approuva cette sentence le 13 septembre 1940, et Earl arriva en Géor­­gie juste à temps pour commen­­cer à purger cette peine. Adieu la liberté, bonjour à 17 hectares entou­­rés de murs et à 4 000 hommes enfer­­més dans six étages de cellules. Si des personnes devaient être remises en liberté, John­­son n’en ferait pas partie.

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Earl Brow­­der et le PC améri­­cain

Durant ce séjour, il vit quelqu’un être relâ­­ché d’une façon bien peu conven­­tion­­nelle. Cet événe­­ment, qui se produi­­sit pendant la Seconde Guerre mondiale, impliquait le respon­­sable de la réserve. Son nom était Earl Brow­­der, et il prit la sortie comme personne. Avant d’être incar­­céré, Earl Brow­­der était à la tête du Parti commu­­niste améri­­cain. Earl John­­son le voyait régu­­liè­­re­­ment quand il était occupé à tirer les chariots de maté­­riel médi­­cal de l’hô­­pi­­tal péni­­ten­­cier. Brow­­der avait en perma­­nence un cigare de la taille d’une branche d’arbre dans le bec, qu’il avait toujours à portée de main pour le mâchouiller lorsqu’il était éteint. Son seul sujet de conver­­sa­­tion était la guerre qui faisait rage. Il était persuadé que les Alliés allaient rempor­­ter la victoire avec la Russie à leurs côtés. John­­son avait tendance à le croire, d’au­­tant plus lorsqu’il décou­­vrit, en consul­­tant les rapports de l’hô­­pi­­tal, que Brow­­der était le détenu ayant le QI le plus élevé de l’his­­toire de la prison d’At­­lanta. Brow­­der était aussi amer que brillant. Il purgeait une peine de quatre ans pour avoir usé d’un faux passe­­port. Son procès eut lieu après la fin de la période de pres­­crip­­tion, procès qui fut suivi d’un autre pour le même chef d’ac­­cu­­sa­­tion, impliquant un paro­­lier. Ce dernier ne fut condamné qu’à une amende de 500 dollars.

Il y avait deux choses étranges dans la libé­­ra­­tion de Brow­­der. Tout d’abord, le fait qu’elle ait eu lieu un samedi. Earl Brow­­der était le premier homme de l’his­­toire d’At­­lanta a être libéré pendant un week-end. Et ensuite, la façon dont il était habillé. Tous les autres déte­­nus étaient relâ­­chés avec sur le dos des vête­­ments issus de la réserve. Dans le cas de Brow­­der, le direc­­teur de la prison lui-même était allé en centre-ville lui ache­­ter un costume à 100 dollars. Il s’est avéré que la libé­­ra­­tion de Brow­­der était en réalité un geste poli­­tique envers les alliés russes, sous les ordres de Frank­­lin Roose­­velt en personne. Le jour où Brow­­der fut relâ­­ché, Roose­­velt annonça qu’il éman­­ci­­pait le Parti commu­­niste. Il déclara que cela permet­­trait « de promou­­voir l’unité natio­­nale et d’apai­­ser les tensions dans certains cercles où règne la persé­­cu­­tion poli­­tique ». Brow­­der monta à bord d’une des limou­­sines envoyées par l’am­­bas­­sade russe pour retour­­ner à Yonkers et aider Roose­­velt à gagner la guerre. Gagner la guerre était la mission à laquelle tous s’at­­te­­laient à cette époque. Même les taulards. Le péni­­ten­­cier fédé­­ral d’At­­lanta avait été mis à contri­­bu­­tion pour 12 heures de travail quoti­­dien, sept jours sur sept, à fabriquer des sacs de toile pour l’ar­­mée améri­­caine. Il s’agis­­sait d’ex­­ploi­­ta­­tion de masse. Plus de 2 000 déte­­nus y étaient employés, et beau­­coup de ces hommes passaient leurs nuits dans les usines. La nour­­ri­­ture, de mauvaise qualité, était ration­­née. Les condi­­tions étaient deve­­nues telle­­ment impos­­sibles que les rési­­dents du péni­­ten­­cier d’At­­lanta lais­­sèrent de côté leur service à la nation pour mener leur propre guerre.

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Le péni­­ten­­cier fédé­­ral d’At­­lanta

Tout commença et se termina le même jour de 1942, avec 4 000 portions de pois­­son qui devaient être servies aux prison­­niers. Ces 4 000 parts avaient toutes une odeur de pieds sales. Personne ne voulait en manger. Les voix commen­­cèrent à s’éle­­ver, et certains déte­­nus se mirent à frap­­per leur plateau de métal avec leur cuillère. Les gardes débarquèrent de tous côtés, le direc­­teur de la prison menant l’as­­saut. On lui montra le pois­­son. « C’est du bon pois­­son, nom de Dieu ! » beuglait-il. « Deman­­dez au docteur de venir », demanda-t-il au lieu­­te­­nant, « il leur confir­­mera. » Puis il monta sur une table. « Messieurs, écou­­tez moi », cria-t-il. Il avait un large cou de taureau dont la couleur faisait penser à du fromage. « C’est du bon pois­­son, et vous allez le manger. On va vous le servir, et vous aller le manger. On vous en servira jusqu’à ce que vous le mangiez. Tant que vous ne le mange­­rez pas, finie la café­­té­­ria, finis les visites, les cour­­riers et le télé­­phone. » Il descen­­dit de la table, mais personne ne mangea. Entre-temps, le docteur était arrivé et exami­­nait le pois­­son. Il prit le direc­­teur par le bras. « Soyez raison­­nable », lui dit-il, « les hommes ne touche­­ront pas à ce pois­­son, et ils auront raison. Mon boulot, c’est de les garder en bonne santé, et le vôtre de les surveiller. Ils n’iront pas bien si on leur fait manger ce pois­­son empoi­­sonné. Vous le mange­­riez, vous ? » « Bon Dieu que si », répon­­dit le direc­­teur. « Je ne vous crois pas », répliqua le docteur. Le direc­­teur prit un morceau de pois­­son et l’avala d’un trait. Trente secondes plus tard, il vomis­­sait à en inon­­der la table, ruinant la veste de son costume trois-pièces. Le docteur l’em­­mena à l’hô­­pi­­tal et les cuisi­­niers servirent des hari­­cots à la place du pois­­son. Les prison­­niers d’At­­lanta avaient gagné cette bataille, qui n’était qu’une victoire parmi de très rares autres. Au péni­­ten­­cier d’At­­lanta, l’exis­­tence était rude, et elle faisait des victimes. Alcatraz_C-BlockUn ami de Earl qui s’ap­­pe­­lait Poole fut une de ces victimes. Les gardes surprirent Poole sous la douche, dans le cul d’un autre gars jusqu’au fond. À l’heure actuelle, on l’au­­rait juste trans­­féré dans le bloc E sans autres consé­quences. Mais dans les années 1940, une toute autre poli­­tique était appliquée. Les homo­­sexuels étaient « accu­­sés de sodo­­mie » et traî­­nés devant le tribu­­nal de l’État. En Géor­­gie, les hommes recon­­nus coupables de sodo­­mie étaient systé­­ma­­tique­­ment condam­­nés à 30 ans de prison par le juge.

