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À couteaux tirés dans la région du Ladakh, l'Inde et la Chine menacent de tomber dans une guerre périlleuse : ils ont tous deux l'arme nucléaire.

par Denis Hadzovic | 21 juin 2020

Massacre en alti­tude

À 4 000 mètres de hauteur, alors que le soleil surplom­bant la région du Ladakh s’est couché, des camions bondés de soldats sillonnent les contre­forts de l’Ak­sai Chin. Dans le silence ouaté de la neige hima­layenne, les forces armées des deux pays les plus peuplés au monde, l’Inde et la Chine, s’af­frontent sans qu’on n’en­tende un coup de feu. Au matin, trois morts sont recen­sées du côté des soldats indiens. Quelques heures plus tard, New Delhi compte fina­le­ment 17 autres victimes, ce qui fait au total 20. Il y a 45 ans que les deux puis­sances n’avaient pas connu pareil affron­te­ment. Depuis, elles se sont dotées de la bombe nucléaire.

Dans la nuit du lundi 15 juin au mardi 16, les tensions sont montées d’un cran. L’Inde a accusé la Chine d’en­voyer des milliers de soldats dans la vallée de Galwan et d’oc­cu­per 38 000 km² du terri­toire. Depuis trois décen­nies, les tenta­tives de discus­sions sur la ques­tion des fron­tières n’abou­tissent pas. Désor­mais, elles tournent au pugi­lat. En mai dernier, des dizaines de soldats indiens et chinois en sont venus aux mains dans l’État du Sikkim, une région égale­ment dispu­tée par les deux nations.

L’ar­mée indienne
Crédits : Michael J. MacLeod

Les images satel­lites montrent que chacun des deux camps conti­nue à envoyer des renforts. Vendredi 19 juin, le Premier ministre indien Naren­dra Modi a plani­fié une réunion à huis clos avec les leaders de l’op­po­si­tion. « L’Inde va devoir déployer les options mili­taires, écono­miques et poli­tiques » pour se défendre, prévient Samir Saran, président de l’Ob­ser­ver Research Foun­da­tion basé à New Delhi. Et la réponse sera d’après lui « soute­nue ».

Selon les données de l’Ins­ti­tut inter­na­tio­nal de recherche sur la paix de Stock­holm (Sipri), les deux pays ont déve­loppé leur arse­nal nucléaire ces dernières années. La Chine dispose de 320 ogives en 2020 contre 290 l’an passé, tandis que l’Inde en possède 150, contre 130 ou 140 en 2019. « La Chine est en train de moder­ni­ser signi­fi­ca­ti­ve­ment son arse­nal nucléaire », note son dernier rapport. « L’Inde et le Pakis­tan augmentent douce­ment la taille de leurs forces nucléaires. » Cette année, le budget mili­taire indien était de 74 milliards de dollars, dont une large part devait aller aux retraites des mili­taires, alors que la Chine prévoyait de consa­crer 178 milliards de dollars à ses troupes.

Pour l’heure, ces arse­naux n’ont pas été sortis. Selon un accord signé en 1996, « aucune partie n’ou­vrira le feu, ne conduira d’opé­ra­tions explo­sives ou ne chas­sera à l’arme ou à l’ex­plo­sif dans un péri­mètre de deux kilo­mètres autour de la ligne de contrôle ». Afin de ne pas briser ce fragile compro­mis, l’ar­mée chinoise aurait « battu à mort » les soldats indiens, d’après des jour­naux locaux. Mais main­te­nant que les plaies sont à vif, l’op­tion mili­taire est plus que jamais sur la table avec, en son centre, la bombe nucléaire.

L’ex­plo­sion paci­fique

Un cham­pi­gnon de fumée gigan­tesque s’élève dans le désert du Rajas­than. Ce 18 mai 1974, l’Inde déclenche une « explo­sion nucléaire expé­ri­men­tale à des fins paci­fiques ». Par cet euphé­misme, les diri­geants indiens veulent montrer qu’ils cherchent surtout à éviter un conflit avec leurs voisins pakis­ta­nais et chinois. Avant l’in­dé­pen­dance de 1947, le futur Premier ministre Jawa­har­lal Nehru espé­rait que « les scien­ti­fiques indiens allaient utili­ser la force atomique à des fins construc­tives ». Ils ont d’au­tant plus cher­ché à la maîtri­ser que des conflits terri­to­riaux sont tout de suite nés avec Isla­ma­bad et Pékin.

