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Alors que les soignants sont honorés tous les jours pour leur travail au front, il n'existe aucun bilan officiel pour compter ceux qui sont tombés au combat.

par Denis Hadzovic | 12 mai 2020

Le chiffre manquant

Sous le drapeau trico­lore qui flotte au premier étage de la tour Eiffel, un écran géant a été disposé au milieu des lumières scin­tillantes. « Heureu­se­ment, vous étiez là », peut-on y lire en ce dimanche 10 mai, veille de décon­fi­ne­ment. Des portraits se mettent alors à défi­ler, à commen­cer par ceux des soignants. « La première ligne de front », comme l’a décrite le Premier ministre Édouard Philippe, est compo­sée du person­nel hospi­ta­lier en contact direct avec les malades. Certains de ses membres ont perdu la vie dans la bataille. Mais malgré les hommages, aucun décompte offi­ciel ne recense ni le nombre de conta­mi­nés, ni le nombre de morts au sein des équipes de santé.

Dimanche 22 mars, le ministre de la Santé Olivier Véran annonçait la première victime du Covid-19 au sein d’une équipe médi­cale. Il s’agis­sait du méde­cin hospi­ta­lier Jean-Jacques Raza­fin­dra­nazy, urgen­tiste à Compiègne dans l’Oise, décédé à 67 ans au CHU de Lille. Plus récem­ment, Éric Loupiac, méde­cin urgen­tiste à Lons-le-Saunier dans le Jura, est mort le 23 avril à 60 ans à Marseille, où il s’était rendu pour être pris en charge par l’équipe du profes­seur Didier Raoult. Chaque soir, le direc­teur géné­ral de la Santé Jérôme Salo­mon pose le bilan des conta­mi­na­tions, des décès, des personnes en réani­ma­tion, des lits dispo­nibles. Ces chiffres cachent sans doute quelques-uns des 468 000 membres du person­nel hospi­ta­lier. Et pour­tant, aucune insti­tu­tion offi­cielle ne les recense.

Eric Loupiac

Ce décompte est diffi­cile à mettre en place puisque les agences régio­nales de santé ne souhaitent pas commu­niquer leurs chiffres. « Cela relève du secret médi­cal », affirme-t-on en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Dans les Pays de la Loire, l’agence régio­nale dit ne pas dénom­brer les person­nels soignants malades « car le virus circu­lant partout, on ne peut pas savoir s’ils l’ont contracté sur leur lieu de travail ou au sein de clus­ters fami­liaux ». Olivier Véran affirme pour sa part que « ce que nous savons, c’est que la plupart des soignants qui vont contrac­ter la mala­die ne vont pas la contrac­ter dans le cadre de leur mission hospi­ta­lière, mais en dehors ». Il ajoute que la proba­bi­lité de tomber malade dans son exer­cice profes­sion­nel quand on est soignant, que l’on soit protégé ou non, « n’est pas négli­geable ».

C’est ce que confirme Marie Triki, infir­mière à l’hô­pi­tal Saint-Louis, dans le Xe arron­dis­se­ment de Paris. Au télé­phone, elle explique que malgré les mesures de précau­tion mises en place, il est possible de contrac­ter le virus. « Au sein du service Covid, on avait le maté­riel néces­saire, on était très proté­gés, je ne me suis jamais sentie en danger », témoigne-t-elle. « Je me serais plus sentie en danger dans un secteur où il n’y avait pas de Covid car tout le monde peut être conta­miné et les patients ne sont testés qu’a­près l’ur­gence. Donc entre-temps, ils ont côtoyé plusieurs méde­cins, sans qu’on soit sûr qu’ils ne soient pas conta­mi­nés. »

Car le virus n’est pas entré à l’hô­pi­tal unique­ment par le biais des patients qui venaient être soignés.

Le cortège des infec­tés

Selon un décompte de l’AFP, au moins 27 profes­sion­nels de santé français sont décé­dés du Covid-19 depuis le début de l’épi­dé­mie. Parmi ces victimes, on trouve une dizaine de méde­cins géné­ra­listes comme Guy Pfis­ter, méde­cin de campagne à Wassy en Haute-Marne et ancien président du club de foot­ball de la commune, qui a succombé au coro­na­vi­rus le 15 avril. Il était âgé de 75 ans mais restait en acti­vité.

André Charon est mort le 3 avril à l’âge de 73 ans. Salué par ses confrères comme par ses patients, ce dernier avait décidé de rester en acti­vité en raison de la pénu­rie de géné­ra­listes à Folgens­bourg dans le Haut-Rhin, où il travaillait. Plusieurs décès d’in­fir­miers ont aussi été rappor­tés par la presse, mais il en manque proba­ble­ment beau­coup : une seule mort d’in­fir­mière a été recen­sée dans le Val-de-Marne. Or, cette profes­sion est celle qui est le plus en contact avec les malades.

Certains établis­se­ments ont publié des chiffres concer­nant leurs équipes médi­cales. C’est le cas de l’As­sis­tance Publique – Hôpi­taux de Paris (AP-HP) qui regroupe envi­ron 100 000 profes­sion­nels, dont 50 000 soignants à travers des hôpi­taux répar­tis en Ile-de-France. Selon l’AP-HP, 3 800 profes­sion­nels ont été touchés par la mala­die, c’est-à-dire envi­ron 4 % de l’ef­fec­tif. En appliquant ce taux au niveau natio­nal, on peut tenter de connaître le nombre d’in­fec­tions en milieu hospi­ta­lier. Rappor­tés aux 69 865 méde­cins sala­riés dans les hôpi­taux français, cela ferait 2 795 infec­tés. Sur cette même base, les infir­miers du public pour­raient être 18 735 à avoir contracté le Covid-19.

L’hô­pi­tal Saint-Louis, dans le Xe arron­dis­se­ment de Paris

Marie Triki fait partie d’une équipe de 30 infir­miers et aide-soignants. Selon elle, « dans le corps médi­cal et para­mé­di­cal, tout le monde a été testé » et il y a eu cinq cas de conta­mi­na­tions au sein de son équipe, soit plus de 15 %. Même si cet échan­tillon est trop petit pour extra­po­ler, il tend à montrer que le taux de conta­mi­na­tion pour­rait être encore plus élevé que celui de l’AP-HP.

En France, l’Or­ga­ni­sa­tion mondiale de la santé (OMS) compte 137 073 malades Covid-19 pour 26 338 morts au 11 mai 2020, ce qui repré­sente une léta­lité de 20 %. Mais ce bilan n’in­clut que les cas confir­més, donc assez graves, et ignore une foule de cas bénins ou asymp­to­ma­tiques. En avril, l’uni­ver­sité Johns-Hopkins calcu­lait un taux de léta­lité de 13,1 % pour la France, alors que des évalua­tions tentant d’in­té­grer les cas non-confir­més parlaient d’un taux de léta­lité de 4 %. Avec toutes ces incer­ti­tudes, il reste diffi­cile de calcu­ler préci­sé­ment le nombre de soignants morts du Covid-19.

Dans tout le pays, il existe de forts risques de conta­gion entre person­nels d’un même établis­se­ment, les plus vulné­rables étant les 5 000 infir­miers et aide-soignants de plus de 60 ans (la moyenne d’âge des soignants est de 44 ans). Sachant que près de 100 000 personnes ont été hospi­ta­li­sées sur le terri­toire français, et que les masques manquaient au début de l’épi­dé­mie, le bilan pour­rait être plus terrible qu’on ne l’ima­gine. Mais il va falloir attendre que la situa­tion se stabi­lise pour, peut-être, y voir plus clair.


Couver­ture : Pierre Hermann


 

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