Pour le bien du prison­­nier, le péni­­ten­­cier aver­­tit la famille de Poole de ce qu’on l’avait surpris à faire. Le vendredi précé­­dant le jour de la visite de sa mère, Poole se faufila hors du sous-sol et prit l’es­­ca­­lier pour un vol depuis le niveau cinq. Les bâti­­ments de déten­­tion étaient des construc­­tions sur cinq étages, sépa­­rés les uns des autres par un espace où l’on aurait pu caser autant de hauteurs de cellules en plus. Poole regarda a droite et à gauche, fit le signe de croix, et effec­­tua un saut de l’ange qui se termina tout droit dans le ciment qui recou­­vrait le sous-sol. Une fois ses restes grat­­tés, Poole fut emmené dans une morgue du centre-ville dans un camion du péni­­ten­­cier. Earl avait pour projet de quit­­ter la prison d’une manière quelque peu diffé­­rente. Sa chance se présenta en 1943. « Tous les hommes ayant passé avec succès des tests physiques et mentaux et ne purgeant pas une peine pour un crime abomi­­nable », indiquait la note, « sont poten­­tiel­­le­­ment accep­­tables dans l’ar­­mée améri­­caine. Vous adres­­ser au lieu­­te­­nant pour plus de détails. » Earl obtint une réduc­­tion de peine de six mois et l’ordre de se présen­­ter à un conseil de révi­­sion à Memphis. Le voilà qui était de retour dans l’ar­­mée. Mais pas pour long­­temps.

Une évasion légen­­daire

Earl John­­son n’avait pas plus l’étoffe d’un soldat la deuxième fois que la première. Il fut étiqueté AWOL (« déser­­teur ») au bout d’un an, mais il parvint à rester en liberté jusqu’en 1945. C’est alors qu’un juge fédé­­ral de Dallas le condamna à cinq ans de prison supplé­­men­­taires pour vol de propriété gouver­­ne­­men­­tale – et c’était reparti pour un tour. Cette fois, on l’en­­voyait à Leaven­­worth. L’ar­­mée envoya sa lettre de licen­­cie­­ment là-bas, en 1946.

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Louis Buchal­­ter au bras de J. Edgar Hoover
Crédits : Al Aumul­­ler/Library of Congress