Inquiet du rappro­che­ment entre ces deux rivaux, New Delhi renforce ses posi­tions dans la région en 1962. La Chine procède alors à une démons­tra­tion de force : elle marche sur l’ar­mée indienne dans l’Ak­sai Chin en n’ac­cu­sant que 900 pertes, contre 3 000 pour son adver­saire. Deux ans plus tard, elle réalise son premier essai nucléaire. En posi­tion de faiblesse, l’Inde cherche alors à renfor­cer son armée mais aussi à se doter de la bombe. C’est ainsi que l’es­sai de 1974, dans le désert du Rajas­than, est présenté comme « paci­fique » : il s’agit de faire respec­ter un équi­libre de la terreur et ainsi éviter toute agres­sion.

C’est ce qu’on appelle la doctrine de la dissua­sion : si un camp utilise l’arme nucléaire contre un adver­saire qui la possède égale­ment, il sera auto­ma­tique­ment détruit à son tour par une réponse propor­tion­nelle à l’at­taque. L’équi­libre de la terreur ne peut être rompu, à moins de s’ex­po­ser à être détruit. Cette logique vicieuse va à rebours du Traité sur la non-proli­fé­ra­tion des armes nucléaires (TNP) signé par les cinq États en posses­sion de l’arme nucléaire (États-Unis, France, Chine, Royaume-Uni et Russie) en 1970. D’ailleurs, l’Inde refuse de s’en­ga­ger.

L’Ak­sai Chin
Crédits : Eric Feng

Malgré l’es­ca­lade qu’elle promet, la dissua­sion nucléaire est censée favo­ri­ser la paix. Selon Thérèse Delpech, poli­to­logue et haute fonc­tion­naire française, l’ap­pa­ri­tion de l’arme nucléaire a modi­fié la façon de penser mili­tai­re­ment. « Jusqu’ici, le prin­ci­pal but mili­taire était de gagner les guerres. Désor­mais, il est de les éviter », écrit-elle dans Nuclear Deter­rence in the 21th century. Le physi­cien améri­cain Robert Oppen­hei­mer parta­geait son opti­misme : « L’homme n’a pas attendu l’ar­ri­vée des armes atomiques pour vouloir la paix. Mais la bombe atomique a été le tour de vis. Ça a rendu la pers­pec­tive de la guerre into­lé­rable », décla­rait-il.

Sauf qu’à ce compte-là, tous les pays pour­raient être tentés d’ac­qué­rir la bombe pour se défendre. C’est ce que font l’Inde et le Pakis­tan, qui s’af­frontent néan­moins au Cache­mire en 1999 puis en 2001 et 2002. Le président pakis­ta­nais Pervez Mushar­raf prévient alors qu’il ne fallait « pas s’at­tendre à une guerre conven­tion­nelle ». À cette menace, le ministre de la Défense indien répond que l’Inde est capable de « prendre une bombe ou deux voire plus… mais quand nous répon­drons, il n’y aura plus de Pakis­tan ».

En juillet 2017, 100 pays approuvent un traité qui visait à inter­dire complè­te­ment l’usage d’armes nucléaires. Mais les premiers concer­nés, ceux qui ont créé le TNP, manquent à l’ap­pel. Alors que la dissua­sion nucléaire est bran­die comme l’arme de dissua­sion massive, les grandes puis­sances mondiales conti­nuent d’in­ves­tir des milliards pour amélio­rer leurs capa­ci­tés nucléaires. En 2019, un atten­tat terro­riste commis au Cache­mire a entraîné l’Inde et le Pakis­tan dans un conflit qui aurait fait autour de 350 morts.

L’arme nucléaire a-t-elle incité les belli­gé­rants à rete­nir leurs coups ? Ce n’est pas sûr. Si chacun connaît désor­mais le risque d’un conflit un peu trop débridé, tout le monde est aussi conscient que des coups peuvent être échan­gés sans entraî­ner une riposte ultime. Personne n’a la gâchette nucléaire facile. La Chine et l’Inde ont donc bien d’autres raisons de vouloir apai­ser la situa­tion que le risque d’apo­ca­lypse nucléaire.


Couver­ture : Natio­nal Nuclear Secu­rity Admi­nis­tra­tion


 

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