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Au fil de leur évolution, beaucoup d'espèces ont appris à repérer les virus pour prendre des mesures de distanciation sociale.

par Denis Hadzovic | 28 août 2020

Distan­cia­tion sous-marine

Au sud de la Floride, dans les eaux tropi­cales des Keys, un jeune homard des Caraïbes rentre dans sa tanière, sur un récif peu profond, après une nuit de recherche de mollusques. Il rejoint là quelques congé­nères avec qui il partage ces crevasses rocheuses, et s’aperçoit vite qu’un nouvel indi­vidu est présent. Or cet intrus présente un profil inquié­tant. Il y a quelque chose dans son urine qui ne va pas, une odeur diffé­rente. Pour le jeune homard, c’est le signe d’un virus conta­gieux, le Panu­li­rus argus, qui l’in­cite à faire demi-tour pour fuir l’in­di­vidu infecté.

Aussi surpre­nant que cela puisse paraître, c’est bel et bien la façon dont se comportent les homards pour éviter d’être conta­mi­nés. La distan­cia­tion sociale, et avec elle l’iso­la­tion, sont des moyens très effi­caces pour lutter contre la propa­ga­tion d’une mala­die. Même si les êtres humains ont parfois du mal à la respec­ter en ces temps de Covid-19, ces mesures sont prises assez natu­rel­le­ment chez certains animaux. C’est même cela qui garan­tit la survie d’es­pèces habi­tuées à évoluer en groupe. 

Au cours de leur évolu­tion, les homards ont appris à trom­per la mort en adop­tant un compor­te­ment diffé­rent lorsqu’ils sont confron­tés à une mala­die. Les scien­ti­fiques appellent cela « l’im­mu­nité compor­te­men­tale », c’est-à-dire l’en­semble des actions et des modes de vie qui permettent à une espèce d’aug­men­ter son espé­rance de vie. Donald Behrin­ger, profes­seur d’éco­lo­gie marine et des mala­dies à l’uni­ver­sité de Floride, a étudié la façon dont les homards agissent afin d’évi­ter une mala­die.

Son étude, publiée en 2013, montre que ces crus­ta­cés savent s’iso­ler de leurs congé­nères conta­mi­nés. « Les homards sains sont capables de détec­ter et d’évi­ter les homards malades en captant des signaux chimiques dans l’urine des homards infec­tés » , déclare Behrin­ger. « Ils n’ont même pas besoin de voir le homard infecté pour savoir qu’ils doivent l’évi­ter ». C’est grâce à leur odorat que les homards esquivent les agents patho­gènes.

Pour leur étude, les scien­ti­fiques ont bloqué les organes urinaires de homards infec­tés et ont observé que les homards sains ne les évitaient plus. Certains homards sont ainsi prêts à prendre de gros risques pour éviter d’être infec­tés, comme aban­don­ner leurs refuges pour des eaux où leurs chances de survie face aux préda­teurs sont faibles. Ils ne sont pas les seuls : les guppys, une espèce de pois­son d’eau douce tropi­cale, respectent égale­ment la distan­cia­tion sociale. 

Dans leurs travaux publiés en 2019 par la revue Biology Letters, les scien­ti­fiques de l’uni­ver­sité de Pitts­burgh ont placé des guppys sains dans un aqua­rium avec d’autres réser­voirs sur les côtés. L’un était vide et l’autre conte­nait trois pois­sons infec­tés par un ver. De nature sociale, de nombreux guppys se sont diri­gés vers le réser­voir où se trou­vaient d’autres pois­sons. Mais certains mâles, qui se sont ensuite révé­lés très sensibles aux infec­tions par les vers, évitaient à tous prix le réser­voir rempli de guppys malades. 

Compor­te­ments simi­laires

Ce genre de compor­te­ments peuvent aussi être obser­vés en dehors de l’eau. Une étude de 2018 montre que, lors d’une épidé­mie causée par un cham­pi­gnon mortel, les four­mis mettent en place une distan­cia­tion sociale rapide et stra­té­gique. Dans les 24 heures suivant l’ap­pa­ri­tion de la mala­die, celles qui étaient malades s’iso­laient d’elles-mêmes et passaient plus de temps loin de la colo­nie. Les four­mis de jardin ont un compor­te­ment simi­laire lorsque l’une d’entre elles est infec­tée.

Selon la biolo­giste Natha­lie Stroey­meyt, du dépar­te­ment d’éco­lo­gie et d’évo­lu­tion de l’uni­ver­sité de Bris­tol, les four­mis non expo­sées au virus restaient non seule­ment à l’écart des four­mis expo­sées, mais les four­mis saines s’éloi­gnaient aussi les unes des autres, par précau­tion. « Nous pensons qu’il s’agit d’une mesure proac­tive pour réduire le risque de trans­mis­sion épidé­mique à travers la colo­nie, un peu comme la forme de distan­cia­tion sociale proac­tive mise en œuvre dans nos socié­tés pour dimi­nuer le risque de trans­mis­sion de Covid-19 », explique Stroey­meyt.

Beau­coup d’autres espèces terrestres comme les léopards ou les jaguars adoptent des atti­tudes d’iso­le­ment en cas de mala­die trans­mis­sible. La distan­cia­tion sociale est égale­ment une pratique courante chez les singes. Des scien­ti­fiques ont étudié le compor­te­ment de quelques primates au Ghana, lors d’une propa­ga­tion de microbes. Les 45 singes se sont sépa­rés en huit groupes distincts. Après analyse de leurs matières fécales, les cher­cheurs se sont rendus compte que les groupes qui entraient le plus en contact, même occa­sion­nel­le­ment, avaient les mêmes microbes intes­ti­naux. Les groupes qui ne présen­taient pas les mêmes microbes ne sont pour leur part jamais entrés en contact.

« La trans­mis­sion micro­bienne sociale chez les singes peut nous aider à nous infor­mer sur la façon dont les mala­dies se propagent », explique Eva Wikberg, profes­seure d’an­thro­po­lo­gie à l’uni­ver­sité du Texas à San Anto­nio (UTSA). « Les études sur les animaux sauvages peuvent nous en apprendre beau­coup sur l’im­por­tance d’uti­li­ser des mesures telles que la distan­cia­tion sociale afin d’as­su­rer une meilleure sécu­rité pendant cette pandé­mie. »

Les singes ajustent égale­ment leurs compor­te­ments de toilet­tage pour éviter les compa­gnons infec­tés. En 2017, la biolo­giste de Göttin­gen Clémence Poirotte et ses collègues ont publié une étude à ce sujet. Ils avaient observé les inter­ac­tions chez les mandrills au Gabon et s’étaient rendus compte qu’ils pouvaient détec­ter un singe infecté en se basant sur l’odeur.

Comme ces animaux, les humains ont une longue histoire avec les mala­dies infec­tieuses. Beau­coup de nos propres formes d’im­mu­nité compor­te­men­tale, comme les senti­ments de dégoût dans des envi­ron­ne­ments sales ou surpeu­plés, sont proba­ble­ment les résul­tats de notre évolu­tion, de notre adap­ta­tion à des envi­ron­ne­ments infec­tés. Mais face à un virus diffi­cile à détec­ter, il nous faut réap­prendre à nous tenir éloi­gnés les uns des autres. 


Couver­ture : Iris Ba/Ulyces


 

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