À la fin des années 1940, la prison de Leaven­­worth ressem­­blait en tous points au Chicago de la fin des années 1930. Presque tous ceux qui avaient été « quelqu’un » étaient là-bas. Louis « Lepke » Buchal­­ter était parti pour New York se faire élec­­tro­­cu­­ter, pour ses méfaits au sein de Murder Incor­­po­­ra­­ted, mais Paul « Le Serveur » Ricca, Louis « Little New York » Campa­­gna, Char­­lie « Cherry Nose » Gioe et Frank « Legs » Diamond étaient tous encore là. Ils consti­­tuaient, en quelque sorte, le gratin du péni­­ten­­cier. Le statut d’aris­­to­­crates de ces gang­s­ters était déter­­miné par une certaine vertu moné­­taire plus que par leur répu­­ta­­tion. Ils avaient tous une source d’argent à l’ex­­té­­rieur, qu’ils utili­­saient pour limi­­ter certains incon­­vé­­nients de la vie en prison. Par exemple, Earl était au service de Char­­lie Gioe. Lui et Cherry Nose travaillaient ensemble à la poly­­cli­­nique. Gioe envoyait dix dollars à Earl par cour­­rier tous les mois, et Earl effec­­tuait le travail initia­­le­­ment assi­­gné à son employeur. Earl n’avait pas d’autre choix : c’était ça ou pas d’argent à dépen­­ser. Et travailler pour Char­­lie Gioe n’était pas si terrible. C’était un grand écha­­las avec un nez de plusieurs kilo­­mètres de long, tout du moins semblait-il, planté au milieu du visage. Bien qu’il taillait les bords de ses vête­­ments pour les rendre poin­­tus, il n’avait pas l’air d’un bandit. « Il était trop maigri­­chon », se rappe­­lait Earl, « et son visage deve­­nait tout rouge quand il s’éner­­vait. Il ressem­­blait plus à un sergent respon­­sable de l’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment qu’à un gang­s­ter. » Legs Diamond, en revanche, avait la tête de l’em­­ploi. Il parta­­geait une cellule à six couchettes avec Earl dans le bâti­­ment A. C’était le beau-frère de Capone, et il se consi­­dé­­rait comme quelqu’un de spécial. Quand Earl essayait d’en­­ga­­ger la conver­­sa­­tion, Diamond s’em­­pres­­sait d’y mettre un terme. « À l’ex­­té­­rieur, les gars comme toi je les engage comme vendeurs pour 30 dollars la semaine », disait-il. C’était à peu près comme ça qu’il s’adres­­sait à tout le monde. Quand il dépas­­sait les bornes aux yeux des cinq autres rési­­dents de la cellule, ceux-ci admi­­nis­­traient à Diamond le trai­­te­­ment par la couver­­ture. Une fois Frank endormi, on lui jetait une couver­­ture sur la tête et on la coinçait sous n’im­­porte quel objet lourd. Quand Diamond parve­­nait à s’ex­­tir­­per de là et repre­­nait ses esprits, tout le monde dormait, si bien qu’il ne pouvait déter­­mi­­ner qui il devait tuer. Little New York Campa­­gna, qui ne s’en­­ten­­dait pas du tout avec Diamond, avait entendu parler de ces échauf­­fou­­rées et vint à la rencontre de Earl dans la cour. Il lui offrit du travail supplé­­men­­taire. « J’en­­tends parler de toi en bien, John­­son », lui dit Campa­­gna. « Les gens disent que tu sais fermer ta gueule. » « C’est tout à fait vrai », répon­­dit Earl. « Vois-tu, moi et mes potes on pour­­rait avoir besoin de ton aide. » Campa­­gna parlait avec un œil sur la vigie, l’autre sur ses trois gardes du corps, taillés comme des rocs. « On s’oc­­cu­­pe­­rait bien de toi si tu faisais en sorte que Frank Diamond parle moins bien. Tu pour­­rais peut-être en faire un légume. » Bien que l’idée soit tentante, Earl rejeta la propo­­si­­tion. « Vous savez, M. Campa­­gna », dit-il, « j’ap­­pré­­cie votre offre, mais j’en peux plus d’être ici. Là je préfé­­re­­rais être dehors plutôt que d’avoir du monde qui s’oc­­cupe bien de moi. »

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Louis Campa­­gna (à gauche) et Paul Ricco (au centre)

Campa­­gna et ses acolytes comprirent son point de vue, à plus forte raison car c’était aussi ce qu’ils voulaient. Ils mirent leur argent à profit et se retrou­­vèrent dehors avant Earl. Les gars de Chicago avaient donné 100 000 dollars à T. Weber Wilson, un membre de la commis­­sion des libé­­ra­­tions condi­­tion­­nelles, et ils furent libéré avant la fin des années 1940. Earl lut plus tard dans les jour­­naux que, suite à la révé­­la­­tion du pot-de-vin lors des audiences de Keufau­­ver, T. Weber Wilson se défe­­nes­­tra.

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En 1948, Earl Edison Cona­­tes­­ser John­­son ne suppor­­tait plus le péni­­ten­­cier, à tel point qu’il vint à bout de ses réserves de patience. Il se cacha dans les ordures à la tombée de la nuit, et passa les portes de la prison au milieu des éplu­­chures de pommes de terre. Le garde tapota le tas d’or­­dures avec une barre de fer mais ne remarqua rien. Earl demeura en liberté pendant 11 mois. Une fois repris, il fut envoyé dans l’unité de trai­­te­­ment spécial pour six mois, ce qui compensa le bon temps qu’il avait passé en liberté. Si cette tenta­­tive d’éva­­sion était plutôt minable, Earl prit part à une autre évasion qui devint pour sa part légen­­daire. Elle eut lieu en 1954, mais l’im­­pli­­ca­­tion de Earl remonte au début des années 1940. Lorsqu’il était à Atlanta, il avait trouvé des vieux plans du péni­­ten­­cier parmi les dossiers de l’hô­­pi­­tal. Il donna ces cartes à son ami Char­­lie Stegall, qui prit le relais à partir de là. Stegall passa plus de dix ans à étudier les plans, avant d’in­­vi­­ter Bill Ellis à s’éva­­der avec lui. Ce duo sortit du péni­­ten­­cier d’At­­lanta par un collec­­teur d’eau de pluie de 45 cm de diamètre situé au milieu du terrain de base­­ball. Ils se désha­­billèrent et nouèrent leurs vête­­ments en cordes qu’ils tiraient derrière eux. Le tuyau descen­­dait à pic sur six mètres puis longeait un mur pendant envi­­ron 150 m. Le temps que Stegall et Ellis couvrent cette distance, des rats d’égouts affa­­més, gros comme des chats, avaient rongé leurs cordes de vête­­ments. Tout ce qu’il restait aux deux prison­­niers était une lampe torche et la barre d’écar­­te­­ment qu’ils avaient fabriqué. Des barreaux de métal bloquaient la sortie de la cana­­li­­sa­­tion, mais leur outil de fortune permit de les écar­­ter suffi­­sam­­ment pour qu’ils puissent s’y faufi­­ler. Après 800 m restant à parcou­­rir dans un tuyau de 90 cm de diamètre, les égouts débou­­chaient sur un ruis­­seau. ulyces-alcatrazjohnson-12

Une fois au bout, Char­­lie Stegall et Bill Ellis se retrou­­vèrent à la fois libre et nus comme des vers. Char­­lie réso­­lut ce problème en volant des vête­­ments sur une corde à linge. Tout ce qu’il leur manquait pour termi­­ner leur évasion, c’était une voiture pour s’en­­fuir. Un ami de Stegall devait leur en amener une le samedi. Ils s’étaient évadés un mercredi, aussi remon­­tèrent-ils le cours d’eau jusqu’à trou­­ver une grotte, dans laquelle ils se cachèrent en atten­­dant. Pendant ce temps, c’était la panique du côté des auto­­ri­­tés fédé­­rales. Il leur fallut toute une jour­­née pour remarquer qu’il leur manquait deux prison­­niers, et, lorsqu’ils s’en rendirent compte, ils n’avaient malgré tout aucune idée de la façon dont ils avaient pu s’échap­­per. Le direc­­teur de la prison émit la théo­­rie d’un passage secret qui aurait été décou­­vert, et supposa que Stegall et Ellis n’étaient que les éclai­­reurs d’une évasion massive. Le péni­­ten­­cier fut tota­­le­­ment fermé et placé sous haute surveillance, et le fort McPher­­son fut solli­­cité pour envoyer l’ar­­mée en renfort. Un anneau composé d’un régi­­ment d’in­­fan­­te­­rie et de tanks se forma autour du péni­­ten­­cier. Ils atten­­dirent. Cette attente prit fin le samedi suivant, dans un retour­­ne­­ment de situa­­tion auquel Char­­lie Stegall ne s’at­­ten­­dait abso­­lu­­ment pas. Il s’avéra que celui qui devait lui four­­nir la voiture avait été inculpé par le fisc depuis la dernière fois qu’ils s’étaient parlé, pour cinquante chefs d’ac­­cu­­sa­­tion. Le chauf­­feur vit une chance de s’en sortir par un arran­­ge­­ment à l’amiable, et condui­­sit l’avo­­cat fédé­­ral et un bataillon de police jusqu’au ruis­­seau, où ils trou­­vèrent Stegall et Ellis dans leurs vête­­ments volés. Cinq ans vinrent rallon­­ger la peine de Char­­lie, qui en comp­­tait déjà 35, et on l’en­­voya les purger à Alca­­traz. Le gouver­­ne­­ment aurait laissé sa peine telle quelle s’il avait accepté de dire comment il s’était évadé, mais il refusa, et ne l’avoua jamais. Il demeura à Alca­­traz jusqu’à ce que la prison ferme ses portes en 1963. Mais tout cela se produi­­sit bien après la libé­­ra­­tion de Earl John­­son.

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Les derniers prison­­niers quittent Alca­­traz le 21 mars 1963

Abel et Earl

Le retour à la vie civile de Earl débuta en 1951. Il dut faire un séjour contraint en Arkan­­sas avant d’être libéré. Le gouver­­ne­­ment fédé­­ral l’avait confié aux auto­­ri­­tés de l’État, en déten­­tion provi­­soire de deux ans pour le cambrio­­lage d’un cyno­­drome en 1944. Par chance pour Earl, les auto­­ri­­tés de l’Ar­­kan­­sas étaient des gens raison­­nables. Deux de ses amis firent parve­­nir 600 dollars au chef de la police, et il fut relâ­­ché au bout de six semaines. « Si vous vous faites arrê­­ter avant juin 1953, vous serez consi­­déré comme un prison­­nier en cavale », lui avait-on dit à sa sortie. Earl John­­son prit cette menace au sérieux. Il trouva du travail en tant que garde-frein au New York Central, surfant sur les rails pendant dix ans. Earl se sentait bien, telle­­ment bien qu’il en devint présomp­­tueux. Pendant les trajets, il commença à refour­­guer des tickets volés, mais il ne fut pas assez prompt à voler l’un d’entre eux. Cela lui valut, en août 1961, trois ans de prison supplé­­men­­taires ajou­­tés à son palma­­rès par le dépar­­te­­ment de la Justice, ainsi qu’un billet retour pour Atlanta. Après avoir vécu en liberté pendant dix ans, se retrou­­ver à nouveau en prison s’avéra diffi­­cile. Le corps de Earl commença à lui poser problème, et il ne pouvait plus suivre le train de vie qu’il avait aupa­­ra­­vant. Il était suspi­­cieux, et à juste titre. À chaque fois qu’il avait été incar­­céré, les charges rete­­nues contre lui étaient confir­­mées par un mouchard à la barre des témoins de l’ac­­cu­­sa­­tion, ce qui le rendit peu causant. Il était devenu assez soli­­taire dans son genre, n’adres­­sant la parole qu’à l’ar­­rière de son crâne. C’est certai­­ne­­ment ce qui le rappro­­cha de Rudolf Abel, car Abel était du même genre. Dans le cas d’Abel, les circons­­tances l’y obli­­geaient, car tout le monde le reje­­tait. Earl était une des rares personnes qui accep­­taient de lui parler.

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Rudolf Abel
Crédits : AP

« Ils le trai­­taient encore plus mal qu’un gars qui aurait baisé sa mère ou sa fille », se souvint Earl. « Et un gars qui a violé sa fille est ce qu’on déteste le plus dans une prison. » Tout cela parce qu’A­­bel était un espion. Rudolf Abel était un lieu­­te­­nant colo­­nel russe entré aux États-Unis en 1948 sous le nom d’Emil R. Gold­­fus. Il utilisa le nom de « Martin Collins » un peu plus tard lorsqu’il se sentit en danger. Il louait un appar­­te­­ment à Brook­­lyn, d’où il envoyait des signaux à l’Union sovié­­tique. Le colo­­nel Abel faisait des micro­­films et lais­­sait des notes sous un banc dans le parc le plus proche. En 1957, un des agents qu’il surveillait retourna sa veste du côté des Améri­­cains et envoya le FBI à Brook­­lyn. Abel prit 30 ans de prison pour trois chefs d’ac­­cu­­sa­­tion en lien avec ses acti­­vi­­tés d’es­­pion. Vous le connais­­sez bien si vous avez vu Le Pont des espions, mais la réalité diffère quelque peu de la fiction. Le Russe marchait beau­­coup dans la cour, et Earl commença à marcher avec lui, ce qui finit par deve­­nir une habi­­tude. Un jour, John­­son fut appelé dans le bureau du direc­­teur. Des agents du FBI l’y atten­­daient pour lui faire une propo­­si­­tion. « Il nous semble que vous et Rudolf Abel êtes amis », déclara le premier agent. « Bons amis, oui », répon­­dit Earl. « Il faut que vous sachiez », pour­­sui­­vit le second agent, « que parce qu’il a plaidé coupable devant la cour, il y a beau­­coup de choses qu’on ignore sur ce que faisait Abel en réalité. Nous avons besoin de ces infor­­ma­­tions. Le gouver­­ne­­ment veut vous payer pour porter un petit appa­­reil élec­­tro­­nique sur vous. » « Non », répon­­dit simple­­ment Earl. Sec et net. « Vous devriez tenir compte de notre posi­­tion… » « Non », répéta Earl, l’in­­ter­­rom­­pant. « J’ai jamais été une balance au service du gouver­­ne­­ment et c’est pas main­­te­­nant que je vais commen­­cer. Je n’ai à “tenir compte” de rien du tout. » Le premier agent appela le garde.

De retour dans la cour, Earl raconta à Abel ce qui s’était passé avec le FBI, puis lui demanda de ne jamais rien lui dire au sujet de ce qu’il faisait. « Je ne veux rien savoir de tout ça », dit Earl. Abel lui faisait confiance. Il avait peur d’ap­­pe­­ler lui-même les services médi­­caux, il envoya donc Earl lui cher­­cher ce dont il avait besoin. Il s’inquié­­tait du fait qu’on l’em­­poi­­sonne, et il savait que Earl pouvait récu­­pé­­rer des médi­­ca­­ments direc­­te­­ment chez le docteur. Ils furent bons amis jusqu’en février 1962. Les gardes vinrent cher­­cher Abel durant la nuit. Ils réveillèrent le colo­­nel à deux heures du matin et le sommèrent de rassem­­bler son bordel. « Où est-ce qu’on va ? » demanda Abel. « Tu t’en vas, point », répon­­dit le flic. Quand Abel passa à côté de la couchette de Earl, celui-ci dormait. Il lui laissa un mot sur la couver­­ture, que Earl trouva au matin. « Je ne sais pas où ils m’em­­mènent », disait la note, « mais je pars. Je quitte ce péni­­ten­­cier. Au revoir, Rudolf. »

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Le « pont des espions »
Crédits : BBC

Aussi­­tôt après avoir lu le mot, Earl se rendit au panneau d’af­­fi­­chage pour regar­­der la liste des trans­­ferts. Ils s’agis­­sait d’une liste ronéo­­ty­­pée qui était chan­­gée quoti­­dien­­ne­­ment, indiquant les chan­­ge­­ments de statut ou de clas­­si­­fi­­ca­­tion des déte­­nus. Rudolf Abel était en haut de la page, avec la mention : « en cours de trans­­fert ». Quand son exem­­plaire de News­­week arriva parmi le cour­­rier, Earl apprit que Rudolf avait été échangé avec le pilote de U-2 améri­­cain Gary Powers, jusqu’a­­lors détenu par les Russes. Abel partit ensuite à la retraite et il aurait été consi­­déré comme un héros natio­­nal au sein de l’Union sovié­­tique.

~

Abel parti, les seules personnes inté­­res­­santes qu’il restait à Atlanta étaient des gang­s­ters. Le plus malchan­­ceux d’entre eux fut Mickey Cohen. Il avait été le roi de L.A., entouré de femmes sublimes et de Cadillac. Lorsqu’il sortit de sa visite à la cour fédé­­rale, son futur se résu­­mait à 20 ans de déten­­tion et un démé­­na­­ge­­ment à McNeil Island, dans l’État de Washing­­ton. C’était pas terrible, c’est sûr, mais on ne peut pas vrai­­ment dire que Mickey était malchan­­ceux avant son trans­­fert à Atlanta. Car Atlanta fut la fin des hari­­cots pour Mickey Cohen. Au début, Mickey était un grand homme. Il saupou­­drait du talc entre ses draps, qu’il chan­­geait tous les jours. Adulé par trente déte­­nus à son service, sa tenue était toujours amidon­­née et repas­­sée. Sa chance l’aban­­donna lorsqu’un Indien de Caro­­line du Nord répon­­dant au nom de McDo­­nald voulut se faire sa place. L’In­­dien débarqua dans la cour pour aller se poster entre les gardes du corps de Cohen. « Dis-moi », dit-il à Mickey. « Je sais que tu envoies de l’argent de poche à pas mal de gars. Faut que tu saches que tu vivrais plus long­­temps si je faisais partie de ces gars. »

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Le jeune Mickey Cohen

Cohen jeta un regard médusé à un de ses sbires. « Ce minable essaie de m’in­­ti­­mi­­der. Il essaie d’in­­ti­­mi­­der Mickey Cohen ! » Puis il se tourna vers l’In­­dien, qu’il regarda dans les yeux. « Personne n’in­­ti­­mide Mickey Cohen, Hiawa­­tha, consi­­dère ça comme mon dernier aver­­tis­­se­­ment. » McDo­­nald ne dit rien de plus. Inté­­rieu­­re­­ment, il décida d’en rester là pour le moment et partit à l’autre bout de la cour. Il savait qu’il ne pour­­rait avoir Cohen ni dans la cour ni dans sa cellule, car ses sbires le suivaient partout. Sauf au travail. Cohen était vendeur dans le maga­­sin de maté­­riel élec­­trique. McDo­­nald fut jeté au Trou alors qu’il essayait de s’y rendre. Il y resta assis à réflé­­chir pendant toute une semaine. Puis, le garde qui ouvrait les cellules à l’heure de la douche oublia de refer­­mer la porte du Trou en quit­­tant le bâti­­ment. C’était l’op­­por­­tu­­nité rêvée pour l’In­­dien. Il sortit du bâti­­ment pour atteindre une petite cour, depuis laquelle il esca­­lada une palis­­sade de plus de 5 m de haut, pour enfin se diri­­ger vers le maga­­sin de maté­­riel élec­­trique. Cohen était assis derrière un comp­­toir à lire le jour­­nal quand l’In­­dien lui planta un tuyau de plomb dans le cerveau. Cohen n’en mourut pas, mais le roi de L.A. passa dès lors le restant de sa vie avec la jugeote d’un chou fleur. Earl fit la connais­­sance de Cohen à l’hô­­pi­­tal lorsque ce dernier subit le revers de sa chance. Quand la peine de John­­son prit fin, Mickey avait arrêté de baver, et il lui dit au revoir en langage des signes. Earl crut comprendre qu’il l’in­­vi­­tait à venir lui rendre visite s’il passait par Los Angeles.

Mercure et vif-argent

Lorsque Earl revint de nouveau en taule en 1965, condamné à trois ans pour avoir volé une Buick, la prison d’At­­lanta héber­­geait une nouvelle géné­­ra­­tion de gang­s­ters, ceux qui faisaient partie de la mafia. Earl remarqua immé­­dia­­te­­ment les nouvelles têtes. Ces mafiosi étaient partout dans la cour, menés par un homme du nom de Vito Geno­­vese, qu’on ne remarquait pas à première vue. Geno­­vese n’avait pas de gardes du corps. La plupart du temps silen­­cieux, on aurait cru qu’il s’agis­­sait d’un prêtre lorsqu’on arri­­vait à lui parler. Il était diffi­­cile de croire qu’il avait déclaré l’ar­­rêt de mort de Vala­­chi, mais puisque Vala­­chi le disait… Personne dans la cour ne savait ce que Geno­­vese avait fait ou non, mais tout le monde savait que quelque chose se prépa­­rait. Ce quelque chose se révéla être Joe Vala­­chi. C’était un petit mafieux, qui était régu­­liè­­re­­ment appelé pendant ses heures de travail à se rendre dans le bureau de son assis­­tante sociale. Là-bas, il discu­­tait avec des agents du gouver­­ne­­ment. Il ne savait pas si quelqu’un était au courant ou non, mais il avait peur. Il rencon­­tra le direc­­teur adjoint de la prison et demanda à être mis sous protec­­tion. Il fut placé en isole­­ment une semaine, le temps que des mouchards se renseignent pour déter­­mi­­ner si les craintes de Vala­­chi étaient justi­­fiées. Ils dirent que rien ne semblait l’in­­diquer, Joe retourna donc avec les autres déte­­nus. ulyces-alcatrazjohnson-17Vala­­chi déclara que le direc­­teur adjoint était fou. Geno­­vese avait lui-même juré sa mort, et Joe savait même comment il avait prévu de le tuer : un tueur à gages nommé Joe Beck, Polombo de son vrai nom, ferait le travail. Vala­­chi était persuadé que Beck avait été envoyé dans le péni­­ten­­cier avec pour mission de l’as­­sas­­si­­ner. Malgré cela, le direc­­teur adjoint ne l’écou­­tait pas. Vala­­chi était déses­­péré. Joe Beck était un sale type contre lequel Vala­­chi savait qu’il n’avait aucune chance. Il devait dispa­­raître du paysage, trou­­ver un endroit où Beck ne pour­­rait pas l’at­­teindre. Il écha­­fauda donc un plan. Il commença par brico­­ler une arme à partir de tuyaux, qui avait la forme d’une tête de club de golf.

Puis il se faufila dans la cour en plein après-midi. Le seul homme présent était un vieux banquier nommé M. Saupp. Souf­­frant d’ar­­throse, il avait la permis­­sion du méde­­cin de s’al­­lon­­ger au soleil pour contri­­buer au trai­­te­­ment. Joe Vala­­chi avança jusqu’au vieillard de 70 ans allongé sur le dos et le cogna à mort. Puis il traversa la cour en direc­­tion du bureau du direc­­teur adjoint. « Vous vous souve­­nez de ce Joe Beck dont je vous avais parlé ? » dit-il. Le direc­­teur adjoint acquiesça. « Je viens de le tuer. » C’était le mensonge le plus énorme que Joe Vala­­chi eût jamais proféré. M. Saupp devait peser dans les 50 kilos, et Beck en faisait au moins 25 de plus. Le nez du premier était petit et large alors que celui du second était aussi long que celui de Char­­lie Gioe. Saupp avait été tué parce qu’il avait eu le malheur d’être incar­­céré au même endroit que des assas­­sins, et Joe Beck, pour sa part, ne serait pas resté couché sur le dos à se lais­­ser casser la gueule. Les flics ne purent iden­­ti­­fier le corps. Quand ils l’ame­­nèrent à l’hô­­pi­­tal, personne ne pu iden­­ti­­fier le vieux Saupp non plus. Earl enten­­dit l’agi­­ta­­tion et se rendit dans la salle des urgences. Le lieu­­te­­nant était en train d’exa­­mi­­ner le cadavre. « Merde », dit Earl en voyant les lambeaux de peau qui pendaient de la nuque de Saupp, « je sais qui c’est. C’est un ami à moi, il s’ap­­pelle Saupp. »

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Le parrain Vito Geno­­vese

Les flics trou­­vèrent le numéro de Saupp dans leurs fichiers, suite à quoi le lieu­­te­­nant voulut emme­­ner Earl en cellule d’iso­­le­­ment. « Vous ne pouvez pas m’en­­fer­­mer », plaida Earl. « Je n’ai rien fait ! C’est un ami à moi. La personne qui l’a tué, qui que ce soit, ne le connais­­sait pas, je peux vous le garan­­tir. Ce vieux bougre n’au­­rait pas fait de mal à une mouche. » Le docteur protesta égale­­ment. « Comment ça vous voulez l’en­­fer­­mer ? Il a travaillé ici toute la jour­­née ! » « Je m’en fous », répon­­dit le lieu­­te­­nant. « Il a reconnu ce gars. Il sait quelque chose. » C’est alors que le télé­­phone sonna, appor­­tant la nouvelle du crime confessé par Vala­­chi, suite à quoi le lieu­­te­­nant fonça dans le bureau du direc­­teur adjoint. Joe Vala­­chi obtint ce qu’il voulait. Il fut enfermé seul. Les seules personnes à portée de ses cris étaient les poli­­ciers. Un gour­­din au-dessus de la tête, il chan­­tait si fort qu’on aurait dit un trou­­peau d’oies. Il hurlait que le vrai nom des mafieux étaient la Cosa Nostra. Ses cantates firent les gros titres des jour­­naux et sauvèrent Vala­­chi de la chaise élec­­trique. Joe Vala­­chi demeura en cellule d’iso­­la­­tion pendant un mois. Il en sortait deux fois par semaine, escorté par cinq gardes, pour voir le psychiatre à l’hô­­pi­­tal. Earl devint fou de rage en appre­­nant cela. M. Saupp était un de ses meilleurs amis, et plus Earl repen­­sait à son meurtre, plus ça le rendait malade. Il fonça dans une section du bâti­­ment où des plom­­biers étaient en train de faire des travaux et s’em­­para d’un tuyau. Il cacha l’arme dans son panta­­lon, le long d’une jambe, si bien que les gardes ne remarquèrent rien. Après tout, Earl n’était qu’un vieil homme qui travaillait à l’hô­­pi­­tal. Mais ce vieil homme était devenu, en l’es­­pace d’une seconde, le vengeur du pauvre M. Saupp, et il traversa le cercle des gardes de Vala­­chi. En voyant Earl, celui-ci s’en­­fuit en direc­­tion du cabi­­net du psychiatre. Earl déco­­cha un bon coup de son tuyau qui fit écla­­ter un morceau de mur quelques milli­­mètres derrière l’oreille du mouchard. C’était tout ce qu’il pouvait faire. Son emphy­­sème et les flics se mani­­fes­­tèrent au même moment, et il se retrouva à terre, hale­­tant. On l’en­­ferma dans l’aile psychia­­trique pendant deux mois.

Entre-temps, Vala­­chi fut trans­­féré dans le New Jersey. Earl se souve­­nait très bien de lui. « Ce sale chien de fils de pute méri­­tait pire que la mort, je vous le garan­­tis. » Earl garda en mémoire Joe Vala­­chi et ses méfaits pendant ses trois ans de déten­­tion – et pendant les quatre autres années dont il écopa juste après pour avoir dérobé des chèques bancaires. Il devint trop malade pour travailler, et passait le plus clair de son temps sur sa couchette et à l’hô­­pi­­tal. La mention « dange­­reux » fut reti­­rée de son dossier, l’ame­­nant à démé­­na­­ger dans des péni­­ten­­ciers de moindre impor­­tance. Après avoir été ballotté dans quatre prisons diffé­­rentes, il retrouva Vala­­chi dans l’ins­­ti­­tu­­tion correc­­tion­­nelle fédé­­rale de La Luna, au Texas.

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Joe Vala­­chi, le premier mafieux à avoir rompu l’omerta de la Cosa Nostra

Cette prison était deve­­nue la maison d’un Vala­­chi déra­­ciné. La série de cellules psychia­­triques de l’hô­­pi­­tal étaient faites de murs épais et verrouillées par une clé qui n’était confiée qu’aux lieu­­te­­nants. Vala­­chi dispo­­sait d’une télé­­vi­­sion en couleurs devant laquelle il passait ses jour­­nées. Il avait accès à un esca­­lier privé menant à une cour privée à côté de l’hô­­pi­­tal, dans laquelle il était escorté pour se dégour­­dir les jambes. Une fois dehors, un flic se tenait en perma­­nence à ses côtés tandis qu’un autre patrouillait le long de la palis­­sade entou­­rant la cour, un pisto­­let à la main. Earl vit Vala­­chi depuis une fenêtre de l’hô­­pi­­tal, et se dit que c’était l’oc­­ca­­sion de faire un deuxième essai. Compte tenu de l’état physique dans lequel il se trou­­vait, Earl jugea qu’il devrait jouer la carte de la discré­­tion. Il décida de fabriquer une fléchette empoi­­son­­née. Il récu­­péra donc une fléchette dans la cour où étaient instal­­lés les jeux, dont il remplaça la pointe par l’ai­­guille d’une seringue, qu’il endui­­sit d’un mélange de mercure et de vif-argent. Cette mixture devrait suffire à tuer n’im­­porte quel mouche­­ron du genre de Joe Vala­­chi. Il fallut un mois à Earl pour voler tous les éléments néces­­saires à son plan. Puis, un jour, Vala­­chi sortit faire sa prome­­nade quoti­­dienne. Earl se mit debout sur une cuvette de toilettes et guetta le bon moment depuis la fenêtre. Quand les flics se tour­­nèrent de concert vers le Mexique, Earl lança son projec­­tile, qui vint effleu­­rer l’épaule de Vala­­chi. En le voyant passer puis tomber au sol, Vala­­chi se mit à hurler, en passant par 14 nuances de cris diffé­­rents. Les gardes bafouillèrent en regar­­dant autour d’eux sans voir quoi que ce soit d’anor­­mal. Pendant ce temps, Earl était accroupi sur les chiottes à se tordre de rire comme il ne l’avait plus fait depuis 1924. Joe Vala­­chi décéda d’une crise cardiaque après la sortie de Earl, qui ne retourna plus en prison après ce dernier séjour.

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Les couloirs d’Al­­ca­­traz

« Si j’y retour­­nais, je suis sûr que j’y mour­­rais », expliquait-il. « Je sais que je vais mourir, mais il n’y aurait rien de pire que de mourir en prison. » Il travaillait donc d’ar­­rache-pied à rester en liberté. « C’est diffi­­cile pour moi dehors, je n’ai pas l’ha­­bi­­tude. J’ai vécu trop long­­temps en prison. Main­­te­­nant, j’ai peur de parler aux gens. Le simple fait d’être entouré de gens me rend nerveux. »

En 1973, Earl John­­son vivait d’une pension d’in­­va­­li­­dité rela­­tive à son travail sur les chemins de fer, dans une chambre de l’hô­­tel Cardi­­nal, à Palo Alto. Il avait un chien du nom de Sam qui le suivait partout comme son ombre. Earl conser­­vait ses « papiers impor­­tants » dans un garage, dans pas moins de neuf boîtes en carton. La plupart étaient des articles et des images décou­­pés dans des maga­­zines, ainsi que des copies d’an­­ciennes incul­­pa­­tions. Son bien le plus précieux était un certi­­fi­­cat de nais­­sance envoyé à Leaven­­worth en 1945 par le minis­­tère de la Santé de l’Ar­­kan­­sas. Ce certi­­fi­­cat indiquait son nom complet, Earl Edison Cona­­tes­­ser John­­son, fils d’un homme nommé J.R. John­­son, et mis au monde par une certaine Ruth Droke. D’après les auto­­ri­­tés de l’Ar­­kan­­sas, il serait né à Blythe­­ville, dans le comté du Missis­­sippi, le 6 mai 1914. Mais Earl n’en était pas certain. Les sœurs, qui l’avaient élevé, lui avaient dit qu’il était né le 6 mai 1910, et c’est cette date qui était restée gravée dans sa mémoire. Les années avaient donné aux yeux de ce vieux bris­­card un air de lézard, jetant régu­­liè­­re­­ment des coups d’œil par-dessus ses épaules. Lors de notre conver­­sa­­tion à l’époque, Earl John­­son ferma le conduit de venti­­la­­tion au-dessus de la porte de sa chambre et véri­­fia qu’il n’y avait personne dans le couloir. « On n’est jamais trop prudent », se justi­­fia-t-il. « Il y a beau­­coup de mauvaises personnes dans ce monde. Des enfoi­­rés, des sales chiens. » L’oreille de Earl sembla se tour­­ner comme une clé dans un verrou quand, à côté de l’as­­cen­­seur de l’hô­­tel, la serpillière d’une femme de ménage cogna contre un seau. Et lorsqu’il véri­­fia de nouveau le couloir, il ne vit rien et enten­­dit simple­­ment le cliquè­­te­­ment d’une poignée de porte qui résonna dans la cage d’es­­ca­­lier, puis s’éva­­nouit dans l’es­­pace.


Traduit de l’an­­glais par Marie Le Breton d’après l’ar­­ticle « Tales From the Big House: Al Capone and Other Alca­­traz Cons », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : Alca­­traz. Créa­­tion graphique par Ulyces.


CONFESSIONS D’UN DEALER DE PRISON

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Comment la drogue circule-t-elle en prison ? Seth Ferranti, jour­­na­­liste et ancien détenu, s’est entre­­tenu avec un dealer carcé­­ral qui lui livre ses secrets.

Dans chaque établis­­se­­ment correc­­tion­­nel aux États-Unis, un réseau de drogue comme celui que je suis sur le point de décrire fonc­­tionne et pros­­père. Vous pouvez me croire, je viens d’être libéré d’une prison fédé­­rale après avoir passé 21 ans de ma vie derrière les barreaux. Tandis que beau­­coup d’entre vous ont l’ha­­bi­­tude de lire des histoires sur les trafics de drogue qui sont déman­­te­­lés, vous avez peu de chances d’en­­tendre parler des busi­­ness floris­­sants. Pour aider à expliquer l’un de ces systèmes, je suis entré en contact avec un homme que j’ap­­pel­­le­­rai « Divine ». Afro-Améri­­cain, la cinquan­­taine, c’est un gang­s­ter à la voix suave, propre sur lui et éreinté par trop de muscu. Origi­­naire de New York, ses prouesses en tant que trafiquant de drogue ont même été célé­­brées dans la tradi­­tion lyrique du hip-hop. Il purge une peine à vie dans une prison fédé­­rale. Mais ce qu’il fait en prison lui rapporte de l’argent, du pouvoir, et le pres­­tige d’être l’homme dont tout le monde parle. Il a accepté de me dévoi­­ler de façon anonyme comment tout cela fonc­­tionne. ulyces-drugprison-01

I. La mule

« Je fais tran­­si­­ter de la drogue dans le BOP [Bureau fédé­­ral des prisons] depuis les années 1980 », commence Divine. Crimi­­nel de carrière, il a fait plusieurs séjours en prison fédé­­rale et y passe du temps depuis ses 20 ans. Chaque fois qu’il en sortait, il recom­­mençait son busi­­ness dans les rues de New York. Il finis­­sait toujours par enfreindre sa condi­­tion­­nelle ou accep­­ter un nouveau deal qui le condui­­sait à pour­­suivre sa voca­­tion en prison, d’où il est devenu un opéra­­teur de première classe : Il ne s’est jamais fait prendre pour ses trafics illé­­gaux à l’in­­té­­rieur du ventre de la bête. « Chaque fois que je rentre dans un établis­­se­­ment, la première chose que je fais est de repé­­rer qui fait quoi », raconte Divine. « S’il y a une struc­­ture établie, je m’in­­sère dedans. Sinon, je crée ma propre struc­­ture à partir de rien. Ce n’est pas si diffi­­cile. »

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